L'article de Jean-Baptiste André part en fait de l'observation de quelques asymétries dans les programmes scolaires des filières L et S :

  • Première asymétrie : En Première S, les élèves ont 10 heures et demi par semaine de matières "littéraires" et 10 heures en Terminale VS en Première L, les élèves ont 4 heures par semaine de disciplines "scientifiques" et... aucune heure en Terminale. (L'asymétrie me paraît être "gonflée" par le fait de compter l'enseignement des langues comme matières littéraires alors que c'est plutôt "d'utilité commune". Mais même en retirant ça, la différence survie bien.)
  • Deuxième asymétrie : Alors que les "élites" (entendez ici : les partis et les intellectuels principalement de gauche) s'insurgent contre la diminution des heures d'enseignements littéraires pour scientifiques, on les entend moins se soucier de l'indigence des enseignements scientifiques pour littéraires.

Vous me direz si je me trompe, mais tout ça me semble découler d'une sorte de préjugé dans "l'air du temps" selon lequel la véritable culture est la culture générale historico-littéraire. Il n'y a d'ailleurs qu'à regarder les programmes des épreuves dites de "Culture Générale" dans les concours administratifs. C'est beaucoup de culture artistique / littéraire / historique, et rien de très scientifique.

Cela reflète aussi un préjugé assez répandu dans certains groupes qui se piquent d'être "cultivés" (certains que j'ai connu en tout cas) selon lequel un scientifique qui n'a pas d'intérêt pour la "Culture" n'est qu'un "barbare" tandis qu'un être "Cultivé" peut très bien avoir une culture scientifique avoisinant le zéro absolu, cela ne l'empêchera pas d'avoir tout compris au sens de la vie, au Beau et au Bien. Ce que Jean-Baptiste André résume élégamment de la façon suivante :

Pourquoi un scientifique peu féru d'histoire serait-il un inculte, potentiellement dangereux et incapable de vivre en société, alors qu'un littéraire doté de la culture scientifique d'un enfant de quatre ans ne serait qu'un produit, somme toute bien naturel, de filières spécialisées ?

Idée qui donne des choses aberrantes, comme les petites anecdotes suivantes, toutes récupérées lors de mon année d'agrégation à Ulm, et toutes sortant de la bouche de philosophes qui ont été (très) bien placés à l'agreg :

  • 1) Parthénogenèse aviaire : Ah bon ? Il faut que la poule ait eu des rapports avec le coq pour qu'il y ait un poussin dans l'oeuf ?
  • 2) Attraction gravitationnelle-magnétique : La force de gravitation n'est pas une force magnétique ?
  • 3) Apprentissage béhavioriste de la marche : Les enfants n'ont aucune tendance à essayer de marcher par eux-mêmes. Il est bien connu qu'il faut les encourager à coups de récompenses et de punitions. (Ceux qui ont eu des enfants verront surement tout le bien-fondé de la description.)

Tout cela est fort ridicule, et surtout problématique. Il est bien évident que de nombreux problèmes moraux et politiques auxquels les dites "élites" auront à faire face dans le futur seront de nature scientifiques / technologiques. Est-il rassurant de se dire que nombre de participants à ces débats seront quasiment désarmés face aux complexités de ces problèmes ?

La question que je pose maintenant est : comment en est-on arrivé là ? Deux propositions (assez proches l'une de l'autre) à tendances très "sociologiques" (si vous en avez des plus "culturelles", je prend) :

1) Système de distinction : Les classes dirigeantes veulent (consciemment ou inconsciemment) se reproduire. Or, la culture scientifique dépend moins du "capital social" que la culture dite littéraire et plus des capacités de raisonnement. (Un manuel de physique est plus facile à se payer que quinze visites au Musée). Si les classes dirigeantes veulent sélectionner des classes dirigeantes, alors il vaut mieux pour elle sélectionner par la culture dite littéraires. De plus, la culture littéraire discrimine plus sur la nationalité que la culture scientifique, ce qui permet aussi de rester entre français (par exemple : il me semble me rappeler qu'il y a beaucoup plus d'élèves étrangers dans les prépas scientifiques que dans les prépas littéraires).

2) Biais de recrutement : Les compétences dont il est demandé aux instances dirigeantes de faire preuve sont de type plutôt "littéraire", ce qui amène ces instances à avoir reçu massivement une culture "littéraire". Naturellement, ces instances seront plus concernés par la culture littéraire, dont elles se sentent proches.

A vos hypothèses !