Fiction et fins alternatives
Par Florian Cova le mardi 15 janvier 2013, 13:48 - Esthétique - Lien permanent
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Bonjour à tous, encore une fois je vais profiter de ce blog pour "crowdsourcer" certaines de mes tâches de recherche, afin ensuite de m'attribuer tout le mérite de vos pertinentes contributions (je suis décidément sans scrupule).
Le thème d'aujourd'hui est : la fiction, car il se trouve que je travaille maintenant sur ce sujet, tout en étant assez novice. Bref, au fil de mes réflexions sur le sujets, je me suis posé la question suivante : pourquoi les fictions n'ont-elles toujours qu'une fin ?
Ca peut avoir l'air stupide comme question mais ça ne l'est pas forcément. On pourrait très bien imaginer une culture littéraire dans laquelle les auteurs de fiction proposent régulièrement de choisir entre deux ou trois fins possibles. On pourrait par exemple imaginer une version de Twilight qui propose une fin dans laquelle Bella finit avec le loup-garou (j'ai oublié son nom, désolé) et une fin dans laquelle elle épouse son vampire, et comme ça tout le monde pourrait être satisfait. Ou alors des romans policiers dans lesquels chaque fin propose un coupable différent. Ou une version de Star Wars dans laquelle Luke passe du côté obscur (bon, pour les films, ça poserait des problèmes logistiques, mais pour les romans, ça reste très faisable).
Si je fais appel à vous, ce n'est pas que j'espère que vous répondiez à cette question (mais si vous avez une bonne réponse, je suis preneur), mais dans l'espoir de lister des oeuvres, ou même carrément des genres dans lesquels il existe bel et bien des fins alternatives. Attention ! Il y a déjà une première contrainte : les fins alternatives doivent être "sur le même pied de réalité". Par exemple, une fin alternative sur un DVD risque de ne pas compter si elle est dans les bonus du DVD, spécifiant ainsi qu'elle aurait pu être la fin, mais que c'est l'autre qui a été choisie et qui est la vraie fin. Cas plus complexe : les univers parallèles, comme ces comics où Superman est elevé par les Russes plutôt que par les américains. Dans de tels cas, il est souvent accepté que le comics ne fait que développer une possibilité, mais qu'en vrai Superman a été elevé par des Américains, ce qui rejette l'univers alternatif au rang de simple possibilité. De plus, il n'existe pas de fins alternatives au sein de l'oeuvre même donc ça ne compte pas.
Voici les oeuvres que j'ai pu trouver jusqu'ici :
- Les "Livres dont vous êtes le héros"
- Les Catilinaires d'Amélie Nothomb
- Le film ''Smoking / No smoking" de Alain Resnais
D'autres idées, donc ?
Commentaires
Je crois qu'il y a un Woody Allen dans ce genre ; même si dans ce cas ce n'est pas seulement la fin qui change, mais tout le film. Mais ce n'est peut-être pas vraiment ce que tu cherches (http://fr.wikipedia.org/wiki/Melind...)
Il y a aussi "Marelle", de Cortazar, qui propose deux romans en un (ou plutôt deux ordres de lecture). Mais encore une fois, ce ne sont pas vraiment les fins qui divergent (http://fr.wikipedia.org/wiki/Marell...).
1) Généralement, on considère que les mondes parallèles existent tout autant que le monde actuel. Il me semble que souvent, en science-fiction tout du moins, les mondes parallèles existent. Un peu comme chez Lewis, sauf que les possibilia ne sont pas les mêmes. Donc plutôt que d'affirmer que "en vrai" Superman a été élevé par des américains.
Pour y voir plus clair, je me suis dis qu'il existe plusieurs types de rapports possibles entre les possibilia et le monde actuel, a fortiori pour les fictions.
Distinguons le monde actuel réel W. Les différents mondes fictionnels peuvent être connectés de différentes manières. Prenons les deux étiquettes Superman Russe (SR) et Superman Américain (SA) pour référer au deux univers fictionnels qui incluent ces personnages.
Plusieurs possibilités de rapports entre SR et SA :
1) SR et SA sont deux mondes fictionnels indépendants. En ce cas, il ne me semble pas que SA soit plus vrai que SA. Chronologiquement, l'un des deux univers fut développé avant l'autre dans W, that's it. Aucune relation particulière entre SR et SA sinon celles que l'on trouve dans W.
2) SR et SA sont deux mondes fictionnels connectés, avec SR une fiction dans SA. Cela correspond à ton interprétation il me semble. SR est une possibilité relativement à SA (i.e, relativement au monde fictionnel Superman Américain, il aurait été possible que Superman soit élevé par des russes). Ainsi, on est dans un cas de fiction à l'intérieur d'une fiction.
3) SR et SA dont deux mondes fictionnels connectés, sur un pied d'égalité ontologique (l'ontologie interne de la fiction globale). En ce cas, SR et SA sont deux univers parallèles qui existent tout autant, des mondes parallèles au sens des mondes parallèles de l'interprétation Many-World de la physique quantique). SR et SA sont ainsi parallèle dans un univers fictionnel englobant (disons SRSA) avec SRSA un monde fictionnel produit dans W).
2) Une hypothèse de pourquoi la plupart des fictions n'ont qu'une seule fin qui me vient à l'esprit. Une fiction me semble admettre une parenté avec le concept d'histoire, comme par exemple les histoires orales que l'on se transmettait au coin du feu. Et un point important des histoires, est qu'elles sont supposées s'être passé dans le passé précisément. Or l'une des propriétés attribuées au passé, par opposition au futur, est l'unicité. Il existe un seul et unique passé, quand il existe une multiplicité de futurs possibles.
En résumé, il me parait possible que la tradition de la fin unique dans les fictions découle de la localisation temporelle de la narration en général. Rien que le fait de raconter quelque chose suppose que ce qui est raconté a été observé avant par la personne qui raconte. Et si l'on pense aux récits qui se déroulent dans le futur, ils ont relativement récents à l'échelle historique (19ème siècle).
Pour reprendre ton exemple de Starwars, cette histoire s'est passé il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine. Si cela s'est passé, il y a bien longtemps, dans le passé (par opposition à Star Trek par exemple qui se passe dans le futur), alors l'histoire qui va être compté admet un seule et unique événement final. C'est un fait passé que Luke n'est pas devenu un Jedi Sombre ou un Sith.
Hello,
Deux points:
(1) Certains jeux vidéos offrent des scénarios à embranchements - la fin variant selon les décisions prises par le joueur au fil du jeu. Je pense à "Bioshock" notamment. Il doit y en avoir d'autres, mais il faut vérifier.
(2) Certains romans ont des fins ouvertes: ça se termine "in medias res" - à charge du lecteur d'imaginer si oui ou non Jean va conclure avec Yvette. Je n'ai pas d'exemple précis en tête, mais ça pourrait revenir. L'essentiel étant qu'il n'y a pas une fin unique à proprement parler, puisque la conclusion est ouverte.
Correction de ma quatrième phrase :
"Donc plutôt que d'affirmer que "en vrai" Superman a été élevé par des américains, il faudrait dire que "dans le monde que nous habitons" Superman a été élevé par des américains."
Wayne's World 1, d'après mes souvenirs.
Question intéressante. Elle m'inspire pas mal de pistes de lecture ou de réflexion que je te soumets :
0) Je me permets d'abord de réfuter Baptiste : " C'est un fait passé que Luke n'est pas devenu un Jedi Sombre ou un Sith." Pas d'accord, il existe d'innombrables versions alternatives de l'univers starwars où les événements diffèrent des films, par exemple :
http://www.starwars-holonet.com/enc...
Il n'est pas si simple que ça de rejeter ces histoires en disant que seul les films de Lucas font autorité, d'abord parce que ces films eux-même ont connu plusieurs versions.
Je passe à mes remarques :
1) Dans les comics, il y a des versions alternatives de grands récits/personnages qui ne sont pas de simples jeux gratuits ou des embranchements secondaires comme dans le cas de Superman Red Son que tu cites. La prolifération de réalités alternatives dans l'univers DC par exemple a été théorisée avec la notion de multivers et elle est une grande source de problèmes de continuité chez cet éditeur. Sur ce sujet, tu peux jeter un oeil là par exemple :
https://armurerie.wordpress.com/201...
puis là :
http://en.wikipedia.org/wiki/Multiv...
2) Plus généralement, le fait d'imaginer des fins alternatives ou des versions alternatives est courant dans le cas de franchises et d'univers qui se déploient dans plusieurs médias. Un terme souvent utilisé est celui de reboot. On a fréquemment recours aux univers alternatifs dans le monde des fanfictions également : des auteurs amateurs s'amusent à reprendre des oeuvres et prééxistantes en ajoutant un twist (ex : réécrire star trek en imaginant une relation homosexuelle entre Spock et Kirk). Dans ce cas là, tu noteras qu'il est bien plus facile de travailler sur des oeuvres qui n'ont pas de "fin" en tant que telle : séries, feuilletons, saga, cycles, licences, etc.
Sur toutes ces questions, l'auteur de référence est probablement Richard Saint-Gelais (voir son livre "Fictions transfuges")
3) Un peu dans le même style, tu as un genre de sf qui s'appelle uchronie où on part de l'histoire du monde réel et à partir d'un élément divergent on raconte une autre histoire (qui aura donc une autre fin). Un exemple très fréquent : l'histoire du XXe siècle si les nazis avaient gagné la guerre (sur ce sujet le livre de référence est L'Histoire revisitée d'Eric Henriet)
4) Pour les récits à embranchement comme les livres dont vous êtes le héros, ça correspond à la notion plus générale de machine littéraire. Tu peux ajouter à ta liste Marelles de Cortazar, le Yi King, Cent Mille Milliard de Poèmes de Queneau, ou certaines nouvelles de Borges (Le Jardin aux sentiers qui bifurquent il me semble), les jeux de cartes littéraire (des cartes que l'on mélange et qu'on tire au sort pour inventer une histoire, comme Composition no 1 de Marc Saporta), toute la littérature hypertexte, les jeux d'aventure textuels des années 70-80, les jeux de rôle. La plupart des jeux vidéo où la narration a de l'importance proposent différentes fin et la plupart des jeux vidéo tout court proposent au moins une fin où le héros gagne et une fin alternative où le héros meurt (game over)
4) Enfin, il y a un dernier exemple qui me vient en tête : les œuvres inachevées qui ont eu plusieurs continuateurs (Le Mystère d'E Drood de Dickens) ou celles dont l'auteur a perdu le contrôle pour une raison X ou Y et qui existent en plusieurs versions (ex : blade runner version studio ou director's cut)
Désolé j'ai fait un peu long.....
Bon courage pour ta reflexion !
@Pierre :
Jamais vu. Mais au vu du résumé Wikipedia, c'est exactement ce que je cherche. Il faut tout de même que je le regarde pour voir si une fin n'est pas proclamée plus "vraie" que les autres (c'est dur la recherche, hein). En tout cas, merci.
@PMG:
Le Woody Allen semble avoir un début identique dans les deux versions. C'est donc exactement ce que je cherche (c'est juste que ça a l'air de brancher très tôt, mais ce n'est pas un problème).
Pour le "Marelle" de Cortazar, c'est effectivement bien différent, mais c'est intéressant quand même. Je l'ajoute à ma liste.
@Baptiste :
1) Tu as surement raison sur la métaphysique des mondes possibles, et je ne vais même pas avoir l'outrecuidance de discuter avec toi sur ce point-là. Donc j'ai surement eu tort de parler de "même plan ontologique". En fait, dans le cas de Superman, je cherchais juste à décrire la façon dont les histoires sont catégorisées et classées par les lecteurs. Plus précisément, il est d'usage de différencier le "canon" (ce qui est vrai de Superman) des "alternate possibilities" qui sont en gros des récits non-canons mais explorent des possibilités, des "what ifs...". Du point de vue modal, on pourrait dire que ces récits développent des contrefactuels par rapport au monde canon. Il y a une différence psychologique assez importante entre le rapport des lecteurs au récit "canon" et leurs réactions au récit "non-canon". Par exemple : la mort de Batman dans le monde "canon" (Final Crisis) fera plus de bruit et plus sensation que sa mort en tant que zombie ou vampire (j'ai oublié les références, dommage). Donc, il y a vraiment une différence de plans entre les deux types de récit.
Il peut cependant arriver que des possibilités alternatives cohabitent sur le même plan. Pendant un temps, DC Comics a entretenu un certain nombre d'univers parallèles, en particulier Terre-1 et Terre-2, et les deux univers étaient strictement parallèles, dans le sens où l'un n'était pas plus "réel" que l'autre. DC a cependant tenu à éliminer tout ça pour avoir un canon clair, ce qui est un problème intéressant (pourquoi les lecteurs tendent-ils à vouloir un canon clair?) mais qui n'est pas le même que celui que je pose ici.
Donc, en gros, quand je dis que Superman a été "en vrai" adopté par des Américains, je parle comme parlerai un lecteur standard des comics (j'en suis un). C'est peut-être absurde d'un point de vue modal, mais c'est une intuition très forte du point de vue du lecteur, je pense.
2) C'est effectivement une possibilité. J'ai cependant du mal à croire que ce soit suffisant. C'est peut-être ma sale mentalité qui cherche à tout comprendre du point de vue de la sélection darwinienne, mais j'ai l'hypothèse que la fiction a gardé cette forme pas seulement pour des raisons historiques mais aussi parce que des déviations par rapport à cette forme sont insatisfaisantes (sauf bien sûr, si on les évalue du point de vue du jeu littéraire, qui n'est pas le rapport à la fiction ordinaire). Mais je reviendrai là-dessus dans un autre post.
@Nicolas:
Non, j'ai réfléchi également sur les récits qui s'interrompent in medias res. Je pense que l'astuce marche pour des raisons psychologiques liés au phénomène mentionné dans le post, mais ce n'est pas ce que je cherchais.
Par contre, tu as raison de citer le cas des Jeux Vidéos. En fait, tout est parti d'une comparaison entre la fiction et les jeux vidéos / jeux de rôles. Il semble que dans le second cas (jeux vidéos / jeux de rôles), l'existence de possibilités alternatives est un plus, et c'est pour cela que plus en plus de jeux intègrent cette possibilité. Autrement dit, l'évolution du jeu vidéo va selon moi entraîner de plus en plus de branchements et de fins alternatives dans les jeux vidéos (ex : la série des KOTOR et... bon, j'ai plus trop le temps de jouer à des nouveaux jeux, et donc mes références datent).
Or, ce qui m'intéresse, c'est que ça ne paraît pas être le cas pour la fiction : je ne pense pas que la fiction va évoluer dans ce sens, et que les gens vont demander de plus en plus de fictions avec des fins alternatives. Mais pourquoi ? La réponse est que, dans la fiction, une telle chose serait insatisfaisante (je pense que les fans de Twilight aurait en fait détesté que la série se conclue par "choisissez votre fin"). Mais pourquoi ? Ben.... je sais pas.
En tout cas, c'est intéressant, parce que des théories influentes en esthétiques font de notre rapport à la fiction un cas particulier de "jeu de faire semblant", auquel appartiennent aussi jeux vidéos et jeux de rôles. Mais si mes observations sont justes, alors il y a une différence importante entre les deux catégories de phénomènes.
(NB: Je nuance mon propos sur les jeux vidéos. Je pense qu'il y aurait des jeux pour lesquels les gens détesteraient des fins alternatives, comme les Zelda, mais je pense justement que c'est dû au fait qu'une grande partie du plaisir procuré par le jeu provient de son aspect narratif.)
Question qui nous a passionné au bureau cet après-midi. :)
En plus il y avait une sorte de libraire avec nous.
Une première salve. :)
Le faire ou mourir. Claire-Lise Marguier
A nous deux Paris. Benoît Duteurtre
La Maîtresse du lieutenant français. John Fowles
Mercure. Amélie Nothomb
Nous avons beaucoup débattu des fins alternatives "sur le même pied de réalité" ou non, les fins ouvertes (le lecteur/spectateur est laissé dans l'embarras, comme pour les Sopranos par exemple) et les fins "changées" : les fictions ont la plupart du temps une seule fin parce que leurs auteurs l'ont décidé ou ont été contraints d'en décider (autocensure) ou qu'on a décidé pour eux (producteurs, censeurs). Bref, la "fin" est une décision, un renoncement parfois : on peut la sous-traiter (au lecteur), se la voir imposer. Les fins alternatives "sur le même pied d'égalité" qui seraient d'authentiques choix esthétiques seront difficiles à discriminer.
A suivre.
oO
@Ziko:
Pas besoin de s'excuser : la longueur, c'est bien, j'aime (et il n'y a strictement rien de tendancieux dans cette affirmation).
1) Tout à fait d'accord (voir mon commentaire 8 à Baptiste). Cela dit, les univers strictement parallèles comme les Terre-1 et Terre-2 de DC, même s'ils sont effectivement sur le même plan "canonique", ne fournissent pas un exemple de ce dont je veux parler. Je cherche des récits qui commencent puis "fourchent" à un moment donné. Terre-1 et Terre-2 ont des ressemblances mais on ne peut pas dire (en partie à cause du décalage temporel) qu'il s'agit de deux fins alternatives à un même récit (il n'y a pas de tronc commun). Même Terre-3 est trop différente pour qu'on puisse y voir un fourchage du type "et si..."
Merci pour les liens, ils me seront bien utiles. Surtout celui sur les encyclopédies.
2) Oui, je me suis intéressé pas mal au cas des fanfictions. Mais il me semble que (sauf dans les rares cas de "fanons", phénomène un peu vague et douteux) les fanfictions ont la plupart du temps un statut "inférieur" au canon (pas d'un point de vue esthétique, mais du point de vue de la "réalité"). Par exemple, ceux qui auraient voulu que Harry se marie avec Hermione aurait tout de même été plus satisfait si cela était arrivé "en vrai" dans les romans de J.K. Rowling, même si des fanfictions proposent cette possibilité (et d'autres plus scabreuses). De même, la mort de Dumbledore n'est pas rendue moins triste par le fait que celui-ci survive dans certaines fanfictions. Là encore, il s'agit de thèmes qui m'intéresse, mais ce n'est pas ce que je recherchais dans le post, pour la double raison que les fanfictions ne sont pas sur le même plan et ne font pas partie de la même oeuvre (je cherche des fins alternatives au sein de la même oeuvre).
Pour les reboot: pareil que dans mon 1). Les reboots proposent des univers ressemblants mais parfaitement alternatifs, qui ne partagent pas un tronc commun avec les versions précédentes. Ainsi, "Ultimate Spider-Man" est une histoire différente de la série "Spiderman" classique, qui reprend les mêmes personnages, mais les deux séries ne peuvent pas être considérées comme deux continuations différentes d'un même récit de base.
"Dans ce cas là, tu noteras qu'il est bien plus facile de travailler sur des oeuvres qui n'ont pas de "fin" en tant que telle : séries, feuilletons, saga, cycles, licences, etc." -> Effectivement. Mais je me demande si la question n'est pas tant le manque de fin que la richesse des univers mis en place par ces séries.
Et merci pour la référence, je viens de commander ""Fictions transfuges".
3) Intéressant, je n'avais pas réfléchi à ces cas, il faut que j'y pense. Dans le genre, il y a une série de BD récente : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jour_J... (et bien sur les ''Star Wars Infinities" que tu cites).
4) Les oeuvres qui ont eu plusieurs continuations, ça m'irait bien comme exemple. Je ne connais pas l'exemple que tu donnes mais je vais voir. (Blade Runner et Dune ont eu des continuations en roman, mais je ne crois pas qu'il y ait des suites contradictoires.)
Merci en tout cas pour tous les exemples.
@Cedric:
Merci pour les exemples. Ainsi, il y en a beaucoup plus que je ne le croyais (mais comme tu peux le voir, je lis surtout des comics, hein).
Tes pistes sont intéressantes, mais elles redoublent en fait le problème : pourquoi les auteurs ou ceux qui font-ils pression sur eux ont-ils besoin de conclure d'une façon définie plutôt que d'ouvrir plusieurs possibilités au lecteur ? Une de mes idées est que, dans la fiction, nous ne sommes satisfaits qu'en sachant ce qui s'est réellement passé, ce qui pousse les auteurs à conclure d'une et une seule façon. C'est d'ailleurs, pour reprendre tes propres mots, ce qui rend les fins ouvertes "embarrassantes", même agaçantes, voire carrément propice à des guerres de clan (cf. les débats sur la fin de "Inception").
J'ai justement cherché à rassembler des exemples assez proches, sauf que je ne me suis pas concentré sur la question de la fin de la fiction, mais plutôt sur le principe des possibilités alternatives et sa prise en charge dans la fiction, chaque décision d'un personnage pouvant donner lieu à un scénario possible avec la possibilité de recommencer au même point de départ, ce qui finit par créer une boucle à l'intérieur de la fiction, et voici ce que j'ai trouvé pour le moment :
1) Sur les fictions qui font intervenir le "hasard" donnant lieu à différents scénarios possibles à partir de la même intrigue:
- Kieslowski "Le Hasard", si le héros rate son train / monte dans le train il a 3 vies possibles devant lui, c'est l'ancêtre de Smoking/No Smoking.
- Tykwer "Cours Lola Cours" la même trame en plus rapide, l'héroïne a 20 minutes pour trouver une somme d'argent, elle tente trois scénarios différents en boucle.
- 1998 Sliding Doors (pas encore vu)
2) Sur les boucles temporelles où le personnage doit revivre sans cesse la même situation à de légères variations près, qui peuvent avoir une fin ou non :
- 1993 Groundhog Day (Un jour sans fin) une même journée a une dizaine de "fins" ce qui l'empêche justement de finir tant que le (anti)héros n'a pas trouvé la bonne fin.
- Dans la série Twilight Zone, saison 2 épisode 62 "Shadow Play" un homme est condamné à mort et essaye de faire comprendre aux autres qu'il vit une boucle infinie où dès qu'il est exécuté il revient au moment où il a été condamné à mort, boucle infinie.
- Dans la série X-Files, saison 6 épisode 14 "Monday" Mulder & Scully essayent d'empêcher un braquage de banque qui se répète jusqu'à ce qu'ils trouvent comment sortir de la boucle.
- Dans la série Star Trek Next Generation, saison 6 épisode 18 "Cause and Effect" une boucle temporelle que je trouve plus juste car aucun personnage n'a immédiatement conscience d'être dans une boucle, et la résolution est un peu plus originale.
- Une nouvelle SF de Frederick POHL "Le tunnel sous le monde", toujours une journée qui se répète avec un dénouement qui change de l'ordinaire.
D'ailleurs si quelqu'un a d'autres pistes (moi aussi j'en profite)...
Il me semble que "99 Francs" (le film de Kounen - je n'ai pas lu le livre de Beigbeider) correspond assez bien à ce que tu cherches. Il y a deux fins différentes (l'une glauque et catastrophique, l'autre un happy-end totalement cliché) et si mon souvenir est bon, aucune n'est présentée comme prioritaire ou "plus vraie" que l'autre. Le spectateur est laissé face à l'alternative et il n'y a donc pas vraiment de résolution de l'histoire. A mon avis, cette absence de résolution est psychologiquement inconfortable.
@Sébastien :
Oui, c'est exactement ce que je cherche (a priori, il faut que je regarde ça - c'est vraiment dur la recherche). Et je suis d'accord pour dire que c'est psychologiquement très inconfortable. J'essaye justement de mettre au point quelques expériences pour déterminer si ce sentiment est partagé, car si c'est le cas, c'est un phénomène psychologique important que doit pouvoir expliquer une bonne théorie de la fiction (et que n'expliquent pas à mon avis les théories courantes).
@Guillaume: est-ce que Cours Lola Cours ne serait-pas dans la seconde catégorie ? L'héroïne échoue d'abord, et souhaite avoir un essai supplémentaire, elle sait qu'il ne faut pas répéter la même action qu'avant. Le film de Kieslowski est effectivement le meilleur exemple de la première catégorie. Il y a aussi Cluedo, avec trois fins différentes, présentée comme toutes possibles, même si l'une est finalement appelée la "vraie".
Dans la seconde catégorie, série films hollywoodiens, il y aurait les récents Source Code (un homme revit de façon répétée une simulation d'un événement passé pendant quelques minutes, afin d'élucider une énigme) ; et l'Effet Papillon (où le héros modifie lui-même certains conditions initiales de sa vie, mais ne contrôle pas les conséquences).
Je rebondis sur ce que dit Sébastien. A mon avis il faut distinguer au moins deux types de fins plurielles : les fins alternatives et les fins simultanées. Le premier type de fin correspond aux fictions qui permettent des choix séquentiels du type livre dont vous êtes le héros. Il ne me semble pas particulièrement inconfortable psychologiquement. Le second type correspond aux fictions de type 99 francs. On peut peut-être distinguer deux type de fins simultanées : celles qui sont ontologiquement simultanées, cad sensées se produire simultanément dans le même monde, ce qui implique de violer le principe de contradiction (le personnage principal survit et meurt). Ce type de cas est probablement assez rare, mais je ne pense pas qu'il soit psychologiquement inconfortable, dans la mesure ou cette simultanéité fait partie d'un unique récit.
Les fins qui sont matériellement simultanées (on considère ici que l'ordre de lecture n'est pas un facteur déterminant), mais qui impliquent au moins deux récits. C'est ce dernier type d’œuvre qui à mon avis pourrait être majoritairement psychologiquement gênant. Dans la suite quand je parlerai d'alternative ce sera en référence à ce dernier type de fin.
Si j'essaie d'imaginer une théorie de la fiction permettant de bien distinguer l'intrigue des fictions de celle des jeux vidéos, je ne me contenterai pas d'étudier les personnages de fictions ou de jeux vidéos, mais je me pencherai sur l'interaction entre les personnages et le lecteur/joueur qui me semble offrir une piste intéressante (déjà explorée peut être, je ne connais pas trop le champ non plus). Il me semble que dans les fictions, le lecteur est un simple spectateur de ce que font, pensent, ressentent certains agents, alors que dans les jeux vidéos, il est un agent à part entière.
Si l'on croise cette hypothèse avec celle d'un rejet (relatif à mon avis) des fictions alternatives, on peut se demander pourquoi l'agentivité est rejetée à la marge des fictions ? Par marge des fictions, il faut comprendre ici qu'elle reste extérieure à l'intrigue et donne lieu essentiellement à des scénarios imaginaires du lecteur.
Ma thèse ici, c'est que les personnages des fictions sont trop riches en agentivité, trop déterminés causalement, trop meublés psychologiquement pourrait-on dire, pour permettre au lecteur d'y prendre place comme un véritable agent. Et c'est donc la relative pauvreté en agentivité des personnages de jeux vidéos qui permet au joueur de devenir un agent à part entière du scénario du jeu. On peut même soutenir que le personnage de jeu vidéo n'est véritablement un agent qu'à partir du moment ou le joueur l'anime. Et le joueur ne dirige pas seulement ses mouvements, il lui prête aussi ses émotions et ses sensations.
L'intérêt de cette thèse, c'est entre autre autre qu'elle évite d'opposer fiction et jeu vidéo, mais aussi de les confondre. Un corollaire, c'est que ce qui nous intéresse dans le jeu vidéo, être des agents, n'est pas ce qui nous intéresse dans les fictions, être des spectateurs d'agents.
Mais si ce qui importe dans les fictions c'est d'être un spectateur d'agents, les fins alternatives apparaissent comme des remises en cause du pouvoir causal intentionnel des agents de la fiction. Ce qui est mis en avant c'est le pouvoir causal de l'auteur, et l'on peut comprendre sinon la gêne, du moins le sentiment d'une certaine puérilité, d'une certaine inutilité provoqué par ce type de récit.
@Florian
Merci pour ta réponse.
1) ok.
2) Tu écris : "C'est effectivement une possibilité. J'ai cependant du mal à croire que ce soit suffisant. C'est peut-être ma sale mentalité qui cherche à tout comprendre du point de vue de la sélection darwinienne, mais j'ai l'hypothèse que la fiction a gardé cette forme pas seulement pour des raisons historiques mais aussi parce que des déviations par rapport à cette forme sont insatisfaisantes (sauf bien sûr, si on les évalue du point de vue du jeu littéraire, qui n'est pas le rapport à la fiction ordinaire). Mais je reviendrai là-dessus dans un autre post."
Puis plus bas, "Une de mes idées est que, dans la fiction, nous ne sommes satisfaits qu'en sachant ce qui s'est réellement passé, ce qui pousse les auteurs à conclure d'une et une seule façon."
J'envisage que l'unicité de la fin d'une fiction découle d'une manière qu'il reste à spécifier de l'asymétrie d'un passé unique (une narration décrit généralement ce qui s'est passé avant l'acte de narration, même si l'on a parfois l'illusion que le récit se passe dans le présent, et qu'à partir du 19ème siècle des récits ont lieu dans le futur), et d'une pluralité de futurs. Cette asymétrie me semble précisément expliquer cette insatisfaction, qu'on veuille absolument savoir ce qui "s'est réellement passé" pour utiliser tes propres mots. Il ne peut pas s'être réellement passé plusieurs choses à un même instant dans le passé. Et si tu veux enrichir l'explication de considérations évolutionnistes, il semble que l'on ne peut affecter que le futur et non le passé, d'où le postulat pratique qu'il n'y a pas plusieurs passés possibles (une délibération sur des actions possibles en vue d'une action unique est toujours une délibération en vue d'une action future), le postulat qu'il existe une nécessité historique. Nous avons été conditionnés par certaines propriétés métaphysiques de la réalité à catégoriser le passé comme étant unique, par opposition au futur, envisagé comme un espace de possibilités. L'inconfort psychologique pourrait s'expliquer ainsi : une histoire porte traditionnellement sur des événements passés, et c'est dérangeant d'envisager l'existence de plusieurs passés, du fait de notre conditionnement "évolutionniste" à postuler un seul et unique passé. Sans vouloir être lourd avec ma philosophie du temps (sorry!), je pense que tu as peut-être évacué un peu rapidement ma proposition comme étant insuffisante. Je pense que pour montrer que j'ai tord, il faudrait montrer que l'unicité de la fin d'une fiction n'est pas liée à l'unicité du passé (1) ou que nous n'avons pas été conditionnés à postuler un seul et unique passé (2).
Ian McEwan, Atonement.
note sur Atonement: les deux fins alternatives ne sont pas exactement sur le même pied de réalité (même si un léger doute demeure).
L'absence de plusieurs fins dans la fiction peut aussi se comprendre comme le moyen nécessaire à l'obtention d'un "effet de réel" comme disait Barthes. Il me semble que la présence de plusieurs fins, rompant l'illusion réaliste, émerge dans le cadre d'une littérature qui se prend elle-même comme objet et qui vise à attirer l'attention du lecteur moins sur l'objet du récit que sur le mode du récit et les choix du narrateur (Sterne et Tristram Shandy me paraît un bon exemple, imité par Diderot dans Le neveu de Rameau). Je serais porté à voir donc la présence de ces fins alternatives comme un indice de ce que Rosenberg a appelé la dé-définition de l'art, processus que le dadaïsme a radicalisé et qu'une bonne partie de l'art contemporain poursuit, contribuant à rendre impossible toute effort essentialiste (quelle est l'essence de la fiction ?).
Je propose une fin alternative à mon message précédent :
Une fin alternative implique une "fictionalisation" du personnage de fiction. Le personnage est fictionnalisé dans la mesure ou il ne donne plus le spectacle d'une agence. Cette privation de l'agence n'est généralement pas interne au récit, ce n'est donc généralement que pour le lecteur que le personnage est privé d'agence et non dans l'univers ou il évolue. Ainsi il n'y a que le lecteur et non l'histoire qui puisse rétablir l'agence du personnage. Mais cela contrevient aux attentes, voire au besoin d'extériorité du lecteur vis-à-vis de la fiction. L'alternative apparaît en définitive comme un artifice de l'auteur qui remet en cause la pure extériorité du spectateur, sa totale non-agence vis-à-vis du récit. Cette agence laissée au lecteur par l'auteur contamine la fiction, la transforme en jeu. Mais c'est un jeu où le lecteur a peu d'agence et ou la fiction ne peut pas vraiment introduire le lecteur dans l'histoire, en faire un agent interne. Insatisfaisantes du point de vue de nos attentes vis-à-vis à la fois de la fiction et du jeu, les fins alternatives trouveraient peut-être là une raison de leur relatif insuccès.
Question étonnante. Pourquoi les fictions suivent-elles généralement un cours logique unique ?
Sans doute parce que c'est davantage conforme à notre perception de la réalité et à nos modes de communications, plus pratique par la faiblesse de nos capacités cognitives multitâches et par les difficultés propre à la réalisation et l'utilisation de fictions "ouvertes".
D'ailleurs les fictions proposant des embranchements narratifs usent aussi d'astuces pour limiter la multiplication exponentielle des fictions parallèles (les plus utilisées consistant à ramener la fiction parallèle dans le fil narratif principal après un certain laps de temps ainsi qu'à se contenter de modifier des variables lors d'un certain nombre de choix, variables dont l"état final indiquera la fin alternative ad hoc) si bien que les fins alternatives se comptent généralement sur les doigts d'une main. L'impression de liberté offerte tient alors peu devant l'utilisation renouvelé de la fiction.
Autres pistes : Mulholland Drive, film où ***spoiler*** la fin pourrait se trouver au milieu. Les Mille et Une Vies de Billy Milligan, livre racontant l'histoire réelle d'un homme ayant eu 24 personnalités. Et une question : une fiction avec deux fins différentes, ne serait-ce pas tout simplement deux fictions ?
Il y a deux fins possibles dans Histoire d'O de Pauline Réage. Il s'agit juste à vrai dire de la conclusion; je crois que les deux fins sont mentionnées dans le même paragraphe, et décrites en une phrase chacune. Ni l'une ni l'autre de ces fins n'est privilégiée; elles sont mentionnées explicitement comme deux fins possibles. Dans l'une l'héroïne meurt; dans l'autre elle retourne à Roissy.
L'effet de réel rend difficile l'idée de deux fins, comme cela a été dit plus haut. Il y a cependant quelques possibilités de rendre les deux compatibles:
1) le narrateur n'est pas omniscient. Il ne sait pas comment l'histoire s'est terminée; il fait des hypothèses, ou bien il relate différentes versions qui lui ont été rapportées sans qu'il soit capable de trancher entre les deux. En réalité il n'y a qu'une fin, mais elle n'est pas connue du lecteur et c'est à lui de décider.
Se rattachent à ce type de situation les films qui s'arrêtent avant la conclusion définitive, nous laissant dans l'incertitude sur ce qui va se passer, ou bien qui laissent ouverte l'interprétation de la fin. Ainsi Inception (rêvent-ils toujours ou pas?) et plus encore l'excellent Limbo de John Sayles (l'avion qui arrive à la fin porte-t-il du secours ou vient-il apporter la mort?) J'ai encore un souvenir assez fort de cette fin de Limbo, qui laisse un curieux goût d'incertitude ou d'inachevé.
2) les mondes parallèles (je n'insiste pas)
3) le principe d'incertitude de Heisenberg: plusieurs états co-existent, et c'est l'observation qui va décider de la projection sur un état du monde. Le chat est mort et vivant, jusqu'à ce qu'on l'observe, et qu'il devienne ou mort ou vivant. Je dirais que la série Lost a tenté quelque chose de ce genre dans sa dernière saison, passionnante, où coexistaient deux états du monde (un où la bombe avait explosé, l'ile avait disparu et les personnages ne s'étaient jamais rencontrés; l'autre où la bombe n'avait pas explosé). Une sorte de brouillage entre ces deux états apparaissait lorsque les personnages qui n'étaient pas censés se reconnaître commençaient à se "souvenir" de leur vie dans l'autre monde possible. Le dernier épisode a malheureusement tout gâché en abandonnant l'hypothèse quantique pour une sauce religieuse indigeste.
Je pense que le refus de choisir entre deux fins est agaçant, pour le lecteur ou le spectateur, en ce qu'il témoigne d'une certaine forme de lâcheté, de paresse ou de velléité de la part de l'auteur. Je ne connais aucun chef d'oeuvre véritable de la littérature ou du cinéma qui nous laisse dans un tel état. Nous attendons d'un auteur qu'il soit capable de décider.
@Guillaume, 13 : Merci !
@Sadi, 17 : Je ne suis pas certain de comprendre la distinction entre fins alternatives et fin simultanées. Est-ce que ce qui fait la différence est que dans les fins alternatives, le lecteur peut faire un choix (et donc avoir une fin déterminée en fonction de ce choix) et que dans les fins alternatives, l'ambiguïté demeure sans que le lecteur puisse la résoudre ?
Je suis d'accord avec ta distinction entre fictions (passives) et jeux vidéos (plus actifs). Mais justement, il me semble que les théories actuelles de la fiction en termes de "faire semblant" atténue cette distinction. Si vraiment notre attitude face à la fiction consiste en un faire semblant d'assister à des événements (ou de les entendre raconter, selon les théories), alors on voit mal ce qui rend peu désirable les fins alternatives : elles offriraient plusieurs possibilités de faire semblant, et cela sans agentivité du lecteur (choisir comment finir une histoire n'est pas intervenir dans elle). Je vois bien le point que tu fais sur le fait que les fins alternatives seraient en contradiction avec le caractère complet des personnages de fiction, qui les empêcherait d'agir de deux façons très différentes. Mais c'est pourquoi les fins alternatives peuvent être introduites par un simple hasard (le train arrive en avance /en retard), ce qui les rendrait compatibles avec une certaine solidité psychologique des personnages.
@Baptiste, 18 :
Okay, j'avais pas compris. Dans ce cas-là, ça peut marcher.
@Olivier, 19 et 20 :
Merci, je vais regarder ça.
@Philalèthe, 21 :
Merci. Pour ce qui est de "l'essence de la fiction", je ne cherche rien de tel. Mon approche porte plus sur un problème psychologique, celui de nos attitudes face à la fiction. Comment et pourquoi ressentons-nous des émotions face à la fiction, alors que nous savons qu'elle ne nous décrit rien qui se soit réellement passé ? Une théorie répandue veut que notre attitude face à la fiction soit un jeu de "faire semblant", et que nous ne ressentions pas réellement d'émotions (mais des pseudo- ou quasi- émotions). Elle me semble cependant peu compatible avec le fait que les fins alternatives sont peu présentes, alors qu'elles sont présentes dans d'autres formes de faire-semblant.
Cela dit, l'hypothèse de "l'effet de réel" est intéressante. En effet, on pourrait imaginer que l'intervention de choix de la part du lecteur est peu conciliable avec le jeu de faire semblant et l'immersion qui lui est associée, en brisant le 4e mur. Mais alors on pourrait imaginer des films ou des fictions qui existent en plusieurs versions : c'est-à-dire que le choix ne se fait pas au sein du récit, mais dans un cadre extérieur au récit (au moment de l'achat). Bizarrement, je pense que les gens trouveraient cela tout aussi insatisfaisants. Qu'en dites-vous ?
@Stovari : Je ne sais pas si l'argument "cognitif" suffit. Il explique probablement, comme vous l'avez dit, la limitation des "mondes parallèles" à un nombre très restreint (un ou deux branchements au plus), mais il semble que les gens parviennent à gérer cognitivement 2 ou 3 trames alternatives. Il faut donc trouver une autre explication à cette absence.
Est-ce qu'une fiction avec deux fins est deux fictions ? Je dirai que ça dépend du focus : si par "fiction", on appelle l'oeuvre elle-même (ex : smoking / no-smoking), alors il n'y en a qu'un. Mais si on considère que les oeuvres ne sont que des accessoires permettant de générer des fictions, et que les fictions sont les univers imaginaires ainsi générés, alors il y en a deux. Le problème avec cette deuxième solution est qu'elle semble impliquer que toute oeuvre est en fait une multitude de fictions, dans la mesure où elle peut donner naissance à des univers imaginaires légérement différents, selon les interprétations.
" Comment et pourquoi ressentons-nous des émotions face à la fiction, alors que nous savons qu'elle ne nous décrit rien qui se soit réellement passé ? "
C'est peut-être un phénomène à ranger dans la catégorie "duperie de soi" au sens où Elster l'a conceptualisé. Nous savons que c'est de la fiction mais cette croyance est à l'arrière-plan, reléguée dans un inconscient non freudien ; en même temps nous tenons pour vrai que c'est réel. D'ailleurs quand la croyance reléguée revient au premier plan, les émotions perdent en intensité - on connaît d'ailleurs la recette pour ne pas avoir peur face à un film d'horreur, on se répète que c'est pour du beurre -.
Le fait de parler de"jeu de faire semblant" - comme quand on se déguise - me paraît ne pas rendre justice à l'effet de réel qui s'impose (même si pour qu'il s'impose, il faut avoir été disposé à se laisser, disons, impressionner par ce qu'on perçoit).
Quant aux films qui existeraient en plusieurs versions, ils représenteraient une offre minimisant dès le départ l'expérience de l'effet de réel. Cet effet n'est pas simplement un effet du film ou du livre mais une raison d'écrire un livre, de faire un film. Si une oeuvre apparaît comme fictive au moment même où on est en plein dedans, elle ne mord plus sur la réalité, sa prétention à véhiculer une connaissance est réduite à zéro. Même les films comiques font rire parce qu'on a l'impression d'être face à par exemple des comportements réels risibles.
Florian, oui c'est à peu près cela la distinction, même si dans la suite de mon propos je ne l'utilise pas en conservant l'expression fins alternatives. Disons que grossièrement les fins alternatives sont celles qui sont permises par les textes qui proposent au lecteur de faire des sauts hypertextes. En ce qui concerne ton objection : "les fins alternatives offriraient plusieurs possibilités de faire semblant, et cela sans agentivité du lecteur (choisir comment finir une histoire n'est pas intervenir dans elle)", il me semble que le message 22 permet par avance d'y répondre, même si l'emploi du terme agence n'en facilite pas la lecture. Je souligne ainsi que "Cette privation de l'agence n'est généralement pas interne au récit, ce n'est donc généralement que pour le lecteur que le personnage est privé d'agence et non dans l'univers ou il (le personnage) évolue. Ou encore que : "L'alternative apparaît en définitive comme un artifice de l'auteur qui remet en cause la pure extériorité du spectateur, sa totale non-agence vis-à-vis du récit."
Par totale non agence vis-à-vis du récit, il faut comprendre absence d'influence causale sur le récit. Choisir la fin d'un récit, c'est assumer une influence causale.
La question qui pour moi demeure c'est pourquoi ce désir de séparation causale d'avec le monde fictif, pourquoi veut-on éviter de devenir des agents (internes ou externes) de la fiction, éviter que les fictions deviennent des jeux ?Pourquoi veut-on préserver les histoires?Pourquoi pour le dire de façon marquée recherchons nous finalement dans la fiction un monde différent du notre (important : par monde différent du notre il faut entendre monde dont nous sommes séparés causalement, que ce soit en tant qu'agent/personnage d'un récit, ou agent/auteur d'un méta-récit), c'est à dire un monde dont nous sommes nécessairement exclus comme nous le serions d'un monde possible. Noter qu'ici je n'assimile pas la fiction à un monde possible.
même si la fiction qui comprend des alternatives peut être qualifiée de fiction modale.
Je vais modérer un peu mon propos précédent. En fait, je pense que l'attachement à la séparation causale de la fiction vis-à-vis du lecteur/spectateur est un point important de la distinction d'avec les jeux vidéos, mais il ne permet pas d'expliquer tous les rejets de fictions alternatives. Un lecteur/spectateur peut en effet ne pas s'impliquer causalement dans une fiction comprenant des récits alternatifs et, simplement, ne pas en apprécier l'incohérence ou l'incomplétude causale. Mais l'attachement à la cohérence causale ou a une certaine complétude causale ne me semble pas propre à la fiction, et pourrait donc ne pas pouvoir être mobilisé pour distinguer la fiction des jeux vidéos. Il se pourrait en effet qu'on y soit aussi attaché pour les jeux vidéos, mais que l'implication causale du joueur fait que le problème ne se pose pas vraiment.
Pourquoi inventer une fiction ? Deux grands buts souvent liés semblent évidents : un objectif moral (donner du sens à la réalité) et un objectif ludique. Or le recours par une fiction à un système de trames narratives alternatives (mondes parallèles) affaiblie plus qu'elle ne renforce leur réalisation.
Au niveau moral, si chacune de ces trames proposent la même morale, alors une seule trame aurait pu suffire ; si leurs morales s'avèrent différentes, leur valeur d'exemple respective tombe à zéro.
Au niveau ludique, l'originalité du principe ne compense pas vraiment ses défauts, la première preuve reposant sur ce caractère historiquement original (nombre de mythes se présentent sous plusieurs versions mais cela en raison d'une création diverse et/ou d'une transmission faillible, non d'un choix délibéré). Défauts possibles : difficulté narrative (présentation), allongement de la durée de l’oeuvre, risque de confusion...
Quant à la raison des émotions véhiculées par des oeuvres de fiction, j'imagine que les neurones-miroirs, acteurs reconnus de l'empathie, y jouent un certain rôle, s'activant que nos yeux voient le monde ou un écran de cinéma et cela d'autant plus qu'on est "entré" dans le film.
il faut distinguer (et traiter séparément, mais sans doute pas dans n'importe quel ordre) :
1/ la nécessité de la fin comme terme d'une fiction : pourquoi une fiction doit-elle avoir une fin (pour être une fiction) ?
2/ les oeuvres dites ouvertes (dont la fin est indéterminée, où l'on ignore par exemple si X va mourir ou si X et Y vont se marier)
3/ l'existence d'une pluralité de fins au sein d'une même oeuvre présentée comme une fiction
Chacune de ces questions permettant de préciser la notion de fin. A mon avis, le rapport au jeu devra aussi être précisé : on ne joue pas en lisant ou en regardant un film (on ne peut pas faire comme si un jeu vidéo est une fiction au même titre qu'une oeuvre artistique conventionnelle). Si l'on rencontre (3), il n'est pas certain qu'on doive modifier la réponse qu'on apporte à (1) : ce peut être une subversion d'un genre ou un mélange.
Pensez-vous que mes divisions sont fondées (j'étais très gêné de leur confusion dans le message initial) ?
@Ziko
C'est intéressant, cependant il est noté sur la page dont tu as fourni le lien :
"Note : l'histoire qui va suivre étant l'imagination d'une réalité alternative à l'univers Star Wars, celle-ci n'est donc pas réelle. Tout ce qui se déroule dans cette BD ne rentre pas dans l'univers Star Wars. "
Il me semble que cette œuvre ne rentre donc pas dans l'univers étendu Star Wars, par opposition à la centaine d'autre romans et BD qui se situent à d'autres instants. Dans l'univers étendu, Luke a un petit passage du côté obscur de la force à un moment (si je me rappelle bien, j'ai lu cela il y a bien longtemps) avant de revenir vers le côté lumineux.
Il faut donc non seulement distinguer entre l'univers des films et l'univers étendu, mais également entre l'univers étendu (qui présente une certaine cohérence interne) et l'univers contre-factuel proposé dans Infinities.
Un article de Noël Carroll sur le concept de "Narrative Closure" pourrait vous intéresser: http://www.jstor.org/stable/4020879... .
@Ben :
Merci, c'est exactement le genre de choses que je recherche en ce moment. Pour que tout le monde en profite, voici un lien disponible pour tous :
https://pantherfile.uwm.edu/hinchma...
@tous les autres :
J'ai été très pris ces 2 derniers jours, mais je compte bien vous répondre un par un.
Il me semble qu'il y a beaucoup à tirer sur ce sujet du livre de Elena Pasquinelli "L'illusion de réalité" (Vrin, 2012)
Bonjour,
Problème très intéressant, nécessitant une analyse ontologique des mondes fictifs. Je lance quelques réflexions à chaud, sans lire tous les commentaires, ce qui implique un risque de redondance. Je serai donc bref.
Qui dit fiction, dit narrateur, auditeur et histoire. L'intérêt de la plupart des auditeurs pour l'histoire qu'on leur raconte repose sur la construction d'une intrigue appelant un dénouement désiré. Cette intrigue peut mobiliser des éléments fictifs vraisemblables, et d'autres qui le sont moins. Tous les paramètres d'une intrigue ne résistent pas aussi bien lors d'une translation vers l'invraisemblable. Il est invraisemblable qu'un homme se transforme en géant vert lorsqu'il est en colère. Mais il est encore moins vraisemblable que deux événements exclusifs l'un de l'autre puissent survenir simultanément. De nombreux auditeurs souhaitent se projeter affectivement dans l'histoire qu'on leur raconte. Pour ceux-là, la perspective d'une fin multiple désamorce le caractère dramatique (voire tragique) de l'histoire, qui perd alors de son intérêt. Il est sans doute plus difficile de s'émouvoir de la mort du héros, si l'on sait qu'une fin alternative (considérée par le narrateur comme d'une valeur égale) existe dans laquelle il triomphe. Il me semble que l'auditeur a besoin de vivre l'histoire comme un destin qui s'impose à lui pour s'en émouvoir. Comment s'émouvoir de la mort du héros, si c'est nous qui l'avons commanditée ? L'illusion se dissipe, nous renvoyant brutalement au caractère factice de la fiction.
En tout cas, merci de partager avec nous ton sujet de recherche actuel.
Bonjour,
mes exemples vont peut-être tomber à côté de la plaque (notamment concernant le critère du "même pied d'égalité" !),
...
Je pense tout d'abord "The Butterfly effect" qui propose 3 fins différentes mais celles-ci correspondent plus à des fins alternatives exclusives les unes des autres qu'à des fins présentes simultanément et "également vraies" (sic) dans une même version de l'histoire (et je passe sur la quatrième fin disponible seulement dans le bonus du DVD collector, car exclue de toute sortie en salle en raison de sa morbidité...).
Je pense également à "Sliding doors" qui part du principe qu'une ligne de vie se sépare en deux chemins possibles : soit l'héroïne se rend compte que son partenaire la trompe (et elle le quitte) au début du film, soit elle ne le réalise pas (et elle reste avec lui) ; les deux "options" sont explorées en parallèle : que se passe-t-il si elle sait ? Que se passe-t-il si elle ne sait pas ?
Mais ce sont moins deux fins alternatives que deux façons d'arriver à la même fin (au finale, elle finira par se rendre compte que son partenaire n'est pas "le bon")...
Bon courage pour la suite !
Cher Florian, cher Julien & consorts.
Je vous annonce l'achèvement de 6 années de travail (non continu) : ici http://www.paris-philo.com
Avec un nouveau sommaire, une nouvelle formule, un nouveau design.
Bonne soirée.
http://cinema.blog.lemonde.fr/2013/...
Philalèthe, je rajouterais même : http://www.lemonde.fr/culture/artic...