Supposons donc que les deux questions principales au sujet de la liberté sont les suivantes, auxquelles on peut répondre par OUI ou NON :

  • i. La responsabilité morale peut-elle coexister (sous certaines conditions) avec le déterminisme ?
  • ii. Le monde est-il soumis au déterminisme ?

Ceux qui répondent OUI à la première question sont appelés compatibilistes. Les compatibilistes soutiennent que, sous certaines conditions, le déterminisme peut coexister avec la responsabilité morale. Sous certaines conditions seulement car le compatibiliste n’est pas obligé de soutenir qu’un monde dans lequel nous serions pilotés à distance par des extraterrestres est un monde dans lequel  nous sommes libres. À l’inverse, les tenants de l’incompatibilisme soutiennent que le déterminisme est incompatible avec l’existence de la responsabilité morale, et cela dans tous les cas de figure possibles.

Ceux qui répondent OUI à la deuxième question sont appelés déterministes. Ceux qui répondent NON sont appelés indéterministes. En croisant ces positions, on obtient 2 x 2 = 4 grands types de positions :  

  • Compatibilisme + Déterminisme → Compatibilisme Déterminisme « dou »,
  • Compatibilisme + Indéterminisme → ?,
  • Incompatibilisme + Déterminisme → Déterminisme « dur »,
  • Incompatibilisme + Indéterminisme → Libertarianisme

Traditionnellement, les compatibilistes supposent que le monde est soumis au déterminisme et que cela ne vient pas diminuer notre responsabilité morale : c'est le déterminisme « dou » (soft determinism). En théorie, rien n’empêcherait à un compatibiliste d’être aussi indéterministe, mais il s’agit là d’une position rare. La position des incompatibilistes qui sont aussi déterministes est traditionnellement appelée « déterminisme dur » (hard determinism) : elle a pour conséquence de nier toute responsabilité morale aux agents rationnels. Les libertarianistes, eux, considèrent que, puisque nous sommes moralement responsables de nos actes et que le déterminisme est incompatible avec la responsabilité, alors le déterminisme est faux. Néanmoins, n’importe quelle sorte d’indéterminisme ne fait pas l’affaire : les libertarianistes doivent donc préciser quels types d’indéterminisme rendent possible la responsabilité morale.

Les arguments indirects

Le premier type d’arguments en faveur de l’incompatibilisme prend comme prémisse ce que l’on appelle habituellement le « Principe des Possibilités Alternatives » (en abrégé : PPA). Le PPA peut être formulé de la façon suivante :

  • (PPA) Un agent est responsable de ce qu’il a fait à condition d’avoir eu la possibilité de faire autrement.

  Le PPA est censé être intuitif, c’est-à-dire un principe dont tout le monde sent immédiatement la vérité. Si on l’accepte, il est alors possible de proposer l’argument suivant contre le compatibilisme :  

  • i. Enoncé du déterminisme : si le déterminisme est vrai, alors, quel que soit le temps t et pour toute action f de la part d’un agent A au temps t : étant donné les lois de la nature et l’état du monde à un temps antérieur à t, l’agent A devait nécessairement agir de la façon f au temps t, et il n’était pas possible qu’il agisse autrement ;
  • ii. Vérité du déterminisme : le déterminisme est vrai ;
  • iii. PPA : Si l’agent A ne pouvait pas agir autrement que de façon f au temps t, alors l’agent A n’est pas moralement responsable de f ;
  • iv. Conclusion : Nous ne sommes jamais responsables de nos actes.

  On peut (grossièrement) distinguer deux grands débats au sujet de cet argument et, plus spécifiquement, du PPA. Le premier débat part du principe que le PPA est vrai, mais que son interprétation n’est pas évidente, parce que l’expression « pouvoir faire autrement » peut signifier plusieurs choses. L’argument ci-dessus ne fonctionne que si l’on donne à cette expression (et au PPA) une interprétation « incompatibiliste » : « pouvoir faire autrement », c’est avoir la possibilité d’agir autrement dans des circonstances exactement similaires. Autrement dit :  

  • (PPA-Incompatibiliste) Un agent est responsable de ce qu’il a fait si, dans exactement les mêmes circonstances (c’est-à-dire avec un monde extérieur dans le même état et avec les mêmes états mentaux), il lui était possible d’agir autrement.

  Mais il est possible d’échapper à l’argument en adoptant une autre inteprétation, « compatibiliste », de l’expression. Dans ce cas, « pouvoir faire autrement », c’est la possibilité d’agir autrement si nos désirs avaient été différents :  

  • (PPA-Compatibiliste) Un agent est responsable de ce qu’il a fait si, partant de circonstances identiques à celle de son action, il aurait suffi qu’il ait des dispositions ou des états mentaux volitionnels (désirs, intentions, etc.) différents pour agir autrement.

  Autrement dit, selon l’interprétation compatibiliste, dire :

Smith aurait pu sauver l’enfant qui était en train de se noyer.   Revient à dire (par exemple) :   S’il avait choisi de le faire, Smith aurait sauvé l’enfant en train de se noyer.

On crédite habituellement G. E. Moore pour être le premier philosophe contemporain à avoir développé ce type d’analyse, mais l’on peut faire remonter cette idée à Hume, ou encore Hobbes. Quoi qu’il en soit, si le PPA est pris en ce sens, alors l’argument précédent s’écroule. En effet, même si le déterminisme dit que la trajectoire d’un projectile est entièrement déterminée par les lois de la mécanique, cela n’en rend pas moins vraie des propositions contrefactuelles du type : « si le projectile avait eu une vitesse initiale plus faible, il serait allé moins loin ». De la même façon, le fait que nos actions soient entièrement déterminées ne rend pas fausses des propositions du type : « il a volé son portefeuille, mais s’il avait eu le désir d’être honnête, il s’en serait abstenu ». Or, c’est là tout ce que demande le PPA compatibiliste.

Néanmoins, Peter van Inwagen a proposé un argument, « l’Argument de la Conséquence », destiné à montrer que, quoiqu’en disent les compatibilistes, nous n’avons pas la possibilité d’agir autrement si le déterminisme est vrai. Pour le décrire, il nous faut introduire deux opérateurs modaux, « □ » et « N »,  tels que, pour toute proposition « p », « □p » = « il est nécessaire que p (p est vrai dans tous les mondes possibles) » et « Np » = « personne n’a et personne n’a jamais eu le pouvoir de faire que P n’arrive pas ET il est vrai que P ». Nous devons ensuite introduire quelques variables : « P0 » est une abréviation pour une proposition qui décrirait l’état du monde à un temps antérieur à l’existence de tout agent rationnel, « L » est une abréviation pour une proposition qui décrirait la conjonction de toutes les lois de la nature, et enfin « P » est une n’importe quelle proposition énonçant quelque chose de vrai sur le monde à un temps postérieur au temps décrit par P0. Cette notation ayant été précisée, voici l’argument :  

  • i. □(P0 & L → P) : puisque nous supposons que le déterminisme est vrai, alors toute proposition P au sujet du monde est logiquement impliquée par (peut être déduite de) la conjonction de la description du monde à un état antérieur à P (P0) et la description complète des lois de la nature (L),
  • ii. □(P0 → (L → P)) : transformation logique de (i),
  • iii. Règle α : quelle que soit p une proposition, de « □p », on peut déduire que « Np ». Van Inwagen introduit cette règle en arguant que si « p » est nécessaire, alors, par définition, personne n’a la possibilité de faire autrement que « p »,
  • iv. N(P0 → (L → P)) : résulte de (ii) et (iii) pris ensembles,
  • v. N P0 : est une prémisse stipulant que personne n’avait la possibilité de prévenir ce qui s’est produit à un temps où il n’y avait personne,
  • vi. Règle β : de « Np » et « N(p → q) », on peut déduire « Nq »,
  • vii. N(L → P) : résulte de (iv), (v) et (vi) pris ensembles,
  • viii. NL : est une prémisse stipulant que personne n’a la possibilité de faire que les lois de la nature soient autre que ce qu’elle sont,
  • ix. NP : conclusion, résultant de (vi), (vii) et (viii) pris ensemble, et selon laquelle personne n’a la possibilité de faire que les choses soient autrement qu’elles ne le sont.

Plus simplement, l’argument de van Inwagen peut être résumé de la manière suivante : personne n’avait la possibilité de faire que les choses soient autrement à t0, personne n’a la possibilité de changer les lois de la nature, donc, comme tout ce qui se produit est une conséquence nécessaire de la conjonction de l’état du monde à t0 et des lois de la nature, personne n’a la possibilité de faire que le monde soit autre qu’il n’est. Autrement dit : personne n’a le pouvoir d’agir autrement. Cette conclusion, associée au PPA (et cela quelle que soit son interprétation) nous conduit à conclure que personne n’est responsable de ses actes, puisque personne ne peut faire autrement. Néanmoins, cela suppose d’accepter la prémisse contenue dans la « règle β », selon laquelle l’impossibilité de faire autrement se transmet d’un ensemble de propositions à ses conséquences.

Cet argument nous conduit tout naturellement au second débat possible au sujet du PPA, qui porte sur la possibilité de le rejeter purement et simplement, ce qui ruinerait la portée de l’Argument de la Conséquence. C’est ce débat qui a occupé le devant de la scène philosophique pendant les quarante dernières années. L’événement déclencheur fut la parution en 1969 d’un article de Frankfurt, dans lequel celui-ci propose une façon simple de construire des contre-exemples au PPA. Voici un contre-exemple construit sur le modèle proposé par Frankfurt :

Scénario 1 : Le neuroscientifique fou

Black veut tuer la femme de Jones. Pour parvenir à ses fins, il a implanté à son insu dans le cerveau de Jones un dispositif qui prendra le contrôle de Jones et le poussera à tuer sa femme. Mais Black sait que Jones a lui aussi envie de se débarrasser de sa femme. Le dispositif dans le cerveau de Jones est ainsi programmé pour ne s’activer que si Jones renonce à tuer sa femme. Jones tue sa femme de son propre cherf et le dispositif n’est jamais activé.

Dans ce scénario, Jones ne dispose pas de possibilités alternatives : il aurait fini par tuer sa femme de toute façon. Et pourtant, nous sommes portés à le considérer responsable de son acte. Il s’agit là d’un contre-exemple au PPA. Les contre-exemples « à la Frankfurt » ont été longuement discutés, notamment parce que certains leur reprochaient de présupposer le déterminisme (ce qui n’est pas forcément un problème, d’ailleurs). Néanmoins, en minant la crédibilité du PPA, ces contre-exemples apportent un soutien puissant à la thèse compatibiliste. Ils ont entraîné l’apparition d’une nouvelle position sur la question, le semi-compatibilisme, selon lequel nous n’avons pas le pouvoir d’agir autrement que nous agissons (parce que l’Argument de la Conséquence est juste) mais sommes pourtant moralement responsables de nos actes (parce que le PPA est faux).

Les arguments directs

Mais l’Argument de la Conséquence n’est pas le seul argument en faveur de l’incompatibilisme. Il existe une autre famille d’arguments qui ne dépendent pas du PPA et portent sur la source de nos actions. Ce sont les arguments dits « directs », en opposition aux arguments dits « indirects » qui, comme l’Argument de la Conséquence, nécessitent le PPA pour démontrer l’incompatibilité du déterminisme et de la responsabilité morale. Les arguments « directs » échappent ainsi aux contre-exemples proposés par Frankfurt.

Le premier argument direct est « l’Argument Direct » (Direct Argument) proposé, encore une fois, par van Inwagen. La structure de l’Argument Direct est exactement la même que celle de l’Argument de la Conséquence, à une exception près : l’opérateur modal « N » change de signification. « Np » signifie maintenant : « personne n’est moralement responsable de p ET il est vrai que P». L’argument peut être ainsi résumé de la façon suivante : personne n’est responsable de l’état du monde à t0, personne n’est responsable des lois de la nature, donc, comme tout ce qui se produit est une conséquence nécessaire de la conjonction de l’état du monde à t0 et des lois de la nature, personne n’est responsable de l’état actuel du monde (et donc de ses actions). Comme l’Argument de la Conséquence, l’Argument Direct repose sur un « principe de transfert » (analogue à la Règle β de l’Argument de la Conséquence) selon lequel la non-responsabilité se transmet de la conjonction de propositions à leur conséquence. C’est principalement sur ce « principe du transfert de non-responsabilité » (aussi appelé Règle B) que l’Argument Direct a été attaqué, bien que van Inwagen () ait proposé des cas censés nous rendre « intuitif » ce principe, comme le suivant :

Scénario 2 : Le cobra

Le jour de son 30e anniversaire, John est mordu par un cobra et meurt. Or, (1) : personne n’est responsable du fait que John se fasse mordre par un cobra le jour de son 30e anniversaire. Et (2) : personne n’est responsable du fait que si John se fait mordre par un cobra, il meurt le jour même. Donc (3) : personne n’est responsable du fait que John meurt le jour de son 30e anniversaire.

Contre de tels exemples, Ravizza a proposé un certain nombre de contre-exemples suivants au « transfert de non-responsabilité », parmi lesquels :

Scenario 3.1 : Avalanche Betty est un agent double qui a reçu l’ordre de provoquer une avalanche qui détruira une base ennemie qui se trouve au pied d’une haute montagne couverte de neige. Pour mener à bien sa mission, Betty place des bâtons de dynamite dans les fissures et les crevasses d’un glacier proche du sommet de la montagne. À t1, elle appuie sur le détonateur, ce qui fait exploser la dynamite et provoque l’avalanche. L’avalanche dévale la montagne, gagnant en force à chaque instant, jusqu’à ce qu’à t3 elle détruise la base ennemie Supposons aussi que le succès de sa mission dépend de la destruction de la base ennemie à t3. Étant donné que Betty a agi librement lorsqu’elle a installé les explosifs et provoqué l’avalanche, il semble qu’elle est responsable de son action et des conséquences de cette action, c’est-à-dire de la destruction de la base ennemie par une avalanche à t3. Mais, à l’insu de Betty, un autre soldat de son armée (appelons-le Ralph) est caché non loin derrière elle dans la montagne. Le supérieur de Betty avait des doutes quant à sa loyauté et lui a assigné la tâche de détruire le camp ennemi pour tester sa loyauté. Mais, pour s’assurer du succès de la mission, il a secrètement envoyé Ralph avec pour ordre, si Betty ne le faisait pas, de déclencher une avalanche à coups d’explosifs. De cette façon, si Betty n’avait pas déclenché l’explosion à t1, Ralph l’aurait fait à t2, s’assurant ainsi de la destruction de la base à t3.

Dans ce cas précis, on peut dire que la présence de Ralph rend nécessaire la destruction de la base ennemie à t3, et donc :  

  • i. Betty n’est pas responsable de la présence de Ralph,
  • ii. Betty n’est pas responsable du fait que si Ralph est présent, alors la base ennemie est détruite à t3,
  • iii. Et donc, selon la Règle B de van Inwagen, il semble qu’il faille en conclure que : Betty n’est pas responsable de la destruction de la base ennemie à t3.

Or, cela semble incorrect : nous avons l’intuition que, dans ce cas précis, Betty est responsable de la destruction de la base à t3. Mais, en fait, ce contre-exemple ne suffit pas à contre van Inwagen. En effet, ce scénario est plutôt un contre-exemple à :

  • Règle B* : Si l’agent A n’est pas responsable de « p » ni de « p → q », alors l’agent A n’est pas responsable de « q ».

Alors que la règle proposée par van Inwagen est :

  • Règle B : Si personne n’est responsable de « p » ni de « p → q », alors personne n’est responsable de « q ».

Pour attaquer directement la Règle B, il faut modifier quelque peu ce scénario de la façon suivante :

Scénario 3.2 : Erosion

Imaginez un cas exactement similaire au cas 3.1 (Avalanche), à cette exception que Ralph y est remplacé par des forces naturelles auxquelles il est impossible d’attribuer aucune responsabilité morale. Comme précédemment, Betty déclenche à t1 une explosion qui entraîne la destruction de la base ennemie à t3. Mais ce que Betty ne sait pas, c’est que le glacier était sur le point de s’effondrer. Si Betty n’avait pas déclenché l’explosion, le glacier se serait écroulé à t2, déclenchant une avalanche qui aurait causé la destruction de la base ennemie à t3.

Dans ce cas précis, on peut dire que le fait que le glacier soit sur le point de s’effondrer rend nécessaire la destruction de la base ennemie à t3, et donc :

  • i. Betty n’est pas responsable du fait que le glacier soit sur le point de s’effondrer,
  • ii. Betty n’est pas responsable du fait que si le glacier est sur le point de s’effondrer, alors la base ennemie est détruite à t3,
  • iii. Et donc, selon la Règle B de van Inwagen, il faut en conclure que : Betty n’est pas responsable de la destruction de la base ennemie à t3.

Ce qui semble encore une fois contre-intuitif. Or, la seule raison d’accepter la Règle B est, de l’aveu même de van Inwagen, son caractère intuitif. Si celle-ci entraîne des conséquences contre-intuitives, alors nous avons de bonnes raisons de ne pas l’accepter.

Néanmoins, l’Argument Direct n’est pas le seul « argument direct » en faveur de l’incompatibilisme : on peut encore citer l’Argument de la Source Ultime (Ultimacy Argument) ou l’Argument de la Manipulation (Manipulation Argument). Mais c'est pour une autre fois...

A suivre...