Introduction : deux sortes de catégories morales

Lorsqu’il s’agit de catégoriser moralement nos actions, nous utilisons au moins deux sortes différentes de catégories. Les premières catégories peuvent être appelées déontiques : une action peut être un devoir, être permise ou être interdite. Les secondes catégories peuvent être appelées axiologiques : un acte peut être louable, blâmable ou ni l’un ni l’autre (on dira : moralement neutre). Faut-il alors considérer que la morale est fondamentalement bidimensionnelle et que les catégories déontiques sont irréductibles aux catégories axiologiques (et vice-versa) ? C’est ce qu’il semble, si l’on considère que certaines actions appartiennent à une catégorie morale qui nécessite pour être définie à la fois la dimension déontologique et la dimension axiologique : la surérogation. Les actes surérogatoires sont ceux qui sont louables mais que nous n’avions pas le devoir d’accomplir . Il semble donc impossible de définir de telles actions à partir des seules catégories déontologiques ou des seules catégories axiologiques.

Proposition de réduction

Néanmoins, Chisholm (1963) a tenté de proposer des équivalences entre les deux types de catégories morales . Il répartit les actions humaines en cinq classes :

  • i. les actions qu’il est bon d’accomplir et mal de ne pas accomplir (l’obligatoire),
  • ii. les actions qu’il est ni bon d’accomplir ni mal de ne pas accomplir (l’indifférent),
  • iii. les actions qu’il est mal d’accomplir et bon de ne pas accomplir (l’interdit),
  • iv. les actions qu’il est bon d’accomplir mais pas mal de ne pas accomplir (le surérogatoire),
  • v. les actions qu’il est mal d’accomplir mais qu’il n’est pas bon de ne pas accomplir (l’offense).

On remarque que Chisholm introduit une cinquième catégorie morale : l’offense (traduction de l’anglais « offence ») qui est le symétrique négatif de la surérogation. Mais ce qu’il faut noter, c’est que Chisholm a trouvé un moyen de reproduire la « bidimensionnalité » de la morale à partir d’une seule catégorie en utilisant la méthode suivante : pour chaque action, il faut aussi considérer la valeur de l’omission correspondante. De cette façon, chaque action se voit attribuer deux valeurs : la sienne propre et celle de sa non-occurrence.

Cependant, on peut refuser les équivalences proposées par Chisholm. Une critique possible est la suivante : il n’est pas évident qu’un acte A qui remplit un devoir soit nécessairement bon à accomplir. Prenons l’exemple suivant : imaginons que j’ai emprunté un livre rare à un ami. Il est certain qu’il est mal de ne pas lui rendre. Mais est-il vraiment bon de lui rendre ? Ce n’est certainement pas louable, en tout cas. Nous aurions plutôt tendance à dire qu’il s’agit là de quelque chose de parfaitement « normal ». De la même façon, il n’est pas certain qu’il soit bon de ne pas accomplir toute action interdite : si, me promenant dans la rue, je n’agresse pas chaque personne que je croise, est-ce qu’on dira que je fais quelque chose de bien à chaque personne que je croise ? Ou ne dira-t-on pas plutôt que mon comportement est parfaitement normal ?

Ces critique ne nous empêchent pas de proposer, sur le même modèle, une autre série d’équivalence :

  • i. Un acte A est interdit si son occurrence « A » est blâmable,
  • ii. Un acte A est un devoir si sa non-occurrence « ¬A » est blâmable,
  • iii. Un acte A est permis si son occurrence « A » n’est pas blâmable,
  • iv. Un acte A est surérogatoire si son occurrence « A » est louable et si sa non-occurrence « ¬A » n’est pas blâmable.

Ces équivalences excluent l’existence d’actes d’offense, qui seraient à la fois blâmables et permis. Si elles se révélaient exactes, il semble que cela irait plus en faveur d’une réduction des catégories déontiques aux catégories axiologiques, plutôt que l’inverse. En effet, suivant ces équivalences, on a une « perte d’information » en passant des catégories axiologiques aux catégories déontologiques : à chaque description axiologique d’une action ne correspond qu’une seule description déontologique, alors qu’à une même description déontologique peuvent correspondre différentes descriptions axiologiques. Par exemple : si « A » est ni blâmable ni louable et « ¬A » blâmable, alors « A » est nécessairement un devoir ; mais si « A » est un devoir, il se peut que « A » soit louable ou bien ni louable ni blâmable.

Mise à l’épreuve

Nous avons voulu tester les équivalences présentées ci-dessus en interrogeant directement des personnes choisies au hasard. Les résultats suivants ont été collectés via un questionnaire diffusé sur Internet. En tout, 91 participants ont répondu, sur une période allant du 12/08/2008 au 27/07/2009. La moyenne d’âge était de 29,5 ans et 32% des participants se sont identifiés comme étant des femmes. Chaque participant devait lire plusieurs scénarios et, pour chaque scénario, répondre à plusieurs questions.

Nous avons proposé aux participants le scénario désormais classique proposé par Urmson (1958) :

SURÉROGATION – Etienne appartient à un bataillon de soldats. Au cours d'un entraînement au lancer de grenades, une grenade glisse des mains de l'un de ses camarades et atterrit sur le sol tout prêt des soldats. Etienne décide de se jeter sur la grenade pour protéger ses camarades de l'explosion. Il meurt sur le coup.

Trois questions étaient ensuite posées :

  • i. Action : D’après vous, ce qu’a fait Etienne est : blâmable, louable ou ni blâmable ni louable ?
  • ii. Omission : Imaginez maintenant qu’Etienne décide de ne pas jeter sur la grenade mais préfère s’éloigner. D’après vous, ce qu’a fait Etienne est : blâmable, louable ou ni blâmable ni louable ?
  • iii. Devoir : Etienne avait-il le devoir de se jeter sur la grenade ?

Tout d’abord on peut vérifier l’hypothèse d’Urmson selon lequel il s’agit bien là d’un acte de surérogation. Pour cela, il suffit de compter le nombre de participants qui ont répondu « LOUABLE » à la première question et « NON » à la troisième question. Sur 91 participants, 68 ont répondu de cette façon, soit 75%. Il semble donc que l’exemple donné par Urmson soit réellement considéré comme un acte de surérogation par la plupart des gens.

Testons maintenant notre hypothèse. Avec ces trois questions, il existe 18 combinaisons possibles de réponses, mais seules huit combinaisons sont compatibles avec notre hypothèse. Sur les 91 participants, 87 (96%) ont donné une réponse que l’on peut ranger dans l’une de ces huit catégories. Notre hypothèse semble donc décrire adéquatement ces données. Après nous être penché sur la surérogation, penchons-nous maintenant sur une catégorie plus ordinaire, les actions que l’on a le devoir d’accomplir :

DEVOIR 1 – Emmanuel a emprunté de l'argent à l'un de ses amis alors qu'il était en difficulté. Il a maintenant assez d'argent pour rembourser sa dette, mais son ami ne le sait pas. Emmanuel peut ainsi décider de le cacher à son ami pour éviter d'avoir à lui rendre l'argent. ACTION : Imaginez qu’Emmanuel décide de rendre l’agent à son ami. OMISSION : Imaginez qu’Emmanuel décide de garder son argent.

Les questions étaient les mêmes que pour le scénario précédent. Sur 90 participants, 74 (82%) ont répondu qu’Emmanuel avait le devoir de rendre l’argent : il s’agit donc bien d’un cas clair de devoir. Sur ces 74, seulement 24 ont répondu que rendre l’argent était louable, contre 49 qui ont répondu que cela n’était ni blâmable, ni louable, ce qui semble aller dans le sens de notre critique des équivalences proposées par Chisholm. En tout, 79 (soit 88%) des participants ont répondu en utilisant l’une des huit catégories prévues. Nous avons testé un second cas de devoir (tiré de Singer, 1972) :

DEVOIR 2 – Léo se promène le long d'un petit étang. Soudain, il voit un jeune enfant en train de se noyer dans l'étang. Personne d'autre n'est là pour le sauver. L'étang n'est pas profond, et Léo y a pied partout. ACTION : Imaginez que Léo décide d'aller mouiller son pantalon et ses chaussures pour sauver l'enfant. OMISSION : Imaginez que Léo refuse d’aller mouiller son pantalon et ses chaussures pour sauver l’enfant.

Sur 73 participants , 67 (92%) ont répondu que Léo avait le devoir d’aller sauver l’enfant. 71 (98%) ont répondu en utilisant l’une des huit catégories prévues. Nous avons aussi testé un cas d’acte neutre :

ACTE NEUTRE – Pierre a faim. ACTION : Il décide de se faire du poisson avec du riz. OMISSION : Il pourrait se faire du poisson avec du riz, mais décide de manger autre chose.

Sur 90 participants, un seul a répondu que Pierre avait le devoir de se faire du poisson avec du riz. 88 (98%) ont répondu en utilisant l’une des huit catégories prévues.

Enfin, nous avons testé un cas d’interdiction (ou « devoir de ne pas ») :

INTERDICTION – Gérard envie son nouveau voisin qui a une télé plus grande que la sienne. Un jour, il se rend compte que son voisin est parti de chez lui sans fermer la porte. Gérard pourrait très facilement s'introduire chez son voisin pour lui dérober sa télé. ACTION : Imaginez que Gérard décide de voler la télé. OMISSION : Imaginez maintenant que Gérard décide de ne pas voler la télé.

La question portant sur le devoir était dans ce cas : « Gérard avait-il le devoir de ne pas voler la télé de son voisin ? ». Sur 91 participants, 61 (soit 67%) ont répondu que Gérard avait le devoir de ne pas voler la télé de son voisin . Sur ces 61 participants, seuls 14 ont répondu que s’abstenir de voler la télé était louable, ce qui va encore une fois dans le sens de notre critique de Chisholm. En tout, 67 (soit 74%) ont répondu en utilisant l’une des huit catégories prévues.

Comme nous l’avions mentionné dans la première partie, notre analyse ne peut intégrer les cas d’offense et échoue si de tels cas existent. Il est donc crucial d’examiner les cas d’offense proposés par la littérature philosophique. Nous avons soumis deux cas à nos participants. Voici le premier :

OFFENSE 1 – Yves est au restaurant avec un ami. C'est un restaurant très à la mode et Yves peut voir les personnes qui attendent à l'entrée, pour certains depuis plus d'une heure, d'avoir une table. Yves et son ami ont fini leur repas. Ils pourraient donc quitter leur table pour laisser la place à ceux qui attendent. ACTION : Yves et son ami décident de partir tout de suite après avoir terminé leur repas. OMISSION : Mais ils décident de rester assis pour discuter un peu.

Nous avons d’abord regardé combien de participants considéraient qu’il s’agit véritablement là d’une « offense » (c’est-à-dire, dans ce cas, qui ne pensaient pas que Yves et son ami avaient le devoir de laisser leur place mais estimaient tout de même qu’il était blâmable de rester assis après avoir terminé le repas). Seuls 11 participants sur 91 (soit 12%) ont répondu de cette façon : il semble donc que l’exemple ne suscite pas les intuitions attendues. Sur ces mêmes 91 participants, 79 (soit 87%) ont répondu en utilisant l’une des huit catégories prévues. Voici maintenant le second potentiel cas d’offense :

OFFENSE 2 – Pascal est directeur des ressources humaines dans une entreprise. Il a pour mission de recruter les employés. Il a un collègue, Hervé, qu'il déteste. Il sait que la perte de son emploi serait une véritable tragédie pour Hervé et sa famille. Il connait quelqu'un, René, qui pourrait faire le travail de Hervé de façon beaucoup plus satisfaisante. Il sait que si son patron venait à le savoir, il renvoierait tout de suite Hervé pour prendre René à sa place. ACTION : Imaginez maintenant que Pascal décide de parler de René à son patron. OMISSION : Imaginez maintenant que Pascal décide de ne pas parler de René à son patron.

Dans ce cas, la question au sujet du devoir portait sur l’omission : « Pascal avait-il le devoir de ne pas parler de René à son patron ? ». En effet, ceux qui voient dans ce cas à un cas d’offense pense que 1) Pascal n’a pas le devoir de ne pas parler de René à son patron et que pourtant 2) Pascal est blâmable dans le cas où il parle de René à son patron. Mais, sur les 89 participants, seulement 20 (soit 22%) ont répondu de cette façon. À l’inverse, 68 (soit 76%) ont répondu en utilisant l’une des huit catégories prévues. Pour nous compliquer la tâche, nous avons posé aux participants une question supplémentaire :

  • iv. Pascal avait-il le devoir de parler de René à son patron ?

Cette question supplémentaire rajoute des contraintes supplémentaires susceptibles de diminuer le nombre d’ensemble de réponses compatibles avec notre hypothèse. Au final, 56 participants ont donné un ensemble de quatre réponses compatible avec notre hypothèse de départ (soit 63%). Cela revient à dire que, même dans ces conditions, deux tiers des participants répondent conformément à notre hypothèse.

En moyenne, sur 7 scénarios différents, 86% des réponses étaient des réponses compatibles avec notre hypothèse de départ. On peut donc dire que notre tentative de réduction des catégories morales est au moins empiriquement adéquate.

Bibliographie

Chisholm, R. (1963) “Supererogation and offence: A conceptual scheme for ethics”, Ratio, 5, 311-318.

Chisholm, R. & Sosa, E. (1966) “Intrinsic preferability and the problem of surerogation”, Synthese, 16, 321-331.

Singer, P. (1972) “Famine, affluence and morality”, Philosophy and Public Affairs, 1, 229-243.

Urmson, J. (1958) “Saints and Heroes” in Melden, A. (ed.), Essays in Moral Philosophy, Seattle, University of Washington Press.