Pour ceux qui l'auraient raté, Brian Leiter, sur Nietzsche Blog, a écrit un billet sur ce sujet : The Continental Traditions in Philosophy vs. "Party Line Continentalists".

Le point de départ : un message anonyme sur un billet ancien "Myths about Nietzsche", dans lequel le commentateur accuse Brian Leiter (notez qu'un billet de Florian Cova a déjà abordé la position de Brian Leiter sur Nietzsche) d'être un philosophe analytique qui traite la tradition continentale avec mépris et qui caricature cette dernière. La première réponse de B. Leiter consiste à dire qu'il ne sait pas vraiment ce que signifie cette distinction entre Analytique/Continentaux. Ensuite il rappelle à ce commentateur que si lui, qui a écrit sur Nietzsche, Marx, Foucault, donné des cours sur Hegel, Marx, Nietzsche, Foucault, Adorno et Horkheimer, co-édité The Oxford Handbook of Continental Philosophy, n'est pas un "philosophe continental," alors on peut se demander qui peut être appelé à bon droit "philosophe continental".

Il écrit ensuite quelques paragraphes sur l'histoire de la philosophie continentale et insère des extraits de l'introduction tout à fait intéressante à The Oxford Handbook of Continental Philosophy. Mais c'est ensuite que vient le plus croustillant :

So what's really going on here when people, like the anonymous commenter (but many others, of course), speak of "Continental" or "Continentalists"? For sake of clarity and accuracy, we should really call this sociological phenomenon "Party Line Continentalism" since what it actually picks out is a political effort to enforce a certain philosophical orthodoxy, namely, that which arises from a conception of philosophy and its methods that is largely fixed by Heideggerian phenomenology and developments in mostly French philosophy that involve reactions to Heidegger (such as Derrida, but not only him).

Il y a philosophie continentale et philosophie continentale. Il y a une philosophie continentale qui met l'accent sur la méthodologie et la connaissance de l'histoire de la philosophie continentale (disons européenne), de ses diverses tendances à partir de l'effondrement de l'idéalisme kantien (appelons-là "philosophie continentale). Et il y a une autre philosophie continentale (nommée ci-après "postmodernisme"), très différente de la précédente pour plusieurs raisons :

  1. Sur son rapport à l'histoire de la philosophie : le postmodernisme n'a pas de rigoureuse méthodologie historique, contrairement à la philosophie continentale, et sa connaissance de la philosophie s'arrête là où celle de la philosophie continentale commence : à Kant (selon Brian Leiter bien sûr...).
  2. Sur son rapport aux autres tendances de la philosophie continentale : le postmodernisme est bien conscient que les autres tendances de la philosophie continentale ne traitent pas les auteurs comme il le fait, et les postmodernes les considère comme des traîtres à la cause du postmodernisme. (La stratégie de Leiter consiste à rapprocher les pratiques politiques du Parti Communiste des pratiques du postmoderne.)
  3. Sur son rapport à la philosophie analytique : en gros, le postmodernisme ignore que le programme de la philosophie analytique (à parler rigoureusement, la philosophie analytique est la philosophie de Frege, Russell, du premier Wittgenstein et du Cercle de Vienne) est mort ou agonisant, et le postmodernisme persiste à penser que la philosophie analytique veut encore lui faire la peau.
  4. Sur son rapport à la vérité et à la méthode : Brian Leiter dit seulement que la méthode du postmodernisme, c'est la phénoménologie heideggerienne revue et corrigée par le post-structuralisme et le postmodernisme à la française. Je ne pense pas déformer la pensée de Brian Leiter en disant que la philosophie en question est historiquement une réaction au structuralisme, épistémologiquement un scepticisme débridé, stylistiquement caractérisée par un ton apocalyptique et dramatique, méthodologiquement convaincue que le langage n'est pas un instrument de connaissance mais un système immatériel sans commencement ni fin -thèse associée à une argumentation fondée sur des associations de mots-, et anagogiquement tendue vers la destruction de la rationalité et de la science occidentale au nom d'une rationalité et d'une connaissance dont le contenu reste à définir.

Beaucoup diront que cette description du postmodernisme est caricaturale. Peut-être. Mais ce n'est pas vraiment le point, n'est-ce pas ? Le point important, c'est qu'il existe, quelle que soit l'unité et les véritables caractéristiques des deux camps en question, deux philosophies continentales, du moins deux camps qui se perçoivent comme des rivaux pour l'appellation "philosophie continentale". Deux camps qui bénéficient de l'autorité académique, sont représentées dans les Facultés de Philosophie sur une échelle internationale, publient des articles parfois dans les mêmes revues, des livres parfois dans les mêmes maisons d'édition... Bref, deux camps qui pourraient être confondus. Mais l'une -la philosophie continentale- est un courant en histoire de la philosophie dont l'objet est la philosophie européenne après l'effondrement de l'Idéalisme allemand ; tandis que l'autre -le postmodernisme- est un courant philosophique avec des buts clairement obscurantistes, des revendications qui relèvent du fondamentalisme et avec des moyens non-appropriés pour réaliser ses ambitions.

Questions :

  1. Pensez-vous que ce débat a lieu dans les mêmes termes et a les mêmes enjeux que le débat entre philosophie continentale et philosophie analytique ? Pis même, pensez-vous que ce débat entre ces deux camps dérive du débat entre philosophie continentale et philosophie analytique ?
  2. Les soi-disant réfutations de la philosophie continentale par les philosophes analytiques valent-elles pour la philosophie continentale et le postmodernisme ou seulement l'une d'entre elles, ou aucune des deux ?