Cova et Ravat sur l'objectivisme moral: relativisme local ou incertitude?
Par julien dutant le vendredi 27 novembre 2009, 07:33 - Philosophie Expérimentale - Lien permanent
Une petite discussion de l'article de mon co-blogueur Florian et de Jérôme Ravat dans la revue Klesis, n 9 2008.
Cova et Ravat sur l'objectivisme moral: relativisme local ou incertitude?
L'article présente une chouette série de 4 expés pour tester l'affirmation selon laquelle les gens ordinaires sont objectivistes en matière de morale et de goût. Le résultat général est que les gens semblent:
- être objectivistes sur les questions morales graves et les actes fortement dégoûtants (empoisonner pour hériter, manger du vomi)
- être partagés entre relativistes et objectivistes sur des questions conventionnelles/légales (la fraude au fisc) et les questions morales sans victimes (inceste consensuel)
- être relativistes sur les actes pas trop fortement dégoûtant (manger du chien)
En un sens, ces résultats ne sont pas si surprenants que cela. Après tout, il est plus facile d'être tolérant en matière de goûts et de coutumes, que sur des questions morales centrales. En un autre sens, pour un philosophe familier des débats de métaéthique, les résultats soulèvent bcp de questions. Car le résultat semble être que:
- "Ce qu'a fait Pierre est mal"
est traité comme une phrase insensible au contexte dans certains cas, mais comme sensible au contexte dans d'autres, suivant le genre d'acte dont on parle. (Une solution serait de donner une sémantique où "est mal" signifie "est mal pour X" où X désigne un groupe qui fixe un standard (cela n'implique que le standard est ce que le groupe pense que le standard est, nb), et que X est fixé sur la communauté humaine entière (par ex) pour les jugements d'actes graves.)
Ma remarque ici est juste qu'il faudrait contrôler si les réponses "relativistes" ne sont pas en fait des réponses "incertitude". Considérez le cas suivant:
- Georges et Lucie sont deux scientifiques qui travaillent sur les aspects météorologiques du réchauffement planétaire. Les mesures de Georges sur les données des 100 dernières années montrent une tendance à l'augmentation du nombre de fortes tempêtes en Provence sur les 50 dernières années. Lucie a développé un modèle sur la base d'un ensemble de données, dont celles de Georges, qui prédit que passé un certain seuil la tendance va s'inverser, et il y aura moins de tempêtes. En fait, une telle inversion a même été observée au cours des 5 dernières années en Italie. Lucie prédit que le nombre de tempêtes en Provence va diminuer sur les 10 prochaines années. Georges pense qu'il va continuer de croître pour les 10 prochaines années. Les autres experts sont partagés sur la question.
Question: de Georges et Lucie, diriez-vous que:
- L’un des deux a raison et l’autre tort,
- Ils ont tous les deux raison,
- Ils ont tous les deux tort
- Aucun d’entre eux n’a tort ou raison. Il est absurde de parler en termes « d’avoir tort » ou « d’avoir raison » sur de tels sujets. C’est à chacun son avis.
Ma prédiction est que si vous posez cela à des sujets, on n'aura pas que des (ni une vaste majorité de) réponses 1. Si c'est le cas, d'après les mesures de Cova - Ravat (p.190), les gens qui ne répondraient pas 1 seraient "relativistes" en matière de tempête. Mais ce serait une conclusion absurde.
Je pense que si on observe des réponses autres que 1 dans le cas ci-dessus, cela s'expliquera par deux faits:
- les sujets sont incertains sur la question débattue: ils ne pensent pas savoir s'il y aura plus ou moins de tempêtes.
- les sujets pensent que chacun des personnages a de bonnes raisons en faveur de son opinion.
Lorsque ces deux conditions sont remplies il me semble difficile de dire des
choses comme: l'un des deux sujets a tort
, l'un des deux sujets se
trompe
.
Un cognitiviste hardcore pourrait donc défendre la position suivante: les gens pensent qu'il y a des vérités morales sur des questions comme l'inceste sans victime voire la fraude au fisc, mais ils sont simplement incertains sur ce qu'il faut faire, et pensent qu'il peut y avoir de bonnes raisons d'un côté comme de l'autre. On pourrait (ou non) appliquer la même hypothèse pour expliquer l'apparent "relativisme" en matière de goût-pas-trop-dégoûtant.
Bref il faudrait contrôler que des considérations épistémiques (croyances justifiées, ignorance sur la question) viennent troubler la pureté des résultats concernant la valeur de vérité des énoncés. Il se peut que "avoir raison"/"avoir tort" contribuent à introduire ces considérations; mais je soupçonne qu'un simple changement de vocabulaire n'y suffirait pas, et que si ces considérations interfèrent avec les jugements, elles intérfèreront aussi avec d'autres formulations (comme "être dans le vrai", "dit qqch de vrai", etc.).
A ce propos
Est-ce que les gens ont des mêmes jugements relativistes sur "devrait faire"? A premiêre vue cela semble difficile, si on a deux personnes qui disent:
- A: Marc ne devrait pas manger avec les doigts.
- B: Marc peut manger avec les doigts.
De dire que "tous les deux ont raison".
(Pour simplifier les données, il faudrait ici avoir des cas où le personnage a un choix forcé, A ou B, et où les "juges" disent "Il devrait faire A" et "Il devrait faire B", respectivement. Je serai étonné si bcp de gens répondent que les deux juges ont raison.)
Commentaires
Ce qui étonne le novice qui passe par-là et n’a aucune notion de « méta éthique », c’est qu’on puisse raisonner à partir d’une notion aussi floue que « les gens ».
On postule apparemment que les préférences morales ou de goût ne sont pas dépendantes de la culture, de la religion, de la condition sociale, du sexe, et l’âge etc.
Et on ne prend pas trop de risque puisqu’on choisi des choses assez consensuelles comme « manger du vomi ».
On obtiendrait un résultat encore plus unanime si on avait choisi « se brûler la plante de pied avec un fer rouge » (on suppose que la catégorie « les gens » exclut ceux qui sont manifestement fous à lier !)
Si vous posez la question sur « boire son urine », vous trouverez des époques ou des sociétés où cela est fortement recommandé au moins en petite quantité. On se sert de l’urine pour se purifier l’estomac mais aussi pour se laver les yeux ou pour nettoyer ses plaies.
Il est vrai que pour qu’il puisse y avoir une « méta éthique » il vaut mieux qu’il existe un humain générique, un homme type. Mais cet homme générique n’est encore qu’en devenir, il me semble.
Par ailleurs, l’exemple sur la pluie dans les dix prochaines années ne peut pas fonctionner. Ce n’est pas une question d’avis. C’est juste qu’on ne peut pas savoir maintenant qui a raison et qui a tort. Ce n’est pas « à chacun son avis » ni selon l’avis du lecteur. Les faits trancheront et donneront nécessairement raison à l’un ou à l’autre.
Lemoine: je pense que votre réaction repose sur un malentendu. L'objectivisme moral, ou réalisme moral, n'est pas la thèse selon laquelle tout le monde est d'accord sur tous les jugements moraux. Le fait (dans la mesure où il est avéré: cela dépend des jugements qu'on considère, comme vous le dites vous-même) que les préférences morales et de goût varient d'une culture à une autre ne règle pas la question. De même que le fait que les opinions astronomiques varient d'une culture à une autre ne règle pas la question de savoir si l'astronomie porte sur un domaine de vérités objectives.
Vous tenez pour acquis qu'il y a une différence entre le cas de la pluie (et de l'astronomie, je suppose) d'un côté, et le cas moral et du goût de l'autre. C'est précisément le point en discussion. Cela ne va pas de soi pour tous les philosophes, ni (cf. les expériences) pour tout les sujets.
Et cette affirmation (dire que les questions de morales et de goût ne sont pas des domaines de vérités objectives) est une affirmation méta-éthique. Comme quoi on peut faire de la méta-éthique non seulement sans le savoir, mais aussi sans supposer une nature humaine!
(PS je vois diverses coquilles, je fais qques corrections)