Les deux dogmes de l’Empirisme logique sont :

  1. Il existe un critère de distinction fixe entre les propositions synthétiques et analytiques.
  2. Le réductionnisme (le réductionnisme est une sous-catégorie du vérificationnisme : le vérificationnisme est la thèse selon laquelle la signification d’une proposition est la méthode par laquelle elle est confirmée ou infirmée ; le réductionnisme est la thèse selon laquelle toute proposition qui a une signification peut être réduite à une proposition portant sur l’expérience immédiate, qui, alors, constitue la méthode de vérification) est vrai.

Les deux dogmes sont, selon Quine, essentiellement reliés. En effet, soit la proposition « 2+2=4 ». Elle est vraie en toutes circonstances et rien d’empirique ne permet de la confirmer ou de l’infirmer. Pour les Empiristes, tels qu'ils sont vus par Quine, elle n’a pas de signification, elle n’a qu’une composante linguistique. Voilà la théorie de la signification de l’Empirisme logique selon Quine : les propositions synthétiques ont toujours une composante linguistique et factuelle, tandis que les propositions analytiques n’ont qu’une composante linguistique. Si une proposition a une signification, alors elle est synthétique. Si elle n’a pas de signification (et si elle est vraie en toutes circonstances, ou si elle est fausse en toutes circonstances), alors elle est une proposition analytique. L’analyticité et la synthéticité dépendent de la méthode de vérification pour chaque proposition prise individuellement.

Comment Quine s’y prend-t-il réfuter ces deux dogmes ? Le raisonnement de Quine est assez difficile à saisir, mais il me semble qu’il est composé de plusieurs étapes. Voici la première étape, qui concerne les propositions analytiques.

ETAPE 1

  1. Les Empiristes logiques soutiennent que l'analyticité d’une proposition est le fait pour une proposition donnée d’être vraie en vertu de la signification de ses termes logiques ("tout", "nul", "non", "être F"...). (Par exemple les propositions de la forme « Aucun x n’est non-x » seront toujours vraies, quelle que soit l’interprétation de x. On nomme ces propositions qui sont des vérités logiques, ci-après des propositions de classe a.)
  2. Les Empiristes logiques (Carnap) soutiennent qu’il existe une classe de propositions (classe b) qui sont analytiques non seulement en vertu de la signification de leur composante logique, mais en vertu de la signification des composants extra-logiques, et qui peuvent être réduites aux propositions de classe a. En effet, si x est synonyme de y, alors la substitution de y à x, dans une proposition P comme « Aucun x n’est non-x. » de classe a, doit permettre de former une proposition Q de classe b « Aucun y n’est non-x. » qui doit avoir la même la même signification que la proposition P et qui doit être analytique. Donc dire que la proposition Q de classe b est une interprétation synonymique d’une proposition P de classe a, c’est dire d’une part qu’elles ont nécessairement la même signification et que nécessairement la proposition Q aussi est analytique.
  3. Or il n’existe pas d’explication plausible (contradiction, définition, substituabilité) de la synonymie qui puisse garantir que la substitution des composantes extra-logiques telle qu’elle a été décrite dans la prémisse précédente conserve la signification et l’analyticité.
  4. Donc les Empiristes logiques ne peuvent pas soutenir qu'il existe des propositions de classe b qui doivent être dites nécessairement analytiques.

Fin de la première étape. Quel est notre gain ? Le scepticisme vis-à-vis de la théorie de la vérification. En effet, puisque, comme on l’a écrit au début, l’analyticité et la théorie de la vérification ne sont que deux faces différentes d’une même chose, alors, puisqu’on vient de montrer que la signification des termes d’une proposition n’est pas suffisante pour établir l’analyticité de cette proposition, alors la théorie de la vérification n'a pas peut-être pas les moyens de rendre compte de l’analyticité.

Le but de la seconde étape : montrer qu’il n’existe pas de critère fixe entre les propositions analytiques et synthétiques. Quine se demande si le fait qu’un énoncé analytique est « analytique pour » un langage donné peut être vrai, tel que l’énoncé « la proposition S est analytique pour un langage X », dans lequel S et X sont des variables dont le domaine se limite aux langages artificiels, est vrai. Quine fait d'abord un essai avec un type de règle sémantique, puis le réfute. Ensuite, il fait un essai avec une autre règle. J'ai suivi littéralement sa progression.

ETAPE 2

  1. Soit un langage artificiel L’ qui possède une règle sémantique R qui permet de discriminer les énoncés analytiques et les énoncés synthétiques, c’est-à-dire qui nous indique que tels énoncés sont analytiques et seulement ceux-là et que tels énoncés sont synthétiques et seulement ceux-là.
  2. Mais la règle R ne nous permet que d’indiquer quelles sont les propositions analytiques et synthétiques, sans définir ce qu’est l’analyticité. En d’autres termes, on a une définition ostensive de l’analyticité (c’est « cet ensemble de propositions ») dans L’, mais pas de définition intensionnelle ou de la signification de « analytique » dans « analytique pour L’ ».
  3. Puisqu’on a une connaissance intuitive suffisante de l’analyticité pour supposer que l’ensemble des propositions analytiques en L’ sera un sous-ensemble de l’ensemble des propositions vraies en L’, alors on peut peut-être dire qu’une proposition S est analytique ssi S est non seulement vrai, mais vrai conformément à une règle sémantique T qui affirme que tels énoncés appartiennent à l’ensemble des propositions vraies.
  4. Or le statut de « règle sémantique T » ne peut pas être attribué à tout énoncé qui déclare que les énoncés d’une certaine classe sont vrais, sinon tous les énoncés vrais seraient analytiques puisqu'ils seraient vrais conformément à une règle sémantique. On doit supposer que le statut de « règle sémantique T » ne concerne qu’une certaine classe de ces vérités. Mais tous les énoncés vrais peuvent cependant prétendre au statut de « règle sémantique T » puisqu’aucun énoncé vrai ne présente intrinsèquement la propriété de « règle sémantique T ». Autrement dit, la notion de « règle sémantique T » est relative à l’ordre d’exposition choisi d’un langage donné. Par conséquent, si la notion de « règle sémantique T » est le critère pour définir l’analyticité, alors tous les énoncés peuvent prétendre au statut de proposition analytique et les classes de propositions analytiques seront fonction de l’ordre d’exposition choisi.
  5. Par conséquent, puisqu’il n’y a pas de règle sémantique établissant de manière fixe une distinction entre les propositions analytiques et synthétiques, alors l’analyticité n’est pas une propriété « substantielle » de certaines propositions.

Voilà ! Quine a démontré qu’il n’y a pas de critère fixe et intrinsèque pour discriminer les propositions analytiques. Que reste-t-il à démontrer ? Quine soutient que le second dogme de l'Empirisme logique est la thèse du réductionnisme comme interprétation de la théorie de la vérification. Quine n’abandonne pas la théorie de la vérification comme théorie de la signification, mais il veut réfuter le réductionnisme comme interprétation de la théorie de la vérification.

ETAPE 3

  1. Si le réductionnisme est vrai, alors la signification d’une proposition est l’expérience immédiate -qui constitue la méthode de vérification- de la confirmation ou de l’infirmation de cette proposition.
  2. Si l'expérience immédiate comme méthode de vérification est vraie, alors une proposition analytique est un cas extrême dans lequel la proposition est confirmée quelles que soient les expériences immédiates, et une proposition synthétique est le cas dans lequel la signification d’une proposition synthétique donnée est établie relativement à une expérience immédiate isolée.
  3. Si la thèse selon laquelle la signification d'une proposition synthétique isolée est établie par une expérience immédiate isolée est vraie, alors il existe des règles telles que les expériences immédiates isolées sont corrélées à des propositions qui leur correspondent.
  4. Or il n’existe aucune règle qui permette de faire cette corrélation.
  5. Donc le réductionnisme n'est pas vrai.

Quelles sont les conséquences de cette démonstration ? 1) Il n’est plus possible de définir l’analyticité comme ce qui est empiriquement toujours vérifiable. 2) La division entre la partie factuelle et la composante linguistique d’une proposition n’est pas aussi bien faite qu’on ne pensait. En effet, on ne dispose pas du critère qui permette d’isoler ce qui rend vraie une proposition de sa partie logique. 3) Il n’y a pas de distinction nette entre les propositions basées sur les faits et les autres sur le langage. Autrement dit, il n’y a pas de séparation claire entre les sciences naturelles et la métaphysique (au sens de "discours à prétention scientifique non fondé sur les faits").

Je soupçonne Quine de faire un dernier raisonnement dans la dernière partie qui découlerait de sa position holiste et qui pourrait être présenté de la façon suivante :

ETAPE 4

  1. L'ensemble des connaissances forme une totalité articulée par des connexions logiques (les connaissances sont vraies si et seulement si elles sont vraies ensemble).
  2. Les conflits entre les expériences et les connaissances entraînent des réajustements dans le "champ" entier des connaissances (les valeurs de vérité des propositions sont redistribuées).
  3. Les Empiristes logiques soutiennent des thèses qui sont infirmées par l’expérience et un examen théorique.
  4. Donc l’ensemble des énoncés tenus pour vrais par les Empiristes logiques doivent faire l’objet d’un scepticisme complet jusqu’à l’obtention d’une redistribution satisfaisante et complète des valeurs de vérité.

Question : Quine vient d'énoncer une vérité absolue ? Non ! Voici quelques attaques qu'on peut adresser à ce travail.

Une première critique, peu intéressante, serait de dire que de toute façon, avant 1950, Carnap, le principal défenseur du vérificationnisme à ce moment-là, avait abandonné la défense du réductionnisme, et que l’Empirisme logique était déjà dans une phase révisionniste avancée avec Carl Hempel. Énoncé grossièrement, cela signifie que l’article de Quine est un débat d’arrière-garde.

Une deuxième manière, plus intéressante que la première, serait de s’en prendre à la prémisse 3 du premier argument, celle qui affirme qu'il n'existe pas de d'explication plausible de la synonymie. En effet, la critique de Quine repose sur la distinction entre les langages extensionnels et intensionnels, qu’il a développé à partir des années 1940 (voir notamment le chapitre « Reference and modality » dans From a logical Point of View). Un langage est extensionnel ssi, a) quand A et B sont deux termes ou formules de ce langage et que A contient B, b) si B’ a la même extension que B, c) si A’ est le résultat du remplacement de B par B’, d) alors l’extension de A’ est la même que l’extension de A. Un langage est intensionnel s’il ne remplit pas ces conditions. Un langage extensionnel a une limite. Soit la proposition T : « Tous les lapins et seulement les lapins sont nécessairement des lapins. » T est une proposition analytique, même si on n’a pas de définition stricte de « nécessairement ». Si on dit que « lapin » et « lièvre domestique » sont synonymes alors on dit que la proposition T’ « Tous les lapins et seulement les lapins sont nécessairement des lièvres domestiques. » est analytique. Là l’adverbe « nécessairement » pose un problème. A-t-il vraiment un sens ? Le problème est que si on répond qu’on connaît le sens de nécessairement, alors on sait déjà ce qu’est l’analyticité. Donc l’argument est circulaire. Ce qu’on peut reprocher à Quine, c’est de rejeter complètement les langages intensionnels ! Pose-t-il seulement la question de savoir si la recherche d’un critère entre les propositions analytiques et synthétiques peut trouver une solution dans les langages intensionnels ? Non ! Et c’est son rejet philosophique de la logique modale et des langages intensionnels qui le conduit à commettre cette erreur.

Une autre manière serait de dire que Quine confond l’analyticité et l’a priori dans certaines parties de son article (l'étape 3 de ma présentation). En effet, dans la première section de son article, il propose une définition des propositions analytiques : « un énoncé est analytique lorsqu’il est vrai en vertu des significations » (partie 1 : perspective sur l’analyticité). Mais plus tard, les énoncés analytiques sont : « vrais en toutes circonstances » (partie 6 : l’Empirisme sans les dogmes). La première définition de l’analyticité donnée par Quine correspond bien à la définition de l’analyticité en termes de relation sujet/prédicat dans un jugement, mais la seconde en est très éloignée. Le recours à l’expérience pour distinguer ce qui en est indépendant et ce qui en est dépendant permet de discriminer (discriminer seulement et non définir) l’a priori et l’a posteriori, mais non de discriminer l’analyticité et la synthéticité, sans parler de la définir. (Sur a priori et analyticité, voir aussi le billet récent de Florian Cova sur l’ a priori et les débats qu’il a provoqués.)

Une quatrième manière serait de distinguer entre l'analyticité métaphysique et l'analyticité épistémique : " According to the metaphysical notion, a sentence is analytic if it owes its truth entirely to its meaning and without any contribution from the ‘facts.’ By contrast, I took a sentence to be epistemically analytic if grasp of its meaning can suffice for justified belief in the truth of the proposition it expresses. ", écrit Paul Boghossian dans son article "Epistemic analyticity : A Defense". Cet article et "Analyticity reconsidered" sont disponibles sur sa page personnelle.

Une cinquième manière serait d'attaquer les prémisses 1-2 de l'étape 4, le holisme de Quine. Mais ce sera l'objet d'un prochain billet !

Voyez-vous d'autres critiques ? Ou pensez-vous qu'il faut défendre la thèse de Quine ou que ma présentation ne rend pas justice au papier de Quine ?

W. V. O. Quine, "Two Dogmas of Empiricism", Philosophical Review, 60/1 (Jan. 1951) ; 20-43.

W. V. O. Quine (1953), From a Logical Point of View. Nine Logico-Philosophical Essays. Harvard University Press.