Il ne faut jurer de rien
Par Cédric Eyssette le jeudi 14 janvier 2010, 23:18 - Langage - Lien permanent
Prenons ces deux affirmations :
(1) Je jure que je ne jurerai plus.
(2) Je ne jurerai plus, je le jure.
À première vue, ces deux affirmations expriment le même sens. Pourtant la
deuxième affirmation est autoréfutante, alors que la première ne l'est
pas.
En effet, dans le premier cas, je m'engage maintenant à ne plus faire
d'engagement dans le futur : mon engagement ne s'autoréfute pas.
Mais, dans le deuxième cas, j'affirme que je ne ferai plus d'engagement, et le
moment d'après justement je fais un engagement (celui de ne plus en faire) :
mon affirmation s'autoréfute.
Par conséquent, on peut inférer logiquement de (2) que le locuteur
s'autoréfute, et de (1) qu'il ne s'autoréfute pas. Deux affirmations qui n'ont
pas les mêmes inférences logiques n'ont pas le même sens, donc (1) et (2) n'ont
pas le même sens.
Cette conclusion me semble étrange, qu'en pensez-vous ?
Commentaires
Dans 2) je ne jurerai plus, je le jure /
> "je ne jurerai plus" se réfère à un comportement futur > "Je le jure" se réfère à ma décision dans le présentConclusion : pas de différence de sens ou de références entre 1) et 2)...
En fait, il y a deux façon de lire (2)
Première façon : une suite de deux propositions :
a) Je ne jurerai plus (prédiction sur le futur)
b) Je jure que (a) est vrai (dans le même sens où je peux jurer que j'ai vu un éléphant rose)
Dans ce cas (2) est autoréfutante, parce que l'occurence de (b) réfute (a)
Mais il y a une autre façon de lire (2) comme une seule proposition à la syntaxe torturée :
Je ne jurerai plus, je le jure. = Je jure que je ne jurerai plus
de la même façon que : Je ne t'aime plus, j'ai dit = j'ai dit que je ne t'aimais plus
Et dans ce cas (2) = (1) et n'est pas autoréfutante.
Faut-il parler de syntaxe torturée ? C'est correct syntaxiquement et si on en fait une analyse grammaticale, on identifiera "le" à un complément d'objet tenant lieu de "je ne jurerai pas". C'est une forme d'insistance et il faut vraiment l'isoler du contexte probable pour l'interpréter comme une proposition auto-réfutante. Ça me semble en plus douteux que "le" puisse tenir lieu de ""je ne jugerai pas" est vrai". Quand on jure que p, on ne jure pas que p est vrai. On jure que p est vrai dans un contexte où l'interlocuteur doute que j'ai raison quand je jure que p. A : "Je te jure qu'il est mort" B : "Je ne te crois pas " A : "Je te jure que je te dis la vérité"
Bonjour,
il me semble, mais je n'en jurerais pas... que l'énoncé "je jure que/de p" n'est pas une proposition susceptible de recevoir une valeur de vérité stricto sensu, dans la mesure où il s'agit d'un énoncé performatif au sens austinien.
Dès lors, il me semble bien que les deux énoncés 1) et 2) sont équivalents dans la mesure où 2) n'instaure pas un décalage temporelle entre les deux propositions atomiques mais où 2.2 (je le jure) a pour objet 2.1 (Je ne jurerai plus). Mais je ne suis pas spécialiste. Ma dernière lecture de l'excellent ouvrage de F. Récanati Les énoncés performatifs contribution à la pragmatique, 198? remonte à mes années de prépa (c'est-à-dire, à loin). Mais il y a sûrement quelque chose à y trouver pour contribuer à clarifier la question.
Cordialement et bonne année à tous
NB il n'y a pas un meilleur terme que "auto-réfutant" ici? Lorsque je fais quelque chose que j'ai juré de ne pas faire, je ne "réfute" pas mon affirmation précédente (à savoir, j'affirmais que je jurais quelque chose, et cela reste vrai - je ne suis pas Cédric sur l'idée que s'il dit qu'il jure que p il n'est pas vrai qu'il jure que p). Comparez: Lorsque je dis "je vais faire du café dans 10 minutes" et que je ne le fais pas, mon inaction rend l'affirmation fausse. Mais là non. Le seul terme que je connais c'est "contradiction performative". Comme lorsque je dis à voix haute: "je ne parle pas à voix haute".
Et que dites-vous de:
Je trouve que la question ne renvoie pas à un problème réel mais seulement illustre la différence entre la logique du quotidien (ou du langage quotidien, la logique informelle si l'on veut) et l'analyse logique classique des énoncés du langage quotidien.
Car du point du point du langage quotidien, il y a une STRICTE équivalence entre les deux formulations. Les deux phrases sont employées indifféremment pour signifier la même chose : l'engagement de ne plus jurer à l'avenir. Dès lors où est le problème ?
On ne peut donc en tirer une quelconque conclusion de contradiction ou réfutation sauf à ignorer le sens de ces phrases dans un contexte conversationnel.
C'est seulement un amusement logique, non ?
Serge
Merci pour ces commentaires, je n'ai pour le moment que deux remarques à faire :
@C. : Tu affirmes que dans (2) : "je ne jurerai plus" se réfère à un comportement futur, et "je le jure" à ma décision dans le présent. Mais le présent en question (le moment où je dis "je le jure") est déjà dans le futur par rapport au moment où j'affirme "je ne jurerai plus". Donc, ta proposition ne marche pas, à moins de soutenir que le paradoxe émerge d'une fausse représentation du temps de parole comme composé de moments qu'on peut séparer les uns des autres, alors qu'il faudrait considérer le flux de parole dans sa totalité (une sorte de critique bergsonienne de mon paradoxe ?).
@Julien : je pense qu'il y a bel et bien une autoréfutation. Lorsque je me suis amusé à analyser ce cas, j'ai pensé à l'analyse des différentes formes d'autoréfutation par Mackie (Self-Refutation : a Formal Analysis), et, dans le vocabulaire de Mackie, on a ici, à mon avis, une autoréfutation pragmatique.
De manière générale, on a une autoréfutation pragmatique lorsque la manière dont est exprimée l'affirmation que p implique que ¬p.
Par exemple : l'affirmation que je ne suis pas en train de parler n'est pas autoréfutante de manière absolue, mais seulement quand elle est exprimée par la parole.
On a la même situation pour le cas qui nous intéresse : la manière dont est exprimée (dans (2)) l'affirmation qu'après le moment t je ne ferai plus d'engagement, implique que après le moment t, je m'engage à faire quelque chose.
Pas mal du tout ! De manière générale, je me demande si la force d'une vie consiste à s'autoréfuter. Question pratique à Julien Dutant: vous est-il arrivé de vous réfuter au cours de votre évolution ? Il n'y a pas de piège; Mon prof d'histoire de la philosophie, gérard Lebrun, disait que Nietzsche se réfutait mais ne l'écrivait pas explicitement.
C'est votre question, bien plus que ces deux propositions, qui nous pousse à faire entre elles une différence ... C'est dire qu'il faut aller chercher ailleurs que dans l'intention du locuteur. (De quelle logique cela procède-t-il ? Mais jouons le jeu proposé :) En l'occurrence peut-être dans la concordance (ou non) des temps.
Voici : dans la formulation 2), l'énoncé "je ne jurerai plus" expose un futur promis que l'énoncé "je le jure", fait juste après, contredit. Car juste après c'est déjà le futur ...
Alors que la formulation 1) énonce une promesse et l'objet de cette promesse sans insrire celui-ci dans un autre temps.
Ceci dit, il y a plus simple encore : la formulation 2) n'est pas autoréfutante pour la simple raison qu'elle est redondante. Dire "je ne jurerai plus" suffit. Il n'est point besoin de le jurer aussitôt d'un présent ... autoréférent.
Bonjour,
Réponse à Cédric : il me semble simplement que le paradoxe naît d'une description incorrecte de l'énoncé (2). L'occurrence de "je le jure" qui suit "je ne jurerai plus" n'est pas autre chose que l'explicitation de la force illocutoire de "je ne jurerai plus" (qui permet ainsi de distinguer l'intention de communication avec laquelle j'utilise cette expression, en excluant par exemple que l'on comprenne "je ne jurerai plus" comme équivalent à "je ne jurerai plus, je le crois" ou "je ne jurerai plus, c'est certain" : dans ces derniers cas, je ne prends pas un engagement, je formule une hypothèse inductive sur mon comportement futur).
Autrement dit, le "je le jure" de (2) ne renvoie pas à un acte numériquement distinct de celui qui consiste à s'engager à ne plus jurer.
(1) et (2) ont donc bien le même sens.
Rémi
A mon jugement, les deux propositions ont exactement le même sens, la difficulté tient au dualisme qu'elles intègrent ainsi qu'à leur formulation elliptique.
Si je dis :
(1) je jure qu'à compter de demain je ne jurerai plus
(2) je ne jurerai plus à compter de demain, je le jure
tu peux te rendre compte à présent qu'elles ont exactement le même sens.
Les proposition telles que décrites dans ton premier message génèrent un paradoxe du fait de l'absence de détermination temporelle autre que la conjugaison des verbes, ce qui induit certes une pregnance dans le temps mais assez floue autant que nous pouvons en juger.
Voilà mon point de vue.
Cela dit, il est possible d'aller beaucoup plus loin encore