Bad News for Kant's Aesthetics II
Par Nicolas Pain le mardi 23 mars 2010, 20:46 - Esthétique - Lien permanent
Présenté sous la forme d'un résumé, puis annoncé énigmatiquement, vous pouvez enfin lire l'article que Florian Cova et moi présenterons à l'Université de Louvain-la-Neuve, le 29 avril, lors du Colloque L'Art en valeurs. Le voici : le sens commun peut-il fonder le réalisme esthétique ?
Commentaires
Je commence à le lire, c'est très intéressant merci. Pensez vous qu'il soit possible de continuer l'étude, et de l'étendre aux jugements moraux (la décence commune)? J'ai toujours été séduit par l'idée de common decency Orwellienne, présentée par Michéa comme la clé de résistance au libéralisme, mais sa définition pêche hélas par un flou assez marqué.
J'apprécie en tout cas sur la forme de voir un article en LaTeX (c'est idiot, mais je n'en ai pas beaucoup vu en philo ;-). Et étant statisticien de formation, je vais me pencher sérieusement sur vos tests.
Merci pour ce commentaire. Dans la bibliographie et au début de la section 3, vous trouverez des travaux avec une méthodologie similaire dans le domaine des jugements moraux.
Quel travail ! J'essaye de vous lire assez vite...
"C'est confirmé, on a perdu tout sens commun esthétique!", dirait (peut-être) Pouivet.
=> "C'est confirmé, on a perdu tout sens commun esthétique!", dirait (peut-être) Pouivet.
Le plus étrange, c'est qu'il l'a déjà dit... Dans "Le réalisme esthétique", tout en consacrant un large partie de son travail à la défense d'une métaphysique du sens commun, il en vient presque à confesser que son réalisme esthétique est très peu partagé ("S'il en juge par le scepticisme auquel il se heurte généralement, l'expérience d'un défenseur du réalisme esthétique, la mienne au moins, est que l'évolution philosophique a été bénéfique à cette espèce {le subjectivisme esthétique} et que l'autre, réaliste, pourrait être en voie de disparition", p. 154, "Kant et Genette contre le sens commun").
Il est à noter que ce divorce entre la théorie de Pouivet et une partie de la pratique commune est mise par celui-ci au compte du succès de l'esthétique kantienne, dans une sorte de contamination du "vrai" sens commun, sain, par la philosophie "contre-nature" (Je caricature peut-être en partie l'opposition qu'en fait Pouivet, mais la lecture de certains de ses passages contre la philosophie m'avait laissé cette impression).
De même, chez S. Réhault, qui est assez proche de Pouivet, on trouve ceci : «Le « bon sens » antiréaliste qui règne de nos jours ne serait qu’un sens commun corrompu par une philosophie sceptique concernant le jugement esthétique, mais sans les arguments qui justifieraient une telle position » ; il y aurait donc un sens commun sain et un sens commun corrompu... Cela me laisse rêveur.
Merci d'avoir posté cet article, dans lequel je me plonge sans tarder.
Oui, c'est un peu fortuit dans la mesure où ma lecture de Pouivet remonte à 2006. Il ne m'en reste pas grand chose, mais j'ai l'impression que les thèses de Pouivet sont plus au moins insensibles à l'enquête d'opinion en quête d'intuitions des auteurs de l'article. Il se pourrait que pour Pouivet quelqu'un qui ne croit pas en la correction de ses jugements esthétique signalerait par là que lui fait défaut cette vertu (dérivée) que serait un sens commun esthétique (bien fondé). Lui ferait défaut, par exemple, la capacité de distinguer et d'évaluer Shakespeare et Dan Brown.
En ce sens, la thèse de Pouivet ne serait peut-être pas tant celle d'un réalisme esthétique fondé sur le sens commun, que celle d'un sens commun esthétique fondé sur le réalisme. Que l'opinion majoritaire soit anti-réaliste ne poserait pas vraiment de problème pour lui pour peu qu'il existe encore quelques esthètes réalistes. Mais même dans l'hypothèse ou ce type d'esthète n'existerait plus, parce que les compétences seraient perdues, un sens commun esthétique resterait possible en raison de certaines capacités cognitives.
Mais bon, je n'ai pas relu Pouivet, et j'ai juste parcouru l'article de Nicolas et Florian...
Chers Florian et Nicolas,
Vous écrivez page 10: "Certes la version kantienne du sens commun est plus restrictive que la nôtre, mais elle est aussi englobée par notre définition du sens commun, dans la mesure où nous n'avons pas de raisons de supposer que les individus qui émettent des jugements esthétiques dans la vie courante diffèrent des sujets libres tels qu'ils sont décrits par Kant".
Je suis en désaccord, parce que :
J'avais de mon côté annoncé en janvier la suite de ce que j'avais commencé à écrire sur la troisième Critique... Je n'ai finalement pas eu le temps, mais il n'est pas impossible que je relance le débat.
J'espère que vous nous tiendrez au courant des discussions suscitées par votre article.
"Je ne vois pas où vous définissez le sens commun"
On pourrait ajouter :
D'un coté, vous dites : « nous ne prétendons pas que nos résultats sont universellement valables. » De l'autre, « les résultats du test sont très clair : le sens commun n'est pas normatif. Et vous ajoutez « La conclusion tirée à propos du réalisme esthétique peut être étendue à la théorie kantienne et à l'Esthétique : elles ne sont pas fondées empiriquement. »
Elles ne le sont pas, donc, parce que notamment (contrairement à vous) elles prétendraient à l'universalité d'un sens commun normatif.
La conclusion de l'étude (test + absence de prétention) ce serait alors que selon le lieu et le temps (ou selon les sujets si on ne comprend pas ce qu'est un sens commun à 80%), le sens commun peut être normatif ou non.
A partir de là, que se passe-t-il dans l'hypothèse réaliste où le sens commun normatif (quoi que ça puisse être) serait justifié ?
Soit on dit qu'il y a un vrai (normatif) et un faux sens commun, soit que le sens commun peut être trompeur (vicié).
Dans un seul de ces cas, le dernier, les théories esthétiques doivent effectivement « prendre en compte le fait que le sens commun n’est pas -toujours - normatif et réviser leurs assomptions en conséquences », ce qui implique, entre autres, de ne pas tirer de conclusions hâtives des études empiriques sur la normativité du sens commun qui prétendent réformer l'esthétique, ce qui dans mon souvenir était la conclusion de Pouivet, qui après avoir débuté son ouvrage en métaphysicien, le finissait, comme il se doit, en attendant Godot.
Mais bon, je n'ai toujours pas relu Pouivet, ni plus parcouru votre étude. Tout au plus ai-je l'intuition scientifique que même si l'on prend en compte l'hypothèse non réaliste, votre étude brode sur un concept plutôt flou de sens commun. Trouve-ton une preuve méthodologiquement rigoureuse de son existence dans votre texte (à 50/50 le sens commun serait en ballotage ?).
Au fait, qui a dit : « Quand les philosophes analytiques contemporains sont à court d'arguments, ils recourent aux intuitions ».
N.B. Le calcul de la "meilleure théorie esthétique disponible", qui semble justifier votre démarche, me semble évidemment purement rhétorique, vu l'état de l'art.
Merci pour les commentaires. Je n'ai pas eu le temps de répondre activement parce que je suis en plein dans l'écriture de ma thèse que je tente de terminer pour décembre prochain. Quelques réponses, néanmoins :
Le sens commun vicié
Effectivement, Pouivet (et Réhault) semble dire que le sens commun peut être corrompu. Néanmoins, je pense que leur position est plus subtile que dire qqch comme "nous avons raison parce que le sens commun est d'accord avec nous, mais le sens commun qui n'est pas d'accord avec nous n'est pas du vrai sens commun", ce qui serait un très mauvais argument. Comme nous l'expliquons au début de la section 5, une meilleure position (qui, je crois est celle de Pouivet et Réhault) consiste à dire : au niveau explicite, le sens commun est relativiste, mais il ne croit pas vraiment dans son relativisme, il n'est que de "surface", et il suffit d'observer d'autres éléments pour voir que le sens commun est "au fond" réaliste (suivent les arguments sur la contradiction entre relativisme et comportement, les arguments sur la grammaire, etc.) C'est parce que la position du "sens commun qui n'en est pas" n'est pas absurde que nous réfutons ce genre d'argument en section 5.
Comment définir "sens commun" dans ce cas ? Je pense que l'on peut le définir comme l'ensemble des propositions que la plupart des hommes adoptent "naturellement", c'est-à-dire ni sur la base de raisonnements sophistiqués, ni sur la base d'une autorité. Quelque chose comme ça...
« ce qui serait un très mauvais argument. »
Sûrement parce que c'est (grossièrement exprimé tout de même...) une question empirique essentielle !
Mais pour y répondre il faut "naturellement" prendre en compte quelque chose ça : "l'ensemble des propositions que la plupart des hommes adoptent "naturellement", c'est-à-dire ni sur la base de raisonnements sophistiqués, ni sur la base d'une autorité et qui ne relèvent pas du sens commun".