A) Le holisme de Quine :

Le holisme de Quine a deux aspects distincts : le holisme épistémologique et le holisme sémantique.

Holisme épistémologique (appliqué aux théories des sciences naturelles et aux théories mathématiques) :

Le raisonnement de Quine présuppose deux prémisses initiales :

  1. Thèse de Duhem : Aucune hypothèse n’est confirmée isolément, mais un ensemble d’hypothèses (une théorie complète) est confirmé ou infirmé par l’observation et l’expérience (y compris les lois logiques et mathématiques).
  2. Thèse de l’indispensabilité : les théories mathématiques sont indispensables aux théories des sciences naturelles (toute théorie des sciences naturelles peut être formalisée comme une extension d’une partie des mathématiques).

Remarques sur la « thèse de Duhem ». Dans son fameux papier « Les deux dogmes de l’Empirisme », Quine ne donne pas un argument positif en faveur en faveur du holisme épistémologique, mais un argument négatif : la théorie inverse conduit à des absurdités. Et avec une caractérisation métaphorique parodiant la phrase de Kant (« My countersuggestion,…, is that our statements about the external world face the tribunal of sense experience not individually but only as a corporate body. », p. 41 ed. citée), il renvoie en note de bas de page à Duhem… Toutefois, je pense qu’il y a deux arguments en faveur de cette thèse.

Argument logique. Supposons qu’une théorie T implique un résultat observé O. Si O (« non-O ») n’est pas observé, par modus tollens, alors T n’est pas confirmée (« non-T »). Et puisque T= h1 et h2 et h3 et…hn (h=hypothèse), alors la négation de T entraîne la négation de chacune des hypothèses qui forment T.

Argument historique et épistémologique. Supposons que nous voulions tester l’hypothèse de Kepler (les planètes ont un trajet en elliptique autour du soleil) par les observations de Tycho Brahé. On pourra voir que la théorie de Kepler n’est pas confirmée par les observations de Tycho Brahé. Mais à partir de cette réfutation, on ne peut pas dire quelle sous-hypothèse ou prémisse initiale du raisonnement de Kepler est fausse. Puisqu’elle reste indéterminée, alors la réfutation s’attache à l’ensemble des hypothèses conjointes. Alors la théorie de Kepler ne peut être acceptée sous sa forme initiale.

Une fois ces postulats admis, le raisonnement de Quine est le suivant :

  1. Si une théorie des sciences naturelles est confirmée, alors les théories mathématiques utilisées par cette théorie le sont aussi.
  2. Certaines théories des sciences naturelles le sont.
  3. Donc les théories mathématiques utilisées par ces théories des sciences naturelles confirmées le sont aussi.

Dans le holisme épistémologique, une théorie n'est pas testée indépendamment de l'ensemble des hypothèses, des sous-hypothèses et des théories qu'elles présupposent.

Holisme sémantique :

  1. Thèse de l’Empirisme (revu par Quine) : la signification est assignée par la méthode de confirmation.
  2. Thèse de Duhem : seuls sont confirmés des ensembles de propositions.
  3. Alors la signification est assignée aux ensembles de propositions.

Remarquez que par ce chemin-là, on aboutit aussi à la réfutation de la distinction déterminée entre les propositions synthétiques et analytiques, puisque cette thèse présuppose que les propositions synthétiques ont une signification quand elles sont prises isolément.

Que signifie la thèse de l’Empirisme ? Une définition par méthode de vérification attribue une signification non pas en désignant les membres de la classe dénotée par le défini (définition extensionnelle), mais en indiquant les attributs et les qualités connotés par le mot défini (définition intensionnelle). Établir la signification par une vérification, c’est un opérationnalisme : on assigne au mot une signification en spécifiant les procédures expérimentales qui permettent de décider si un mot peut être employé pour une chose ou un événement. Ex : « Un sujet a une « activité cérébrale » ssi un électroencéphalographe oscille de la manière X quand il est relié à la tête du sujet. »

On peut aboutir à une sorte de « confirmation » de la thèse de l’indispensabilité des théories mathématiques par le holisme sémantique.

  1. Holisme sémantique : la signification est assignée aux ensembles de propositions.
  2. Alors la signification des hypothèses prises isolément ne peut être établie.
  3. Thèse de l’indispensabilité : or les théories mathématiques sont indispensables aux théories des sciences naturelles, au sens où les théories des sciences naturelles requièrent des hypothèses mathématiques non-dispensables.
  4. Donc la signification des propositions des théories mathématiques requises pour la confirmation des théories des sciences naturelles ne peut être distinguée de la signification des hypothèses des théories des sciences naturelles.

B) Problèmes :

Pour moi, les plus gros problèmes sont engendrés par la thèse de l’indispensabilité. Et les objections qu’on peut faire sont à mon avis suffisantes pour la rejeter. Aussi les arguments en faveur du holisme épistémologique et la confirmation de la thèse de l’indispensabilité tombent-ils à l’eau. J’exposerai mes arguments dans mon prochain et dernier billet sur Quine.

Reste le holisme sémantique. Le problème majeur, me semble-t-il, du holisme sémantique tel qu’il est exposé par Quine est le fait qu’il repose sur le vérificationnisme et que le vérificationnisme se réfute lui-même. On s’en doute, l’avantage du vérificationnisme est qu’il permet de bien distinguer ce qui a une signification et ce qui n’en a pas. Le vérificationnisme est une double relation entre vérifiabilité et signification : ce qui a une signification est vérifiable et ce qui est vérifiable à une signification. Le Cercle de Vienne avait mis en avant le vérificationnisme pour s’opposer à la métaphysique, à la religion, etc… qui, selon ses membres, sont des champs d’étude dont les théories ne sont pas empiriquement vérifiables. Mais ce que les membres n’ont pas remarqué, c’est qu’il n’est pas possible de vérifier les axiomes du vérificationnisme. Si le vérificationnisme est vrai, alors il n’a pas de signification et en tant que tel devrait être rejeté par les Empiristes.

W. D. Hart, "Access and inference", Proceedings of the Aristotelian Society, suppl. vol. 53 (1979) ; 153-165.

W. V. O. Quine, "Two Dogmas of Empiricism", Philosophical Review, 60/1 (Jan. 1951) ; 20-43.

W. V. O. Quine, "On what there is" in Quine (1953), pp. 1-19.

W. V. O. Quine (1953), From a Logical Point of View. Nine Logico-Philosophical Essays. Harvard University Press.