Cova et Ravat sur l'objectivisme moral: relativisme local ou incertitude?

L'article présente une chouette série de 4 expés pour tester l'affirmation selon laquelle les gens ordinaires sont objectivistes en matière de morale et de goût. Le résultat général est que les gens semblent:

  1. être objectivistes sur les questions morales graves et les actes fortement dégoûtants (empoisonner pour hériter, manger du vomi)
  2. être partagés entre relativistes et objectivistes sur des questions conventionnelles/légales (la fraude au fisc) et les questions morales sans victimes (inceste consensuel)
  3. être relativistes sur les actes pas trop fortement dégoûtant (manger du chien)

En un sens, ces résultats ne sont pas si surprenants que cela. Après tout, il est plus facile d'être tolérant en matière de goûts et de coutumes, que sur des questions morales centrales. En un autre sens, pour un philosophe familier des débats de métaéthique, les résultats soulèvent bcp de questions. Car le résultat semble être que:

  • "Ce qu'a fait Pierre est mal"

est traité comme une phrase insensible au contexte dans certains cas, mais comme sensible au contexte dans d'autres, suivant le genre d'acte dont on parle. (Une solution serait de donner une sémantique où "est mal" signifie "est mal pour X" où X désigne un groupe qui fixe un standard (cela n'implique que le standard est ce que le groupe pense que le standard est, nb), et que X est fixé sur la communauté humaine entière (par ex) pour les jugements d'actes graves.)

Ma remarque ici est juste qu'il faudrait contrôler si les réponses "relativistes" ne sont pas en fait des réponses "incertitude". Considérez le cas suivant:

  • Georges et Lucie sont deux scientifiques qui travaillent sur les aspects météorologiques du réchauffement planétaire. Les mesures de Georges sur les données des 100 dernières années montrent une tendance à l'augmentation du nombre de fortes tempêtes en Provence sur les 50 dernières années. Lucie a développé un modèle sur la base d'un ensemble de données, dont celles de Georges, qui prédit que passé un certain seuil la tendance va s'inverser, et il y aura moins de tempêtes. En fait, une telle inversion a même été observée au cours des 5 dernières années en Italie. Lucie prédit que le nombre de tempêtes en Provence va diminuer sur les 10 prochaines années. Georges pense qu'il va continuer de croître pour les 10 prochaines années. Les autres experts sont partagés sur la question.

Question: de Georges et Lucie, diriez-vous que:

  1. L’un des deux a raison et l’autre tort,
  2. Ils ont tous les deux raison,
  3. Ils ont tous les deux tort
  4. Aucun d’entre eux n’a tort ou raison. Il est absurde de parler en termes « d’avoir tort » ou « d’avoir raison » sur de tels sujets. C’est à chacun son avis.

Ma prédiction est que si vous posez cela à des sujets, on n'aura pas que des (ni une vaste majorité de) réponses 1. Si c'est le cas, d'après les mesures de Cova - Ravat (p.190), les gens qui ne répondraient pas 1 seraient "relativistes" en matière de tempête. Mais ce serait une conclusion absurde.

Je pense que si on observe des réponses autres que 1 dans le cas ci-dessus, cela s'expliquera par deux faits:

  1. les sujets sont incertains sur la question débattue: ils ne pensent pas savoir s'il y aura plus ou moins de tempêtes.
  2. les sujets pensent que chacun des personnages a de bonnes raisons en faveur de son opinion.

Lorsque ces deux conditions sont remplies il me semble difficile de dire des choses comme: l'un des deux sujets a tort, l'un des deux sujets se trompe.

Un cognitiviste hardcore pourrait donc défendre la position suivante: les gens pensent qu'il y a des vérités morales sur des questions comme l'inceste sans victime voire la fraude au fisc, mais ils sont simplement incertains sur ce qu'il faut faire, et pensent qu'il peut y avoir de bonnes raisons d'un côté comme de l'autre. On pourrait (ou non) appliquer la même hypothèse pour expliquer l'apparent "relativisme" en matière de goût-pas-trop-dégoûtant.

Bref il faudrait contrôler que des considérations épistémiques (croyances justifiées, ignorance sur la question) viennent troubler la pureté des résultats concernant la valeur de vérité des énoncés. Il se peut que "avoir raison"/"avoir tort" contribuent à introduire ces considérations; mais je soupçonne qu'un simple changement de vocabulaire n'y suffirait pas, et que si ces considérations interfèrent avec les jugements, elles intérfèreront aussi avec d'autres formulations (comme "être dans le vrai", "dit qqch de vrai", etc.).

A ce propos

Est-ce que les gens ont des mêmes jugements relativistes sur "devrait faire"? A premiêre vue cela semble difficile, si on a deux personnes qui disent:

  1. A: Marc ne devrait pas manger avec les doigts.
  2. B: Marc peut manger avec les doigts.

De dire que "tous les deux ont raison".

(Pour simplifier les données, il faudrait ici avoir des cas où le personnage a un choix forcé, A ou B, et où les "juges" disent "Il devrait faire A" et "Il devrait faire B", respectivement. Je serai étonné si bcp de gens répondent que les deux juges ont raison.)