Les dogmes de Quine (II) : holisme
Par Nicolas Pain le mercredi 11 novembre 2009, 06:30 - Philosophie - Lien permanent
Une discussion du holisme tel qu'il est soutenu par Quine. La suite de mon précédent billet sur Quine.
A) Le holisme de Quine :
Le holisme de Quine a deux aspects distincts : le holisme épistémologique et le holisme sémantique.
Holisme épistémologique (appliqué aux théories des sciences naturelles et aux théories mathématiques) :
Le raisonnement de Quine présuppose deux prémisses initiales :
- Thèse de Duhem : Aucune hypothèse n’est confirmée isolément, mais un ensemble d’hypothèses (une théorie complète) est confirmé ou infirmé par l’observation et l’expérience (y compris les lois logiques et mathématiques).
- Thèse de l’indispensabilité : les théories mathématiques sont indispensables aux théories des sciences naturelles (toute théorie des sciences naturelles peut être formalisée comme une extension d’une partie des mathématiques).
Remarques sur la « thèse de Duhem ». Dans son fameux papier « Les deux dogmes de l’Empirisme », Quine ne donne pas un argument positif en faveur en faveur du holisme épistémologique, mais un argument négatif : la théorie inverse conduit à des absurdités. Et avec une caractérisation métaphorique parodiant la phrase de Kant (« My countersuggestion,…, is that our statements about the external world face the tribunal of sense experience not individually but only as a corporate body. », p. 41 ed. citée), il renvoie en note de bas de page à Duhem… Toutefois, je pense qu’il y a deux arguments en faveur de cette thèse.
Argument logique. Supposons qu’une théorie T implique un résultat observé O. Si O (« non-O ») n’est pas observé, par modus tollens, alors T n’est pas confirmée (« non-T »). Et puisque T= h1 et h2 et h3 et…hn (h=hypothèse), alors la négation de T entraîne la négation de chacune des hypothèses qui forment T.
Argument historique et épistémologique. Supposons que nous voulions tester l’hypothèse de Kepler (les planètes ont un trajet en elliptique autour du soleil) par les observations de Tycho Brahé. On pourra voir que la théorie de Kepler n’est pas confirmée par les observations de Tycho Brahé. Mais à partir de cette réfutation, on ne peut pas dire quelle sous-hypothèse ou prémisse initiale du raisonnement de Kepler est fausse. Puisqu’elle reste indéterminée, alors la réfutation s’attache à l’ensemble des hypothèses conjointes. Alors la théorie de Kepler ne peut être acceptée sous sa forme initiale.
Une fois ces postulats admis, le raisonnement de Quine est le suivant :
- Si une théorie des sciences naturelles est confirmée, alors les théories mathématiques utilisées par cette théorie le sont aussi.
- Certaines théories des sciences naturelles le sont.
- Donc les théories mathématiques utilisées par ces théories des sciences naturelles confirmées le sont aussi.
Dans le holisme épistémologique, une théorie n'est pas testée indépendamment de l'ensemble des hypothèses, des sous-hypothèses et des théories qu'elles présupposent.
Holisme sémantique :
- Thèse de l’Empirisme (revu par Quine) : la signification est assignée par la méthode de confirmation.
- Thèse de Duhem : seuls sont confirmés des ensembles de propositions.
- Alors la signification est assignée aux ensembles de propositions.
Remarquez que par ce chemin-là, on aboutit aussi à la réfutation de la distinction déterminée entre les propositions synthétiques et analytiques, puisque cette thèse présuppose que les propositions synthétiques ont une signification quand elles sont prises isolément.
Que signifie la thèse de l’Empirisme ? Une définition par méthode de vérification attribue une signification non pas en désignant les membres de la classe dénotée par le défini (définition extensionnelle), mais en indiquant les attributs et les qualités connotés par le mot défini (définition intensionnelle). Établir la signification par une vérification, c’est un opérationnalisme : on assigne au mot une signification en spécifiant les procédures expérimentales qui permettent de décider si un mot peut être employé pour une chose ou un événement. Ex : « Un sujet a une « activité cérébrale » ssi un électroencéphalographe oscille de la manière X quand il est relié à la tête du sujet. »
On peut aboutir à une sorte de « confirmation » de la thèse de l’indispensabilité des théories mathématiques par le holisme sémantique.
- Holisme sémantique : la signification est assignée aux ensembles de propositions.
- Alors la signification des hypothèses prises isolément ne peut être établie.
- Thèse de l’indispensabilité : or les théories mathématiques sont indispensables aux théories des sciences naturelles, au sens où les théories des sciences naturelles requièrent des hypothèses mathématiques non-dispensables.
- Donc la signification des propositions des théories mathématiques requises pour la confirmation des théories des sciences naturelles ne peut être distinguée de la signification des hypothèses des théories des sciences naturelles.
B) Problèmes :
Pour moi, les plus gros problèmes sont engendrés par la thèse de l’indispensabilité. Et les objections qu’on peut faire sont à mon avis suffisantes pour la rejeter. Aussi les arguments en faveur du holisme épistémologique et la confirmation de la thèse de l’indispensabilité tombent-ils à l’eau. J’exposerai mes arguments dans mon prochain et dernier billet sur Quine.
Reste le holisme sémantique. Le problème majeur, me semble-t-il, du holisme sémantique tel qu’il est exposé par Quine est le fait qu’il repose sur le vérificationnisme et que le vérificationnisme se réfute lui-même. On s’en doute, l’avantage du vérificationnisme est qu’il permet de bien distinguer ce qui a une signification et ce qui n’en a pas. Le vérificationnisme est une double relation entre vérifiabilité et signification : ce qui a une signification est vérifiable et ce qui est vérifiable à une signification. Le Cercle de Vienne avait mis en avant le vérificationnisme pour s’opposer à la métaphysique, à la religion, etc… qui, selon ses membres, sont des champs d’étude dont les théories ne sont pas empiriquement vérifiables. Mais ce que les membres n’ont pas remarqué, c’est qu’il n’est pas possible de vérifier les axiomes du vérificationnisme. Si le vérificationnisme est vrai, alors il n’a pas de signification et en tant que tel devrait être rejeté par les Empiristes.
W. D. Hart, "Access and inference", Proceedings of the Aristotelian Society, suppl. vol. 53 (1979) ; 153-165.
W. V. O. Quine, "Two Dogmas of Empiricism", Philosophical Review, 60/1 (Jan. 1951) ; 20-43.
W. V. O. Quine, "On what there is" in Quine (1953), pp. 1-19.
W. V. O. Quine (1953), From a Logical Point of View. Nine Logico-Philosophical Essays. Harvard University Press.
Commentaires
Merci, c'est très utile !
Un détail,
Argument logique. Supposons qu’une théorie T implique un résultat observé O. Si O (« non-O ») n’est pas observé, par modus tollens, alors T n’est pas confirmée (« non-T »). Et puisque T= h1 et h2 et h3 et…hn (h=hypothèse), alors la négation de T entraîne la négation de toutes les hypothèses qui forment T.
Même s'il me semble que l'intention est correcte, if faudrait conclure, que : "la négation de T entraîne la négation d'au moins l'une des hypothèses qui forment T."
En effet, si T ssi h1 et h2 et ...hn , alors non(T) ssi non(h1 et h2 et ...hn) ssi non(h1) ou non(h2) ou ... non(hn)
@Florian : de rien et c'est avec plaisir !
@Niklaus : Si T ⇒ O, et si ¬O, alors par modus tollens ¬T. Mais puisque T= (h1, h2, h3,...hn), alors ¬O implique, par modus tollens, ¬(h1, h2, h3,... hn). Et la négation de la conjonction (h1 et h2 et h3 et... hn) est équivalente à ( (¬ h1) ou (¬ h2) ou (¬ h3) ou... (¬ hn)). La négation de O implique en effet la négation d'au moins une hypothèse de T, si on spécifie l'interprétation de T.
Oui si jamais un étudiant retient que le holisme est l'idée que il va y avoir du grabuge :)
J'aurais aussi reformulé "n'est pas observé" et "n'est pas confirmée" qui sont ici employés pour dire: "on observe que c'est faux" et "infirmé":
Que veux-tu dire par "confirmé", dans la première partie? Par ex:
Je pense que Quine est au courant de la grosse assymétrie entre "infirmation" et "confirmation" indiquée par Popper (relayé par Hempel entre autres): l'infirmation prouve qu'une théorie est fausse, la "confirmation" ne prouve rien. Du coup je me demande s'il signerait l'énoncé ci-dessus.
Sans appendice il est bcp trop permissif. Suppose qu'on dise:
Alors voici comment confirmer l'existence de Licornes. Soit T votre théorie physique préférée, telle que toutes les O prévues par T sont en accord avec toutes nos observations jusqu'ici. Maintenant considérez la théorie: T et L, ou L est l'hypothèse qu'il existe des licornes. (Attention, cela ne fait pas partie de L qu'il existe des licornes sur Terre ou dans un qcque recoin de notre univers.) T et L implique O, et seulement O. O est en accord avec toutes nos observations. Donc toutes les hypothèses de T et L sont confirmées. Donc l'existence des licornes est confirmée. Du vrai travail de philosophes! ;)
JD : "Oui si jamais un étudiant retient que le holisme est l'idée que toutes les hypothèses sont réfutées en même temps il va y avoir du grabuge :)"
Eh ! ne vous moquez pas ! Mais soyez charitable ! Au moins une hypothèse de T est réfutée par la non-observation de la prédiction O. Cela implique le rejet de T (et donc de toutes les hypothèses).
OK pour le message 5.
Message 6.
Je pense aussi que Quine est au courant de cette asymétrie entre infirmation et confirmation. Mais je ne suis pas aussi certain que vous qu'il ne se reconnaîtrait pas dans ce que j'écris. 1) Relisez la partie 6 de "Deux dogmes" et vous verrez qu'il est assez "permissif", comme vous dites. 2) Pourquoi pensez-vous que Quine est platonicien (en épistémologie des mathématiques) ? Je m'avance un peu sur mon prochain billet, mais tant pis. Relisez ce passage extrait des Deux dogmes :
"For my part I do, qua lay physicist, believe in physical objects and not in Homer's gods ; and I consider it a scientific error to believe otherwise. But in point of epistemological footing the physical objects and the gods differ only in degree and not in kind. Both sorts of entities enter our conception only as cultural posits. The myth of physical objects is epistemologically superior to most in that it has proved more efficacious than other myths as a device for working a manageable structure into the flux of experience. "
Si on doit accepter l'ontologie "épistémologiquement supérieure" à toutes les autres. Si une ontologie est dite "épistémologiquement supérieure " ssi elle est un outil efficace pour structurer les expériences (intuitives ou sophistiquées comme dans les sciences). Supposons que O soit une ontologie quelconque, qui a la particularité de faire l'hypothèse qu'il existe des licornes. Si O est, face à toutes les autres, l'ontologie "épistémologiquement supérieure", alors O doit être acceptée, en dépit du fait qu'elle fait l'hypothèse des licornes.
Intuitivement, cela semble absurde. Et pourtant... Ce petit éclairage permettra de montrer que ce n'est pas aussi absurde qu'on pourrait le penser.
Si on doit accepter l'ontologie "épistémologiquement supérieure". Si "être ontologiquement supérieur" est établi par des critères pragmatiques (je reste volontairement vague sur cette notion, comme Quine peut l'être).
Supposons que nous ayons 3 théories mathématiques concurrentes :
En gros, vous avez là le réalisme (Logicisme), le nominalisme (hilbertisme) et le conceptualisme (intuitionnisme). M1 et M3 sont des platonismes. Le premier est une version hard et le second, une version soft. M1 conduit à des contradictions. M2 pose des difficultés pratiques à la limite du surmontable (des démonstrations de longueur indéfinie). M3 est la théorie qui pose le moins de problème et elle permet de construire des théories du second ordre et d'ordre supérieur dont on a cruellement besoin. Elle est donc la meilleure ontologie parmi les trois. À cause des prémisses initiales, elle doit être acceptée. Et hop ! vous voilà entrain de supposer qu'il existe des objets abstraits !
Dire que les objets abstraits sont "confirmés" ou que toutes les hypothèses de la théorie sont "confirmées", comme je l'ai fait, c'est un petit peu fort. Mais, selon Quine, quand on souscrit à une théorie pour son avantage pragmatique, on est engagé ("committed" écrit Quine) envers son ontologie. Quine écrit lui-même dans la dernière partie des "Deux dogmes" qu'en fin de compte, les propositions d'une théorie sont "sous-déterminés" par les expériences et que ces dernières n'affectent que la périphérie des théories. Et par "sous-déterminés", je pense que Quine veut dire que le critère fondamental pour choisir une bonne théorie, ce n'est pas la correspondance avec les faits (correspondance impossible comme il tente de le montrer dans son rejet de la distinction fixe entre les propositions synthétiques et analytiques -cf mon précédent billet sur Quine-), mais sa "puissance pragmatique" (désolé je n'ai pas de meilleure expression sous la main à l'instant).
Il me semble Julien que vous faites erreur dans votre exemple convoquant l'existence des licornes.
Je vois mal comment une Théorie T qui impliquait un ensemble d'énoncé observationnels O continuerait à n'impliquer que O si on lui adjoint l'énoncé L selon lequel les licornes existent, sauf à supposer que L soit une vérité logique ce qui ne me semble pas tenable. Du coup, T et L impliquent plus que O et notamment L et il faut bien trouver une licorne dans l'univers pour donner quelque chance à la nouvelle théorie d'être vraie.
Par théorie "confirmée", il faut me semble-t-il entendre théorie "susceptible d'être vraie", comme on entend que "Tous les corbeaux ayant tel génome minimal commun sont noirs (pour éviter les albinos)" est confirmé jusqu'à aujourd'hui et donc susceptible d'être vrai.
Ok, donnez-moi une implication observable qui suit logiquement de la simple affirmation qu'il existe des Licornes et de votre théorie physique préférée T.
Ici "susceptible d'être vraie" est un cache-sexe pour "pas prouvée fausse", non?
Mikolka:
Franchement c'est maladroit de (re-)dire cela. Si je rejette deux pommes, je rejette chacune des pommes, i.e. il est vrai de chaque pomme x que je rejette x. De même si je alors pour chaque hypothèse h, je rejette h. Et non: je cesse d'accepter toutes les hypothèses.
Sur ta réponse sur 6:
Je sens dans le ton de votre réponse la jubilation d'un joueur d'échec qui a préparé depuis un bout de temps un bon coup, et m'étonne du fait que vous ne me démontriez pas qu'il est impossible de tirer de T union L un énoncé d'observation. Mais enfin, je suis là pour apprendre, j'avance donc mes pions.
Il me semble en effet que L implique L et que L est justement un énoncé d'observation, du même genre que "il y a de la pluie". L serait donc associé à un parcours stimulatoire (comme Quine l'appelle dans La poursuite de la vérité,1990) autrement dit l'ensemble de tous les récepteurs externes excités par l'observation d'une licorne, dont un noyau efficace ne peut manquer d'être semblable chez différents sujets par la similitude des comportements qu'il provoque(rait) (chapitre 2. Les énoncés d'observation).
Pour envisager que je fasse erreur, il faudrait sans doute qu' "il y a de la pluie" n'implique pas "il pleut", comme il semble être le cas, de sorte qu'"il y a des licornes" n'implique pas pour être confirmé un énoncé du genre "il y a maintenant des licornes". L'argument dirait donc en substance qu'un énoncé existentiel portant sur un objet physique n'implique pas son existence ici et maintenant. Mais je ne suis pas sûr que c'est ça votre coup.
Peut-être vouliez-vous plutôt me rendre attentif au fait que la théorie T + L n'implique pas ce que Quine appelle des énoncés catégoriques d'observation, autrement dit que chaque fois qu'une situation observable est réalisée, un certain effet devrait-être observé, comme "l'eau bout à 100° au niveau de la mer". L n'étant pas de la forme "chaque fois où ceci, cela", il n'entraînerait pas d'énoncé catégorique d'observation.
Mais ne pourrait-on pas tirer de T+L : " Chaque fois qu'on parcourt tous les lieux de l'univers, on voit au moins une licorne" ?
Quant à C: "Tous les corbeaux sont noirs" , en effet "être susceptible d'être vrai" me semble équivalent dans un univers fini à "pas prouvé faux", au sens ou j'augmente la probabilité de mon énoncé chaque fois que j'observe un corbeau noir (ou que j'observe que chaque fois que quelque chose n'est pas noir, ce n'est pas un corbeau, comme semble l'impliquer un paradoxe de Hempel").
Si vous vouliez dire que ce faisant je ne fais que sauver les phénomènes, alors oui, "être susceptible d'être vrai" est plutôt équivalent à "est cohérent avec mes observations" ou pragmatiquement "est susceptible d'être justifié" si on veut comme dans Rorty, Engels, A quoi bon la vérité, se passer de la vérité.
Je redoute tout de même le mat ;)
Si une théorie T implique un ensemble d'observations O et que l'on observe non-O, alors il est impossible que toutes les hypothèses constituant T soient fausses. Si c'était le cas, on ne pourrait assigner _aucune signification_ à non-O.
Pour user d'un langage hegelien, non-O serait une négation indéterminée. Pour qu'elle ait une signification, non-O doit être une négation déterminée, ce qui suppose de choisir une ou quelques hypothèses déterminées pour les récuser et d'en laisser un certain nombre d'autres dans "l'indétermination relative", selon deux acceptions de ce terme :
- On ne sait pas exactement lesquelles sont ainsi sauvegardées. Quine le dit très bien : le savant serait incapable de répertorier "le stock complet de principes théoriques et de suppositions techniques, moins encore de banalités du sens commun et de lois mathématiques dont il a besoin" (...)" les cetera sont laissés dans l'imprécision" ("La Poursuite de la vérité", Seuil, p. 41)
- On ne cherche pas à interroger le statut de vérité des hypothèses ainsi protégées.
Excusez-moi de prendre un exemple "tarte à la crème", mais il me semble ici tout-à-fait pertinent.
Lorsqu'il fut observé au début du XIXème siècle qu'Uranus déviait considérablement de l'orbite que laissait à prévoir l'ensemble théorique T, il était impossible de considérer que toutes les hypothèses de T étaient fausses, y compris la fiabilité des observations télescopiques, de nos façons de calculer, de mesurer, etc. car cela aurait impliqué qu'il était impossible d'observer la déviation de l'orbite d'Uranus.
Leverrier et Adams ont décidé de sauver un certain nombre d'hypothèse, entre autres la théorie de la gravitation universelle de Newton, pour constituer une nouvelle théorie T1 comprenant une hypothèse sur l'existence d'une planète jusqu'à lors inconnue. L'attraction entre cette planète et Uranus rendrait compte de la déviation de l'orbite d' Uranus. Sur la base des calculs effectués en prenant en compte cette hypothèse, Galle put observer cette planète qui fut baptisée Neptune.
Quine, (op.cit., p. 42), insiste sur la nécessité de choisir les hypothèses que l'on veut sauver, le holisme laissant _suffisamment_ de latitude pour cela. Il ajoute :
"Un semblable matelassage protège une grande partie de la science, semble-t-il, contre le simple examen critique des énoncés catégoriques d'observation. On a même soutenu que les lois scientifiques les plus amples échappent complètement aux données de l'expérience."
_Peut-on_ dire que "les lois scientifiques les plus amples" sont des licornes ?
"Pour user d'un langage hegelien, non-O serait une négation indéterminée."
Langage repris d'Aristote, bien sûr. Cf "Les premiers analytiques", Livre 1er.
Ah ! Ah! Il est possible que la partie soit pour moi terminée ! Aux échecs, je suis un point trop médiocre défenseur, mais un exécrable attaquant. Je positionnerai mes pions cet après-midi et tenterai de sauver mon roi de ce vicieux piège que vous m'avez tous tendu !
JD écrit : "Franchement c'est maladroit de (re-)dire cela." OK ! OK ! Je retire ce que j'ai dit et je reconnais devant Philotropes que j'ai raconté n'importe quoi. (Un pion mort...).
JD écrit : "mon argument est (1) lorsque T est (intuitivement) la meilleure théorie, T est mieux confirmée que T & A, ou A est une hypothèse absurde qui n'a rien a voir, (2) si on dit que une théorie est confirmée ssi elle fait bcp de prédictions observables que l'observation a vérifées, alors on doit dire que T & A sont aussi confirmés l'un que l'autre. Donc (3) il est faux que une théorie est confirmée ssi elle fait bcp de prédictions observables que l'observation a vérifées."
Dans (2), il faut comprendre "T et T&A sont aussi confirmées l'un que l'autre." ? Je ne vois pas de raison de m'opposer à votre argument tel quel : il est clair qu'il ne suffit pas qu'une théorie ait une certaine puissance prédictive pour qu'on puisse dire d'elle qu'elle est confirmée. Et je pense aussi que Quine serait tout à fait d'accord (je rappelle tout de même au passage que j'essaie seulement de comprendre Quine sans adhérer à ses idées). Mais il me semble qu'il répondrait que ce n'est pas vraiment ce qui est en cause : les cas intéressants sont les théories avec une grande puissance prédictive ou explicative (dont certaines hypothèses ont été vérifiées) qui ont des conséquences étonnantes. Quine était assez bien placé pour savoir qu'une conjonction logique est éliminable en vertu de certaines conditions : l'hypothèse de l'existence de la licorne serait éliminable en T. Je pense qu'il dirait cependant qu'il ne suffit pas de poser la question dans les termes d'une modélisation logique (étonnant de la part d'un logicien !), mais qu'il faut essayer de s'interroger sur les événements de l'histoire des sciences. Pourquoi avons-nous adopté une ontologie des mathématiques conceptualiste plutôt qu'une ontologie nominaliste ? Pourquoi avons-nous adopté une théorie physique qui a pour conséquence une hypothèse sur la possibilité des déplacements spatio-temporels ? Peut-être quelqu'un s'opposera-t-il à ma proposition, mais j'ai l'impression que sa thèse sur la nature d'une bonne théorie est à la fois normative (ce que doit être une théorie) et descriptive (ce que nous jugeons ou avons jugé être une bonne théorie). Il corrige son interprétation normative par des informations qui viennent de l'histoire et de la sociologie des sciences. Je crois que ma proposition est conforme à une autre thèse fameuse de Quine : naturalized epistemology. En gros, c'est la science qui peut seule nous fournir les meilleurs critères pour distinguer ce qu'est une bonne science. Aussi paraît-il naturel de prendre en compte ce que nous jugeons être une bonne théorie dans les sciences pour dire ce que doit être une bonne théorie.
JD écrit : "Ce que tu dis sur l'efficacité pragmatique d'une théorie serait un moyen (si on arrive à caractériser "efficace" en termes clairs et non comme un simple façon détournée de dire "meilleure") de résoudre le problème, ie d'expliquer ce qui départage ou peut départager des hypothèses également compatibles avec l'observation."
"Efficacité", "meilleure théorie", ce sont des termes qui sont employés par Quine dans ces articles, mais il ne les commente pour ainsi dire presque pas. On n'en sait pas assez pour caractériser les positions de Quine sur la signification de ces termes.