Epistémologie judiciaire
Par julien dutant le jeudi 28 janvier 2010, 17:36 - Divers - Lien permanent
le tribunal a considéré qu'il est trop intelligent pour ne pas avoir su.
Etre condamné pour être trop intelligent, c'est le genre de compliment dont on
peut se passer.
P-A Iweins, avocat de JL Gergorin
dans Le Monde (13/01/2010).
Est-ce que (selon l'avocat) le tribunal considère qu'il a su sans savoir qu'il savait, ou qu'il aurait dû savoir même s'il ne savait pas (et probablement ne savait pas qu'il savait)? C'est énigmatique.
Le problème de dire quand un sujet aurait dû savoir
resurgit ça et là
en philosophie. A première vue, on est reponsable des consequences de ses
actions, sauf si on ne savait pas que ses actions allaient avoir ces
consequences. Mais il y a des exceptions à ce principe: lorsqu'on aurait
dû
savoir que ses actions allaient avoir ces conséquences. (Souvent, pour
excuser quelqu'un, on dit qu'il ne pouvait pas savoir
, plutôt
que de dire simplement il ne savait pas
; l'idée est peut-être que s'il
ne pouvait pas, il ne devait pas.) Gergorin serait un exemple de cette
exception au principe: Il croyait que les listings étaient vrais, mais il
aurait dû savoir qu'ils étaient faux. (Est-ce que le tribunal considère a
contrario que Villepin n'était pas assez intelligent pour avoir su?)
Mais je ne crois pas que les philosophes aient encore formulé une conception
satisfaisante de l'extension ou de la portée de ce devoir de savoir
. Je
serais curieux de savoir si les juristes on fait mieux!
MAJ 29/01: le tribunal a jugé que JL Gergorin savait que
les listings étaient faux. Du coup il me semble maintenant que les propos de
l'avocat signifient simplement: "les juges ont estimé qu'étant donné son
intelligence, il était impossible que JL Gergorin ne sache pas que les listings
était faux, donc il savait qu'ils étaient faux." C'est moins intéressant! C'est
d'ailleurs une très mauvaise réplique au jugement; cela revient à dire je
n'ai pas réussi à les convaincre que mon client était suffisamment bête pour se
faire avoir par ces listings trafiqués
.
Commentaires
Les épistémologues intelligents ont-ils le devoir de s'informer avant de commenter l'actualité ou seraient-ils dispensés de tout devoir de savoir tant qu'ils n'ont pas "formulé une conception satisfaisante de l'extension ou de la portée de ce "devoir de savoir" ?
http://prdchroniques.blog.lemonde.f...
dans le même ordre d'idées, et puisqu 'il y a aussi un poste sur l'injustice et la justice dans l'université , adressé apparemment essentiellement aux etudiants, et comme si les professeurs pouvaient ne pas être eux mêmes victimes d' injustice de la part de leurs collègues et etudiants, je suggère une épistemologie du plagiat , sujet très intéressant qui soulève toutes sortes de questions de base en épistemologie , dont, par exemple.
a) le swamping problem et le problème de la valeur de la connaissance : un travail obtenu par copié- collé sur internet , s' il est bon , doit il être sanctionné pour manque d' originalité ? Après tout, l' essentiel n' est il pas de transmettre la vérité ? si elle l' est par copié-collé le résultat n 'est il pas le même que si un effort a été produit ( d' autant plus qu ' il n' est pas evident qu ' un travail qui a coûté de l' effort a un étudiant soit meilleur qu' un travail dans lequel le même s' est contenté de recopier, puisque celui qui a fait l' effort peut être mauvais alors que celui qui a recopié peut avoir eu le nez de copier quelque chose de bon !
b) les problèmes de l' éthique de la croyance et du savoir . Y a t il des obligations dans le domaine épistémique ? dans le domaine de l'enquête? comment distinguer transmission du savoir et production du savoir ? Le plagiaire peut toujours dire : pourquoi m' attaquez vous ? je ne fais que transmettre , ce qui est ce que le reste de la société du savoir ne cesse de faire
c) les professeurs sont mauvais de toutes façons. quelle injustice commet on à leur égard si l' on les copie ? ne font ils pas la même chose eux mêmes ?
voyez pourtant
http://www.letemps.ch/Page/Uuid/80f...
Steph: merci du rappel à l'ordre :) A ma défense j'ai mis un crucial dans le texte, qui m'évite d'avoir affirmé que le tribunal a soutenu que JLG (en fait le tribunal a jugé qu'il savait que les listings étaient faux). Quant à la question entre parenthèses c'était bien sûr une blague.
Pour le reste je suis à peu près sûr que l'idée que quelqu'un apparaît dans les discussions judiciaires; je crois vaguement me souvenir que c'était en substance le cas lors du procès de l'affaire du sang contaminé, peut-être même pour faire la part entre les vs. .
DDL: on peut peut-être prendre pour point de départ le ppe selon lequel on ne doit dire que ce que l'on sait. Une bonne partie de l'activité de la communauté universitaire consiste en la simple transmission de savoir, mais se conforme peu ou prou au principe selon lequel il faut soi-même acquérir le savoir pour le transmettre.
PS sur l'enquête de socio que j'ai postée: pour info je ne crois pas que son thème est celui d'éventuelles injustices subies par les étudiants de la part des profs, mais plutôt de l'injustice résultant des inégalités entre universités (étudiants des "bonnes" universités vs des autres, uni vs. grandes écoles, etc.)
PS: je viens de me rendre compte (suite à la vérification des faits sous la pression de Steph!) que j'ai dû mal interpréter les propos de l'avocat, qui sont bcp moins intéressants du coup. Cf. MAJ du billet.
bonne idee . on ne doit dire que ce que l' on sait ( pas admis par tous les epistemologues, notamment contextualistes ) . Mais comme on sait beaucoup de choses par témoignage, il semble que l'on puisse rapporter aussi ce que vous a dit un professeur. Il est possible que les plagiaires sur internet aient l' impression que ce n 'est pas plus grave de copier coller sur wiki ( peut être moins: quand on suit le cours on gratte, tandis que quand on copie sur internet on "cherche" ) que de répéter ce que le prof a dit dans son cours ( comme autrefois) . Internet et le bloggage ( y compris sur Philotropes) pose d' ailleurs des questions epistémologiques aussi interessantes que votre cas judiciaire.
http://fas-philosophy.rutgers.edu/g...
Petit témoignage perso en echo à DLL. En 5ème, j'ai commis un plagiat sur un sujet qui me tenait particulièrement à coeur : la science fiction. Ne voulant rien écrire de mauvais sur ce sujet, il m'avait semblé que le mieux à faire était de m'inspirer de ce qu'en disait deux ou trois critiques de science fiction. Me croyant habile, j'ai réécrit le texte dans ce qui me semblait devoir être le style d'un élève de 5ème. L'enseignante n'a pas été abusée, et j'ai reçu un zero assorti d'un commentaire méprisant sur les qualités stylistiques de l'auteur que j'avais plagié! Rétrospectivement, je ne qualifierai pas d'injuste la note obtenue, je n'ai effectivement pas répondu à l'exercice demandé, mais de grossier le mépris qui l'a accompagné, dans la mesure ou 1) Le plagiat avait été commis par souci de ne rien dire de faux et de mauvais sur ce que j'aimais le plus 2) J'avais consacré beaucoup de temps à essayer de comprendre des textes qui n'étaient pas de mon âge, mobilisant pour cela encyclopédies et dictionnaires, j'avais essayé de les copier/coller de façon cohérente, et je m'étais préparé à les défendre oralement pour attester de ma compréhension 3) j'avais finalement réalisé un exercice de style en réalisant un pastiche.
Rétrospectivement, ce plagiat m'apparaît comme assez vertueux d'un point de vue épistémique, et le principal défaut que je lui trouverai aujourd'hui, c'est de ne pas assez citer ses sources...
En ce qui concerne la question de ne parler que de ce que l'on sait, je m'interroge. Je peux savoir que Gentzen a proposé en 1935 un algorithme d'élimination des coupures sans avoir aucune idée de ce qu'est cet algorithme... Le mieux dans ce cas serait peut-être de n'en pas parler du tout.
En ce sens, ne parler que de ce que l'on sait pourrait ne pas suffire, et peut-être un vertueux épistémique ne devrait-il parler que de ce qu'il connaît bien...
Se pose alors, entre autres, le problème de savoir quand le vertueux épistémique pourra enfin s'exprimer, finir sa thèse, publier son essai, etc.
En ce sens parler seulement de ce que l'on sait pourrait bien souvent être un vice, et la plupart des cours donnés par les enseignants une véritable incitation à la débauche !
Julien: "on peut peut-être prendre pour point de départ le ppe selon lequel on ne doit dire que ce que l'on sait"
Clément: l'alerte à la contradiction performative est relevé au niveau orange... Pour qu'un tel principe ait un sens il faudrait qu'il n'ait plus le statut d'hypothèse mais fasse lui-même l'objet d'un savoir. Qu'est-ce qui aura le pouvoir de te faire abandonner le "peut-être" : une déduction, une intuition, une décision ?
À propos de la responsabilité et du « devoir savoir », il y a un livre récent de George Sher : Who Knew ? Responsibility without Awareness, Oxford University Press, 2009. On peut lire un compte rendu sur NDPR et consulter des extraits sur GoogleBooks.
yapakluikancoz