Alain Badiou: logique, philosophie, ou curiosité culturelle française?
Par julien dutant le mercredi 4 novembre 2009, 05:51 - Philosophie - Lien permanent
Vu du milieu universitaire anglo-saxon, plutôt une curiosité culturelle française - du moins à en juger d'après la liste des conférenciers de ce colloque sur Badiou à la Middlesex University.
Si vous pensez que Badiou est un philosophe qui renouvelle l'ontologie en
s'appuyant sur les mathématiques et la théorie des ensembles, le line-up
du colloque a de quoi surprendre.
Des trois conférenciers qui sont philosophes (Peter Hallward,
Ali Alizadeh et Nina
Power), deux sont membres du Centre de recherche en philosophie européenne
moderne et la troisième y a fait sa thèse. Ils semblent s'intéresser à
Badiou en historiens de la philosophie, avec des thèmes de recherche comme
Modern French philosophy; Modern German Philosophy; The History of European
Philosophy
ou Recent and contemporary French Philosophy, especially
Sartre, Foucault, Deleuze, Badiou, Ranciere
. (Hallward a aussi publié une
introduction à la pensée de Badiou, ''Badiou: A Subject to Truth'', 2003.)
D'autres conférenciers sont professeurs de littérature: espagnole/langues latines (Bruno Bosteels, Cornell), et comparée (Kristine Ross, NYU).
Le seul conférencier dont la spécialité indique qu'il traite Badiou en
théoricien et non comme un élément de culture française est un sociologue,
Alberto Toscano,
de Goldsmiths College, quoi que ses thèmes de recherche soient à la marge de
l'histoire des idées (contemporary French thought (Deleuze and Badiou),
Italian workerism (operaismo) and autonomism, biopolitics (in Agamben,
Foucault, Negri); theories of collective and technological individuation
(Simondon);
).
Les métaphysiciens et logiciens n'ont pas été conviés, ou ne se sont pas déplacés.
PS
Middlesex est un petit département de philosophie, mais ne croyez pas que les héritiers de la French Theory ne soient jamais bien lotis au Royaume-Uni: après tout, Zizek est directeur à l'Institute for Humanities de Birbeck - qui n'a rien à voir avec le dpt de philosophie, nb.
PPS
Juste lu dans l'article Badiou du Wikipédia francophone:
[Badiou élabore] un système métaphysique de type à la fois traditionnel, par son caractère englobant et synthétique, et nouveau, par son intégration de théories mathématiques contemporaines, comme les constructibles de Gödel, le "forcing" de Cohen, la logique interne des topos, etc. Il participe ainsi, sans doute à son corps défendant, au renouveau de la métaphysique auquel on assiste dans le monde de la philosophie analytique.
Le monde de la philosophie analytique ne semble pas avoir
remarqué! Il faut dire que, pour autant que je puisse voir, aucun des gens
qui
écrivent sur Badiou ou font des compte-rendu de ses livres en anglais ne
sont métaphysiciens analytiques ni philosophes de la logique. Est-ce parce que,
contrairement à ce que
suggère l'un des auteurs de ces revues, le fait d'utiliser des formalismes
ne suffit pas à garantir la rigeur caractéristique de la bonne philosophie
analytique
? Ou parce que les auteurs de ces compte-rendus ne semblent pas
parvenir à formuler plus clairement les thèses de Badiou que cela:
in Being and Event, [Badiou theorized] what he there called the "event", the paradoxical occurrence that, by locally suspending the fundamental axioms normally governing the appearance of any object or entity as such, allows essentially new groupings, indiscernible by means of the resources of the existing situation, suddenly to appear and work their transformative effects.
[In Logic of Worlds], Badiou is thus able to theorize (using category theory) the phenomenal structure within appearance of what are also (already according to Being and Event) thinkable (using set theory) as sets or multiplicities within being itself. This underlying identity of phenomenal objects and ontological multiplicities leads to the primary innovation of Logics of Worlds' new theorization of evental change: the idea of a specific "retroaction" of appearance on being, whereby the fact of the phenomenal appearance of a particular (ontological) set within a structured world brings about a train of changes that will ultimately transform the transcendental structure of the world itself (p. 94, pp. 221-3). (ici)
Ou encore cela:
Badiou's whole philosophy, we could say, is generated by the tension between his basic claim that mathematics is ontology, and his equally fundamental claim that, as he puts it, 'ontology is a situation' (p. 25). For this means that, although ontology exhausts what there is, it cannot capture everything which occurs: there can be other situations, regardless of how difficult it may be to portray them theoretically.
How, then, can such a universe accommodate what Badiou calls 'the event'? Strictly speaking, of course, it cannot do so. (JD: of course!) The event has no objective existence; since it exhibits a distinctively reflexive structure, it only occurs through what Badiou calls an 'interpretative intervention' (p. 181). In other words, the event emerges along with the subject who recognizes it, or who nominates it as an event. But if we ask what precisely in the situation is being nominated, or what constitutes what Badiou calls the 'evental site', we seem to be left only with the multiplicity of elements along with which the event emerged. In his mathematical notation, Badiou therefore writes the event as: ex = {x ∈ X, ex}. The event consists of all the elements belonging to the evental site, X, plus the event itself. (ici)
? Ou est-ce un immense malentendu?)
Commentaires
Est-ce qu'écrire :
ex = {x ∈ X, ex}. The event consists of all the elements belonging to the evental site, X, plus the event itself
ce n'est pas confondre le fait d'être un élément contenu dans un ensemble avec le fait d'être une partie de cet ensemble ?
Quelqu'un aurait-il lu son livre sur Wittgenstein ?
Florian: "être une partie d'un ensemble", tu veux dire être inclus? Je ne crois pas qu'il y ait de confusion là-dessus ici. On pourrait aussi écrire sa "définition" ainsi, où X est le "site évenemental":
(Note: l'index de eX est bien la constante X et non la variable x qui apparaît dans "x in X".) Cela suppose que le "site événemental" est lui-même un ensemble (et non un lieu ou une portion d'espace-temps, par ex).
Je ne sais pas si un ensemble "eX" peut être bien défini de cette façon. (Et il me semble en tout cas que la déf ne peut garantir l'unicité de eX, autrement dit ce n'est pas une définition.) Il faut peut-être considérer la série construite de la façon suivante:
Ex: X0 = {a,b}, X1 = {a,b,{a,b}}, X2 = {a,b,{a,b},{a,b,{a,b}}}, etc. Est-ce que la série tend vers un point fixe qui satisferait la déf de Badiou? J'ai l'impression que non et non mais il faut demander aux logiciens (ou aux sociologues?).
Dans le théorie des ensemble ZF on construit les entiers selon une idée similaire : on identifie l'ensemble vide à 0 et ensuite on construit {0;{0}} = 1 ; {0;{0};{0;{0}}} = 2 etc. on appelle cela des ordinaux finis, l'existence d'un ordinal infini (l'ensemble des entiers) nécessite l'axiome de l'infini, qui dit en substance qu'il existe un ordinal limite, c'est à dire un ordinal qui n'est pas successeur d'un autre ordinal.
Pour le reste je ne connais absolument pas Badiou, même si j'ai du dans un contexte similaire argumenter sur la notion peut-être liée de "singularité".
De lien en lien on peut tout lier. Moi je perds le fil quand on "éclaire" la notion d'apparentance vs inclusion en théorie des ensembles par la distinction entre présentation et représentation, elle-même illustrée par l'histoire du fils adopté non officiellement reconnu (présenté par la famille, donc lui appartenant, mais pas représenté par l'état civil, donc pas inclus!!!). Toute la discussion suppose qu'il est "étrange" qu'un ensemble n'ait pas pour membres tous les membres de ses membres, peut-être parce que cela impliquerait que les membres de ses membres qui ne sont pas ses membres serait comme des sans-papiers, mais j'étais d'accord avec vos remarques initiales pour dire qu'on ne voit pas ce qu'il y a de "singulier" dans tout cela.
(Il y a aussi une embrouille sur le billet antérieur, où on utilise la preuve qu'un ensemble ne peut inclure l'ensemble de ses parties pour montrer qu'il est faux que ; il est trivial qu'il existe certains ensembles y tels qu'il est faux que ... ; ce que la preuve montre c'est qu'il n'existe aucun y tel. J'admire votre courage de discuter ces billets où les choses les plus élémentaires sont rendues ésotériques.)