Comme le texte d'origine était déjà long et que je m'y suis perdu plus d'une fois tant il était riches en pistes, et étant donné qu'un commentaire de ce texte avait toutes les chances d'être encore plus long, j'ai réorganisé mes notes en parties. Le tout ne suit donc pas l'ordre du texte original mais un fil qui me paraissait intelligible. Le tout a un côté un peu formel qui ne colle pas au ton, mais j'espère que le lecteur appréciera l'effort.

N'ayant pas le talent du Pr. Engel pour les titres, j'ai tout bonnement décidé de ne pas intitulé le produit de mes efforts. Entrons donc directement dans le vif du sujet.

1. Introduction

1.1. De quoi il est question et pourquoi

Le but principal de ces notes est de clarifier quelques malentendus. Car je pense effectivement que la plupart des réserves exprimées par le Pr. Engel reposent sur un malentendu et, qu'une fois ces malentendus écartés, il ne reste du message original que les points positifs.

Autrement dit, j'annonce tout de go, la conclusion de ce texte sera : le Pr. Engel vous encourage vivement à jeter un coup d'oeil à (pas nécessairement à pratiquer) la philosophie expérimentale. Bien sûr, une façon plus modeste de formuler la conclusion aurait été : le Pr. Engel attribue des bon points et des mauvais points à la philosophie expérimentale mais la plupart des mauvais points reposent sur un malentendu. Mais ç'aurait été beaucoup moins drôle.

Plus précisément, je pense que le principal problème dans le texte du Pr. Engel est qu'il attribue aux pratiquants de la philosophie expérimentale des motivations et des options philosophiques problématiques, qui rendent la philosophie expérimentale suspecte par association. Or, ces attributions sont d'après moi soit fausses soit non pertinentes pour la philosophie expérimentale comprise en tant que méthode. Autrement dit : je pense que le Pr. Engel ne distingue pas assez la philosophie expérimentale comme méthode (ce qu'elle est au fond) de la philosophie expérimentale comme mouvement un peu arrogante et boys only.

(Sur ce dernier point, notons tout de même que la prédominance des hommes n'est pas un problème propre à la philosophie expérimentale mais touche la philosophie en son ensemble. Pour s'en rendre compte, on pourra consulter au hasard, la composition du groupe Episteme à Genève, qui n'a pas l'air massivement féminin. Pour ceux qui voudraient en savoir plus, il se trouve que les philosophes expérimentaux se sont penchés sérieusement sur la question et ont même collecté des données sur la sous-représentation des femmes dans les départements de philosophie. Cf. Buckwalter & Stich, forthcoming).

1.2. "Bien découper le poulet"

D'après moi, ce qui organise l'argumentaire du Pr. Engel, c'est sa division entre 3 formes de projets :

1) Le premier, que j’appellerai le projet raisonnable est celui d’une philosophie informée des travaux des sciences, qui élabore ses théories à la lumière des avancées du savoir scientifique et des recherches empiriques 2) Le second , que j’appellerai le projet Menchevik ou modéré est un ensemble d’enquêtes, sondages, expériences portant sur les réponses « intuitives » de diverses populations à des questions et à des expériences de pensée de pertinence potentiellement philosophique, ou portant sur la maîtrise de concepts courants 3) Le troisième , que j’appellerai le projet Bolchévique ou révolutionnaire, est une extension du programme (2) visant à conclure toutes sortes de choses à partir de 2) , particulièrement des conclusions sur la méthodologie de la philosophie, et notamment que toute investigation philosophique « a priori » et « en fauteuil » est illégitime ou vaine, et des conclusions sur la nature de nos capacités intellectuelles ou éthiques ( sur la présence ou l’absence d’un « sens moral » chez les humains ou les bêtes notamment) ou sur notre pensée normative ( en épistémologie ou en éthique notamment).

Comme je le comprends, l'argument général du Pr. Engel est : la philosophie expérimentale se divise entre 2 et 3, 2 est un projet intéressant (mais faisant plus partie de la psychologie que de la philosophie proprement dite) alors que 3 souffre de graves problèmes. Hélas, les philosophes expérimentaux ne savent pas se contenter de 2 mais sont irrésistiblement tentés par le projet 3, et donc toute la philosophie expérimentale est viciée. (Je rentrerai dans le détail dans les sections suivantes.)

Tous les bons philosophes ayant lu Platon (ou Bergson) savent qu'il est important de savoir découper le poulet selon les articulations (entre autres parce que c'est un talent très apprécié pour les dimanches en famille). Or, je pense que cette division n'est pas bonne, car elle confond deux critères : la méthode et le but. On peut ainsi interpréter la différence entre 1 et 2 comme une question de méthode (prêter attention aux données scientifiques VS en collecter soi-même) alors que la différence entre 2 et 3 est de l'ordre du but (purement psychologique pour 2 et philosophique pour 3). C'est donc un peu le bazar - tentons d'y remettre de la raison !

Dans un premier temps, faisons une distinction méthodologique entre prêter attention aux données scientifiques et en collecter soi-même : c'est la différence que Jesse Prinz trace ailleurs entre "philosophie empirique" et "philosophie expérimentale" proprement dite (Prinz, 2008). Dans la mesure où il s'agit d'une distinction de méthode et dans la mesure où il est tout à fait possible à un même être de faire feu de diverses méthodes, une même personne peut être tour à tour (et simultanément) être un "philosophe empirique" et un "philosophe expérimentale". Et si on peut être un philosophe empirique sans un être un philosophe expérimentale, j'avoue que l'existence du cas inverse (un philosophe expérimental qui ne serait pas un philosophe empirique) me surprendrait beaucoup.

La philosophie expérimentale se définit donc principalement comme une méthode, celle consistant à aller collecter des données (concernant principalement mais pas nécessairement) les intuitions des gens sur des problèmes "philosophiques". Cette définition est neutre relative au but. Introduisons maintenant les différentes formes de projet qui peuvent animer le pratiquant de la philosophie expérimentale. Contrairement au Pr. Engel, j'en décompte trois et non deux (ce qui a un avantage au niveau de la précision du découpage mais entraîne une lourde au niveau esthétique, en privant le titre du Pr. Engel de toute raison d'être) :

  1. Le premier projet est celui que je qualifierai de X-Psy (pour reprendre les termes du Pr. Engel). Du point de vue de ce projet, l'étude des intuitions et (surtout) des mécanismes psychologiques qui les sous-tendent est une fin en soi. Il se pourrait que ces découvertes servent aux fins philosophiques des projets 2 et 3, mais c'est une simple retombée positive. Le but est clairement de déboucher sur une théorie psychologique expliquant les réponses des participants à une certaine classe de stimuli. Personnellement, c'est dans cette catégorie que je rangerai les recherches actuelles sur l'existence (ou non) d'un sens moral inné. (J'avoue ne pas du tout comprendre pour quelle raison on les rangerait avec les tenants du programme négatifs, à part si on prend le côté "ambitieux" d'un projet comme critère de classification, ce qui n'est guère philosophiquement pertinent.) A mon (humble) avis, Knobe est un bon représentant de cette branche : il est plus intéressé par l'esprit humain et son fonctionnement que par de potentielles conséquences "normatives" de ses travaux. Par exemple, dans un article co-écrit avec Prinz sur les intuitions au sujet de la conscience, il écrit : "Philosophers have long been concerned with intuitions about consciousness, but this interest usually takes a peculiar form. The fundamental goal is typically not to understand the intuitions themselves, with all the psychological intricacies. Instead, what philosophers really want to understand is the true nature of consciousness, and they turn to intuitions as a way of getting indirect evidence about this other topic. This emphasis strikes us as unfortunate. Intuitions about consciousness are fascinating phenomena, amply worthy of study in their own right. The fact that people have the intuitions they do can teach us something valuable about the way people ascribe mental states, the way they think about non-human animals, perhaps even the way they make moral judgments. Our aim here, then, is to conduct a straightforward investigation into people’s intuitions about consciousness. In pursuing this line of inquiry, we truly have no ulterior motives. It is not as though we are trying to present a theory about the true nature of consciousness and have simply chosen to argue for it in a roundabout way. Rather, we are genuinely intrigued by the intuitions themselves, and we want to get a better understanding of the psychological mechanisms that generate them." (Knobe & Prinz, 2008) Je pense que cette déclaration est on ne peut plus claire.
  2. Un deuxième type d'usage de la philosophie expérimentale (entendue comme méthode) est celui de l'outil philosophique. Pour comprendre de quoi il s'agit, on peut faire un parallèle avec la logique modale. La logique modale, bien que son développement soit étroitement lié à la pratique philosophique, n'est pas à proprement parler de la philosophie. On peut faire de la logique modale sans être philosophe, et être philosophe sans être versé dans la logique modale (ce qui est mon cas, mais je me soigne). Il n'empêche que la logique modale peut être utilisée par les philosophes pour clarifier certaines thèses et défendre certains arguments (par exemple pour prouver l'existence de Dieu, cf. Platinga, 1974). Il se trouve qu'il y a un usage de la philosophie expérimentale qui est équivalent : les méthodes de la philosophie expérimentale ne sont pas proprement philosophiques, et nul philosophe n'est forcé de faire de la philosophie expérimentale, mais la philosophie expérimentale peut être utilisée dans le cadre d'arguments particuliers pour évaluer la force d'un argument qui repose sur des prémisses empiriques ou un appel aux intuitions. Un bel exemple d'une telle utilisation de la philosophie expérimentale est un récent article de Strandberg et Bjorklund sur l'internalisme moral. Dans cet article, les auteurs (dont un est à la base un philosophe moral tout ce qu'il y a de plus classique), les auteurs examinent certains arguments utilisés par les défenseurs de l'internalisme moral et reposant principalement sur l'appel aux intuitions. Ils rejettent ces arguments en arguant qu'ils prennent comme prémisses des intuitions finalement peu partagées. Leur but ici (comme de nombres des articles non-expérimentaux de Strandberg) est simplement de déterminer quelle est la meilleure position de l'internalisme ou de l'externalisme moral. Il n'y a pas de visée psychologique plus large, ni de prétention à donner des leçons méthodologiques à toute la communauté philosophique. Il s'agit juste d'utiliser un outil argumentatif dans un débat afin de défendre une vue. Un objectif somme toute très philosophique, quoi.
  3. Un troisième et dernier type de projet est ce que l'on appelle généralement le programme négatif. Comme son petit nom l'indique, le programme négatif a un but négatif (en opposition à constructif) : montrer les limites de la méthode philosophique (qui est une méthode parmi d'autres) de faire appel aux intuitions pour supporter telle ou telle thèse. Pour cela, les tenants du programme négatif font appel à des données censées montrer que certaines intuitions (pas forcément toutes) ne sont pas fiables, et donc soit que la méthode de l'appel aux intuitions devrait être abandonnée (version forte) soit qu'elle devrait être pratiquée avec plus de modération et de circonspection (version modeste).

Voilà donc pour le tableau général. Juste pour me situer dans ce tableau (histoire que l'on sache d'où je parle), la plupart des mes travaux se situent dans le premier projet, avec quelques écarts dans le deuxième type de projets (par exemple, mon article avec Nicolas Pain sur le réalisme esthétique). Pour des raisons purement personnelles que je préciserai plus loin, le troisième type de projets a tendance à m'ennuyer royalement, et donc je ne le pratique guère.

Retranscrit dans cette division, l'argumentaire du Pr. Engel peut être résumé comme : le projet 3 a de gros problèmes, alors que les projets 1 et 2 pourraient être acceptables. Hélas, les philosophes expérimentaux sont irrésistiblement attirés par le projet 3.

Dans un premier temps, je vais discuter séparément de chaque type de projet. Comme le projet 3 semble le plus controversé, je vais directement commencer par celui-ci.

2. Le programme négatif

2.1. Présentation du programme négatif et de son rapport à l'analyse de concepts

Le programme négatif consiste donc à mettre "la pression" sur les philosophes qui font appel aux intuitions en montrant que celles-ci ne sont pas toujours fiables, parce que des études révèlent qu'elles sont fragiles (sujettes aux effets d'ordre ou aux effets de cadrage, par exemple) et variables (selon l'origine ethnique, le niveau socio-économique, la personnalité ou encore le sexe des personnes interrogées). Personnellement, je pense que le challenge le plus sérieux vient des variations dues à la culture ou aux traits de personnalité, car il est toujours possible de se dire que les fluctuations entraînées par les effets d'ordre et les effets de cadrage sont superficielles et peuvent être résorbées avec plus de temps et de réflexion. Les variations entre individus, en revanche, ont plus de chance de toucher à quelque chose de profond et de stable (surtout si on l'on pense aux intuitions morales). En ce sens, on peut dire que le programme négatif prolonge une réflexion sceptique que l'on trouvait déjà chez Montaigne et ses hauts-de-chausse (à cela près que des données expérimentales sont introduites et que la leçon est portée à d'autres champs que la morale).

Les tenants du programme négatif (en tant que tenants du programme négatif) s'intéressent donc aux variations signalant la non-fiabilité de nos intuitions. Ils s'intéressent assez peu aux sources de ces intuitions et aux mécanismes psychologiques sous-tendant ces variations. C'est une des raisons pour lesquelles ce projet m'intéresse assez peu, étant donné que mon intérêt personnel est justement dans de tels mécanismes. Cependant, mes goûts personnels ne sont pas une objection : étant donné ses objectifs, le programme négatif n'a pas à fournir une théorie de ces mécanismes (je trouve ça dommage, c'est tout).

Une autre raison pour laquelle je m'intéresse moins au programme négatif qu'aux autres programmes est que celui-ci s'est surtout concentré sur les intuitions et les expériences de pensées utilisées en épistémologie, un domaine pour lequel j'ai moins de prédilection. Il est néanmoins important de noter ce lien contingent entre programme négatif et épistémologie expérimentale, car il peut être une des raisons pour lesquelles le Pr. Engel semble voir dans le programme négatif la forme vers laquelle tend toute philosophie expérimentale. En tant qu'épistémologue, c'est probablement la forme de philosophie expérimentale qu'il a dû le plus rencontrer. (Quand je dis que le lien est contingent, c'est au sens où il n'a aucune nécessité logique. On peut néanmoins en trouver une explication valable : les gens versés en épistémologie sont naturellement plus sensibles aux problèmes posés par les données expérimentales à la justification de positions philosophiques.)

Il est important, arrivé à ce niveau, de faire quelques précisions. La première est sur ce que défend exactement le programme négatif. Dans la section précédente, j'ai distingué une version forte (selon laquelle l'appel aux intuitions doit tout simplement être abandonné) de la version modeste (selon laquelle les philosophes devraient faire plus attention en faisant appel aux intuitions pour justifier leurs thèses). On prend habituellement les tenants du programme négatifs comme des défenseurs de la version forte, mais il est difficile de trouver un texte de leur main invitant à un tel abandon. En fait, à bien y regarder, on trouve une mise en garde (faite attention!) ou au plus un scepticisme (on ne sait pas exactement ce que peut l'appel aux intuitions). Le diable en personne (c'est-à-dire Stephen Stich) commence ses Frege Lectures en plaisantant sur le fait qu'il a demandé à un de ses assistants de vérifier s'il a jamais écrit qu'il fallait abandonner purement et simplement l'appel aux intuitions, et que le résultat a été négatif. Il défend ensuite la version modeste du programme négatif (les Frege Lectures de Stich sont d'ailleurs une bonne introduction au programme négatif, si vous avez quelques heures devant vous).

Une deuxième précision est que les tenants du programme négatifs ne soutiennent pas que le seul usage des expériences de pensée en philosophie soit de susciter des intuitions (je n'ai en tout cas vu personne soutenir une telle chose). Quand le Pr. Engel cite le chapitre II des Individuals de Strawson, il a raison de dire que cette expérience de pensée (sur le monde purement sonore) échappe à la "juridiction" des sheriffs du programme négatif, car le but de cette expérience de pensée n'est pas de susciter une intuition (c'est-à-dire un jugement formé sur une base non-inférentielle). De même qu'il serait philosophiquement oiseux de tester les intuitions des gens au sujet des règles que choisiraient les gens dans la fameuse position originelle de Rawls, car ce sont là des choses qui sont déterminées à partir des données du problème (une description de la position originelle) et de connaissances provenant de la psychologie ordinaire et surtout de la théorie de la décision. Mais les tenants du programme négatifs n'ont jamais soutenu que toute expérience de pensée (et encore moins tout argument) utilisée en philosophie constituait un appel aux intuitions. Leur cible n'est pas "la philosophie" mais bien une des méthodes utilisées en philosophie, l'appel aux intuitions. Autrement dit, je distingue deux types (au moins) d'expérience de pensée (en philosophie) : celles qui produisent des connaissances en les tirant des énoncés du problème joints à certaines connaissances acquises préalablement et celles qui produisent de nouvelles connaissances en suscitant une intuition qui ne peut être tirée de cette conjonction. Par exemple, si quelqu'un me dit que dans la position originelle, les sujets choisiraient la règle de distribution X, je peux dire que c'est faux en montrant que cela est contradictoire avec la conjonction des données du problèmes et ce que nous savons de la façon dont les êtres rationnels prennent leurs décisions. En revanche, si quelqu'un face à un cas Gettier soutient que l'agent "sait", je ne peux pas montrer que cette conclusion est fausse à partir des seules données du problèmes et de mes connaissances antérieures, à moins de supposer qu'il est déjà su qu'une personne ne sait pas si sa justification est accidentelle, ce qui rend de facto l'expérience de pensée inutile.

''GRRRAAAAAHHHH ! Je vais manger tous les philosophes en chaises !"

Une troisième précision, liée de près à la seconde, c'est que les tenants du programme négatif défendent l'introduction de la méthode expérimentale en philosophie, mais pas du tout la suppression de toutes les autres méthodes au profit de la méthode expérimentale. Il peut paraître un peu oiseux de préciser de telles évidences, mais toute nouveau mouvement philosophique traîne avec lui son "croque-mitaine". On a eu (et on a encore) l'idée selon laquelle la philosophie analytique voulait remplacer toute réflexion philosophique par une analyse du langage. On a aujourd'hui celle selon laquelle le méchant philosophe expérimental va venir vous manger et vous interdire tout recours à une méthode non-expérimentale. Bien sûr, rien de tel dans les textes des philosophes expérimentaux, mais plutôt des affirmations du contraire. Par exemple, dans le "manifeste" de Knobe et Nichols (2008), on trouve le passage suivant :

No one is suggesting that we boot out all of the moral philosophers and replace them with experimentalists, nor is anyone suggesting that we do away with any of the methods that have traditionally been used for fi guring out whether people’s intuitions truly are right or wrong. What we are proposing is just to add another tool to the philosopher’s toolbox. That is, we are proposing another method (on top of all of the ones that already exist) for pursuing certain philosophical inquiries. (...) If philosophers gave up all other forms of thought and just spent all of their time running experiments, it really is true that they would never get anywhere. But what we don’t understand is how this claim is supposed to be an objection to the practice of experimental philosophy. After all, we are not going to give up all other forms of thought, and we therefore do have independent reasons to adopt certain beliefs. Once experimental philosophy is understood in this way as part of a broader philosophical inquiry, it shouldn’t be hard to see how it could prove helpful.

Cela étant précisé, tournons-nous finalement vers l'exemple que donne le Pr. Engel pour illustrer ce qu'est le programme négatif :

1. Les philosophes supposent que nous avons des concepts ( bien, mal, juste, libre, volontaire, responsable, savoir, justification, etc) et entendent les analyser, i.e les décomposer en éléments simples primitifs, ou en donner des définitions, ou peut-être, dans des versions moins réductrices, exposer les relations qu’ils entretiennent avec d’autres concepts. 2. Ils testent leurs analyses grâce à des intuitions de sens commun, ou bien grâce à leur faculté d’intuition intellectuelle, à travers des expériences de pensée. 3. Les travaux expérimentaux montrent que ces intuitions sont fragiles, variables, peu fiables. 4. Donc les analyses conceptuelles des philosophes sont erronées.

Si l'on remplace 4 par "Donc les analyses conceptuelles des philosophes ne sont pas justifiées sur des bases solides" (qui est une conclusion sceptique plutôt que le dogmatique "c'est erroné", l'exemple pourrait tout à fait être un bon échantillon d'argument proposé par le "programme négatif". Est-il cependant représentatif ? Non, à cause de sa focalisation sur les concepts et les analyses de concepts, une focalisation qui traverse tout le texte de Pr. Engel et m'a beaucoup surpris. Pourquoi une telle obsession pour l'analyse de concepts ? Heureusement, un commentaire de sa main sur le Experimental Philosophy Blog est venu m'éclairer : le Pr. Engel n'a pas d'obsession particulière pour l'analyse de concepts mais semble penser que les philosophes expérimentaux, eux, en ont une, et pensent que la philosophie se réduit à l'analyse de concepts. C'est bien sûr un malentendu.

La question est maintenant : quelle est la source de ce malentendu ? Lorsque le Pr. Engel discute du programme négatif dans ses écrits, son interlocuteur principal est un fameux papier de Weinberg, Nichols et Stich (2008) dans lequel les auteurs entendent montrer que les intuitions des gens au sujet de la connaissance varient selon l'origine géographique et le niveau socio-économique. Cet article réduit-il la philosophie à l'analyse de concepts ? Hardly. L'article compte 10 occurences du mot "concept" sur 42 pages et, surtout, commence par différencier 4 types de projet en épistémologie, dont 1 sur 4 a trait à l'analyse de concepts. L'article se focalise ensuite sur ce qu'il appelle le projet normatif et dit explicitement ne s'intéresser au projet descriptif (l'analyse de concepts) que dans la mesure où il peut intervenir dans le projet normatif. Clairement, ce n'est pas en lisant cet article que le Pr. Engel a pu former l'idée que les philosophes expérimentaux réduisent la philosophie à l'analyse de concepts.

Est-ce alors en lisant le "manifeste" de Knobe et Nichols (2008), autre texte qu'il cite ? Il est vrai que le manifeste en question commence par une comparaison entre le projet expérimentaliste et l'analyse de concepts, mais la comparaison a justement pour but de souligner que les philosophes expérimentaux ne font pas de l'analyse de concepts, mais quelque chose de très différents. On voit mal comment cela pourrait être interprété comme signifiant que la philosophie se réduit à l'analyse de concepts, surtout quand on lit le manifeste jusqu'au bout et qu'on tombe sur ce plaidoyer pour réintégrer au rang de questions philosophiques des choses qui n'ont clairement rien à voir avec l'analyse de concepts.

Reste une possibilité : il est vrai que certains philosophes expérimentaux ont pour centre d'intérêt les "folk concepts", en particulier Joshua Knobe, qui entend étudier les "folk concepts" d'action intentionnelle, de cause, etc. Peut-être le Pr. Engel a-t-il généralisé ce projet à l'ensemble de la philosophie expérimentale. C'est néanmoins une erreur. Il suffit de consulter les écrits des philosophes expérimentaux sur la responsabilité morale et ou la morale pour voir que l'idée d'y analyser des "folk concepts" est minoritaire ou absente. De plus, les projets de Knobe sur les "folk concepts" ne sont pas liés directement au programme négatif.

Nous avons donc écarté une série de malentendus facheux : le programme négatif ne prone pas (nécessairement) l'abandon de l'appel aux intuitions, ne réclame pas l'abandon de toute méthode non-expérimentale en philosophie, ne réduit pas les expériences de pensée à de seules "pompes à intuition" et ne réduit pas la philosophie à l'analyse de concepts. Une fois ces bases posées, passons à d'autres questions.

2.2. Coupable par association, I : les vices des philosophes expérimentaux

Comme je l'ai dit plus haut, un certain nombre de critiques du Pr. Engel ne visent pas directement la philosophie expérimentale en tant que méthode, mais semblent vouloir la condamner au nom des dispositions ou des positions philosophiques des philosophes expérimentaux. Par exemple :

Les philosophes expérimentaux ont montré au moins une chose en tout cas : qu’ils savent très bien faire leur propre publicité, sont maîtres dans l’art de l’autocitation et de la citation endogène et pratiquent avec talent le networking sur internet et ailleurs. Ils se parent de toutes les vertus et de toutes les grâces. Ils séduiraient, comme aurait dit Voltaire, un amiral anglais et feraient tomber les armes des mains du roi de Prusse.

Image : Expérimentalistes repentants. Détail de la fresque "Vie et faits du Chevalier d'E*", France, XXI siècle

Raaaaaahh. Je me repens. Oui, je fais ma com' sur internet et je m'auto-cite. Ouinnnnn. Mais c'est la crise, et j'ai trois enfants à nourrir. Snif ! Et puis, je n'ai pas reçu la grâce efficace qui me permettrait de vivre une vie épistémiquement vertueuse. Bouhou !

Voilà, ça, c'est fait: Passons aux choses sérieuses.

2.3. Coupable par association, II : philosophie expérimentale et éliminativisme des concepts

Comme le suggère la conclusion de son texte, le grief principal du Pr. Engel est que les philosophes expérimentaux prétendent se "passer de concept". J'avoue avoir du mal, en tant que philosophe expérimental (j'ai ma carte de membre) à voir ce dont il parle. Une première lecture possible est que les philosophes expérimentaux veulent se passer de toute autre méthode que les méthodes empiriques, mais on a vu que ce n'était pas le cas (il y a des philosophes expérimentaux qui ne font pas que de la philosophie expérimentale et proposent par ailleurs des thèses substantielles appuyées sur des arguments non empiriques). Une seconde lecture est que les philosophes expérimentaux, et en particulier le programme négatif, défendent la thèse selon laquelle il n'y a pas de concepts. Si c'est la bonne interprétation du propos du Pr. Engel, on peut dire en termes techniques qu'il est à côté de la plaque. Par exemple, dans Engel (2011), on peut lire au sujet des expérimentalistes :

They expect to draw out of thought experiment the concept, and if they do not find it they conclude, like the eliminativist experimental philosopher, that there is no concept at all, hence (depending on the issue) no knowledge, no persons, no freedom, etc.

J'avoue que je suis assez étonné et que je suis prêt à payer au Pr. Engel un café par article de philosophie expérimentale qui conclue à l'inexistence d'un concept. Dans l'article en question, le Pr. Engel parle surtout du fameux Weinberg et al., mais je l'ai relu et j'ai du mal à trouver où les auteurs concluent à l'inexistence du concept de connaissance. En fait, les philosophes expérimentaux ont plutôt tendance à gonfler le nombre de concepts qu'à les éliminer : il suffit de consulter la littérature sur le concept d'action intentionnelle pour trouver des articles proposant de distinguer 2, 2 et demi ou 3 et demi concepts d'action intentionnelle. (Pour ceux qui se demandent ce qu'est le "demi" : il s'agit d'une heuristique qui biaisent les applications du concept sans pour autant faire partie du concept. Engel (2011) souligne correctement que toute application d'un concept ne renseigne pas nécessairement sur ce concept car elle peut être le produit de considérations externes à ce concept. Contrairement à ce que semble penser le Pr. Engel, les philosophes expérimentaux sont tout à fait d'accord avec cette distinction qu'ils rapprochent de la distinction compétence/performance (Machery, 2008). Leur question est juste : et comment faites-vous pour distinguer les intuitions qui reflètent les propriétés d'un concept de celles qui ne le font pas ?)

En fait, la confusion semble provenir d'un fait parfaitement contingent : il se trouve qu'un philosophe expérimental (notre Edouard Machery national) a écrit un livre dans lequel il propose de se passer du concept de "concept". Malheureusement, l'argument du livre ne repose pas sur son travail expérimental mais sur ce que le Pr. Engel qualifie de méthodes raisonnables : l'examen des recherches empiriques menées par les psychologues sur les concepts. L'argument général est que les psychologues ont identifié trois classes d'entités psychologiques bien distinctes qui méritent toutes d'être appelées concepts mais qu'étant donné les différences entre ces entités, il serait bien plus pratique et moins confus de leur donner à chacun un nom et d'arrêter de parler de concepts. On peut ne pas être convaincu (c'est mon cas), mais il est faux de dire que Machery pense que le livre de Susan Carey sur les concepts ne porte sur rien : c'est au contraire parce qu'il prend au sérieux de tels travaux qu'il en parvient à cette conclusion.

Quoiqu'il en soit, le fait qu'un philosophe expérimental défende l'élimination des concepts est purement contingent. On voit mal en quoi cela dirait quelque chose de la philosophie expérimentale en général. Je connais des philosophes expérimentaux qui défendent par ailleurs l'existence de Dieu : faut-il en conclure que la philosophie expérimentale est intrinsèquement théiste ? Ce serait parfaitement ridicule.

2.4. Coupable par association, III : philosophie expérimentale et rejet de l'a priori

La question de l'éiminativisme des concepts est représentative d'une stratégie argumentative du Pr. Engel qui consiste à vouloir rattacher une méthode à des positions philosophiques particulières. Son texte termine ainsi sur une série de questions :

Les questions qu’il faut poser aux philosophes expérimentaux sont donc les suivantes : (1) Étant donné qu’ils prennent au sérieux leur méthodologie « empirique » et leur désir de voir les philosophes quitter leur fauteuil pour se livrer à des travaux de laboratoire et à des enquêtes de terrain, jusqu’à quel point entendent-il aller ? En particulier considèrent-ils que les étiologies des jugements intuitifs sur des sujets aussi variés que ceux de l’épistémologie naïve, des jugements éthiques spontanés ou de la psychologie naïve menacent non seulement l’unité de nos intuitions communes, mais aussi nos jugements normatifs en les expliquant causalement ? Si oui, considèrent-ils que leur programme doit les conduire à des formes particulières de théories normatives en éthique et en épistémologie ? (2) Dans quelle mesure considèrent-ils que leurs investigations conduisent à rejeter des thèses telles que le rationalisme en théorie de la connaissance ( selon lequel il y a au moins certaines vérités a priori) pour épouser une forme radicale d’empirisme ? Dans quelle mesure entendent-il rejeter l’idée que la philosophie est, pour une bonne part au moins, de l’analyse conceptuelle et qu’il y a des concepts ? Dans quelle mesure entendent-ils tirer des conclusions relativistes ou nihilistes de leurs investigations « transculturelles » et de leurs découverte d’effets contextuels ? Jusqu’à quel point sont-ils prêts à déclarer que les investigations des philosophes dans des domaines comme ceux de l’ontologie et de la métaphysique, de la méta-éthique ou de l’épistémologie doivent être soumises au tribunal de l’expérience et des méthodes expérimentales ?

Il est assez étrange de poser ces questions, en fait. Si l'on comprend que la philosophie expérimentale est une méthode, il est un peu absurde de demander aux philosophes expérimentaux quelle position ils entendent défendre (ça dépendra de chaque individu). Tout comme il semble absurde de demander à quelqu'un qui se lance dans des recherches empiriques où ces recherches vont le conduire avant que ces études aient été menées à leur terme (à moins de suspecter les philosophes expérimentaux de commencer par les conclusions puis de manipuler les résultats en conséquence). Si vous prenez les projets expérimentaux en éthique, vous avez des universalistes (qui pensent qu'il y a un sens moral inné et universel) vs. des relativistes, des dogmatiques qui espèrent tirer des résultats normatifs de leur résultats vs. des sceptiques qui utilisent leurs résultats pour nier la possibilité de toute connaissance morale. Les questions du Pr. Engel me semblent identiques à celle-ci : "et donc, l'usage du modus ponens vous contraint-il à adopter certaines théories ? vous oblige-t-il à rejeter telle ou telle thèse ?"

On peut néanmoins se demander si l'usage de la méthode expérimentale en philosophie ne repose pas sur certains présupposés douteux. L'un de ces présupposés semble pour le Pr. Engel être le rejet de toute connaissance a priori.

J'annonce la couleur : on peut pratiquer la philosophie expérimentale en admettant l'existence de connaissances a priori. Reste à savoir exactement pourquoi le Pr. Engel pense le contraire. Une première interprétation pourrait être qu'il perçoit le scepticisme du programme négatif comme motivé par un rejet de toute connaissance a priori, voire par un relativisme ou un nihilisme quelconque (beurk!) Mais là encore, c'est une question qui concerne des invidus particuliers et qui ne concerne pas la philosophie expérimentale en tant que telle. De fait, il se trouve que certains tenants du programme négatif sont en fait motivés par un fort réalisme et une forte estime pour la connaissance a priori. (par exemple en logique). Ils ont juste des doutes sur la capacité des intutions philosophiques à remplir tous les critéres nécessaires pour compter comme une véritable connaissance. Autrement dit : on peut être sceptique au sujet des intuitions sans rejeter toute forme de connaissance a priori. Le sceptique est souvent celui qui a des standards épistémiques élevés.

(De plus, le tenant du prograémme négatif n'a même pas besoin de nier la possibilité de connaissances philosophiques a priori. Il peut dire qu'il existe des intuitions stables et robustes mais qu'elles sont trop triviales pour discriminer entre plusieurs formes intéressantes de théories. Par exemple, dans le fameux article de Weinberg et al., il existe au moins un cas pour lequel les intuitions sont stables et partagées : presque tous s'accordent pour dire qu'une personne qui devine au pif si une pièce va tomber sur pile ou face ne sait pas. Autrement dit, et contrairement à ce qu'affirme Engel (2007), il n'est pas vrai que, pour les asiatiques, "il est suffisant (...) d’avoir des croyances vraies pour avoir de la connaissance". Il semble donc que l'intuition selon laquelle une croyance vraie ne suffit pas à faire une connaissance est assez robuste pour nous donner accès à cette vérité a priori. Seulement, dira le tenant du programme négatif, il n'est pas évident que l'on puisse aller plus loin.)

Une autre lecture possible de cette affirmation est que, parce que les philosophes expérimentaux étudient empiriquement les intuitions, ils les considérent comme des jugements empiriques et non comme des jugements a priori. Mais c'est tout simplement faux (à part peut-être pour Prinz (2008), qui a une conception introspectionniste des intuitions). Faire de l'histoire des mathématiques, c'est étudier empiriquement les jugements mathématiques, mais ce n'est certainement pas leur dénier du même coup le statut de jugements a priori. De même, dire que les intuititions sont susceptibles d'êter étudiées empiriquement, ce n'est pas dire qu'elles sont elles-mêmes des jugements empiriques.

2.5. Coupable par association, IV : philosophie expérimentale et naturalisme

Pour en finir avec cette catégorie d'arguments, examinons brièvement le rapport entre philosophie expérimentale et naturalisme. Il y a un clair rapport historique et ce n'est pas un hasard si les premiers à s'être lancés dans le projet sont des naturalistes (comme Nichols et Stich) et pas des wittgensteiniens (comme Hacker ou Laugier) . Cependant, il n'y a aucune nécessité conceptuelle dans ce rapport : comme je l'ai dit, il y a des philosophes expérimentaux qui ne sont pas naturalistes, si l'on entend par là une certaine option métaphysique. Vous pouvez être dualiste et croire en des entités abstraites et faire de la philosophie expérimentale dés lors que vous considérez que les intuitions jouent un rôle en philosophie. On même peut très bien mener une étude psychologique des intuitions et de leur source sans supposer que ces mécanismes psychologiques sont des ensembles de neurones (remember : la réalisabilité multiple et tout ce qui va avec).

(Au passage, si je prends comme exemple des philosophes du langage ordinaire, ce n'est pas un hasard, mais parce que je voudrais faire passer le message suivant : même si j'ai dit que les philosophes expérimentaux ne forcent personne à faire des expériences (mais à prendre au sérieux les données expérimentales), je pense qu'il y a une classe de philosophes qui devraient impérativement s'y mettre, et ce sont les philosophes du langage ordinaire. Sérieusement, les gars : parler toute la journée de "grammaire ordinaire" ou "d'usage ordinaire" sans aucune donnée sur le sujet ? C'est sérieux, ça ? A moins bien sûr que faire de la philosophie du langage ordinaire signifie maintenant commenter Emerson, auquel cas... En tout cas, l'inévitable s'est déjà produit : les intuitions linguistiques de "locuteur compétent" de Hacker ont déjà été attaquées par un philosophe expérimental.)

2.6.Argument de l'intérêt limité, I : Tout ça n'est pas bien nouveau

Une autre série d'arguments cherche à diminuer l'intérêt du programme négatif :

Mais d’une part les philosophes analytiques n’ont pas attendu le courant de la X-phi pour mettre en question leur propre méthodologie – dans les années 50 ils éprouvaient les concepts en les testant par rapport à nos intuitions sur le sens des mots et des énoncés dans le langage ordinaire, et cette méthode a été vivement discutée et critiquée – et d’autre part une discussion a été menée sur le statut des « intuitions » et des expériences de pensée en philosophie bien avant que les X phi n’entrent en scène ( je pense aux travaux de Catherine Wilkes, Roy Sorensen, Joel Pust, entre autres).

Et le compatibilisme est une thèse qui est défendue depuis plus de 2000 ans. Franchement, on se demande pourquoi des imbéciles s'esquintent à traiter encore de la question. Peut-être parce que ce n'est pas tant la conclusion qui compte que les arguments en sa faveur. En ce cas, les arguments avancés par les tenants du programme négatif sont neufs.

Aussi, si l'on réduit le message du programme négatif à "n'abusez pas des intuitions", il est sûr que l'on trouvera quelqu'un à avoir déjà formulé cet avertissement (par exemple, Hare peste régulièrement contre l'usage des intuitions ent éthique) Mais les auteurs que cite le Pr. Engel mettaient-ils en garde contre l'usage des intuitions pour les mêmes raisons ? et à la même échelle ? contre les mêmes catégories d'intuition ? Si tel n'est pas le cas, alors l'identité est seulement de surface et philosophiquement peu pertinente.

En conclusion, de telles considérations n'ont aucune pertinence pour mesurer (i) l'utilté de la philosophie expérimentale en tant que méthode et (ii) la vérité des thèses des tenants du programme négatif:

2.7.Argument de l'intérêt limité, II : Les intuitions jouent un rôle marginal en philosophie

Je me suis toujours demandé si, comme le suggèrent les X phi, les philosophes mettent tellement l’accent sur les intuitions et si celles-ci jouent un si grand rôle dans leurs raisonnements. Par exemple, plusieurs travaux de X phi semblent montrer que les gens n’ont pas les mêmes intuitions que celles de Kripke quand il expose son exemple « Gödel/Schmidt » dans Naming and Necessity. C’est fort possible, et j’ai moi-même toujours trouvé (dans mon fauteuil) cet exemple tiré par les cheveux. Mais est ce que Kripke lui donne tellement d’importance ? Il est l’un des exemples qu’il donne pour solliciter nos intuitions sur la référence. Mais même si ces intuitions étaient erronées dans chacun des exemples donnés par Kripke, ce qui n’est pas évident, en quoi est-ce que cela menacerait sa ligne générale d’argumentation ? Les arguments philosophiques ne dépendent pas uniquement des intuitions. Dans NN, Kripke donne cet argument parmi d’autres, de nature parfaitement logique et conceptuelle. J’ai souvent trouvé faible le recours des philosophes analytiques du langage et de l’esprit aux « intuitions », et je suis d’accord avec les X phi là-dessus. Mais je trouve qu’ils exagèrent l’importance de ce recours aux intuitions. La philosophie, particulièrement celle de style analytique, combine les méthodes. Elle use de la logique, de l’argument, de la rhétorique, de l’intuition et des exemples. Mais il est rare que tout repose sur un aspect seulement, surtout dans les grands textes.

Well, tout dépend des domaines, je suppose. Mais prenons mon principal domaine de recherches en tant que non-expérimentaliste (vous savez, quand je pose la cape, les collants et le slip) : la responsabilité morale est-elle compatible avec le déterminisme ? L'incompatibilisme est la thèse selon laquelle la réponse correcte à cette question est "non". Or, il se trouve qu'il n'existe aucun argument pour l'incompatibilisme qui ne repose pas à un moment donné sur un principe proclamé intuitif ou sur des intuitions au sujet de cas particuliers. L'Argument Classique repose sur le Principe des Possibilités Alternatives (supposé intuitif), l'Argument Direct et l'Argument Indirect reposent sur les célèbres règles d'inférence B et Beta qui sont proclamées intuitives par Van Inwagen, l'Argument de la Manipulation repose sur l'intuition qu'un agent manipulé n'est pas responsable de ses actes ET qu'il n'y a aucune différence significative entre le déterminisme naturel et les cas de manipulation, l'argument de la Source Ultime repose sur l'intuition qu'un agent doit être cause ultime de ses actions pour être responsable... Alors oui, on peut dire au moins que dans ce domaine, les intuitions jouent un rôle primordial. En éthique appliquée, il en est de même : il ne faut pas oublier que les trolleys problems et autres violonistes sortent tous de débats sur l'avortement, et que l'article de Rawls sur les procédures de décision en éthique consacre plus ou moins ces pratiques. Au grand dam de Hare et Singer, certes, mais le fameux article de Singer sur notre devoir d'aider ceux dans le besoin repose lui aussi en partie sur l'intuition que nous avons le devoir de sauver l'enfant dans la mare, etc. etc. Donc s'il se trouvait que nos intuitions sont inutilisables dans la plupart de ces cas, nombre d'arguments classiques se trouveraient dépourvus de prémisses.

2.8. Argument substantiel, I: Les intuitions sont des jugements contrefactuels / les philosophes sont des experts

Une fois rejetés les arguments par association ou cherchant à limiter la portée du programme négatif, regardons de plus près les arguments proposés pour contrer le challenge du programme négatif. Un premier consiste à adopter une théorie des intuitions suscitées par les expériences de pensée comme étant des jugements contrefactuels :

La position que je suggère (je ne la défend pas, je l’ai fait ailleurs) est proche à la fois de la position empiriste et de la position imaginariste : nous faisons des raisonnements contrefactuels, parfaitement courants et ordinaires , mais nous ne faisons pas appel à une faculté spécifique d’imagination.

Personnellement, je ne préfère pas m'engager sur le sujet. Mais admettons : cela ne change rien à l'affaire. Nos jugements contrefactuels ne sont pas infaillibles. Si donc les expériences suggérent que nos intuitions sont fragiles et influencées par des facteurs non philosophiquement pertinents, cela suggère juste que ces jugements contrefactuels sont fragiles et peu fiables:

Je suppose donc que le véritable argument est dans ce qui suit :

Les X phi critiquent la méthode des EP en philosophie en mettant en valeur le fait que les intuitions sont très peu fiables. Mais la plupart du temps les expériences en question sont testées sur des sujets naïfs et inexpérimentés qui n’ont jamais été mis en contact avec ce genre d’historiettes, alors que les philosophes sont passés experts en manipulation de ces histoires et de toutes leurs variations. C’est ce que l’on appelle « la défense par l’expertise ». Elle me paraît correcte.

La défense par l'expertise suppose que les intuitions des philosophes sont plus fiables que celles participants testés par les philosophes expérimentaux, et que donc leur challenge n'en est pas réellement un. L'un des défauts de cette défense est que ses tentants n'expliquent pas très bien en quoi consiste la dite expertise. On peut distinguer deux grandes options. Selon une première option, les philosophes sont meilleurs à comprendre les vignettes utilisées, c'est-à-dire plus aptes à comprendre les tenants et les aboutissants des données du problème ainsi qu'à concevoir les versions alternatives pertinentes auxquelles comparer le scénario en question. Cette défense explique comme les effets d'ordre et de contexte comme des erreurs dues au fait que ces facteurs conduisent à se concentrer sur tel ou tel aspect du problème sans le prendre en son ensemble. Elle fait aussi la prédiction que, à compréhension égale de la vignette, la plupart des gens devraient avoir les mêmes intuitions. Expérimentalement parlant, cela suggère qu'attirer l'attention des sujets sur les alternatives pertinentes et les points importants d'une vignette permettra de rapprocher leurs réponses des intuitions considérées comme "bonnes" par les philosophes. Et apparemment, ça marche pour les cas Gettier !

Comme je l'ai dit plus haut, j'ai toujours pensé que la défense par l'expertise avait des chances de lutter contre les phénomènes de variations intra-individuels (effet d'ordres, etc.) mais pas contre les variations d'ordre inter-individuels ou culturelles (surtout dans la version que je discute actuellement, et qui reviendrait à expliquer ces variations par le fait que certaines populations sont plus bêtes que d'autres). J'ai du mal à croire que ces variations puissent être toujours résorbées par une compréhension égale des vignettes. Autrement dit, je pense qu'il existe de véritables variations telles que, à compréhension des vignettes égales, deux personnes auront tout de même des intuitions différentes. Après tout, Kant n'était pas la moitié d'un continental, mais avait des intuitions morales assez différentes des nôtres en ce qui concerne la masturbation. Pour confirmer cette "intuition", des études récentes suggèrent que même si l'on teste des philosophes entraînés, on trouve une variation des intuitions épistémiques en fonction de l'origine géographique (Vaesen & Peterson, ms) ou au sujet de la responsabilité morale en fonction de leurs traits de personnalités. Autrement dit, même quand les gens ont les compétences pour comprendre la vignette, il reste de la variation qui ne semble pas pouvoir être attribuée à des compréhensions différentes du problème. Comment faire alors ? On peut supposer un deuxième type d'expertise qui consiste à "mieux intuiter" (à compréhension égale des expériences de pensée, les intuitions des philosophes reflètent plus la vérité que celles des autres personnes) mais on tombe alors dans le domaine du mystérieux. Quelle est la nature exacte de cette expertise ? comment l'acquière-t-on ?

De plus cette seconde version de la défense par l'expertise doit affronter d'autres études qui suggèrent que les philosophes sont tout aussi vulnérables que les autres aux effets d'ordre et aux effets de cadrage. La réponse par l'expertise pensait donc échapper au débat empirique mais la voici rattrappée. Non pas qu'elle ait d'ors et déjà perdu, mais elle ne peut pas être employée comme une raison de ne pas prêter attention à ces débats. La défense par l'expertise est (hélas pour ceux qui n'aiment pas ça) une thèse (en partie) empirique qui doit se régler (en partie) sur le terrain empirique. (Pour des références sur toutes ces questions, je vous invite à consulter le chapitre 4 de mon livre - PUB!)

Vil expérimentaliste ! Tente-donc un peu de brûler cette chaise !


2.9. Argument substantiel, II: Les intuitions sont des jugements contrefactuels

Dernier argument dont je traiterai en lien avec le programme négatif :

Ces expériences ne sont jamais isolées, et ne portent pas à elles seules le poids de l’argument. Elles sont développées au sein de stratégies complexes d’arguments. Pensez par exemple à Terre Jumelle. L’histoire n’est pas isolée, elle fait partie de toute une argumentation sur la nature des contenus mentaux, leur individuation externe, etc. Je donne raison aux X phi sur le point suivant : si les philosophes entendaient UNIQUEMENT baser leur points sur des intuitions sollicitées par les EP, alors leur argumentation serait très faible. Mais ils font plus, ou en tous cas les meilleurs arguments font plus. Prenons un autre exemple : l’analyse du concept de connaissance et les histoires à la Gettier. Je suis ici d’accord avec les X phi que c’est un domaine où les philosophes ont un peu trop fait porter le poids de la preuve sur des intuitions. Mais bien souvent les X phi font comme si les expériences de pensée reposaient sur des généralisations existentielles : par exemple, « pour tout x si x est une connaissance, lors X est une croyance , vraie et justifiée » et dès qu’un contre -exemple apparaît – bingo – on accuse les philosophes en fauteuil d’imposture. Mais quiconque a suivi les développements de l’épistémologie depuis 20 ans sait que ce n’est pas aussi simple ! Les discussions autour du contextualisme, de l’empiètement pragmatique qui ont lieu depuis dix ans, montrent que les analyses du savoir font des va et vient constants entre intuitions en fauteuil et analyses. Il y a une collaboration très utile entre expérimentalistes et a prioristes dans ce domaine, mais je crois que personne n’est justifié à dire à ce jour que les analyses traditionnelles de la notion de connaissance (pour les afficionados « l’invariantisme évidentialiste ») sont battues en brèche.

L'idée générale semble être que les intuitions sont toujours accompagnées d'argument. Je peux lire cette affirmation de deux façons : la première est une affirmation que la philosophie ne précède jamais par induction et généralisation en passant directement de l'intuition à la théorie, mais que les intuitions sont toujours utilisés dans des arguments et que ce sont ces arguments et non les intuitions par elles seules qui font et défont les théories. Autrement dit, il s'agit de mettre l'accent sur le fait que les thèses philosophiques ne sont pas directement testées par les intuitions mais par des arguments qui font appel à des intuitions.

Je ne pense pas que les philosophes expérimentaux aient jamais déclaré le contraire. Ce qu'ils disent, c'est que les intuitions jouent un rôle crucial dans les arguments dont elle font partie, de telle sorte que, sans intuition, l'argument s'effondre. Du fait que les intuitions ne sont qu'une partie de l'argumentaire, on ne peut en effet pas déduire que leur mise en difficulté laisse tout le reste intacte : quelle que soit la sophistication d'un argument, il suffit de supprimer une prémisse pour le réduire à néant (de même qu'une tour de cube ne se réduit pas au cube qui est à la base mais que supprimer le cube qui est à la base entraîne l'effondrement du tout). Reprenons l'exemple de l'Argument Direct de Van Inwagen : c'est un argument subtil et complexe, mais qui vaut tripette si on ne peut se fier à la premisse que Van Inwagen déclare "intuitive" et "self-evident" (soit la règle Beta, aussi connue sous le nom du principe de transfert de non-responsabilité).

Tout le monde me semble donc d'accord sur cette lecture. Une autre lecture possible des propos du Pr. Engel est qu'en fait les expériences de pensée censées suscitées les intuitions peuvent se passer des intuitions. Certes, ce sera plus difficile, mais on peut arriver à la même conclusion sans passer par les intuitions.

Un exemple qui me vient à l'esprit est celui des cas Frankfurt. Une présentation courante de ces cas consiste à proposer le cas et à dire "et là vous avez l'intuition que l'agent est responsable, même s'il ne pouvait pas faire autrement ergo le Principe des Possibilités Alternatives est faux". Cependant, ce n'est pas la présentation que Frankfurt souhaitait. Chez lui, il ne s'agit pas d'un appel brut à l'intuition mais d'une comparaison entre le cas dit Frankfurt et le cas où il n'y a pas de manipulateur caché, avec le raisonnement suivant : la présence d'un manipulateur qui n'agit pas ne change rien à l'action de l'agent, donc si cette action est libre dans le cas normal, elle l'est aussi dans le cas Frankfurt où l'agent ne peut pas faire autrement. Ainsi, même si une personne n'a pas l'intuition brute, on peut toujours utiliser le cas en procédant par cette comparaison. Cependant, cette stratégie repose elle aussi sur des intuitions : celle que l'agent est libre dans le cas normal (assez peu controversée je dois dire, et peut-être même donné par construction en fait) et celle que la présence d'un manipulateur qui n'agit pas ne fait pas de différence (récemment critiquée par Levy (2008)). Donc, même si il semble qu'on peut suppléer l'intuition par un argument, cet argument repose lui aussi sur des intuitions.

Prenons un meilleur exemple : celui de Terre-Jumelle. J'avoue que j'ai eu pas mal de difficulté à enseigner celui-ci. Il faut bien s'assurer que le scénario est compris, et que les étudiants ont bien compris que les états mentaux des "jumeaux" sont apparemment les mêmes. Mais même après explication, il arrivait que des étudiants ayant parfaitement compris l'expérience (et que les deux avaient des états mentaux identiques) n'acceptent pas la conclusion intermédiaire selon laquelle les "jumeaux" réfèrent à des choses différentes en parlant de "l'eau". Autrement dit, ils avaient des "intuitions" descriptivistes selon lesquelles leurs concepts "d'eau" renvoyaient et à H2O et à XYZ. Dans ce cas, l'expérience de pensée échoue comme pompe à intuition. On peut néanmoins parvenir à la conclusion sans recourir à de telles intuitions. Il "suffit" de quitter Terre-Jumelle deux secondes, de convaincre les étudiants de la fausseté du descriptivisme en utilisant des arguments indépendants (par exemple, l'arthrite de Burge, ou la division sociale de la signification) puis de revenir à l'exemple de Terre-Jumelle pour atteindre la conclusion externaliste sans avoir besoin des intuitions censées être suscitées par Terre-Jumelle. C'est plus long, mais c'est faisable. Et donc je conviens que, dans certains cas, les intuitions ne sont pas nécessaires.

Cependant, je pense que ce n'est pas vrai de tous les cas. Il y a des expériences de pensées qui deviennent argumentativement inutile si, après explication, elles échouent à susciter les intuitions désirées. Si quelqu'un reste vraiment convaincu que le personnage principal des cas Gettier "sait" après explication, et bien le cas Gettier ne sert plus à rien. Il y aura certes d'autres arguments et d'autres cas, mais leur recours rendra en fait le cas Gettier inutile. Pour parler encore de mes expériences d'enseignement : si, après s'être assuré de leur compréhension de l'expérience de pensée, certains élèves ne partagent pas l'intuition voulue au sujet de Mary-la-rouge ou de la Nation de Chine de Ned Block, et bien ! je vois mal comment l'argument associé peut être sauvé. Certes, on peut recourir à d'autres arguments contre le physicalisme/le fonctionnalisme, mais il n'en reste pas moins que, sans intuition, ces expériences de pensée et l'argument associé ne fonctionnent tout bonnement plus. (La pire expérience d'enseignement dans le domaine est le violoniste de Thomson : j'ai à chaque fois un bon nombre d'elèves qui trouvent inacceptables de se débrancher, sans compter la quasi-totalité qui refusent l'analogie entre ce cas et l'avortement. A vrai dire, je déteste cette expérience de pensée.)

(Pour ceux qui s'intéressent au cas la Nation de Chine, il semble que les intuitions sur cette expérience de pensée sont aussi variables culturellement.)

Pour conclure : il se peut que certaines expériences de pensée puissent fonctionner sans recours aux intuitions. Mais il y en a d'autres qui, sans intuitions, sont tout bonnement manchottes (aveugles ne fonctionnait pas dans cette métaphore).

En conclusion générale : les expériences de pensée censées susciter des intuitions jouent un rôle argumentatif important dans divers champs de la philosophie, et ces intuitions ne peuvent parfois être remplacée par un argument. Le programme négatif soutient qu'une partie au moins de ces intuitions ne fournissent pas une base évidentielle stable car elles sont soumises à des variations inter-et intra-individuelles. Cette critique suppose uniquement qu'une certaine stabilité est nécessaire pour qu'une source de croyance puisse être considérée comme fiable, et ne nécessite aucune adhésion à l'éliminativisme ou au naturalisme, ni aucune haine contre l'a priori ou le réalisme. La réponse classique au programme négatif est la défense par l'expertise, qui suppose que ces instabilités n'affectent pas les intuitions des philosophes ayant médité sur les dites expériences de pensée. Déterminer si la défense par l'expertise est correcte est une question empirique qui ne peut pas être jugée correcte par des seuls moyens a priori et donc the jury is still out. Comme le disait Aristote (ou pas), pour rejeter la philosophie expérimentale, il faut encore faire de la philosophie expérimentale. Néanmoins, on peut envisager une solution en demi-teinte selon laquelle la critique du programme négatif est valable pour certains domaines et pas pour d'autre.

Voilà, j'ai fait ce que j'ai pu pour défendre le programme négatif. Et donc je pense que la seule objection valable dans le texte du Pr. Engel est ultimement la défense par l'expertise. Les autres critiques s'adressent à des versions fantasmées de la philosophie expérimentale et/ou à des individus particuliers.

3. Le projet X-Psy

Je passerai beaucoup plus rapidement sur ce que j'ai appelé suivant le Pr. Engel le "projet X-Psy", c'est-à-dire le projet consistant à étudier les intuitions relatives à certains domaines philosophiques pour elles-mêmes et pas dans un autre but. Je passerai vite parce que le Pr. Engel fait très peu d'objection à ce programme (qui menace guère sa pratique philosophique) et que le peu d'objections faites ne sont clairement pas sérieuses.

3.1. Critique peu sérieuse, I: Pourquoi ne pas s'intéresser au réel plutôt qu'à ses représentations ?

On aurait pu croire au contraire que faire de la philosophie de manière scientifique impliquerait de s’intéresser aux choses mêmes, à la nature, et pas aux concepts que l’on en a, et encore moins aux concepts que les philosophes entretiennent.

Beaucoup de malentendus dans cette phrase. Premièrement, les philosophes expérimentaux prétendent seulement introduire des méthodes empiriques en philosophie. J'avoue donc que je ne sais pas trop ce que signifie "faire de la philosophie de manière scientifique". S'il s'agit de faire de la philosophie en suivant les normes de rationalité et la tendance à travailler collectivement, j'avoue que j'ai toujours pensé que c'est ce que faisait la philosophie analytique. Si on entend par là calquer entièrement la méthodologie de la philosophie sur celles des sciences de la nature, on a vu que personne ne proposait ça.

Allons donc à l'accusation de s'intéresser aux concepts et non aux choses. Si on l'interprète du point de vue du programme négatif, elle est tout simplement fausse : les tenants du programme négatif s'intéressent au réel et s'intéressent aux intuitions en tant que moyen d'accéder au réel. Leur question est justement de savoir si ces représentations peuvent nous permettre de connaître ce qui est vrai au sujet de la connaissance, de la liberté, etc. Ils s'inscrivent ainsi dans une méthodologie classique consistant, avant de passer à l'étude de la nature, à déterminer ce que l'esprit humain peut en connaître (vous savez : Locke, Hume, Kant, tout ça quoi).

Si on interprète maintenant cette affirmation du point de vue du programme X-Psy, elle paraît tout aussi déplacée. De ce point de vue, les concepts et les intuitions ont beau être des représentations d'autres choses, ils font tout autant parti du réel (à moins bien sûr de prôner l'éliminativisme vis-à-vis des concepts). Du coup, les étudier, c'est étudier quelque chose de réel. Le propos est-il qu'il faudrait toujours renoncer à étudier une représentation du réel au profit de ce réel même ? Dans ce cas, je suppose que le livre de Susan Carey sur les concepts est une perte de temps, tout comme l'histoire des sciences, des religions ou de la photographie... Non, vraiment je ne comprend pas quelle est l'objection ici.

3.2. Critique peu sérieuse, II: Pourquoi ça et pas autre chose ?

elle ne me paraît rien avoir de distinctif ni très original par rapport à cette tradition, mis à part le fait qu’elle semble s’intéresser de manière privilégiée aux croyances, biais et représentations philosophiques. Du point de vue de la psychologie, c’est une focalisation curieuse. Les philosophes forment une très petite partie de l’humanité. Pourquoi s’intéresser surtout à leurs croyances, plutôt qu’à celles des quidams ? Les X-phi semblent avoir un compte particulier à régler avec la philosophie. Pourquoi ce chauvinisme ? Les croyances des psychanalystes, des gourous, des voyantes et des chamanes ne sont- elles pas aussi intéressantes ? Pourquoi pas de la psychanalyse expérimentale par exemple ? Pourquoi pas de la X-théologie ?

Faut-il vraiment répondre à ça ? J'avoue avoir hésité étant donné que cela me donne la désagréable impression d'écrire une demande de financement - voire, pire, une lettre de motivation. Mais, comme j'ai décidé d'être exhaustif, et que cela me permettra de préciser certaines choses, allons-y !

Premièrement : qu'est-ce que cette question ? Les chercheurs doivent-ils justifier de leur sujet de prédilection, maintenant ? Est-ce que je demande, moi, aux philosophes pourquoi ils étudient l'épistémologie plutôt que l'éthique, l'histoire de l'art plutôt que celle des sciences, Davidson plutôt que Ryle ?

Deuxièmement : ce sont les tenants du programme négatifs qui testent les philosophes (pour répondre, comme on l'a vu, à la défense par l'expertise). Etant donné que leur but est de savoir dans quelle mesure une connaissance philosophique par intuition est possible, la question est juste absurde : qu'auraient-ils même à faire des intuitions des gens que cite le Pr. Engel ?

Si maintenant on transpose l'objection au véritable projet X-Psy (celui qui n'a pas d'objectifs philosophiques), la question peut sembler avoir un sens. Mais il faut alors la modifier en : pourquoi les X-Psy s'intéressent-ils aux intuitions des gens sur des problèmes philosophiques ? Pourquoi pas sur leur intuition en ce qui concerne la théologie ? (Pas d'équivalent dans cette question pour les autres catégories, désolé.)

Mais répondons. Il y a deux réponses compossibles. La première est que des gens qui viennent de philosophie sont mieux équipés pour aborder ces sujets. Par exemple, des gens qui viennent de philosophie morale savent faire des distinctions fines entre différents types de jugements moraux et de positions morales qui se révèleront forcément utiles, sans compter leur maîtrise des différentes expériences de pensées qui permettront de sonder les intuitions des participants. La première réponse est d'ordre pratique, donc : ce sont ces domaines que des expérimentalistes issus de la philosophie sont le mieux armés pour traiter, et c'est dans ces domaines que les philosophes sont le mieux placés pour apporter des choses nouvelles aux psychologues plutôt que de se contenter de les imiter (des fois, ils peuvent même ouvrir des questions nouvelles que les psychologues n'avaient même pas pensé à poser mais pour lesquelles ils vont subitement se passionner, comme la résolution des dilemmes moraux, ou l'attribution de conscience à des entités).

Voilà donc pour la raison pratique. Mais il y a aussi une raison théorique simple : ces questions font partie du corpus classique de la philosophie. Notre concept ordinaire de causalité ou l'existence d'un sens moral sont des questions qui ont été traitées par les philosophes et constituent des parties importantes de textes encore classiques. Il est donc tout naturel que des gens issus de la philosophie et admiratifs des oeuvres classiques (qu'ils ont surement lu sur Internet) soient attirés vers ces questions plus que vers les autres. Dans leur "manifeste", Knobe et Nichols insistent sur ce point : ces questions sont historiquement des questions qui ont passionné les philosophes. Que le Pr. Engel ne voient pas pourquoi ces questions (plus que les autres qu'ils citent) fascineraient des gens venus de philosophie me rend un peu triste pour lui (c'est un peu comme si quelqu'un m'avait dit qu'il n'avait éprouvé aucun plaisir à regarder L'Empire Contre-Attaque).

Cela dit, je ne voudrais pas me lancer dans le débat de savoir si ces questions doivent toujours être considérées comme philosophiques ou non. En rebaptisant cette partie du projet "X-Psy", le Pr. Engel semble vouloir impliquer qu'il s'agit désormais de psychologie et non de philosophie. Knobe et Nichols clament le contraire. En ce qui me concerne... ben, je m'en fous quoi. Si quelqu'un veut que ce ne soit pas de la philosophie, je serai tout à fait satisfait de dire que je suis un psychologue qui étudie des questions qui ont passionné les philosophes pendant des siècles mais ont récemment été rejetée hors du cercle des questions philosophiques.

Notons aussi que le Pr. Engel semble suggérer que les X-Psy ne s'intéressent qu'aux biais de raisonnement et aux heuristiques sans jamais s'intéresser à ce qui est stable. C'est bien évidemment faux, et c'est une confusion avec le programme négatif. En fait, les philosophes expérimentaux qui s'intéressent aux intuitions pour elles-mêmes sans autre but philosophique ont plutôt tendance à vouloir élaborer des théories rendant compte de ce qui est stable et potentiellement universel dans ces intuitions. Par exemple, les trolleys problems ont fascinés les expérimentalistes parce que les intuitions des gens à leur sujet semblent universelles et identiques d'une culture à l'autre. Certains ont même élaboré à partir d'eux l'ébauche d'une Grammaire Morale Universelle. Je ne suis pas hyper fan du projet, mais on ne peut lui nier une chose : il ignore systématiquement les biais pour se concentrer sur ce qui est universel. Si donc vous entendez dire que les philosophes expérimentaux ne s'intéressent qu'aux biais et aux erreurs de raisonnement, c'est faux (sauf si la personne restreint son propos au programme négatif)

Pour finir sur ce sujet, je voudrais revenir à la liste des possibilités ouvertes par le Pr. Engel et signaler qu'il existe déjà en philosophie expérimentale des recherches sur les intuitions théologiques (c'est d'ailleurs par là que j'ai commencé ma crise expérimentaliste), et (comme il le demande ailleurs) sur les intuitions logiques. "Il y a plus de choses dans la philosophie expérimentale, Horatio, que ne le suppose votre philosophie."

En conclusion, le volet X-Psy de la philosophie expérimentale est une recherche psychologique sur les mécanismes suscitant certaines intuitions, en continuité avec les spéculations des philosophes classiques sur le sens commun et l'esprit humain. Il cherche à construire des théories psychologiques détaillées, et ne se concentre en aucun cas sur les biais et autres erreurs des participants (voire les ignore).

4. La philosophie expérimentale : juste un outil philosophique de plus

Passons maintenant à la dernière forme de philosophie expérimentale que je décrirai (ouf, c'est bientôt fini) : la philosophie expérimentale comme un outil argumentatif de plus dans la boîte à outil du philosophe. Dans ce cas, elle est utilisée par des philosophes qui ont des projets philosophiques loin de toute psychologie (estampillés, donc, Philosophie Pur Porc) et se distingue de la X-Psy, et n'est pas utilisée comme un challenge aux intuitions en général mais plus comme une méthode d'évaluation au cas par cas, et se distingue donc du programme négatif.

4.1. Quelques exemples

L'idée est la suivante : si, dans un débat philosophique, l'un des partis en présence utilise un argument contenant une prémisse empirique ou un appel aux intuitions douteux, la philosophie expérimentale pourra être invoquée pour évaluer la vérité de cette prémisse.

  • Exemple 1, dans lequel il n'est même pas question d'intuitions : un philosophe m'a expliqué un jour comment certains métaphysiciens argumentaient pour l'objectivité des formes mais la non-objectivité des couleurs en insistant sur (=prenant pour prémisse) le fait que les désaccords sur les couleurs étaient beaucoup plus fréquents que les désaccords sur les formes. Il avait donc mis au point une expérience de psycho simple demandant aux participants de juger des couleurs et des formes et comptait voir dans quel cas il y aurait effectivement le plus de désaccords. Je n'ai pas encore entendu parler de ses résultats, mais on voit clairement que ce philosophe était motivé par des buts philosophiques (évaluer un argument en métaphysique) et utilisait l'expérimentation dans le but de faire avancer le débat.
  • Exemple 2, dans lequel il est question d'intuitions mais de façon peu controversée : Nicolas Pain et moi avons écrit un article dans lequel nous discutons un certain argument pour le réalisme esthétique, selon lequel le réalisme esthétique est une meilleure position parce qu'il reflète notre appréhension commune des propriétés esthétiques. Bien entendu, vous avez deviné la suite : nous sommes allé tester si les gens appréhendent réellement les propriétés esthétiques comme des propriétés indépendantes des objets. Là encore, notre but n'était ni de proposer une théorie psychologique, ni de bruler des fauteuils, mais juste de discuter un argument particulier. (Bon, en vrai, à la base, le but était de mettre l'embarras les kantiens qui répétaient à longueur de temps sur Philotropes que les gens universalisent leurs jugements sur le Beau - mais ça marche aussi.)
  • Exemple 3, dans lequel on entre dans les controverses : c'est l'exemple donné plus haut, de l'article sur l'internalisme moral, dans lequel auteurs testent certaines des intuitions sur lesquels les internalistes s'appuient et rejettent les arguments internalistes étant donné que l'intuition sur lesquels ils se basent est loin d'être partagée. Ce cas suscite la controverse car on peut légitimement se demander : so what?

Et c'est cette difficile questions qu'il va nous falloir aborder...

4.2. Philosophie Expérimentale et Généalogie

Concentrons-nous donc sur les cas où l'outil expérimental est utilisé pour évaluer un appel à l'intuition (et non un appel au sens commun, comme dans l'exemple 2). Il y a deux façons dont les données expérimentales peuvent être utilisées pour discuter de ces intuitions :

  • en montrant que ces intuitions ne sont pas tant partagées que ça (ou qu'elles le sont)
  • en tentant d'élucider les sources psychologiques de ces intuitions

Le premier cas est le cas litigieux donc traitons d'abord du deuxième cas, celui de l'enquête généalogique. Comme le Pr. Engel semble inquiet des questions de nouveauté, j'avoue sans hésitation qu'il n'y a rien de radicalement neuf dans l'approche consistant à discriminer et départager des intuitions en proposant une généalogie de celles-ci. C'est par exemple l'objet de l'excellent livre de Peter Unger Living High and Letting Die : partir des cas où des intuitions conséquentialistes semblent entrer en conflit avec des intuitions anti-conséquentialistes, puis proposer une théorie psychologique selon laquelle les premières reflètent nos véritables valeurs morales tandis que les secondes sont le produit de divers biais (pour un résumé de ma main, c'est ici). Bien sûr, Unger ne s'est pas fié qu'à ses propres intuitions et a interrogé lui-même un certain nombre de personnes. Il admet même avoir cherché l'aide du département de psychologie mais que son projet n'a pas pu être concrétisé. La philosophie expérimentale est un moyen de concrétiser ce projet. Et, effectivement, un certain nombre de philosophes expérimentaux ont cherché à "soutenir" certaines positions philosophiques en montrant que les intuitions en leur faveur provenaient de sources fiables et les intuitions en leur défaveur de processus non fiables (je ne rentre pas dans le détail, c'est à regarder au cas par cas).

Informé de ce genre de stratégie, le Pr. Engel semble avoir une inquiétude :

Il y a donc un fort potentiel naturaliste, sceptique et relativiste dans cette méthodologie : naturaliste parce qu’il s’agit de montrer que nos idées morales, épistémologiques, religieuses, voire métaphysiques, ont des origines causales qui en menacent la validité supposée, sceptique parce que c’est un moyen de montrer que ces idées sont fausses ou injustifiées, relativiste parce qu’il s’agit de montrer qu’elles sont jugées telles dans un cadre culturel mais pas dans un autre.

Et sur le Experimental Philosophy Blog, le mot fatidique ("nietzschéen", brrrrr...) est lâché :

Of course, behind such studies I see that there is a Nietzschean, or quasi Nietzschean, project of doing a genealogy of ethics.

Effectivement, il y a une inspiration Nietzschéenne dans le projet de faire la généalogie de certaines intuitions (ou plus largement, croyances) pour déterminer dans quelle mesure elles sont fiables ou non. Par contre, faire la généalogie d'une croyance n'implique pas nécessairement arriver à une conclusion sceptique. Nietzsche lui-même propose une généalogie de ses propres croyances (voir par exemple la préface de Aurore) mais n'en conclue pas que ses propres théories n'ont aucune valeur. Pace Foucault, donc, on peut faire la généalogie de certaines croyances sans vouloir les relativiser ou leur nier le statut de connaissance. Par exemple, si je fais la généalogie des croyances en physiques de X et que je vois que ces croyances ont pour origine le fait que X a étudié avec les plus grands physiciens du monde, alors cette enquête généalogie garantit les croyances de X plutôt qu'elle ne les affaiblit. La généalogie n'est donc pas nécessairement sceptique et on trouve en philosophie expérimentale des gens qui utilisent ce genre de méthodes et d'arguments dans des buts non sceptiques, y compris par des non-naturalistes.

De plus, il y a dans la littérature classique des philosophes qui donnent un rôle positif et constructif au fait d'étudier les capacités psychologiques des gens. Par exemple, en philosophie morale, l'étude du sens moral est commun est considéré comme un réquisit par certains philosophes. J'ai dit plus haut que la position originelle de Rawls n'était pas un appel aux intuitions. Cependant, Rawls admet qu'il existe plusieurs interprétations possibles de la position originelle. La meilleure, nous dit Rawls, est celle qui correspond aux jugements considérés des hommes compétents mis en équilibre réfléchi. C'est pourquoi Rawls écrit explicitement qu'une partie de la théorie morale consiste à proposer une théorie des sentiments moraux et propose une analogie entre sens moral et grammaire universelle qui sera reprise par les psychologues contemporains.

Mais la méta-éthique de Rawls est peut-être trop constructiviste et pas assez réaliste pour être au-dessus de tout soupçon. On peut alors citer Sidgwick, qui considérait lui aussi une étude du sens moral commun comme indispensable à la théorie morale :

We started with admitting the point upon the proof of which moralists have often concentrated their efforts, the existence of apparently independent moral intuitions. It seemed undeniable that men judge some acts to be right and wrong in themselves, without consideration of their tendency to produce happiness to the agent or to others: and indeed without taking their consequences into account at all, except in so far as these are included in the common notion of the act. We saw, however, that in so far as these judgments are passed in particular cases, they seem to involve (at least for the more reflective part of mankind) a reference of the case to some general rule of duty: and that in the frequent cases of doubt or conflict of judgments as to the rightness of ally action, appeal is commonly made to such rules or maxims, as the ultimately valid principles of moral cognition. In order, therefore, to throw the Morality of Common Sense into a scientific form, it seemed necessary to obtain as exact a statement as possible of these generally recognised principles. I did not think that I could dispense myself from this task by any summary general argument, based on the unscientific character of common morality. There is no doubt that the moral opinions of ordinary men are in many points loose, shifting, and mutually contradictory, but it does not follow that we may not obtain from this fluid mass of opinion, a deposit of clear and precise principles commanding universal acceptance. The question, whether we can do this or not, seemed to me one, which should not be decided a priori without a fair trial: and it is partly in order to prepare materials for this trial that the survey in the preceding eight chapters has been conducted. I have endeavoured to ascertain impartially, by mere reflection on our common moral discourse, what are the general principles or maxims, according to which different kinds of conduct are judged to be right and reasonable in different departments of life. I wish it to be particularly observed, that I have in no case introduced my own views, in so far as I am conscious of their being at all peculiar to myself: my sole object has been to make explicit the implied premises of our common moral reasoning. I now wish to subject the results of this survey to a final examination, in order to decide whether these general formulæ possess the characteristics by which self-evident truths are distinguished from mere opinions. (The Methods of Ethics, III, 1)

En fait, tout le Livre III de The Methods of Ethics a pour but l'analyse des principes du sens commun et Sidgwick semble persuadé qu'on peut en tirer des principes généraux capables de justifier (indirectement) certaines théories éthiques (en fait l'utilitarisme, même si de sévères corrections seront de mise). Et en fait, un certain nombre de philosophes expérimentaux suivent de façon non-sceptique Sidgwick et Rawls et cherchent ces principes dans le but de fonder des théories normatives. Bien sûr, cette fondation n'est pas directe et passer aussi par des arguments et des prises de position méta-éthiques, mais on voit comment l'enquête psycho-généalogique n'est pas nécessairement sceptique et peut être mené à des fins réalistes et dogmatiques. Certains ont même l'espoir de ressusciter l'idée de loi naturelle. C'est-y pas chouette, ça !

4.3. La philosophie n'est pas un concours de popularité

Passons donc maintenant à la question qui fâche : en l'absence de généalogie, pourquoi le philosophe devrait-il se soucier de ce que pensent les "folks" ? C'est ce que le Pr. Engel demande dans ce dialogue socratique imaginaire :

"Enfin, Calliclès, pourquoi le fait que les Mèdes ou les Perses pensent ceci ou cela sur la justice devrait-il nous conduire, en tant que philosophes, à penser comme eux ? La pensée doit-elle suivre la majorité ?"

Ceux qui ont lu mon livre auront peut-être une impression de déjà-vu. En effet, dans l'introduction de mon introduction à la philosophie expérimentale, je mettais en scène un dialogue imaginaire avec un philosophe qui faisait exactement cette objection et je faisais aussi référence au Gorgias. Il existe d'autres similitudes troublantes entre cette scène imaginée et notre dialogue actuel (virtuel). Les réponses que je ferai seront donc du même ordre. Pourquoi donc devrais-je me soucier des intuitions des autres quand elles ne concordent pas avec la mienne ? Il y a à cela deux réponses.

La première consiste à insister sur le fait qu'une intuition est censée être une tendance à trouver une proposition plausible prima facie sans évidence supplémentaire. Autrement dit : vous adoptez une proposition parce qu'elle vous semble évidente par elle-même, mais vous n'avez rien d'autre que cette évidence pour l'appuyer. Dans ce cas, j'avoue ça m'inquièterait de savoir que cela ne m'apparaît évident qu'à moi : si je suis le seul à voir un éléphant dans la salle, c'est peut-être qu'il n'y en a pas. Bien sûr, je peux supposer que j'ai des capacités supérieures à celles de mes congénères aveugles. Mais n'est-ce pas pêcher par orgueil ? (Sinon, nous retombons dans la défense par l'expertise, retournez section 2.8, ne touchez pas 20.000 francs).

(Une réponse à ma fantastique analogie de l'éléphant pourrait être qu'il y a des cas où il ne vaut mieux pas se fier à ce que tous les gens déclarent voir, comme dans les Habits Neufs de l'Empereur. Mais c'est aussi le propos de philosophes expérimentaux particulièrement sceptiques qui se demandent si l'homogéneité des intuitions chez les philosophes n'est pas due au fait que les philosophes en herbe prétendent intuiter ce qu'intuitent leurs professeurs pour ne pas avoir l'air ridicule, puis finissent par s'en convaincre. Mais n'entrons pas dans de telles spéculations infondées.)

Ma deuxième réponse consiste à mettre l'accent sur le point que, dans le Gorgias, Socrate ne s'intéresse qu'à ce que pense Polos... parce que Socrate tente uniquement de convaincre/maieutiser Polos. Or, une théorie philosophique prétend habituellement avoir une validité universelle - elle doit donc s'appuyer sur des évidences (des preuves) qui sont publiques, au sens où elles sont partagées par le plus grand nombre. Or, les intuitions constituent de telles preuves, puisqu'elles font partie de la justification des théories philosophiques. Fonder les théories philosophiques sur des intuitions partagées uniquement par un petit nombre, c'est tout justement renoncer à proposer des théories fondées de manière universelle.

L'idée que les théories scientifiques doivent reposer sur des données publiques fait partie des premières heures des sociétés scientifiques fondées lors de la Révolution Scientifique. Certaines sociétés exigeaient même que les expériences soient produites devant un public de gentilshommes dont le témoignage était (considéré comme) fiable. Fonder une théorie philosophique sur des intuitions (et donc des preuves) auxquelles la plupart des gens n'ont pas accès, c'est tout simplement renoncer à cet idéal d'universalité, et couper un peu plus la philosophie du reste du monde.

(Par exemple, j'ai reviewé un jour un article de philo "pure" dont l'argument principal reposait principalement sur une supposée différence entre les intuitions suscitées par deux cas. Personnellement, je ne partageais pas du tout ces intuitions. J'ai donc interrogées une 30aine de personnes autour de moi et observé que 10% d'entre elles seulement partageait les intuitions de l'auteur. J'ai donc R&R l'article. Il me semblait qu'un argument qui ne peut convaincre qu'une personne sur 10 parce qu'une personne sur 10 seulement accepte la prémisse n'est pas un bon argument. Aurais-je du accepter l'article au nom du fait que l'auteur a ses intuitions et se fiche de celles des autres ? Je ne pense pas, dès lors que l'auteur cherche à produire des arguments et des théories destinées à être publics.)

On pourrait attirer mon attention sur les limites de mon analogie avec la science : en science, nous acceptons que les experts agissent et décident à partir de compétences qui nous dépassent. Par exemple, lire une radio n'est pas donné à tout le monde, et seul les experts savent le faire. Ces évidences ne sont donc pas réellement publiques. Néanmoins, le "public" dispose de données publiques pour savoir quelle expertise est fiable ou non : nous croyons les docteurs qui lisent les radios parce que (i) ils s'accordent entre eux et (ii) nous avons d'autres sources d'information auxquelles confronter leur expertise (l'autopsie par exemple). A l'inverse, nous ne croyons pas les divagations des voyants parce que (i) il n'y a pas de cohérence d'une prédiction à l'autre et (ii) nous pouvons confronter leurs prédictions à ce qui se produit réellement. En philosophie, nous avons peut-être (i), mais il ne semble pas que nous ayons d'accès indépendant des intuitions aux réalités que sont censées nous faire connaître les intuitions. Nous n'avons donc pas de critère public permettant de fonder publiquement la confiance dans les intuitions des philosophes.

Autrement dit, le philosophe devrait se soucier des informations des autres dans la mesure où il se soucie d'apporter vérité et connaissance aux autres.

4.4. Dernières remarques

Je terminerai cette discussion de la méthode expérimentale comme outil philosophique en discutant l'une des affirmations du Pr. Engel selon laquelle l'utilité de cette méthode dépend de nos options "méta" : selon lui, la méthode expérimentale est d'autant plus utile que l'on adopte une position "méta" selon laquelle les vérités dépendent des réponses des personnes.

Et là, en fait, je suis d'accord. Du moins tant que l'affirmation ne se transforme pas en : la méthode expérimentale n'a d'intérêt que pour ceux qui adoptent de telles positions "meta" (mais je ne pense pas que ce soit ce qu'affirme le Pr. Engel).

Cela ne veut pas non plus dire que les domaines "meta" n'ont rien à tirer de la méthode expérimentale. Les trois exemples données en section 3.1 portent tous sur des domaines "meta" et sont autant de preuves que les débats "meta" ont aussi des choses à tirer de la philosophie expérimentale. (Bien sûr, comme le signale le Pr. Engel, cela ne veut pas dire qu'il se trouve des gens assez naïfs pour que les expériences suffisent à trouver la solution aux prioblèmes "meta". Personne ne pense ça, ni ne l'a affirmé.)

En conclusion, dans la mesure où certains arguments reposent sur des prémisses empiriques ou sur des intuitions, la méthode expérimentale peut servir à évaluer ces arguments. En ce qui concerne les arguments utilisant des intuitions, elle peut en évaluer la pertinence en faisant une généalogie de ces intuitions ou en cherchant si elles sont répandues (il y a en effet de bonnes raisons de vouloir qu'un argument s'appuie sur des intuitions partagées).

5. Toute la philosophie expérimentale se réduit-elle au programme négatif ?

Voilà donc, j'ai passé en revue les trois grands projets en philosophie expérimentale et tenter de les défendre de mon mieux. Comme annoncé par le Pr. Engel, c'est le programme négatif qui pose le plus de problème, même si ces problèmes ne sont pas aussi graves qu'il l'affirme (il y a un débat, comme partout en philosophie). Maintenant, la stratégie argumentative du Pr. Engel semblait de dire que, d'une façon ou d'une autre, la philosophie expérimentale tend toujours vers le programme négatif :

Bien sûr il y a des degrés dans lesquels les X -phi affirment ces thèses, et on a pu observer, après une période de déclarations enthousiastes et de manifestes à coup de fauteuil brûlés, une montée de la prudence et de la modestie, et les X-phi sont même venus nous dire qu’ils ne faisaient que suivre la tradition classique en philosophie et qu’ils étaient de gentils garçons (ou filles, même s’il faut noter que le mouvement a des allures un peu boys only à ce jour)! Malgré ce ton plus modeste, je crois que le programme négatif est toujours à l’horizon.

et :

Il est très possible que les X phi me disent qu’ils sont d’accord, et n’ont jamais voulu montrer autre chose que la fragilité des « intuitions », empiriques ou pas, qu’invoquent les philosophes dans les discussions, en incitant à la prudence ; je ne peux cependant penser qu’ils se contentent de ce message modeste. La posture bolchévique est trop tentante.

Autrement dit, tous les philosophes expérimentaux seraient inévitablement attirés par le programme négatif, et (par une sorte de péché originel épistémique) incapables de résister à son attrait. La preuve n'est-elle pas que même Knobe, que j'ai pourtant cité comme exemple de philosophe expérimental très peu attiré par le programme négatif, a écrit avec Alexander "un article dans lequel ils revendiquent surtout les aspects négatifs du programme de la X phi, i.e ceux qui visent à « déconstruire » les prétentions philosophiques"

En fait non ! Cet article n'existe tout bonnement pas. Il n'y a jamais eu d'article co-écrit par Knobe et Alexander.

Pour le reste, ceux qui ont lu mes dernières recensions savent que tout ce qui ressemble à une prétention à lire dans les pensées des gens et à devenir leurs intentions et désirs secrets a tendance à m'exaspérer. Cela dit, il faut du courage pour attaquer un mouvement qui a mis l'accent sur le fait qu'il était difficile de savoir ce que les autres pensaient en prétendant connaître leurs motivations secrètes. Ca force même le respect. Mais le courage ne fait pas tout.

Soyons donc modeste et laissons les motivations des philosophes expérimentaux là où elles sont (même si je pense y avoir un accè plus direct que le Pr. Engel). Et passons à la conclusion.

6. Conclusion

J'admets que ce texte était considérablement long, étant donné que j'ai essayé de suivre le plus possible les pistes ouvertes par le texte que je commentais. Le message général est néanmoins simple : je pense que la plupart des réserves du Pr. Engel ne sont pas justifiées parce que (i) le Pr. Engel semble penser que la philosophie expérimentale se résume principalement au programme négatif (ou tend vers le programme négatif), ce qui est tout à fait faux et (ii) le Pr. Engel semble lier à la pratique de la philosophie expérimentale des thèses que certains philosophes expérimentaux ont peut-être soutenu (encore que j'aimerais une preuve empirique) mais qui ne sont pas du tout partagées par la totalité d'entre eux ni consubstantielle à la pratique de la philosophie (le rejet de l'a priori, l'éliminativisme au sujet des concepts, le rejet de l'analyse de concepts, l'idée que l'analyse de concepts est ce à quoi se réduit la philosophie, l'idée selon laquelle toute méthode en philosophie devrait être abandonnée et remplacée par des méthodes empiriques). Des fois, j'ai l'impression qu'il se représente le philosophe expérimental moyen comme un jeune positiviste un peu crétin, mais bon...

Pour ces raisons, je pense que ma longue discussion permet de distinguer les débats essentiels de ceux qui devraient être tout simplement oubliés. Les sections 2.1 à 2.7 et 3.1 à 3.2, ainsi, ne méritent à mon avis pas d'être discutées plus avant. Je pense aussi que ce que j'avance dans les sections 4.1 et 4.2 est assez trivial. C'est pourquoi m'est avis qu'un débat constructif devrait se concentrer sur les sections 2.8, 2.9 et 4.3, qui abordent les véritables problèmes. Bien sûr, ce n'est qu'une suggestion, et je ne veux forcer personne.

Même en prenant ces réserves au sérieux, je pense avoir montré que la philosophie expérimentale, particulièrement dans son volet "outil philosophique" peut apporter des choses intéressantes aux "vrais" philosophes. C'est d'ailleurs ce que suggérait le Pr. Engel, en craignant toutefois que ces aspects soient compromis avec les frasques du programme négatif. Comme j'ai montré que le programme négatif est loin d'être toute la philosophie expérimentale et que les philosophes expérimentaux ne sont pas tous attirés par le programme négatif (qui n'est d'ailleurs pas si méchant que ça), on peut en conclure que le Pr. Engel vous invite à y jeter un oeil à l'occasion.

Reste donc à revenir au problème de départ : le texte du Pr. Engel visait à justifier sa saillie sur la philosophie expérimentale dans son ouvrage Epistémologie pour une Marquise. Voici le passage en question :

Si la philosophie recourt souvent aux expériences de pensée, ce n'est ni parce qu'elle serait purement conceptuelle et soustraite à tout contrôle de l'expérience, ni parce qu'elle serait une discipline empirique comme la psychologie ou l'anthropologie. C'est pourquoi ce que l'on appelle aujourd'hui la "philosophie expérimentale", une tentative pour tester nos ""intuitions" philosophiques (notamment en éthique) au moyen d'expériences de psychologie, est aveugle. Inversement, une philosophie purement spéculative et "en fauteuil" est vide.(p.83)

La critique est-elle justifiée d'un point de vue théorique ? Well, je ne suis toujours pas sûr d'avoir compris ce qu'elle signifiait. Si on se réfère à la citation de Kant qui est clairement pastichée ici, on pourrait l'interpréter comme portant sur l'éliminativisme des concepts censés inspirer nombre de philosophes expérimentaux. Mais on a vu que cela ne marchait pas. L'opposition à la "philosophie purement spéculative" suggère une interprétation selon laquelle la philosophie expérimentale vise à réduire la philosophie à une discipline purement empirique. Mais on a vu que ce n'était pas le cas non plus. Donc, j'ai dû mal à considérer cette proposition comme théoriquement fondée.

Est-elle fondée d'un point de vue pratique ? Je ne pense pas non plus. Insérer dans un texte grand public une allusion que même les spécialistes du domaine peinent à décoder me paraît peu justifié d'un point de vue pédagogique. Il s'agit selon le Pr. Engel d'ouvrir des pistes, mais je peine à voir lesquelles.

Donc cette critique ne me paraît pas justifiée. Maintenant, je ne vais pas en faire une affaire d'état (on en a vu d'autres). De plus, même si ce n'est pas justifié, c'est tout à fait excusable : toute personne (même la plus épistémiquement vertueuse) peut céder un jour ou l'autre à la tentation de lancer une petite pique.

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