Pendant mon Master à University College London j'avais rendu un essai subtilement intitulé Is this really funny? qui discutait la question de savoir si être drôle était une propriété réelle des choses. Quelque part sur la page 1 je disais qu'être drôle était une propriété subjective. Lors de la séance de tutorat, mon directeur d'alors, José Zalabardo, a commencé par me demander ce que j'entendais par propriété subjective. La discussion n'a pas dépassé la page 1, et m'a convaincu que les notions de subjectif/objectif ne font au final qu'embrouiller les choses. Je n'ai pas trouvé de raison de réviser mon opinion là-dessus depuis, au contraire.

Par exemple, prenez l'affirmation apparemment triviale et innocente qu'"un sentiment est subjectif". Suppose qu'avec un ami, nous allions au restaurant et mangions un excellent repas. Nous éprouvons du plaisir en mangeant le repas. La chose suivante semble être un fait:

  • Mon ami a éprouvé du plaisir en mangeant le repas.

(Vous allez peut-être me dire: peut-être mais on ne peut jamais savoir, si ça se trouve il faisait semblant, etc. Je ne suis pas d'accord mais quoi qu'il en soit, cela n'est pas pertinent; supposez qu'en fait le repas lui a plu, peu importe qu'il soit le seul à le savoir ou non.)

Si c'est un fait, n'est pas un fait "objectif"? Mais si le plaisir est "quelque chose de subjectif", est-ce que cela est compatible avec l'affirmation que le fait que quelqu'un ait du plaisir soit "quelque chose d'objectif"? Ou doit-on dire que c'est un "fait subjectif"? Mais qu'est-ce qu'un fait subjectif? Ou est-ce un fait subjectif et objectif?

Vous direz peut-être: c'est un fait subjectif au sens où seul mon ami peut le connaître. Autrement dit, fait subjectif=fait privé. Mais cela demande raffinement. Je suis seul chez moi, je lève un doigt en l'air, puis je baisse la main. Je suis le seul à savoir quel doigt j'ai levé; et comme je ne dirai rien à personne, il serait impossible à quiconque d'autre de savoir quel doigt j'ai levé. Est-ce que le fait que j'ai levé le doigt X (ah ah, je ne vais pas vous dire lequel) est un fait subjectif? Et d'autre part, comme je l'ai dit, il n'y a pas de raison solide pour dire qu'il est particulièrement difficile de connaître les états mentaux d'autrui; souvent, on les connaît bien mieux qu'on connaît la météo.

A mon avis l'usage inattentif de "subjectif"/"objectif" va souvent avec un raisonnement implicite en termes de "deux domaines de faits" (i.e. comme s'il y avait "deux mondes", le monde "objectif" ou "extérieur" et le monde "subjectif" ou "intérieur"). Du coup on suppose que si une affirmation porte sur l'esprit/le sujet/l'intérieur, elle ne porte pas sur le monde/l'objet/l'extérieur. Par exemple, si on dit qu'une telle chose me procure du plaisir, on suppose que cela ne dit rien de la chose, mais "seulement" du sujet. Mais comme la réalité ne se divise pas en deux domaines de faits, l'usage de la distinction crée des confusions.

(MAJ: voir le commentaire 2 ci-dessous pour des précisions sur la thèse que la réalité ne se divise pas en deux domaines de faits. Ce qui suit ne dépend pas de cette thèse, mais est plutôt un argument en sa faveur. (Merci à Clément.))

Le meilleur argument pour êliminer une notion étant en général de montrer comment d'autres notions font mieux le travail qu'on essayait de faire faire à la premiêre, voici deux propositions de substitut:

Relations et propriétés relationnelles

Si on ne cherche pas à catégoriser les faits et les propriétés en "subjectif"/"objectif" on dira naturellement que l'affirmation:

  • ce repas me procure du plaisir

énonce une relation entre ce repas et moi; et si l'affirmation est vraie, cette relation est un fait, tout aussi factuel que le fait que la Lune soit un satellite de la Terre. L'affirmation n'est ni simplement à propos de moi, ni simplement à propos du repas; elle dit à la fois quelque chose de moi (je suis sensible à ce repas d'une certaine façon) et quelque chose du repas (ce repas a la capacité d'affecter une certaine personne d'une certaine façon). Et c'est un fait que le repas à cette propriété (de causer du plaisir chez moi), c'est un fait que j'ai cette propriété (de ressentir du plaisir en mangeant ce repas).

Je suis prêt à introduire les termes de "sujet" et "objet" ici: je suis un sujet, le repas est un objet. (A condition toutefois qu'on n'oublie pas que les sujets sont une sous-partie des objets.) On dira alors que l'affirmation ci-dessus énonce une relation entre un sujet et un objet. Mais il faut s'arrêter là, et ne pas chercher à dire si cette relation est "objective" ou "subjective"; c'est à la fois une propriété du sujet que d'avoir cette relation à l'objet et une propriété de l'objet que d'avoir cette relation au sujet. Se demander ce qui est "subjectif" et "objectif" ici serait un peu comme se demander si les amours de Tristan et d'Isolde sont chez Tristan ou chez Isolde.

Sensibilité au contexte

Beaucoup, je crois, seront tentés de présenter l'affirmation suivante comme l'expression ou l'illustration de quelque chose de subjectif:

  • Ce repas est plaisant

C'est subjectif, dit-on, parce que ce repas est plaisant pour certains et non plaisant pour d'autres. Mais quelle est la "chose" qui est subjective ici? Le caractère plaisant du repas? Le repas a la propriété d'étre plaisant relativement à moi, mais ne l'a pas relativement à vous? Qu'est-ce que cela veut dire, d'avoir une propriété relativement à quelqu'un?

Comparez avec l'affirmation (clin d'oeil au connaisseurs):

  • Il pleut

Cette affirmation est vraie "pour certains", et fausse "pour d'autres": à savoir, si je suis à Genève, et vous à Paris, il se peut que cette phrase soit vraie "pour vous" et fausse "pour moi". Mais clairement ce qui se passe ici est que, lorsque je dis "Il pleut", ce que j'affirme est en gros qu'il pleut là où je me trouve et au moment où je me trouve. De la même façon, on peut soutenir que l'affirmation ce repas est plaisant affirme en fait que ce repas est plaisant pour moi (ou pour un groupe pertinent de personnes).

Si on adopte cette théorie, il n'y a pas de mystérieuses "affirmations subjectives" mais des affirmations sensibles au contexte, et ces affirmations n'attribuent pas de mystérieuses "propriétés subjectives" mais des relations, comme dit plus haut.

Conclusion

Si vous avez une bonne définition de "subjectif" / "objectif", je suis curieux de l'entendre, notamment si cette définition implique que ce sont des termes contraires (tout ce qui est subjectif n'est pas objectif, et inversement). D'ici là, je m'abstiens, et vous encourage a essayer de faire de même.

PS

Il y a bien sûr une littérature énorme sur ce type de questions, que j'aimerais bien connaître mieux que je ne la connais. Dans la littérature analytique on discute souvent ces questions en termes de response-dependent properties et response-dependent concepts - voir par ex ce numéro de l'European Review of Philosophy, qui toutefois commet un peu de dualisme dans la présentation (An extreme position would be that colours and values therefore are not in the world at all). Une propriété "dependante des réponses" est une disposition à susciter un type de réactions, par exemple la disposition qu'avait le repas à me procurer du plaisir.

Quelqu'un sait d'ailleurs qui a introduit la terminologie "response-dependent"?