Comportement moral, indétermination causale, et responsabilité

Considérez la situation suivante : Pierre marche dans la rue, ramasse une pièce de monnaie par terre, et aide une personne qui vient de faire tomber ses affaires. Maintenant, considérez la situation suivante : Julie marche dans la rue, voit une personne qui vient de faire tomber ses affaires, mais ne l’aide pas. Qu’est-ce qui pourrait expliquer la différence de comportement entre Pierre et Julie ? Trois sortes d’explications possibles s’offrent naturellement à nous :

(1) Pierre a quelque chose qui fait défaut à Julie : un trait de caractère (ou peut-être un ensemble de croyances) qui lui permet de voir la situation comme une situation requérant un acte de bonté de sa part ; (2) Pierre est content d’avoir trouvé une pièce de monnaie, ce qui le pousse à aider la personne en détresse ; (3) Pierre est content et possède un trait de caractère qui fait défaut à Julie.

Dans le cas (1), la cause du comportement de Pierre est une de ses qualités, que Julie ne possède pas. Dans le cas (2), la cause de son comportement semble être un élément qui lui est extérieur, ce qui signifie que, si Julie avait été dans la même situation que Pierre (c’est-à-dire : contente), elle aurait peut-être agi de la même manière. Dans le cas (3), la cause du comportement de Pierre est à la fois sa bonne humeur et son trait de caractère ; peut-être sa bonne humeur lui a-t-elle permis de voir plus clair (contrairement à Julie) et donc d’agir, conformément à son trait de caractère, de manière appropriée. Si les types d’explication (1)-(3) sont trois types possibles d’explications du comportement moral, il ne semble pas à première vue si difficile de déterminer laquelle est la meilleure pour un cas donné d’action morale/immorale. On pourrait par exemple tester Pierre en le suivant dans une rue où il ne trouve aucune pièce mais où quelqu’un a besoin d’aide, et voir s’il finit par aider la personne. S’il le fait, une explication de type (1) sera confirmée (ou du moins non falsifiée) . En revanche, si Pierre n’aide pas la personne, on pourra se dire que son comportement altruiste du début était en fait dû (au moins en partie) à un facteur de l’environnement, à savoir la présence d’une pièce sur le sol (explications de type (2) et (3)). Il semble y avoir quelque chose de profondément simpliste dans cette façon de procéder : si vous n’agissez pas conformément à vos traits de caractère, vos traits de caractère n’existent pas. Et si vous agissez conformément à ces soi-disant traits de caractère, vous les possédez. Le monde réel étant ce qu’il est, il semble plus plausible de dire qu’un ensemble de facteurs contribuent à l’individuation de nos comportements moraux, parmi lesquels des facteurs personnels, sociaux, biologiques, et physiques. Notre tâche serait donc de déterminer parmi tous ces facteurs, non pas lesquels ont ‘causé’ le comportement de Pierre, mais plutôt ce qu’il est pertinent de considérer comme une cause. Dans cet essai, nous allons voir que cela pose un problème épistémologique qui, si aucune réponse adéquate n’est fournie, peut mener à un scepticisme quant à ce qui cause nos comportements moraux ou immoraux. Ce scepticisme, semble-t-il, mettrait en danger l’existence même d’une responsabilité morale, qui nous est pourtant si chère.

1) L’explication du comportement moral

Comment peut-on expliquer le fait que Pierre ait aidé la personne en détresse dans la rue et que Julie n’ait rien fait ? Il semble que cela peut être fait de nombreuses façons : par exemple, en invoquant certains traits de caractère de l’agent (comme nous l’avons fait précédemment), ou encore certaines de ses croyances, ou plus généralement encore certains des états mentaux dans lesquels il se trouvait. Mais cela peut aussi être fait en invoquant des facteurs extérieurs à l’agent, et sur lesquels il n’a pas un contrôle direct, comme son éducation, ses gênes, l’environnement dans lequel il se trouve, y compris la présence de pièces de monnaie, le niveau d’attirance de la personne à aider, le nombre de personnes présentes, etc. Lorsqu’on est confronté à un cas d’action morale ou immorale, la question est alors de savoir quelle en est l’origine : s’il s’agit ‘plutôt’ de l’agent, ou s’il s’agit ‘plutôt’ de son environnement. Il semble que cela soit au moins possible si l’on se place au niveau d’une population d’individus. Considérez l’expérience en psychologie sociale qui justement teste si le fait de trouver une pièce dans la rue peut à lui seul être la cause pertinente d’un comportement altruiste (Isen et Levin, 1978). Dans une condition, les sujets trouvent une pièce par terre avant d’être confronté à quelqu’un ayant besoin d’aide, dans l’autre, aucune pièce n’est à ramasser . Si on part du principe que les deux types de situation sont identiques, mis à part la présence d’une pièce de monnaie dans l’une, et aucune pièce de monnaie dans l’autre, le seul facteur qui pourrait expliquer une éventuelle différence entre les deux groupes serait la présence ou l’absence de la pièce elle-même. Or, il se trouve qu’il y a effectivement une différence entre les tendances à aider la personne dans le besoin entre les deux groupes (14 personnes sur 16 ont aidé après avoir trouvé une pièce, contre 1 personne sur 24 pour le groupe n’ayant pas trouvé de pièce). Ces résultats suggèrent qu’un facteur non moralement pertinent est susceptible de nous pousser à agir moralement (en induisant un état hédonique, probablement). Par conséquent, il n’est pas absurde, du moins en principe, d’essayer de déterminer si un type de comportement moral est plutôt causé par des facteurs intérieurs à l’agent, ou plutôt causé par des facteurs qui lui sont extérieurs. Néanmoins, un problème se pose lorsque l’on essaye de déterminer les causes pertinentes d’une action morale/immorale particulière. Autrement dit, se demander si un type d’action morale est en moyenne causé par des facteurs intérieurs ou extérieurs à l’agent ne revient pas à se demander si les instances correspondantes sont toutes causées par des facteurs intérieurs ou extérieurs à l’agent. Si je vous disais que Pierre était l’un des sujets de l’expérience précédente, est-ce que cela montrerait que c’est forcément la pièce de monnaie qui a causé son comportement altruiste ? Pas du tout. À vrai dire, une infinité de causes est envisageable. Mais a-t-on vraiment besoin de savoir ce qui a réellement causé le comportement de Pierre ? Pourquoi ne pas juste induire à partir des conditions de l’expérience que Pierre a probablement agi moralement parce qu’il était content d’avoir trouvé une pièce ? Tout simplement parce que connaître les causes réelles de nos actions morales est indispensable lorsqu’il s’agit de juger les gens responsables ou non de leurs actions. L’attribution de responsabilité ne peut pas se satisfaire de simples inductions statistiques.

2) Vers un scepticisme causal

À partir du constat précédent (qu’il est impossible de savoir si une action particulière a été causée par ce qui cause généralement le type d’action dont elle fait partie), on pourrait défendre une multitude de positions. Par exemple, on pourrait dire que l’explication de comportements moraux particuliers, nécessaire à l’attribution de responsabilité, ne peut se faire que cas par cas. Pour un comportement x produit à un temps t par un agent A, on pourra donc faire appel aux facteurs m1, m2…mn pour rendre compte de l’enchaînement causal à l’origine de x. Et c’est, à juste titre, semble-t-il, plus ou moins la façon à laquelle nous procédons intuitivement, en essayant de déterminer les déterminants causaux de l’action, à la fois du côté de l’agent et du côté de la situation dans laquelle il se trouve. Il semblerait, toutefois, que procéder de la sorte simplifierait ce qu’il se passe réellement. Selon David Lewis (1986), l’explication d’une situation particulière en des termes causaux peut se faire d’une infinité de façons, dépendant de nos buts du moment. Prenons le cas de l’accident de voiture. À la question, « Qu’est-ce qui a causé l’accident ? », on pourrait répondre, par exemple, que le pneu a éclaté, que le chauffeur de la voiture avait un peu trop bu, ou que sa mère l’a mis au monde, il y a quelques années de cela. Toutes ses descriptions, bien que correctes, ne sont cependant pas équivalentes d’un point de vue explicatif. Si notre but est de réparer la voiture, que le chauffeur avait trop bu ne répond pas à la question de ce qui a causé l’accident. En revanche, si ce que l’on cherche à faire est d’identifier la personne responsable de l’accident, faire appel à des facteurs intérieurs à l’agent (le fait qu’il ait bu en sachant très bien qu’il allait prendre le volant) devient soudainement pertinent. Découvrir si un individu est l’agent responsable d’une action particulière semble donc possible si l’on regarde au bon endroit. Si on accepte Lewis et son idée qu’une explication causale se fait nécessairement au vue d’un objectif particulier, on pourrait objecter qu’une telle explication ne peut qu’être approximative, étant donné la multitude de façons d’être pertinent et notre pouvoir limité dans la détermination des déterminants causaux des actions. Si l’on reprend notre exemple du début, l’action de Pierre (ou l’omission de Julie) peut avoir pour causes pertinentes dans l’attribution de responsabilité une multitude de choses qui n’ont pas nécessairement trait au domaine moral, ce qui témoigne d’une certaine indétermination causale et de ce fait d’une possible incapacité à répondre d’une manière satisfaisante et pertinente à la question « Qu’est-ce qui a causé l’action de Pierre ? » Pour cette raison, cette limite épistémique, nous conduisant à un scepticisme quant à nos explications causales dans le domaine moral, peut nous mener vers un scepticisme quant à nos attributions de responsabilité.

3) Deux types de scepticismes causaux

Une des conclusions auxquelles ce qui a été dit précédemment peut nous mener serait de dire qu’un scepticisme quant aux causes pertinentes des actions morales peut nous conduire à privilégier certaines interprétations, dépendant de l’état psychologique dans lequel nous sommes au moment où nous jugeons une action particulière, ou de notre relation avec l’agent correspondant. Si Julie est ma femme, je peux être tenté d’expliquer son action plus en termes de manque de ressources psychologiques au moment de l’action (elle est souvent distraite) qu’en termes de déficience morale (elle ne serait pas aussi généreuse que je le pensais). Si l’on accepte le scepticisme causal, cependant, les deux types d’explication sont également plausibles, du moins si l’on ne s’intéresse qu’au moment de l’action. Nous allons maintenant défendre l’idée que mon explication du comportement de Julie est, ou du moins peut être, plus fiable que l’explication d’un agent ne connaissant pas Julie. Si j’explique son action en termes de manque de ressources psychologiques, c’est précisément parce que je sais qu’elle n’aurait pas agi de la sorte en temps normal. Autrement dit, étant donné que je sais que Julie est d’une manière fiable (dans un nombre assez élevé de cas) quelqu’un de généreux, je ne peux qu’expliquer son comportement en invoquant des facteurs qui seraient susceptibles d’excuser son omission. On pourrait donc distinguer deux types de scepticisme quant aux causes de nos actions morales. Le premier est celui qu’on a vu précédemment, et que l’on pourrait appeler ‘synchronique’. Il s’agit d’un scepticisme lié à notre incapacité à déterminer précisément (d’une manière pertinente) ce qui a causé une action particulière en ne prenant en compte que la situation elle-même. A première vue, il semble que ce scepticisme pose problème à toute conception de la responsabilité se basant sur une notion de responsabilité causale. Le second type de scepticisme, que j’appellerais ‘diachronique’, témoignerait de notre incapacité à déterminer précisément (d’une manière pertinente) ce qui a causé une action particulière en prenant en compte, non seulement la situation elle-même, mais aussi toute information extérieure à la situation (par exemple provenant de l’histoire de l’agent) qui serait susceptible de contribuer à l’explication de l’action en question. Accepter le premier type de scepticisme ne revient pas à accepter le second. La notion de responsabilité morale (du moins celle qui se base sur l’idée de responsabilité causale) n’est donc pas vouée à être éliminée.

Références

Isen, A.M. et Simmonds, S.F. (1978). « Effect of Feeling Good on Helping : Cookies and Kindness », Journal of Personality and Social Psychology, 21, 346-9

Lewis, D. (1986). Philosophical Papers Volume II. Oxford University Press