Le colloque Valeur et jugement de valeurs

Juste après avoir soumis ma thèse - pour être honnête, 5 heures après avoir mis le point final -, j'ai participé au colloque Valeurs et jugements de valeur (pdf) organisé par Stéphane Lemaire (Rennes) et Pascal Ludwig (Paris IV) à Rennes, avec, outre les organsiteurs, Julien Déonna, Jérôme Dokic, Philippe Mongin, Fabrice Téroni, Barry C. Smith, Isidora Stojanovic, Christine Tappolet et Cain Todd - soit, avec moi, 5 Genevois et anciens Genevois! C'était un très bon colloque, notamment grâce aux étudiants rennais, qui sont excellents.

Comme le disait Baptiste le Bihan dans un commentaire récent, le colloque était précédé de deux jours d'enseignement avancé sur les valeurs et jugement de valeurs par Philippe Mongin, Isidora Stojanovic et Christine Tappolet. Ce qui a permis aux étudiants motivés qui ne connaissaient rien du sujet d'en apprendre suffisamment en deux jours pour participer au colloque --- i.e. non seulement assister mais poser de bonnes questions et suivre les débats. C'est une très bonne formule. Ces enseignements avancés (i.e. au niveau de la recherche actuelle) sont utiles pour les chercheurs eux-mêmes et sont d'une immense valeur pour les étudiants, qui ont souvent une piètre idée en Master de ce qui se fait en ce moment en recherche en philosophie.

Les valeurs et jugements de valeurs ne relèvent pas directement de mon sujet de recherche, mais comme Pascal Engel et mes collègues d'Episteme travaillent sur les aspects normatifs et évaluatifs de la connaissance et de la croyance, j'ai quand même quelques idées sur ces thèmes, qui partent de la réflexion sur la valeur de la connaissance. Je mets ci-dessous un résumé de l'idée centrale que j'ai défendue.

Valeur et préférence

Ma réflexion part d'un exemple de Christian Piller (donné dans des conférences à Dusseldorf et Genève):

  • Une loterie (à un ticket gagnant et où chaque ticket a une probabilité égale de gagner) a été tirée mais son résultat n'est pas encore annoncé. Quelqu'un (qui ne connaît pas le résultat non plus) vous offre un paquet de tickets gratuits, en vous donnant deux options: un paquet de 10 tickets et un paquet de 100 tickets. Vous choisissez le paquet de 100 tickets. Les résultats sont annoncés et il s'avère que le paquet de 10 tickets contenait le ticket gagnant.

Supposez que tout ce qui a de la valeur dans cette histoire est de gagner le prix de la loterie. Ma thèse - que j'appèle le conséquentialisme austère - est la suivante:

  1. le paquet de 100 tickets n'a aucune valeur. Il n'en a clairement pas après l'annonce: vous n'allez pas vous dire eh bien, j'ai perdu le prix mais au moins j'ai choisi les 100 tickets!. Mais il n'en a pas non plus avant.
  2. Mais il a néanmoins quelque chose en sa faveur, avant que l'annonce soit parue, et cette chose explique qu'il soit rationnel de le choisir. Seulement, cette chose n'est pas une valeur; c'est plutôt une apparence ou un signe extérieur de valeur, pour ainsi dire.

La thèse (1) peut être nommée lactualisme de la valeur instrumentale: une chose ou une action, comme prendre le gros paquet de tickets, n'a de valeur instrumentale relativement à un but (remporter le prix) que si elle produit en effet ce but. Elle n'a pas de valeur instrumentale en vertu de simplement rendre possible ou probable'' la réalisation de quelque chose de valable. Ou dans la version plus radicale du conséquentialisme austère: il n'y a pas de valeur instrumentale du tout.

La thèse (2) fait une distinction entre la valeur et l'apparence ou du signe extérieur de la valeur. (Par apparence ici on ne veut pas nécessairement désigner une apparence trompeuse: dans certains cas ce qui apparaît bon est bon.) Dans ma présentation j'ai nommé cette dernière la préférabilité d'une action, mais les participants ont trouvé cette terminologie peu claire. "Désidérabilité" a été suggéré, mais cela ne semble pas vraiment convenir, à la réflexion. Si quelqu'un a une meilleure suggestion, je suis preneur. Peut-être qu' apparence de valeur est le mieux qu'on puisse faire. En tout cas pour ce billet je m'en tiendrais à préférabilité.

En termes de théorie de la décision, l'idée centrale du conséquentialisme austère tiendrait dans le slogan: les utilités espérées ne sont pas des utilités!. De même qu'une victoire attendue n'est pas une victoire mais l'attente d'une victoire, la valeur espérée n'est pas une valeur mais l'espoir ou l'apparence d'une valeur.

La préférabilité est relative à une valeur et à une perspective. Le paquet de 100 tickets est préférable dans la mesure où gagner est bon, et de la perspective qui est la nôtre avant l'annonce du résultat. Une fois le résultat annoncé, nous sommes dans une perspective dans laquelle le gros paquet n'est pas préférable. Je définis donc:

  • La préférabilité subjective en valeur V de o pour S à t est la probabilité que o ait V étant donné ce que S croit à t.
  • La préférabilité objective en valeur V de o pour S à t est la probabilité que o ait V étant donné ce que S sait à t.

Je suggère ensuite une norme de préférabilité objective:

  • Relativement à une valeur V et à un ensemble d'options, S doit à t choisir l'option qui est la plus objectivement préférable en valeur V pour S, t.

Ainsi, le sujet qui sait que la loterie est non truquée et que le gros paquet a dix fois plus de chance de contenir le ticket gagnant, doit, relativement à la valeur du prix et à sa perspective, choisir le paquet de 100 tickets.

(Cette théorie me permet d'expliquer pour la connaissance paraît avoir une valeur supérieure à la croyance vraie: à savoir, elle est toujours une croyance objectivement préférable du point de vue du sujet qui l'a. Mais c'est une autre histoire.)

Qu'en dites-vous?