Philosophie Expérimentale et Liberté, I - Un aperçu du Kampflatz
Par Florian Cova le vendredi 13 novembre 2009, 12:20 - Philosophie - Lien permanent
Avant de passer à la présentation des données expérimentales proprement dites, un petit état des lieux (non exhaustif) sur les discussions au sujet de la liberté et du déterminisme.
Supposons donc que les deux questions principales au sujet de la liberté sont les suivantes, auxquelles on peut répondre par OUI ou NON :
- i. La responsabilité morale peut-elle coexister (sous certaines conditions) avec le déterminisme ?
- ii. Le monde est-il soumis au déterminisme ?
Ceux qui répondent OUI à la première question sont appelés compatibilistes. Les compatibilistes soutiennent que, sous certaines conditions, le déterminisme peut coexister avec la responsabilité morale. Sous certaines conditions seulement car le compatibiliste n’est pas obligé de soutenir qu’un monde dans lequel nous serions pilotés à distance par des extraterrestres est un monde dans lequel nous sommes libres. À l’inverse, les tenants de l’incompatibilisme soutiennent que le déterminisme est incompatible avec l’existence de la responsabilité morale, et cela dans tous les cas de figure possibles.
Ceux qui répondent OUI à la deuxième question sont appelés déterministes. Ceux qui répondent NON sont appelés indéterministes. En croisant ces positions, on obtient 2 x 2 = 4 grands types de positions :
- Compatibilisme + Déterminisme →
CompatibilismeDéterminisme « dou », - Compatibilisme + Indéterminisme → ?,
- Incompatibilisme + Déterminisme → Déterminisme « dur »,
- Incompatibilisme + Indéterminisme → Libertarianisme
Traditionnellement, les compatibilistes supposent que le monde est soumis au déterminisme et que cela ne vient pas diminuer notre responsabilité morale : c'est le déterminisme « dou » (soft determinism). En théorie, rien n’empêcherait à un compatibiliste d’être aussi indéterministe, mais il s’agit là d’une position rare. La position des incompatibilistes qui sont aussi déterministes est traditionnellement appelée « déterminisme dur » (hard determinism) : elle a pour conséquence de nier toute responsabilité morale aux agents rationnels. Les libertarianistes, eux, considèrent que, puisque nous sommes moralement responsables de nos actes et que le déterminisme est incompatible avec la responsabilité, alors le déterminisme est faux. Néanmoins, n’importe quelle sorte d’indéterminisme ne fait pas l’affaire : les libertarianistes doivent donc préciser quels types d’indéterminisme rendent possible la responsabilité morale.
Les arguments indirects
Le premier type d’arguments en faveur de l’incompatibilisme prend comme prémisse ce que l’on appelle habituellement le « Principe des Possibilités Alternatives » (en abrégé : PPA). Le PPA peut être formulé de la façon suivante :
- (PPA) Un agent est responsable de ce qu’il a fait à condition d’avoir eu la possibilité de faire autrement.
Le PPA est censé être intuitif, c’est-à-dire un principe dont tout le monde sent immédiatement la vérité. Si on l’accepte, il est alors possible de proposer l’argument suivant contre le compatibilisme :
- i. Enoncé du déterminisme : si le déterminisme est vrai, alors, quel que soit le temps t et pour toute action f de la part d’un agent A au temps t : étant donné les lois de la nature et l’état du monde à un temps antérieur à t, l’agent A devait nécessairement agir de la façon f au temps t, et il n’était pas possible qu’il agisse autrement ;
- ii. Vérité du déterminisme : le déterminisme est vrai ;
- iii. PPA : Si l’agent A ne pouvait pas agir autrement que de façon f au temps t, alors l’agent A n’est pas moralement responsable de f ;
- iv. Conclusion : Nous ne sommes jamais responsables de nos actes.
On peut (grossièrement) distinguer deux grands débats au sujet de cet argument et, plus spécifiquement, du PPA. Le premier débat part du principe que le PPA est vrai, mais que son interprétation n’est pas évidente, parce que l’expression « pouvoir faire autrement » peut signifier plusieurs choses. L’argument ci-dessus ne fonctionne que si l’on donne à cette expression (et au PPA) une interprétation « incompatibiliste » : « pouvoir faire autrement », c’est avoir la possibilité d’agir autrement dans des circonstances exactement similaires. Autrement dit :
- (PPA-Incompatibiliste) Un agent est responsable de ce qu’il a fait si, dans exactement les mêmes circonstances (c’est-à-dire avec un monde extérieur dans le même état et avec les mêmes états mentaux), il lui était possible d’agir autrement.
Mais il est possible d’échapper à l’argument en adoptant une autre inteprétation, « compatibiliste », de l’expression. Dans ce cas, « pouvoir faire autrement », c’est la possibilité d’agir autrement si nos désirs avaient été différents :
- (PPA-Compatibiliste) Un agent est responsable de ce qu’il a fait si, partant de circonstances identiques à celle de son action, il aurait suffi qu’il ait des dispositions ou des états mentaux volitionnels (désirs, intentions, etc.) différents pour agir autrement.
Autrement dit, selon l’interprétation compatibiliste, dire :
Smith aurait pu sauver l’enfant qui était en train de se noyer. Revient à dire (par exemple) : S’il avait choisi de le faire, Smith aurait sauvé l’enfant en train de se noyer.
On crédite habituellement G. E. Moore pour être le premier philosophe contemporain à avoir développé ce type d’analyse, mais l’on peut faire remonter cette idée à Hume, ou encore Hobbes. Quoi qu’il en soit, si le PPA est pris en ce sens, alors l’argument précédent s’écroule. En effet, même si le déterminisme dit que la trajectoire d’un projectile est entièrement déterminée par les lois de la mécanique, cela n’en rend pas moins vraie des propositions contrefactuelles du type : « si le projectile avait eu une vitesse initiale plus faible, il serait allé moins loin ». De la même façon, le fait que nos actions soient entièrement déterminées ne rend pas fausses des propositions du type : « il a volé son portefeuille, mais s’il avait eu le désir d’être honnête, il s’en serait abstenu ». Or, c’est là tout ce que demande le PPA compatibiliste.
Néanmoins, Peter van Inwagen a proposé un argument, « l’Argument de la Conséquence », destiné à montrer que, quoiqu’en disent les compatibilistes, nous n’avons pas la possibilité d’agir autrement si le déterminisme est vrai. Pour le décrire, il nous faut introduire deux opérateurs modaux, « □ » et « N », tels que, pour toute proposition « p », « □p » = « il est nécessaire que p (p est vrai dans tous les mondes possibles) » et « Np » = « personne n’a et personne n’a jamais eu le pouvoir de faire que P n’arrive pas ET il est vrai que P ». Nous devons ensuite introduire quelques variables : « P0 » est une abréviation pour une proposition qui décrirait l’état du monde à un temps antérieur à l’existence de tout agent rationnel, « L » est une abréviation pour une proposition qui décrirait la conjonction de toutes les lois de la nature, et enfin « P » est une n’importe quelle proposition énonçant quelque chose de vrai sur le monde à un temps postérieur au temps décrit par P0. Cette notation ayant été précisée, voici l’argument :
- i. □(P0 & L → P) : puisque nous supposons que le déterminisme est vrai, alors toute proposition P au sujet du monde est logiquement impliquée par (peut être déduite de) la conjonction de la description du monde à un état antérieur à P (P0) et la description complète des lois de la nature (L),
- ii. □(P0 → (L → P)) : transformation logique de (i),
- iii. Règle α : quelle que soit p une proposition, de « □p », on peut déduire que « Np ». Van Inwagen introduit cette règle en arguant que si « p » est nécessaire, alors, par définition, personne n’a la possibilité de faire autrement que « p »,
- iv. N(P0 → (L → P)) : résulte de (ii) et (iii) pris ensembles,
- v. N P0 : est une prémisse stipulant que personne n’avait la possibilité de prévenir ce qui s’est produit à un temps où il n’y avait personne,
- vi. Règle β : de « Np » et « N(p → q) », on peut déduire « Nq »,
- vii. N(L → P) : résulte de (iv), (v) et (vi) pris ensembles,
- viii. NL : est une prémisse stipulant que personne n’a la possibilité de faire que les lois de la nature soient autre que ce qu’elle sont,
- ix. NP : conclusion, résultant de (vi), (vii) et (viii) pris ensemble, et selon laquelle personne n’a la possibilité de faire que les choses soient autrement qu’elles ne le sont.
Plus simplement, l’argument de van Inwagen peut être résumé de la manière suivante : personne n’avait la possibilité de faire que les choses soient autrement à t0, personne n’a la possibilité de changer les lois de la nature, donc, comme tout ce qui se produit est une conséquence nécessaire de la conjonction de l’état du monde à t0 et des lois de la nature, personne n’a la possibilité de faire que le monde soit autre qu’il n’est. Autrement dit : personne n’a le pouvoir d’agir autrement. Cette conclusion, associée au PPA (et cela quelle que soit son interprétation) nous conduit à conclure que personne n’est responsable de ses actes, puisque personne ne peut faire autrement. Néanmoins, cela suppose d’accepter la prémisse contenue dans la « règle β », selon laquelle l’impossibilité de faire autrement se transmet d’un ensemble de propositions à ses conséquences.
Cet argument nous conduit tout naturellement au second débat possible au sujet du PPA, qui porte sur la possibilité de le rejeter purement et simplement, ce qui ruinerait la portée de l’Argument de la Conséquence. C’est ce débat qui a occupé le devant de la scène philosophique pendant les quarante dernières années. L’événement déclencheur fut la parution en 1969 d’un article de Frankfurt, dans lequel celui-ci propose une façon simple de construire des contre-exemples au PPA. Voici un contre-exemple construit sur le modèle proposé par Frankfurt :
Scénario 1 : Le neuroscientifique fou
Black veut tuer la femme de Jones. Pour parvenir à ses fins, il a implanté à son insu dans le cerveau de Jones un dispositif qui prendra le contrôle de Jones et le poussera à tuer sa femme. Mais Black sait que Jones a lui aussi envie de se débarrasser de sa femme. Le dispositif dans le cerveau de Jones est ainsi programmé pour ne s’activer que si Jones renonce à tuer sa femme. Jones tue sa femme de son propre cherf et le dispositif n’est jamais activé.
Dans ce scénario, Jones ne dispose pas de possibilités alternatives : il aurait fini par tuer sa femme de toute façon. Et pourtant, nous sommes portés à le considérer responsable de son acte. Il s’agit là d’un contre-exemple au PPA. Les contre-exemples « à la Frankfurt » ont été longuement discutés, notamment parce que certains leur reprochaient de présupposer le déterminisme (ce qui n’est pas forcément un problème, d’ailleurs). Néanmoins, en minant la crédibilité du PPA, ces contre-exemples apportent un soutien puissant à la thèse compatibiliste. Ils ont entraîné l’apparition d’une nouvelle position sur la question, le semi-compatibilisme, selon lequel nous n’avons pas le pouvoir d’agir autrement que nous agissons (parce que l’Argument de la Conséquence est juste) mais sommes pourtant moralement responsables de nos actes (parce que le PPA est faux).
Les arguments directs
Mais l’Argument de la Conséquence n’est pas le seul argument en faveur de l’incompatibilisme. Il existe une autre famille d’arguments qui ne dépendent pas du PPA et portent sur la source de nos actions. Ce sont les arguments dits « directs », en opposition aux arguments dits « indirects » qui, comme l’Argument de la Conséquence, nécessitent le PPA pour démontrer l’incompatibilité du déterminisme et de la responsabilité morale. Les arguments « directs » échappent ainsi aux contre-exemples proposés par Frankfurt.
Le premier argument direct est « l’Argument Direct » (Direct Argument) proposé, encore une fois, par van Inwagen. La structure de l’Argument Direct est exactement la même que celle de l’Argument de la Conséquence, à une exception près : l’opérateur modal « N » change de signification. « Np » signifie maintenant : « personne n’est moralement responsable de p ET il est vrai que P». L’argument peut être ainsi résumé de la façon suivante : personne n’est responsable de l’état du monde à t0, personne n’est responsable des lois de la nature, donc, comme tout ce qui se produit est une conséquence nécessaire de la conjonction de l’état du monde à t0 et des lois de la nature, personne n’est responsable de l’état actuel du monde (et donc de ses actions). Comme l’Argument de la Conséquence, l’Argument Direct repose sur un « principe de transfert » (analogue à la Règle β de l’Argument de la Conséquence) selon lequel la non-responsabilité se transmet de la conjonction de propositions à leur conséquence. C’est principalement sur ce « principe du transfert de non-responsabilité » (aussi appelé Règle B) que l’Argument Direct a été attaqué, bien que van Inwagen () ait proposé des cas censés nous rendre « intuitif » ce principe, comme le suivant :
Scénario 2 : Le cobra
Le jour de son 30e anniversaire, John est mordu par un cobra et meurt. Or, (1) : personne n’est responsable du fait que John se fasse mordre par un cobra le jour de son 30e anniversaire. Et (2) : personne n’est responsable du fait que si John se fait mordre par un cobra, il meurt le jour même. Donc (3) : personne n’est responsable du fait que John meurt le jour de son 30e anniversaire.
Contre de tels exemples, Ravizza a proposé un certain nombre de contre-exemples suivants au « transfert de non-responsabilité », parmi lesquels :
Scenario 3.1 : Avalanche Betty est un agent double qui a reçu l’ordre de provoquer une avalanche qui détruira une base ennemie qui se trouve au pied d’une haute montagne couverte de neige. Pour mener à bien sa mission, Betty place des bâtons de dynamite dans les fissures et les crevasses d’un glacier proche du sommet de la montagne. À t1, elle appuie sur le détonateur, ce qui fait exploser la dynamite et provoque l’avalanche. L’avalanche dévale la montagne, gagnant en force à chaque instant, jusqu’à ce qu’à t3 elle détruise la base ennemie Supposons aussi que le succès de sa mission dépend de la destruction de la base ennemie à t3. Étant donné que Betty a agi librement lorsqu’elle a installé les explosifs et provoqué l’avalanche, il semble qu’elle est responsable de son action et des conséquences de cette action, c’est-à-dire de la destruction de la base ennemie par une avalanche à t3. Mais, à l’insu de Betty, un autre soldat de son armée (appelons-le Ralph) est caché non loin derrière elle dans la montagne. Le supérieur de Betty avait des doutes quant à sa loyauté et lui a assigné la tâche de détruire le camp ennemi pour tester sa loyauté. Mais, pour s’assurer du succès de la mission, il a secrètement envoyé Ralph avec pour ordre, si Betty ne le faisait pas, de déclencher une avalanche à coups d’explosifs. De cette façon, si Betty n’avait pas déclenché l’explosion à t1, Ralph l’aurait fait à t2, s’assurant ainsi de la destruction de la base à t3.
Dans ce cas précis, on peut dire que la présence de Ralph rend nécessaire la destruction de la base ennemie à t3, et donc :
- i. Betty n’est pas responsable de la présence de Ralph,
- ii. Betty n’est pas responsable du fait que si Ralph est présent, alors la base ennemie est détruite à t3,
- iii. Et donc, selon la Règle B de van Inwagen, il semble qu’il faille en conclure que : Betty n’est pas responsable de la destruction de la base ennemie à t3.
Or, cela semble incorrect : nous avons l’intuition que, dans ce cas précis, Betty est responsable de la destruction de la base à t3. Mais, en fait, ce contre-exemple ne suffit pas à contre van Inwagen. En effet, ce scénario est plutôt un contre-exemple à :
- Règle B* : Si l’agent A n’est pas responsable de « p » ni de « p → q », alors l’agent A n’est pas responsable de « q ».
Alors que la règle proposée par van Inwagen est :
- Règle B : Si personne n’est responsable de « p » ni de « p → q », alors personne n’est responsable de « q ».
Pour attaquer directement la Règle B, il faut modifier quelque peu ce scénario de la façon suivante :
Scénario 3.2 : Erosion
Imaginez un cas exactement similaire au cas 3.1 (Avalanche), à cette exception que Ralph y est remplacé par des forces naturelles auxquelles il est impossible d’attribuer aucune responsabilité morale. Comme précédemment, Betty déclenche à t1 une explosion qui entraîne la destruction de la base ennemie à t3. Mais ce que Betty ne sait pas, c’est que le glacier était sur le point de s’effondrer. Si Betty n’avait pas déclenché l’explosion, le glacier se serait écroulé à t2, déclenchant une avalanche qui aurait causé la destruction de la base ennemie à t3.
Dans ce cas précis, on peut dire que le fait que le glacier soit sur le point de s’effondrer rend nécessaire la destruction de la base ennemie à t3, et donc :
- i. Betty n’est pas responsable du fait que le glacier soit sur le point de s’effondrer,
- ii. Betty n’est pas responsable du fait que si le glacier est sur le point de s’effondrer, alors la base ennemie est détruite à t3,
- iii. Et donc, selon la Règle B de van Inwagen, il faut en conclure que : Betty n’est pas responsable de la destruction de la base ennemie à t3.
Ce qui semble encore une fois contre-intuitif. Or, la seule raison d’accepter la Règle B est, de l’aveu même de van Inwagen, son caractère intuitif. Si celle-ci entraîne des conséquences contre-intuitives, alors nous avons de bonnes raisons de ne pas l’accepter.
Néanmoins, l’Argument Direct n’est pas le seul « argument direct » en faveur de l’incompatibilisme : on peut encore citer l’Argument de la Source Ultime (Ultimacy Argument) ou l’Argument de la Manipulation (Manipulation Argument). Mais c'est pour une autre fois...
A suivre...
Commentaires
"Scénario 3.2 : Erosion"
Si ce qui se produit à t1 est irréversible, le glacier n'est plus sur le point de s'effondrer à t1 et Betty n'est pas non responsable de l'effondrement du glacier.
Le glacier est à t1 dans un état tel que, si personne ne le fait s'effondrer avant, il s'effondrera à t2 (disons quelques secondes après t1). Mais Betty le fait s'effondrer à t1. C'est donc bien Betty qui fait s'effondrer le glacier, même s'il se serait effondré sans elle/
Dans votre caractérisation des positions, il me semble que vous confondez compatibilisme et déterminisme "soft". Le second implique le premier, mais pas l'inverse.
Règle β : de « Np » et « N(p → q) », on peut déduire « Nq » ?
Ce n'est pas parce que je n'ai pas le pouvoir d'empêcher (le fait d') une implication entre p et q que que je n'ai pas le pouvoir d'empêcher p mais d'empêcher q.
Un exemple qui me semble moins artificiel que ceux proposés :
le mangeur de tarte - B (empêchement) :
Si je ne peux pas empêcher le fait que si je mange une tarte aux fruits alors je mange des fruits. Et si je ne peux pas m'empêcher de manger une tarte aux fruits, je peux pourtant m'empêcher de manger des fruits. Je peux en effet m'empêcher de manger des fruits qui ne sont pas en tarte.
Je me rends bien compte qu'en fait, mangeant des tartes aux fruits, je ne peux m'empêcher de manger les fruits de la tarte, et que donc l'opérateur N s'applique en quelque sorte au conséquent, mais il me semble bien, qu'il ne s'y applique que dans le sens de la nécessité et non de l'empêchement ou de la responsabilité morale.
J'ai conscience aussi ici d'appliquer la règle B* (responsabilité de l'agent) relative à l'empêchement, mais il me semble qu'on peut aisément l'adapter à B' (personne n'est responsable) :
le mangeur de tarte - B (empêchement) :
Si personne ne peut empêcher le fait que je mange des fruits si je mange une tarte aux fruits, et que personne ne peut empêcher le fait que je mange de la tarte aux fruits (pour une raison ou pour une autre), il ne s'ensuit pas que personne ne peut empêcher le fait que je mange des fruits. Car il se peut bien que je puisse m'en empêcher au même sens que ci-dessus.
Il me semble que c'est ça qui compte dans la responsabilité, c'est l'objet de mon intention et non pas la relation logique qu'entretien l'objet de mon intention avec d'autres objets d'intentions possibles, celle-ci est relative à ma connaissance des implications de mon objet avec d'autres objets. (il me semble que Julien s'est occupé de ça ce samedi)
Si je tue une mouche, je remue de l'air, mais je n'ai vis à vis de ces deux objets de responsabilité pas la même intention.
Il est vrai que si remuer de l'air est puni de mort, je suis mal barré.
De même un adorateur de poussettes dévalant les escalier est mal barré, même si on peut supposer qu'il peut s'empêcher de tuer des bébés qui ne sont pas en poussettes. D'ailleurs s'il n'y avait pas de poussettes... Il en inventerai ?
En ce sens, là il me semble justifié que puisqu'il existe des poussettes, on empêche de pareils adorateurs de nuire à la société en les privant de la liberté d'approcher des poussettes.
Il me semble que la forme de cet argument reste valable pour N interprété en terme de responsabilité.
Essayons de voir pourquoi l'opérateur N ne fonctionne pas comme l'opérateur de nécessité □, car s'il y a bien un usage de N pour lequel, si je ne peux m'empêcher de manger une tarte aux fruits, alors je ne peux m'empêcher de manger des fruits, il y a un usage de N pour lequel je crois bien que c'est faux.
Reprenons,
p : je mange une tarte aux fruits
q : je mange des fruits
Il me semble que
a) Np→p : Si personne ne peux m'empêcher/être moralement responsable du fait que je mange des tartes aux fruits, alors je mange des tartes aux fruits.
Il me semble également que
b) □(p→q) : il est nécessaire que si je mange la tarte, alors je mange ses fruits.
b') N(□(p→q)) : Personne ne peut empêcher /être moralement responsable du fait qu' il est nécessaire que si je mange la tarte, alors je mange ses fruits.
Il me semble encore que
c) (p & □(p→q)) → □q : si je mange une tarte aux fruits et qu'il est nécessaire que si je mange une tarte aux fruits, je mange des fruits, alors il est nécessaire que je mange des fruits.
Notons aussi que (corollaire de b')
d) □q → N(□q) : si quelque chose est nécessaire, personne ne peut empêcher sa nécessité / personne n'en est moralement responsable de sa nécessité,
donc avec a) et b) et b')
( Np & N(□(p→q)) ) → N(p & □(p→q)) : (évidence) Si personne ne peut empêcher ou est moralement responsable que je je mange des tartes au fruits et que personne ne peut empêcher ou est moralement responsable qu'il est nécessaire que si je mange des tartes aux fruits, je mange des fruits, alors Personne n'est moralement responsable ou ne peut empêcher que tout ça...
et avec c)
N(p & □(p→q)) → N(□q) : j'en conclu que personne ne peut empêcher le fait ou être moralement responsable de la nécessité du fait que (dans ces conditions) je mange des fruits.
Il me semble donc que c'est ça qui est vrai et non Nq
Car il ne me semble pas qu'au vu des règles explicites/implicites que j'ai utilisées on puisse démontrer que:
N(p & N(□(p→q))) & non(Nq) soit contradictoire.
Ce qui peut paraître choquant dans cette conception, c'est que quelqu'un qui ne connait pas les conséquences que peuvent avoir ses choix, ne devrait pas être jugé responsable des effets induits par ces conséquences.
L'adorateur ignorant de poussettes tombantes serait dans ce cas.
Je ne suis pas logicien, je ne saisis pas tout, mais j'ai l'impression que tu veux juste dire que étant donné N et la règle α:
N :personne n’a la possibilité de faire autrement que « p »
Règle α : quelle que soit p une proposition, de « □p », on peut déduire que « Np »
N est vrai quand il est nécessaire que p, soit quand la règle α s'applique (tarte aux fruits)
N est faux quand il n'est pas nécessaire que p, soit quand la règle α ne s'applique pas (fruits sans tarte).
La question que je me pose à partir de là, c'est étant donné les prémisses i et ii de Peter van Inwagen, comment obtiens tu qu'il n'est pas nécessaire que p et donc que la règle α ne s'applique pas ?
A Pravda :
Merci ! C'est corrigé !
A Niklaus Vonderflu :
1)
En fait, il y a un problème dans votre objection sur la part de tarte, mais il est entièrement dû à mon manque de précision. Dans le raisonnement de van Inwagen, les règles et les opérateurs s'appliquent à des évènements précis ("manger une pomme à t1", "manger une tarte à t1") ou à des lois reliant des évènements ("si je mange une tarte au pomme à t1 alors je mange des pommes à t1"). Or, dans votre contre-exemple, vous utilisez des types d'évènements ("manger des pommes", "manger une tarte").
Si l'on reprend votre raisonnement en utilisant des évènements plutôt que des types d'évènements, alors la règle de van Inwagen semble s'appliquer :
N("Je mange une tarte aux pommes à t1")
N("Si je mange une tarte aux pommes à t, alors je mange des pommes à t")
Donc :
N("Je mange des pommes à t1")
2)
Pour la question de l'intention : si l'intention joue un rôle important dans l'attribution de responsabilité, il est tout de même erroné de vouloir en faire la base même de l'attribution de responsabilité. Prenons l'exemple suivant (les happy few reconnaîtront) :
>Le vice-président d'une entreprise vient voir le président et lui dit : "Nous avons mis au >point un nouveau programme qui aura pour effet d'augmenter nos ventes, mais aussi de >détruire l'environnement." Le président répond : "je me moque bien de l'environnement, >tout ce que je veux, c'est me faire de l'argent. Let's go !" Le programme est lancé et >l'environnement sévèrement endommagé.
Dans ce cas, on a l'intuition que le président est responsable de la destruction de l'environnement, même s'il n'a jamais eu l'intention de détruire l'environnement.
3)
Sauf votre respect, l'implication suivante est fausse :
En fait, il faudrait plutôt dire :
Florian 1)
La confusion de Niklaus n'est pas celle-là je pense, elle me semble plutôt être une confusion entre nécessité de re et nécessité de dicto. Dans le cas de la tarte aux fruits de Niklaus il s'agit de nécessité de re (il y a nécessairement des fruits dans une tarte aux fruits, mais il faut noter qu'il est contingent de manger les fruits d'une tarte aux fruits, on pourrait discuter de la nécessité de manger les fruits de la tarte pour avoir mangé une tarte aux fruits), tandis que dans le cas de Inwangen la nécessité est de dicto (elle porte sur l'énoncé modal): il est nécessaire( de manger des tartes aux fruits) ou il est nécessaire (de manger des fruits sans tarte).
"La confusion de Niklaus n'est pas celle-là je pense". Inutile...
Florian :
3)
Pas de soucis, pour le respect...
Je n'ai pas fait de logique modale et ayant eu un peu trop le nez dans mon commentaire lors de sa rédaction, je ne me suis aperçu que plus tard que j'avais fait cette erreur (qui ruine mon raisonnement, zut !) et attendait un peu qu'on la relève...
1)
En ce qui concerne la précision des événements, il ne me semble pas que l'intuition qui présidait à mon argumentation soit atteinte pour autant :
Si comme vous le dites, je dois conclure que "Je ne peux m'empêcher de manger des pommes à t1", Il me semble que je peux à t1 aussi m'empêcher de manger des pommes de la corbeilles à fruits à proximité qui ne sont pas en tarte.
2)
En ce qui concerne le président, il me semble qu'en effet, il est responsable de la destruction de l'environnement, parce qu'il connaissait les conséquences de son nouveau programme.
Si l'on suppose qu'il ne connaissait pas cette conséquence de son programme, on peut juger qu'il n'en serait pas responsable. comme c'était le cas par exemple en 1900.
Il est vrai que l'intention ne suffit pas à définir la responsabilité, mais peut-être que l'intention et la connaissance ensemble le peuvent, comme je le suggérais.
Ainsi, si un mangeur de tartes aux pommes, ne sait pas qu'il y a des pommes dans la tarte (par ce qu'il ne connaît pas le nom de ce qu'il mange et qu'il est uniquement attiré par son irrésistible odeur caramélisée, par exemple), ne peut pas être jugé responsable de manger des pommes, si c'est interdit.
On aimerait dire, il est vrai, qu'il pourrait et même qu'il devrait connaître les conséquences de ses actions, mais il me semble que c'est une autre question.
3) le RETOUR
Comment rendre compte de cela formellement ?
Faut-il y ajouter un modificateur relatif à la connaissance d'un agent i : Ci ?
Ou faut-il reprendre mon c) avec de la possibilité : diamant, ici P
essayons la possibilité peut-être en disant que :
Np -> Pp: si je ne peux m'empêcher de manger une tarte aux pommes à t1, alors il est possible que je mange une tarte aux pommes à t1
de sorte que c) devienne (Pp & □(p→q)) → Pq
et que la conclusion de mon raisonnement soit :
N(Pp & □(p→q)) → N(Pq) qui n'est pas contradictoire avec N(p)
Cela marcherait sans doute aussi avec la contingence (Steph), le but étant de ne pas se retrouver avec N(p), ce qui semble faisable si on empêche Possible(p) d'impliquer p et Contingent(p) d'impliquer p, ce qui me semble être admis (mais je ne sais trop).
P.S.
Je n'ai pas le temps maintenant de formaliser l'affaire de la "connaissance", mais m'y remettrai certainement plus tard.
P-P.S Désolé Steph de ne pas avoir pu vous répondre, manque de temps.
ERRATUM GENERAL :
Je me suis trompé dans la présentation. J'ai défini Np comme :
« Np » = « personne n’a et personne n’a jamais eu le pouvoir de faire que P n’arrive pas »
Mais, en fait, la véritable définition donnée par van Inwagen est :
« Np » = « personne n’a et personne n’a jamais eu le pouvoir de faire que P n’arrive pas ET ''il est vrai que p ».
Pareil dans le cas de l'Argument Direct. Désolé ! Mais je pense que ça peut éclaircir des choses.
1)
En fait, je pense que votre contre-exemple est mauvais parce que vous faites une erreur de sémantique en pensant que "Nq" est faux, même lorsque je mange un certain type de pommes (celles qui sont dans la tarte), dès lors que l'on peut m'empêcher de manger un autre type de pommes (celles, disons, qui sont dans le saladier).
En fait, il faut définir mieux que "q" et ses conditions de satisfaction :
q = "je mange des pommes"
q est satisfait (vrai) dès que je mange une pomme (quelle qu'elle soit)
dans ce cas, dès que je mange une pomme dans la tarte aux pommes Nq est satisfait.
Autrement dit, l'idée est la suivante : Nq n'est pas fausse dès lors que l'on trouve une pomme que quelqu'un peut m'empêcher de manger - selon la logique des opérateurs modaux, Nq est fausse s'il n'existe aucune pomme que personne ne peut m'empêcher de manger.
Autre formulation : Nq est vrai dès lors qu'il existe au moins une pomme (quelle qu'elle soit) que je mange et que personne ne peut m'empêcher de manger.
Tandis que vous partez d'un principe différent qui est Nq est vrai ssi il n'existe aucune pomme que personne ne peut m'empêcher de manger. Mais étant donné la définition de q que nous avons proposé, je pense que c'est l'autre interprétation qui est correcte.
2)
Je m'attendais à cette réponse, je dois l'avouer. Prenons maintenant l'exemple suivant :
John est à une fête. Alors qu'il en train de boire (du jus de fruit), il reconnait l'homme qui se tient devant lui, le dos tourné vers lui : c'est Jacques, un collègue qui vient d'obtenir une promotion que John voulait obtenir (mais Jacques la méritait plus). John est très jaloux. Il décide d'en profiter pour envoyer un énorme coup de poing dans la tête de Jacques. John est prêt du mur, et pense que personne ne se trouve derrière lui. Alors qu'il recule pour prendre son élan, son bras vient heurter brutalement Paul, qui passait derrière pour aller aux toilettes. Paul rebondit contre mur, s'écrase sur le buffet et se brise les deux jambes.
Dans cette histoire, on a bien l'impression que John est responsable de ce qui est arrivé à Paul, non ? Pourtant : 1) ce n'était pas son intention, 2) il était persuadé que personne ne se trouvait derrière lui.
3)
Je vous répond plus tard...
Florian
2)
John n'est à mon sens (très sincèrement) pas responsable de ce qui est arrivé à Paul. John est une des causes (l'efficiente peut-être) de ce qui est est arrivé à Paul. La table, la position de Paul etc. sont sans doute aussi des causes (matérielles ou secondaires peut-être) de ce qui est arrivé à Paul.
Mais je maintiens que ce qui "devrait" compter pour la responsabilité, c'est l'intention et la connaissance. J'ai sans doute confusément conscience de ne pas employer ce terme dans son usage statistiquement majoritaire, mais il ne me semble pas que ce soit là une donnée qui permette de trancher la question (si elle devait l'être).
Un réveil matin n'est en ce sens pas responsable du fait que je me réveille, ou alors par abus de langage. Il en va de même pour l'essence qui fait avancer une voiture etc. Il est plus difficile de trancher la question en ce qui concerne les animaux. Ainsi, je ne sais pas si un chien effrayé par la chute et les cris de Paul serait responsable du fait qu'il le morde.
Je sais que juridiquement la question pose problème. Par exemple, si en éternuant je renverse du café sur l'ordinateur de mon voisin, j'en serais jugé responsable, parce qu'il faut bien que quelqu'un paye le dédommagement. On pourrait imaginer que pour des cas si clairement non-intentionnel, une caisse commune prenne entièrement en charge le dommage causé. Ici en Suisse c'est presque le cas. Car on doit dans ce cas, en plus de notre assurance, payer une partie des dégâts, comme si on était responsable de notre malchance... (il en va de même, pour nos maladies).
Je reviens quand même un instant à John. Je crois que ce qui vous le fait juger responsable de ce qui est arrivé c'est qu'il avait bien une intention (même une mauvaise). Mais quand bien même il n'aurait pas été perturbé dans son action par la présence de Paul et que Paul, plutôt que derrière lui se soit trouvé derrière Jacques, de sorte que le coup porté à ce dernier le propulse sur Paul et que ce dernier se casse la jambe, j'aurais jugé John responsable de la fracture de Jacques seulement si Paul était à une distance telle de Jacques, qu'un Paul lucide devait envisager que Jacques le heurte assez violemment pour que Paul se fasse mal.
Et si Paul se trouvait immédiatement derrière Jacques de sorte que John ne pouvait raisonnablement que "Striker" les deux, si John disait devant le tribunal que sa colère dirigée contre Jacques ne l'a pas fait se rendre compte que Paul était là lui aussi, soit il mentirait et serait donc responsable, sinon non. Viendraient sans doute ensuite ou non des témoignages concordants ou discordants sur les effet des colères de Paul, de sorte que nous jugions mieux de sa sincérité; mais quoi qu'il en soit, voilà les principes sur lesquelles en tant que membre du jury (à l'américaine) je me prononcerais.
en ce qui concerne 1) et 3) je me documente un peu et y retravaille également. Il est passionnant votre sujet !
paragraphe 4, dernière ligne : lire ''...qu'un John lucide.."
paragraphe 5, avant dernière ligne : lire ''les effet des colères de John,..."
il est tard... merci ;)
Aïe ! Je pense que nous avons un problème : j'ai (très sincèrement) l'intuition que John est responsable de ce qui est arrivé. Comment faire pour nous départager ? En tout cas, je compte bien "tester" ce texte sur des sujets "naïfs" car une grande partie du raisonnement de ma thèse repose dessus.
En attendant, un autre cas (sans intention, ni savoir) :
>John (toujours lui) a promis à un ami étranger de venir le chercher à l'aéroport à 15 heures. A 12h, le même jour, le facteur sonne à la porte : John vient de recevoir (en avance) les super jeux vidéos qu'il avait commandé. Comme il a encore le temps avant de partir (il habite à 30 minutes) de l'aéroport, John commence une partie. Le jeu est passionnant. A force de jouer, John oublie complètement son ami qui poireaute une heure à l'aéroport avant de se payer le taxi.
Dans ce cas, il semble bien que John mérite d'être blâmé pour avoir laissé son ami rentrer seul de l'aéroport (et n'avoir pas tenu sa promesse). Or, 1) il n'en a pas l'intention et 2) il n'en a pas connaissance.
On peut imaginer des variations :
1) Circonstances aggravantes : Le taxi qu'a pris l'ami pour rentrer de l'aéroport est en fait un faux taxi. L'ami se fait tabasser, voler ses habits et jeter sur le bord de la route. Personne dans la salle n'a le sentiment que John est partiellement responsable de ce qui est arrivé à John.
2) Circonstances atténuantes: John oublie son ami non à cause de jeux vidéos mais parce qu'il vient d'apprendre que sa mère est morte.
Ce serait bien qu'une tierce personne vienne nous départager.
Bon Florian,
Après réflexion et surtout discussion(*), je vais revenir en partie sur mes positions.
Depuis le début, je ne faisais pas la distinction entre "responsable" et "coupable", et assimilais le premier au second, car il me semblait que dans tout cette discussion il s'agissait de liberté et donc de choix possible et par conséquent à mon sens d'intention et de connaissance.
Donc pour moi maintenant :
et
En effet, comme je l'ai suggéré dans mon précédent commentaire, dès qu'il y a un problème, on cherche toujours un responsable, car il faut bien que quelqu'un paye... Parfois pourtant, l'erreur étant humaine, on n'en trouve pas. On dit alors "faute à pas de chance...". C'est par exemple le cas de soldats morts lors de l'ascension inévitablement risquée d'un sommet
Décider de ce qui devait être connu ou non par l'agent responsable est difficile à trancher. Ainsi le pollueur de 1900 est responsable, car il est la cause de la pollution, mais ne "pouvait" pas savoir, donc non-coupable. Il en va de même pour John le back-frappeur, bien qu'ici on puisse peut-être dire qu'il est coupable, si l'on tient à l'idée qu'on ne dépense pas une grande quantité d'énergie corporelle sans s'assurer des modalités de la libération (qu'on connaît assez bien) de cette dernière.
John le vidéo player est à mon sens responsable et coupable, John l'endeuillé, même s'il se souvenais de sa promesse envers son ami est responsable, mais non coupable, car il y a cas de force majeure...)
J'assimile donc la responsabilité à la causalité (souvent efficiente) dans le cas des êtres humain, (car encore une fois, il faut bien que quelqu'un paye), sans nécessité d'intention ni de connaissance et suggère qu'il y a abus de langage quand on dit que les 2 kg du côté droit de la balance sont responsables de fait qu'elle penche de ce côté et non du côté sur lequel il y a un poids d'1 kg.
Quand la configuration des responsabilités devient complexe (comme dans le cas de l'accession au pouvoir de Hitler et de la suite des événements), on dit que tous sont responsables (donc sans doute personne), mais il est difficile de dire qui exactement est coupable.
Je reviens maitenant à Van Inwagen,
Si j'ai bien compris, son but est de montrer que le compatibilisme est faux. Qu'on prenne N en terme d'empêchement ou de responsabilité morale (pour moi la culpabilité), selon lui personne n'est libre. Mais comme on est libre, alors il n'y a pas de déterminisme.
Ce qui cloche dans son argument, c'est à mon sens, comme je l'ai mal démontré (pas démontré), que N (en terme de culpabilité) ne fonctionne pas dans le Modus Ponens comme la modalité de la nécessité.
Quand ça fonctionne, ajouterais-je aujourd'hui, c'est quand N est compris au sens de "Cause", autrement dit dans le cas de la responsabilité (non morale), renvoyant à l'ordre des nécessités causales, qui ne peuvent modifier, par définition, "les plans" de la nature. L'opérateur N fonctionne alors exactement comme l'opérateur de nécessité et il sera difficile (impossible) de trouver un cas ou on a pas (Np & N(p→q)) → Nq .
Dans le cas du glacier et de Ralph, Betty est bien une des causes de l'envoi de Ralph. Elle est donc responsable de la présence de Ralph.
Dans le cas du glacier et de son effondrement imminent, Betty n'est pas responsable de la destruction de la base ennemie par le glacier à t3.
(*) j'en ai discuté avec des proches, mais j'ai également soumis un petit questionnaire improvisé à 26 adolescent de 15 ans que j'avais sous la main...
Résultats :
J'ai commencé (A) par leur parler d'une petite expérience portant sur la responsabilité. Je leur ai posé les questions, puis (B) je leur ai reposé ces questions en remplaçant "responsabilité" par "culpabilité" :
"Est-ce que le réveil matin est responsable/coupable du fait que je me réveille ?"
(A) Oui : 5 Non: 20 Ne se prononcent pas : 1
(B) Oui : 2 Non: 9 Ne se prononcent pas : 15
" Si je renverse mon café sur un ordinateur après avoir éternué, en suis-je responsable/coupable?"
(A) Oui : 10 Non: 10 Ne se prononcent pas : 6
(B) Oui : 4 Non: 18 Ne se prononcent pas : 4
"Si John voulant donner un coup de poing à Jacques, donne un coup à Paul qui est derrière lui, en est il responsable/coupable?"
(A) Oui : 11 Non: 12 Ne se prononcent pas : 3
(B) Oui : 13 Non: 6 Ne se prononcent pas : 7
Les adolescent fuient-ils un peu les responsabilités ?
Niklaus :
Quel travail en si peu de temps, je suis impressionné ! Vous faites maintenant partie de la famille (encore restreinte) des philosophes expérimentaux français !
Mes remarques :
1) Je pense que vous vouliez écrire : "X est coupable de Y" -> "X est responsable de Y" plutôt que l'inverse, étant donné que vous estimez que l'on peut être responsable sans être coupable,
2) Merci pour l'exemple du sommet : je le réutiliserai peut-être dans ma thèse.
3) En effet, je pense comme vous que l'attribution de responsabilité est grandement déterminée par le fait de causer ou pas un accident. A mon avis, c'est une condition nécessaire, mais pas suffisante. Donc j'accepte la proposition :
"X est responsable de Y" -> "X a causé Y"
dès lors que certains types d'omission peuvent être considérées comme des causes. Par contre, je n'irai pas jusqu'à l'identification, qui supposerait aussi que :
"X a causé Y" -> "X est responsable de Y"
Soit le scénario suivant :
A envoie à C un colis piégé à l'anthrax. Il confie le colis à B qui travaille dans un service de livraison de colis et qui est payé pour transporter le colis. Comme c'est son boulot, B livre le colis chez C qui l'ouvre et finit par mourir.
Dans ce cas, B est une des causes de la mort de C, mais j'ai du mal à le considérer comme responsable.
4) Merci pour les résutats. Les gens ont l'air aussi partagés que nous sur le cas de John qui donne un coup de poing (50 / 50). Je me demande maintenant ce que ça donnerait si l'on utilisait des questions "indirectes" pour mesurer l'attribution de responsabilité. Genre : John mérite-t-il d'être blâmé pour avoir blessé Paul ? Ou : Faut-il punir John ?
5) Il faut que je réfléchisse un peu plus à ce que vous essayez de dire sur Van Inwagen. En attendant, je ne comprend pas pourquoi vous considérez que Betty n'est pas responsable de la destruction de la base par le glacier. C'est bien elle qui provoque (cause) l'effondrement du glacier, et donc la destruction de la base, non ?
Florian :
1) Vous a avez raison, mais pas tout à fait. Je voulais en fait dire (je fixe un peu ma position):
et
et
Je me rend compte que ce dernier point est contre-intuitif, mais il permet de résoudre le scénario du colis piégé en affirmant que B est responsable de la mort de C, mais n'en est pas moralementresponsable et donc innocent.
En ce qui concerne le glacier, je maintiens que le raisonnement :
• i. Betty n’est pas responsable du fait que le glacier soit sur le point de s’effondrer,
• ii. Betty n’est pas responsable du fait que si le glacier est sur le point de s’effondrer, alors la base ennemie est détruite à t3,
• iii. Et donc, selon la Règle B de van Inwagen, il faut en conclure que : Betty n’est pas responsable de la destruction de la base ennemie à t3.
concerne uniquement les causalités naturelles.
Dans ce raisonnement il n'est en effet nullement fait référence au fait que Betty déclanche une explosion.
Mais il est bien évident que Betty est moralement responsable du déclenchement de l'avalanche à t1 et moralement responsable de ce qui s'ensuit et qu'elle a prévu à t3.
Pour en revenir encore une fois à Van Invagen sans mon mangeur de tarte:
Si on prend p: le glacier s'effondre à t1
et q: la base ennemie est détruite à t2
avec:
Np : personne n'est responsable de p et p est vrai
Cp: personne n'est moralement responsable de p et p est vrai
alors il me semble qu'on a:
(Np & N(p→q)) → Nq
(Cp & C(p→q)) & non(Cq)
non(CQ), car je peux être moralement responsable de faire exploser la base ennemie à t2 (au même moment que l'avalanche la détruit).
On a d'ailleurs aussi :
(Cp & C(p→q)) & non(Nq), car on a pas Cp ->Nq ni C(p→q) -> N(p→q).
Car ce n'est pas parce que personne n'est moralement responsable de quelque chose que personne n'en est responsable (cas du café renversé sur l'ordinateur après éternuement).
Cette dernière remarque me permet de revenir sur le caractère peut-être non intuitif de ma définition de la responsabilité (non morale).
Si quelqu'un trébuche et me heurte et que je renverse mon café sur un ordinateur, nous en sommes d'après ma définition, tous deux responsables, mais sans doute qu'on me considéra plus responsable que le trébucheur, car sans moi pas de café sur l'ordinateur. Je pense toutefois que je pourrais convaincre le trébucheur que sans lui non plus il n'y aurait pas eu de café sur l'ordinateur, sauf s'il tient au fait que je ne devais pas prendre un café devant un ordinateur, dans quel cas il me considéra comme plus responsable que lui, même si non moralement responsable, car je devais savoir qu'il était possible que ce café se renverse sur l'ordinateur, ce qui c'est c'est défendable, nous permet de hiérarchiser les responsabilités (non morale) en terme de connaissance liées à leur agent.
Mais je crois toutefois que je pourrait rétorquer au trébucheur, qu'on doit faire particulièrement attention à ne pas trébucher lorsqu'on passe à côté d'un ordinateur, et même de façon générale, car on ne sait jamais ce qui peut s'ensuivre. Mais il me répondra peut-être qu'il est prouvé ou prouvable, que des gens qui trébuchent provoquent moins de dégâts que des gens qui boivent un café. Que lui répondre ? Que nous avons les deux pris des risques et que nous allons payer les dégâts en fonction des probabilités. Ou alors qu'on ne sait rien des probabilités liés à des philosophes buvant des cafés comparées à des trébucheurs anonymes ?
Enfin, vous me dites que je fais maintenant partie des philosophes expérimentaux français (je préfère francophones, bien que j'ai fait mes études à Paris), mais je dois avouer ne pas bien comprendre en quoi l'expérimentation par questionnaire permet de trancher une question comme celle-ci. Pouvez-vous me renvoyer à un programme ou aux enjeux de cette discipline ou me l'expliquer. Merci.
P.S. ...et merci encore pour toutes vos réponses qui me font beaucoup "apprendre".
Désolé d'être resté si longtemps sans vous répondre, mais j'ai été pas mal sollicité sur le blog, comme vous avez pu le voir (et ce n'est pas fini).
Sur la Philosophie Expérimentale : l'idée est la suivante - les philosophes utilisent souvent des expériences de pensée et ont pour habitude d'appuyer leurs hypothèses en disant "dans ce cas précis, la plupart des gens répondront que..." - la philosophie expérimentale se donne pour tâche d'aller le vérifier.
Ce que ça nous apprend ? Bah... c'est un peu de l'analyse de concept populaire. Par exemple étudier les relations entre les concepts courants de "culpabilité" et "responsabilité".