Les dogmes de Quine (I) : les propositions analytiques et synthétiques
Par Nicolas Pain le jeudi 29 octobre 2009, 06:14 - Philosophie - Lien permanent
Une discussion du fameux article de W. V. Quine, "Les Deux dogmes de l'Empirisme" (repris dans le volume From a logical Point of View). (English version)
Les deux dogmes de l’Empirisme logique sont :
- Il existe un critère de distinction fixe entre les propositions synthétiques et analytiques.
- Le réductionnisme (le réductionnisme est une sous-catégorie du vérificationnisme : le vérificationnisme est la thèse selon laquelle la signification d’une proposition est la méthode par laquelle elle est confirmée ou infirmée ; le réductionnisme est la thèse selon laquelle toute proposition qui a une signification peut être réduite à une proposition portant sur l’expérience immédiate, qui, alors, constitue la méthode de vérification) est vrai.
Les deux dogmes sont, selon Quine, essentiellement reliés. En effet, soit la proposition « 2+2=4 ». Elle est vraie en toutes circonstances et rien d’empirique ne permet de la confirmer ou de l’infirmer. Pour les Empiristes, tels qu'ils sont vus par Quine, elle n’a pas de signification, elle n’a qu’une composante linguistique. Voilà la théorie de la signification de l’Empirisme logique selon Quine : les propositions synthétiques ont toujours une composante linguistique et factuelle, tandis que les propositions analytiques n’ont qu’une composante linguistique. Si une proposition a une signification, alors elle est synthétique. Si elle n’a pas de signification (et si elle est vraie en toutes circonstances, ou si elle est fausse en toutes circonstances), alors elle est une proposition analytique. L’analyticité et la synthéticité dépendent de la méthode de vérification pour chaque proposition prise individuellement.
Comment Quine s’y prend-t-il réfuter ces deux dogmes ? Le raisonnement de Quine est assez difficile à saisir, mais il me semble qu’il est composé de plusieurs étapes. Voici la première étape, qui concerne les propositions analytiques.
ETAPE 1
- Les Empiristes logiques soutiennent que l'analyticité d’une proposition est le fait pour une proposition donnée d’être vraie en vertu de la signification de ses termes logiques ("tout", "nul", "non", "être F"...). (Par exemple les propositions de la forme « Aucun x n’est non-x » seront toujours vraies, quelle que soit l’interprétation de x. On nomme ces propositions qui sont des vérités logiques, ci-après des propositions de classe a.)
- Les Empiristes logiques (Carnap) soutiennent qu’il existe une classe de propositions (classe b) qui sont analytiques non seulement en vertu de la signification de leur composante logique, mais en vertu de la signification des composants extra-logiques, et qui peuvent être réduites aux propositions de classe a. En effet, si x est synonyme de y, alors la substitution de y à x, dans une proposition P comme « Aucun x n’est non-x. » de classe a, doit permettre de former une proposition Q de classe b « Aucun y n’est non-x. » qui doit avoir la même la même signification que la proposition P et qui doit être analytique. Donc dire que la proposition Q de classe b est une interprétation synonymique d’une proposition P de classe a, c’est dire d’une part qu’elles ont nécessairement la même signification et que nécessairement la proposition Q aussi est analytique.
- Or il n’existe pas d’explication plausible (contradiction, définition, substituabilité) de la synonymie qui puisse garantir que la substitution des composantes extra-logiques telle qu’elle a été décrite dans la prémisse précédente conserve la signification et l’analyticité.
- Donc les Empiristes logiques ne peuvent pas soutenir qu'il existe des propositions de classe b qui doivent être dites nécessairement analytiques.
Fin de la première étape. Quel est notre gain ? Le scepticisme vis-à-vis de la théorie de la vérification. En effet, puisque, comme on l’a écrit au début, l’analyticité et la théorie de la vérification ne sont que deux faces différentes d’une même chose, alors, puisqu’on vient de montrer que la signification des termes d’une proposition n’est pas suffisante pour établir l’analyticité de cette proposition, alors la théorie de la vérification n'a pas peut-être pas les moyens de rendre compte de l’analyticité.
Le but de la seconde étape : montrer qu’il n’existe pas de critère fixe entre les propositions analytiques et synthétiques. Quine se demande si le fait qu’un énoncé analytique est « analytique pour » un langage donné peut être vrai, tel que l’énoncé « la proposition S est analytique pour un langage X », dans lequel S et X sont des variables dont le domaine se limite aux langages artificiels, est vrai. Quine fait d'abord un essai avec un type de règle sémantique, puis le réfute. Ensuite, il fait un essai avec une autre règle. J'ai suivi littéralement sa progression.
ETAPE 2
- Soit un langage artificiel L’ qui possède une règle sémantique R qui permet de discriminer les énoncés analytiques et les énoncés synthétiques, c’est-à-dire qui nous indique que tels énoncés sont analytiques et seulement ceux-là et que tels énoncés sont synthétiques et seulement ceux-là.
- Mais la règle R ne nous permet que d’indiquer quelles sont les propositions analytiques et synthétiques, sans définir ce qu’est l’analyticité. En d’autres termes, on a une définition ostensive de l’analyticité (c’est « cet ensemble de propositions ») dans L’, mais pas de définition intensionnelle ou de la signification de « analytique » dans « analytique pour L’ ».
- Puisqu’on a une connaissance intuitive suffisante de l’analyticité pour supposer que l’ensemble des propositions analytiques en L’ sera un sous-ensemble de l’ensemble des propositions vraies en L’, alors on peut peut-être dire qu’une proposition S est analytique ssi S est non seulement vrai, mais vrai conformément à une règle sémantique T qui affirme que tels énoncés appartiennent à l’ensemble des propositions vraies.
- Or le statut de « règle sémantique T » ne peut pas être attribué à tout énoncé qui déclare que les énoncés d’une certaine classe sont vrais, sinon tous les énoncés vrais seraient analytiques puisqu'ils seraient vrais conformément à une règle sémantique. On doit supposer que le statut de « règle sémantique T » ne concerne qu’une certaine classe de ces vérités. Mais tous les énoncés vrais peuvent cependant prétendre au statut de « règle sémantique T » puisqu’aucun énoncé vrai ne présente intrinsèquement la propriété de « règle sémantique T ». Autrement dit, la notion de « règle sémantique T » est relative à l’ordre d’exposition choisi d’un langage donné. Par conséquent, si la notion de « règle sémantique T » est le critère pour définir l’analyticité, alors tous les énoncés peuvent prétendre au statut de proposition analytique et les classes de propositions analytiques seront fonction de l’ordre d’exposition choisi.
- Par conséquent, puisqu’il n’y a pas de règle sémantique établissant de manière fixe une distinction entre les propositions analytiques et synthétiques, alors l’analyticité n’est pas une propriété « substantielle » de certaines propositions.
Voilà ! Quine a démontré qu’il n’y a pas de critère fixe et intrinsèque pour discriminer les propositions analytiques. Que reste-t-il à démontrer ? Quine soutient que le second dogme de l'Empirisme logique est la thèse du réductionnisme comme interprétation de la théorie de la vérification. Quine n’abandonne pas la théorie de la vérification comme théorie de la signification, mais il veut réfuter le réductionnisme comme interprétation de la théorie de la vérification.
ETAPE 3
- Si le réductionnisme est vrai, alors la signification d’une proposition est l’expérience immédiate -qui constitue la méthode de vérification- de la confirmation ou de l’infirmation de cette proposition.
- Si l'expérience immédiate comme méthode de vérification est vraie, alors une proposition analytique est un cas extrême dans lequel la proposition est confirmée quelles que soient les expériences immédiates, et une proposition synthétique est le cas dans lequel la signification d’une proposition synthétique donnée est établie relativement à une expérience immédiate isolée.
- Si la thèse selon laquelle la signification d'une proposition synthétique isolée est établie par une expérience immédiate isolée est vraie, alors il existe des règles telles que les expériences immédiates isolées sont corrélées à des propositions qui leur correspondent.
- Or il n’existe aucune règle qui permette de faire cette corrélation.
- Donc le réductionnisme n'est pas vrai.
Quelles sont les conséquences de cette démonstration ? 1) Il n’est plus possible de définir l’analyticité comme ce qui est empiriquement toujours vérifiable. 2) La division entre la partie factuelle et la composante linguistique d’une proposition n’est pas aussi bien faite qu’on ne pensait. En effet, on ne dispose pas du critère qui permette d’isoler ce qui rend vraie une proposition de sa partie logique. 3) Il n’y a pas de distinction nette entre les propositions basées sur les faits et les autres sur le langage. Autrement dit, il n’y a pas de séparation claire entre les sciences naturelles et la métaphysique (au sens de "discours à prétention scientifique non fondé sur les faits").
Je soupçonne Quine de faire un dernier raisonnement dans la dernière partie qui découlerait de sa position holiste et qui pourrait être présenté de la façon suivante :
ETAPE 4
- L'ensemble des connaissances forme une totalité articulée par des connexions logiques (les connaissances sont vraies si et seulement si elles sont vraies ensemble).
- Les conflits entre les expériences et les connaissances entraînent des réajustements dans le "champ" entier des connaissances (les valeurs de vérité des propositions sont redistribuées).
- Les Empiristes logiques soutiennent des thèses qui sont infirmées par l’expérience et un examen théorique.
- Donc l’ensemble des énoncés tenus pour vrais par les Empiristes logiques doivent faire l’objet d’un scepticisme complet jusqu’à l’obtention d’une redistribution satisfaisante et complète des valeurs de vérité.
Question : Quine vient d'énoncer une vérité absolue ? Non ! Voici quelques attaques qu'on peut adresser à ce travail.
Une première critique, peu intéressante, serait de dire que de toute façon, avant 1950, Carnap, le principal défenseur du vérificationnisme à ce moment-là, avait abandonné la défense du réductionnisme, et que l’Empirisme logique était déjà dans une phase révisionniste avancée avec Carl Hempel. Énoncé grossièrement, cela signifie que l’article de Quine est un débat d’arrière-garde.
Une deuxième manière, plus intéressante que la première, serait de s’en prendre à la prémisse 3 du premier argument, celle qui affirme qu'il n'existe pas de d'explication plausible de la synonymie. En effet, la critique de Quine repose sur la distinction entre les langages extensionnels et intensionnels, qu’il a développé à partir des années 1940 (voir notamment le chapitre « Reference and modality » dans From a logical Point of View). Un langage est extensionnel ssi, a) quand A et B sont deux termes ou formules de ce langage et que A contient B, b) si B’ a la même extension que B, c) si A’ est le résultat du remplacement de B par B’, d) alors l’extension de A’ est la même que l’extension de A. Un langage est intensionnel s’il ne remplit pas ces conditions. Un langage extensionnel a une limite. Soit la proposition T : « Tous les lapins et seulement les lapins sont nécessairement des lapins. » T est une proposition analytique, même si on n’a pas de définition stricte de « nécessairement ». Si on dit que « lapin » et « lièvre domestique » sont synonymes alors on dit que la proposition T’ « Tous les lapins et seulement les lapins sont nécessairement des lièvres domestiques. » est analytique. Là l’adverbe « nécessairement » pose un problème. A-t-il vraiment un sens ? Le problème est que si on répond qu’on connaît le sens de nécessairement, alors on sait déjà ce qu’est l’analyticité. Donc l’argument est circulaire. Ce qu’on peut reprocher à Quine, c’est de rejeter complètement les langages intensionnels ! Pose-t-il seulement la question de savoir si la recherche d’un critère entre les propositions analytiques et synthétiques peut trouver une solution dans les langages intensionnels ? Non ! Et c’est son rejet philosophique de la logique modale et des langages intensionnels qui le conduit à commettre cette erreur.
Une autre manière serait de dire que Quine confond l’analyticité et l’a priori dans certaines parties de son article (l'étape 3 de ma présentation). En effet, dans la première section de son article, il propose une définition des propositions analytiques : « un énoncé est analytique lorsqu’il est vrai en vertu des significations » (partie 1 : perspective sur l’analyticité). Mais plus tard, les énoncés analytiques sont : « vrais en toutes circonstances » (partie 6 : l’Empirisme sans les dogmes). La première définition de l’analyticité donnée par Quine correspond bien à la définition de l’analyticité en termes de relation sujet/prédicat dans un jugement, mais la seconde en est très éloignée. Le recours à l’expérience pour distinguer ce qui en est indépendant et ce qui en est dépendant permet de discriminer (discriminer seulement et non définir) l’a priori et l’a posteriori, mais non de discriminer l’analyticité et la synthéticité, sans parler de la définir. (Sur a priori et analyticité, voir aussi le billet récent de Florian Cova sur l’ a priori et les débats qu’il a provoqués.)
Une quatrième manière serait de distinguer entre l'analyticité métaphysique et l'analyticité épistémique : " According to the metaphysical notion, a sentence is analytic if it owes its truth entirely to its meaning and without any contribution from the ‘facts.’ By contrast, I took a sentence to be epistemically analytic if grasp of its meaning can suffice for justified belief in the truth of the proposition it expresses. ", écrit Paul Boghossian dans son article "Epistemic analyticity : A Defense". Cet article et "Analyticity reconsidered" sont disponibles sur sa page personnelle.
Une cinquième manière serait d'attaquer les prémisses 1-2 de l'étape 4, le holisme de Quine. Mais ce sera l'objet d'un prochain billet !
Voyez-vous d'autres critiques ? Ou pensez-vous qu'il faut défendre la thèse de Quine ou que ma présentation ne rend pas justice au papier de Quine ?
W. V. O. Quine, "Two Dogmas of Empiricism", Philosophical Review, 60/1 (Jan. 1951) ; 20-43.
W. V. O. Quine (1953), From a Logical Point of View. Nine Logico-Philosophical Essays. Harvard University Press.
Commentaires
Bonjour et merci Nicolas pour cette belle présentation de l'argumentation de Quine.
" According to the metaphysical notion, a sentence is analytic if it owes its truth entirely to its meaning and without any contribution from the ‘facts.’ By contrast, I took a sentence to be epistemically analytic if grasp of its meaning can suffice for justified belief in the truth of the proposition it expresses. " (Paul Boghossian)
J'ai quelque difficulté à comprendre. Pour reprendre un exemple donné par Julien dans un précédent post, cela voudrait-il dire que l'énoncé "la somme des angles d'un triangle est égale à 180°" est analytique en géométrie euclidienne, mais ne l'est pas en géométrie non-euclidienne où la somme des angles d'un triangle peut varier de 0° (valeur incluse) à 180° (valeur approchée mais non incluse) ?
http://mathenjeans.free.fr/amej/edi...
Bien sûr, ma question portait sur la définition de "epistemically analytic".
Je lirai avec beaucoup d'intérêt vos remarques sur les prémisses 1-2 de l'étape 4 :
1. L'ensemble des connaissances forme une totalité articulée par des connexions logiques (les connaissances sont vraies si et seulement si elles sont vraies ensemble).
2. Les conflits entre les expériences et les connaissances entraînent des réajustements dans le "champ" entier des connaissances (les valeurs de vérité des propositions sont redistribuées).
Cela ne me paraît pas simple à attaquer...
Merci pour votre commentaire Hervé. Je ne peux malheureusement pas vous répondre aujourd'hui, mais je devrais pouvoir le faire vendredi ou samedi. Soyez patient ! J'en profiterai aussi pour éclairer une partie de l'étape 2, pas facile à saisir, en exposant le parallèle entre le postulat et la règle sémantique fait par Quine lui-même dans "les deux dogmes de l'Empirisme".
La présentation et la critique du holisme de Quine sera, pour être plus précis, une petite présentation de "On what there is", qui se trouve dans le même recueil de texte de Quine, et une présentation d'un article de Hart, "Access and inference". J'espère que ma présentation vous intéressera.
Hervé: Boghossian distingue une notion métaphysique d'analycité, selon laquelle la signification des mots "fait" ou "engendre" la vérité de certaines phrases - notion déjà largement critiquée par Quine en 1936 dans "Truth by convention" - d'une notion épistémique, qui qualifie un énoncé p d'analytique ssi:
De la définition il suit que: si p est é-analytique, alors quelqu'un qui ne sait pas que p ne comprend pas p. Comme ne pas croire que p implique ne pas savoir que p. alors:
Application: Riemann ne croit pas que la somme des angles d'un triangle soit égale à deux droits. Donc ou bien Riemann ne comprend pas l'énoncé, ou bien l'énoncé n'est pas é-analytique. Mais clairement Riemann comprenait l'énoncé. Donc: l'énoncé n'est pas é-analytique.
Et il ne l'est pas tout court: la définition ne laisse pas de place pour relativiser la é-analyticité, de sorte qu'on pourrait dire qu'un énoncé est "é-analytique dans telle théorie". (Si on utilise "p est analytique-dans-T" juste pour dire que p suit des axiomes de T, ce n'est plus une notion d'analyticité mais tout simplement un théorème. Appelons un chat un chat!)
La seule façon dont on peut éviter la conséquence que la proposition sur la somme des triangles n'est pas analytique serait de dire que "triangle" est homonyme. Que lorsque Euclide disait triangle il voulait en fait dire "triangle-dans-ma-théorie". Cela fait penser à la stratégie de "sauvetage" du Newtonianisme utilisée par certains pour dire que la relativité n'était pas une réjection mais une amélioration de la physique newtonienne, en disant que la physique newtonienne portait implicitement sur les . Kuhn a justement critiqué ce genre de vue dans La Structure..., en signalant qu'on pourrait s'amuser à "sauver" de la sorte la théorie du phlogiston (ou, j'ajoute, celle du fluide vital, de la préformation, etc.).
En quoi cela poserait-il un problème de dire que l'énoncé "la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits" n'est pas analytique?
(PS: le pb avec la notion épistémique d'analyticité de Boghossian n'est pas tellement qu'elle n'est pas claire, mais plutôt de savoir s'il existe un quelconque énoncé qui soit analytique en ce sens. Williamson attaque cette notion avec les exemples de Van McGee et Graham Priest (attention page web difficile à prendre au sérieux) qui sont tous deux de très bons philosophes-logiciens et qui pourtant rejettent la validité universelle du modus ponens (McGee) et de la loi de non-contradiction (Priest), alors qu'il serait difficile de soutenir qu'ils ne comprennent pas les "si alors" et "et" et "non". Voir Williamson, The Philosophy of philosophy.)
Un commentaire à ce billet posté sur facebook par Geneviève Choquette:
Peut-on appliquer cet argument à tout argument visant à montrer qu'une notion est dépourvue de sens? Par exemple, à l'attaque par Russell de la notion de classe de Frege?
Je réponds au message 6 qui rapporte l'argument de G. C. Je ne suis pas certain qu'elle ait raison. Pourquoi ? 1) Parce comprendre l'argument de Quine n'implique pas de comprendre l'analyticité et la synthéticité, mais comprendre ce qu'il dit à leur propos. Les définitions et les significations requises pour comprendre sont celles des termes et des propositions du discours de Quine à propos de l'analyticité et la synthéticité. 2) Parce que "l'usage" de l'analyticité, je ne vois pas trop ce que c'est. On dit "passe-moi la truelle" et on peut comprendre par l'usage sans comprendre le sens précis de "truelle". Connaissez-vous un énoncé de ce type valable pour l'analyticité ? Là, je n'en vois pas.
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Je ne saisis pas la portée de l'argument de Choquette : si on explique que les fantômes n'existent pas, l'argumentation n'a en effet de portée que si on s'entend sur le sens de fantôme. J'avais cru comprendre qu'il en allait de même dans l'argumentation de Quine: la distinction conceptuelle entre proposition analytique et proposition synthétique n'est-elle pas présentée non comme inconcevable mais comme ne correspondant pas à ce que sont réellement les propositions ? Il n'y a pas ontologiquement des propositions analytiques en soi et des propositions synthétiques en soi. N'y a-t-il pas dans l'argument de Choquette une confusion entre un niveau sémantique et un niveau ontologique ?
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Le cogito est-il un candidat sérieux à l' é-analyticité ?
@Patrick Ducray, commentaire 8.
En fait, je pense que l'argument de GC est une confusion entre, ce que j'ai nommé, l'étape 1 et l'étape 2. Dans l'étape 1, qui porte effectivement sur des notions linguistiques et sémantiques, comme la synonymie, la contradiction... Quine montre qu'on ne peut pas comprendre ces notions. Mais ce n'est pas à ce stade qu'il montre qu'il n'y a pas de proposition. Ca, c'est l'étape 2. J'ai l'impression qu'elle fait un raccourci entre les deux.
Julien (4)
C'est Euclide, pas Riemann qui n'a pas compris la signification de "triangle".
Julien
le pb avec la notion épistémique d'analyticité de Boghossian n'est pas tellement qu'elle n'est pas claire, mais plutôt de savoir s'il existe un quelconque énoncé qui soit analytique en ce sens.
Hervé
C'est en effet tout le problème.
Par ailleurs, très rigolote la page de Graham Priest. Ce n'est pas mal qu'il y ait quelques fumistes de génie...
Geneviève Choquette
"Très simplement, le fait que l'on comprenne l'argument de Quine, qui utilise lui-même les termes "analycité", "synthétique", "synonymie", etc., implique que l'on a bel et bien une définition de ces termes. Il n'y a peut-être pas de "fact of the matter" nous permettant de déterminer exactement leur signification, mais il y a quelque chose comme l'usage qui le permet. Si nous n'avions pas de moyen de saisir la distinction entre les termes "analytique" et "synthétique", nous ne pourrions tout simplement pas lire Quine."
Hervé
Il me semble qu'il y a là un glissement. La position de Quine n'aboutit pas à dire que ce que signifient "analytique" ou "synthétique" est inintelligible, ni même qu'ils ne se distinguent pas du tout, mais que cette distinction ne peut être tracée, ce qui ne me paraît pas être la même chose, cf le texte suivant :
"Il est évident que la vérité dépend en général à la fois du langage et des faits extra-linguistiques. L'enoncé "Brutus a tué César" serait faux, s'il en avait été différemment du monde, mais il serait également faux si "a tué" avait le sens de "était le père de". C'est pourquoi on peut être tenté de penser que la vérité d'un énoncé, en général, est analysable en deux composantes, une composante linguistique et une composante factuelle. Etant donné cette supposition, il devient alors raisonnable de penser que, dans certains énoncés, la composante factuelle puisse être nulle : ce serait les énoncés analytiques. Mais aussi raisonnable que paraisse a priori cette hypothèse, on n'a toujours pas réussi à tracer une frontière entre les énoncés analytiques et synthétiques. Croire qu'une telle distinction peut être tracée est un dogme non empirique des empiristes, un acte de foi métaphysique.
Quine, "Deux dogmes de l'empirisme", in "Du point de vue logique" (Vrin, pp. 69 et 70)
Je faisais une boutade pour tout dire... Mais pourquoi pas essayer de défendre un peu mieux mon idée!?
Il est clair (dans mon esprit du moins!!) que l'allusion à l'absence de "fact of the matter" et donc au problème de l'inscrutabilité de la référence n'impliquait pas du tout l'idée que des propositions analytiques puissent exister en elles-mêmes (et ici le problème aurait été, justement, qu'elles n'existent pas). Je relevais cette idée de Quine car elle s'apparente au problème soulevé dans les deux dogmes, à savoir l'absence de critère externe pouvant permettre une définition claire des notions en jeu - le fait que l'interchangeabilité salva veritate soit problématique pour Quine relève du fait que le contexte pourrait faire en sorte que la synonymie dépende non plus de la signification mais plutôt de faits accidentels (p.62). Il serait toutefois envisageable de défendre l'idée que l'on puisse comprendre ce qu'est l'analycité grâce à un exemple dans un contexte et un monde possible précis, sans pour autant que cet énoncé doive absolument être analytique dans tous les mondes possibles.
Quand je dis, contre Quine, que l'usage nous permet de saisir la signification de ces notions, je parle de l'usage qu'en font des auteurs comme Kant, Carnap et Quine lui-même. On arrive non seulement à comprendre de quoi ces auteurs parlent, mais en plus à voir les nuances dans leur conception de la distinction analytique/synthétique et les liens avec les connaissances a priori par exemple.
D'ailleurs, je tiens à souligner le fait que Quine, non seulement ne reconnait pas de critère de distinction qui soit clair, mais dit également que ces notions de sont pas intelligibles!! Parlant d'un possible langage intensionnel, il dit p.63 que: "un tel langage n'est intelligible que dans la mesure où la notion d'analycité est déjà préalablement comprise" et plus loin p.65, concernant les règles sémantiques permettant éventuellement de définir l'analycité que: "La difficulté vient alors simplement de ce que les règles contiennent le mot 'analytique', que nous ne comprenons pas!"
Cela relève selon moi de la mauvaise foi. Le fait qu'il y ait une certaine circularité dans nos définitions (pensons aux définitions des connecteurs logiques) ne nous empêche pas de les utiliser correctement et surtout de les distinguer les uns des autres. C'est d'ailleurs le propre de toute définition dont la référence est inscrutable!!!
Je ne suis pas d'accord avec l'idée soulevée plus haut selon laquelle nous n'aurions pas à comprendre ce qu'est l'analycité pour comprendre ce que Quine dit à son propos. Cela ne me semble pas du tout aller de soi. De plus, on pourrait très bien comprendre cette distinction sans pour autant considérer que le réductionnisme soit possible ou même que des propositions puissent être purement analytiques ou synthétiques dans tous les mondes possibles.
En bref, il faudrait peut-être distinguer tout simplement les choses suivantes comme n'étant pas nécessairement intimement liées:
Définition claire des notions d'analycité, de synonymie, etc.
Distinction claire des propositions analytiques et synthétiques dans tous les contextes
Critère externe et indépendant des notions elles-mêmes permettant la distinction
GC
Merci Geneviève de préciser votre pensée. Voici quelques éléments de réponse.
1) G. écrit : "Quand je dis, contre Quine, que l'usage nous permet de saisir la signification de ces notions, je parle de l'usage qu'en font des auteurs comme Kant, Carnap et Quine lui-même."
1-a) Le problème est précisément qu'ils n'en font pas usage ! Pour utiliser un autre vocabulaire, ils n'ont pas un usage immergé ou réel de l'analyticité, ils la méta-commentent ("L'analycité c'est X"). Si bien qu'on ne peut pas s'appuyer sur eux pour avoir un usage en contexte qui nous donne des indications sur la nature de l'analyticité. Si je vous dis "passe-moi la truelle pour que j'étale le plâtre", on a des indications sur ce qu'est une truelle. Si je vous dis "le mot "truelle" est composé de quatre voyelles" ou "les critères qui permettent de reconnaître une truelle sont X, Y, Z", alors vous ne savez pas ce qu'est une truelle et vous n'avez pas les moyens d'inférer des conclusions intéressantes sur la nature de la truelle.
1-b) L'autre problème, c'est que si je vous dis "passe-moi la truelle" et que vous me passez un tournevis, alors, puisque je sais ce qu'est une truelle, alors je vous dirais que vous vous trompez. Si on trouve un usage immergé de l'analyticité, dispose-t-on d'un critère de référence semblable ? Non. Par conséquent, s'appuyer sur cet usage immergé pour émettre des inférences sur la nature de l'analyticité, c'est le faire à l'aveugle, sans parachute.2) G. écrit : "D'ailleurs, je tiens à souligner le fait que Quine, non seulement ne reconnait pas de critère de distinction qui soit clair, mais dit également que ces notions de sont pas intelligibles!"
Le référent de "que nous ne comprenons pas" est "analytique" et non "règle sémantique". Et il écrit à propos de la deuxième règle sémantique : "Such a rule is not subject ot the criticism of containing the un-understood word 'analytic' ; and we may grant for the sake of the argument that there is no difficulty over the broader term 'true'. " (P. 34 dans l'édition que je cite dans le billet.)
Toutefois, j'accorde que Quine lui-même varie dans son texte et qualifie tour à tour les notions précitées de "non intelligibles" et de "peu claires". Ce qui explique peut-être ce désaccord.
3) G. écrit : "Je ne suis pas d'accord avec l'idée soulevée plus haut selon laquelle nous n'aurions pas à comprendre ce qu'est l'analycité pour comprendre ce que Quine dit à son propos."
Pour moi, il me semble qu'on puisse le faire ! Précisément parce que Quine ne réalise pas une tâche avec "analytique" et qu'il se situe en méta-commentaire. Les choses seraient effectivement différentes si Quine avait un usage immergé de "analytique", mais ce n'est pas le cas dans cet article. Pour faire une analogie, c'est un peu comme si vous vous utilisiez une théorie du second-ordre : vous n'avez pas besoin de l'interprétation des variables de la théorie du premier-ordre.
@Hervé
Il y a effectivement plusieurs moments dans le texte qui laissent à penser que la distinction entre analyticité et synthéticité n'est pas inintelligible, mais relative, non fixe. On le verra quand je présenterai le rapprochement de Quine entre la règle sémantique et le postulat.
En ce qui concerne la possible confusion de Quine entre analytique et apriori (parties 1 et 6) et le recours à l'expérience pour distinguer ce qui en est dépendant ou non (ce qui la conditionne) :
Supposons que je "questionne" l'expérience au sujet de p : La somme des angles d'un triangle = 180°
Comment me répond-elle ?
Classiquement, je me rend compte que dessinant un certain nombre de triangles et mesurant leurs angles à l'aide d'un rapporteur, je tombe systématiquement sur 180°.
Je ne puis, bien entendu, pas en inférer que je tiens là une démonstration expérimentale de l'aprioricité de p, car qui sait s'il n'existe pas d'autres triangles qui ne satisferont pas p.
Il me semble que l'expérimentation en géométrie concernant p consiste bien plutôt à essayer de démontrer la proposition et donc ici de supposer un triangle quelconque (et d'en dessiner si nécessaire une approximative instance), de tracer une parallèle à l'une de ses base par son sommet opposé et de de constater que l'ensemble des angles formés par les côtés du triangles et ladite parallèle est évidemment (par définition) = 180° ; de quoi l'on infère via le théorème de l'égalité des angles opposés Euclide, Proposition XXIX que cette somme est égale à celle des angles du triangle.
Mais l'expérience (géométrique) ainsi définie ne permet-elle pas de discriminer les propositions analytiques des propositions synthétiques ?
Il me semble que faire appel à une parallèle et ses propriétes lors de la démonstration de p, et donc de choisir le type d'espace (euclidien ici) dans lequel je raisonne, est justement un bon critère concernant la "synthétissité" de p. Ce critère pourrait peut-être s'appliquer à toute proposition géométrique démontrée et servir par conséquent de discriminant en même temps que de définition pour les propositions synthétiques de la géométrie.
Peut-être existe-t-il un critère similaire pour l'arithmétique ou plus fondamentalement la théorie des ensemble de ZF ? Je pense à l'emploi de l'axiome de l'infini, sans y avoir assez réfléchi.
En ce qui concerne le rapport entre l'analyticité en terme de signification et en terme de vérification expérimentale, il me semble qu'il y a plus qu'une perche tendue entre l'isolement spatial d'un triangle et la pauvreté de son concept : adjoignez-lui conceptuellement ou spatialement une parallèle et il vous révélera tous ses secrets ;)
@Hervé : la somme des angles d'un triangle peut aussi être supérieure à 180°. Ce que tu évoques est un cas particulier de géométrie non-euclidienne, à savoir l'hyperbolique. Par ailleurs, il y'a une formule bien précise et assez élégante dans ce cas. En outre, les géométries non-euclidiennes classiques peuvent être "plongées" dans des géométries euclidiennes de dimension supérieure.
@Niklaus : raisonner en terme de parallèle n'est pas ce qui permet de trouver le plus facilement un grand nombre de résultats. Ce qui fait le plus sens/intuition à ce niveau-là est de raisonner en terme de géodésiques (plus court chemins) en géométrie plongée. Les problèmes axiomatiques de la théorie des ensembles sont bien pires que ça et actuellement encore mal résolus.
@Hervé : "1. L'ensemble des connaissances forme une totalité articulée par des connexions logiques (les connaissances sont vraies si et seulement si elles sont vraies ensemble)." est tout simplement faux puisque non seulement on peut avoir des axiomes différents amenant à des résultats expérimentalement indifférentiables, mais en plus le nombre d'axiomes nécessaires pour l'ensemble des connaissances est infini, ce qui veut dire que c'est rempli de "choix". Sans faire appel au sens et à l'intuition, on finit toujours par être bloqué à un moment ou un autre.
Judem
L'ensemble des connaissances forme une totalité articulée par des connexions logiques (les connaissances sont vraies si et seulement si elles sont vraies ensemble)." est tout simplement faux puisque non seulement on peut avoir des axiomes différents amenant à des résultats expérimentalement indifférentiables, mais en plus le nombre d'axiomes nécessaires pour l'ensemble des connaissances est infini, ce qui veut dire que c'est rempli de "choix".
Hervé
Je n'ai peut-être rien compris à tes remarques, mais je ne vois pas en quoi la différence d'axiomes donnant lieu à deux théories différentes, par exemple T1 et T2, qui ont cependant des couvertures empiriques équivalentes, remet en question le holisme quinien. Celui-ci stipule seulement que ce ne sont pas des éléments, des parties d'une théorie qui peuvent être déclarés vrais, mais un ensemble de connaissances formant une totalité articulée par des connexions logiques. "Un" ne signifie pas ici "Un et un seul". Quine admet très bien, dans "La Poursuite de la vérité", qu'en raison de la sous-détermination empirique de la science, il puisse exister "plusieurs manières défendables de concevoir le monde." (op. cit. par. 42 et 43)
Cet ouvrage de Quine permet d'ailleurs de revenir sur le problème de la distinction analytique/synthétique. Si celle-ci était purement et simplement inintelligible, on ne comprendrait pas pourquoi il ne l'abandonne pas. Avec une malice de chat du Cheshire, il trace une frontière de commodité analytique/synthétique dans le cadre de ce qu'il appelle "une définition certes illusoirement précise mais tout de même instructive du contenu empirique."
"Appelons un énoncé catégorique d'observation _analytique_ pour un locuteur donné si, comme dans "Les rouges-gorges sont des oiseaux", le parcours stimulatoire (i.e le trajet de stimulation de nos organes sensoriels, c'est moi qui précise) affirmatif de l'un des composants est compris dans celui de l'autre. Sinon, appelons-le _synthétique_." (op. cit., par. 7 pp. 39-40).
Selon Quine, seuls des énoncés catégoriques d'observation synthétiques peuvent constituer le contenu empirique d'un énoncé ou d'un ensemble d'énoncés les impliquant.
Bon... j'avoue ne pas avoir compris grand-chose de cet article ; j'ai essayé de comparer ce que je pense avoir compris avec ce que j'ai lu de Schlick (je me réfère à la Théorie générale de la connaissance), mais honnêtement, il y a des parties de cet article qui sont inintelligibles pour moi. Peut-être que si je donne ici quelques remarques qui risquent d'être à côté de la plaque, cela donnera l'occasion à l'auteur de fournir des éclaircissements qui aideront d'autres lecteurs dans mon cas.
« 1. Il existe un critère de distinction fixe entre les propositions synthétiques et analytiques. »
Ce n'est peut-être qu'une question de terminologie, mais Schlick parle d'une distinction entre des jugements, pas entre des propositions. Une même proposition peut être analytique ou synthétique selon le jugement qu'elle exprime.
« 2. Le réductionnisme (le réductionnisme est une sous-catégorie du vérificationnisme : le vérificationnisme est la thèse selon laquelle la signification d’une proposition est la méthode par laquelle elle est confirmée ou infirmée ; le réductionnisme est la thèse selon laquelle toute proposition qui a une signification peut être réduite à une proposition portant sur l’expérience immédiate, qui, alors, constitue la méthode de vérification) est vrai. »
L'expérience immédiate n'est pas pour Schlick une connaissance, et on ne peut formuler une proposition sur l'expérience immédiate sans s'élever au-dessus de cette expérience Une proposition désigne un d'état de faits, qui suppose une relation entre deux objets, cela fait donc trois termes. Si en dernier lieu, il faut bien s'appuyer sur l'expérience immédiate, il en ressort que la signification d'une proposition ne s'y réduit pas, d'autant plus que la désignation de cette expérience est approximative.
Étape 1
1. « Les Empiristes logiques soutiennent que l'analyticité d’une proposition est le fait pour une proposition donnée d’être vraie en vertu de la signification de ses termes logiques ("tout", "nul", "non", "être F"...). »
Pour Schlick, l'analycité est manifestement aussi une question de définition. Si le corps est défini comme possédant un poids, le jugement « Tout corps a un poids » est une vérité analytique en vertu de sa définition (le prédicat est contenu dans le concept). Je n'ai pas l'impression que ce soit ici une question de signification des termes logiques, mais de la définition (qui peut être arbitraire) donnée à un concept.
Je n'ai rien compris à la suite de cette étape, ce qui fait que ma remarque sur le point 1 est peut-être sans pertinence. Mais j'aimerais bien des illustrations...
Étape 2
4 « ... alors tous les énoncés peuvent prétendre au statut de proposition analytique et les classes de propositions analytiques seront fonction de l’ordre d’exposition choisi. »
En fait, c'est bien ce que dit Schlick. Un même énoncé peut être analytique ou synthétique selon la définition de ses termes. Mais je n'ai rien compris au reste...
Étape 3
« 1. Si le réductionnisme est vrai, alors la signification d’une proposition est l’expérience immédiate -qui constitue la méthode de vérification- de la confirmation ou de l’infirmation de cette proposition. »
Comme je l'ai dit plus haut, l'expérience immédiate ne peut être pour Schlick la signification d'une proposition.
« 3. Si la thèse selon laquelle la signification d'une proposition synthétique isolée est établie par une expérience immédiate isolée est vraie »
Schlick ne soutient pas cette thèse, puisqu'il n'isole pas des expériences immédiates, mais des états de fait. Les propositions synthétiques ne sont pas non plus vraiment isolées, puisqu'elles ne sont des connaissances qu'en tant qu'elles sont dans un système de relations entre propositions.
Même si je n'ai pas compris grand-chose, et attends quelques illustrations, ce peut-il que Quine ne fasse la critique que d'une version particulière de l'empirisme logique et qu'il en simplifie beaucoup les thèses ? C'est un peu l'impression que j'en ai pour le moment.
Merci Jean pour vos questions. Je vais essayer d'y répondre.
1) Jean écrit : "Ce n'est peut-être qu'une question de terminologie, mais Schlick parle d'une distinction entre des jugements, pas entre des propositions."
Le terme employé par Quine est "statement". Ce terme peut être traduit plus ou moins indifféremment par "proposition" et "jugement", dans le "loose talk". Du point de vue de la logique philosophique et de la philosophie de la logique, la différence est la suivante : la proposition est le "truthbearer", ce qui ne peut être que vrai ou faux et rien d'autre ; le jugement est ce qui est vrai ou faux. Si on suit cette nuance, alors remplacez chaque fois que vous lisez "proposition" par "jugement".
2) Jean écrit : "L'expérience immédiate n'est pas pour Schlick une connaissance, et on ne peut formuler une proposition sur l'expérience immédiate sans s'élever au-dessus de cette expérience."
a) L'auteur auquel se réfère Quine constamment n'est pas Schlick mais Carnap.
b) Vous écrivez aussi un peu plus loin que vous avez l'impression que Quine est un peu réducteur quant à la description des thèses de l'Empirisme logique. Vous n'avez pas tout à fait tort. D'une part, il a tendance à attaquer des thèses qui ont déjà été abandonnées par les Empiristes. D'autre part, il s'en prend à des notions dont les définitions ont fluctué ou sont l'objet d'un débat. Quand Quine dit que la signification d'une proposition synthétique est l'expérience pour un Empiriste, il veut dire que la thèse importante de l'Empirisme logique est la suivante : tout jugement doit pouvoir être réductible en puissance aux énoncés protocolaires. Vous vous souvenez des énoncés protocolaires, n'est-ce pas ? Personne n'a jamais vraiment su ce que c'était ni n'a jamais vraiment pu en produire un, en dépit des efforts (cf le physicalisme de Carnap, notamment). Les Empiristes ont eu pour projet de fournir des énoncés protocolaires cependant et ils ont, pendant un certain au moins, utilisé une notion qui 1) était héritée de Locke et Hume ; 2) était présentée comme le fondement de la connaissance : la sensation, exprimée dans un langage précis, était présentée comme indubitable et comme une bonne exposition de la totalité de la réalité physique. Quine commet l'erreur de s'attaquer à un idéal régulateur plus proche de la période de Mach et des débuts du Cercle de Vienne au lieu de prendre en compte des théories empiristes plus contemporaines et plus élaborées.
3) Jean écrit : "Pour Schlick, l'analycité est manifestement aussi une question de définition. Si le corps est défini comme possédant un poids, le jugement « Tout corps a un poids » est une vérité analytique en vertu de sa définition (le prédicat est contenu dans le concept). Je n'ai pas l'impression que ce soit ici une question de signification des termes logiques, mais de la définition (qui peut être arbitraire) donnée à un concept."
a) La définition n'est pas un bon critère pour l'analyticité comme le montre Quine dans la partie 2 de son article. Une définition établit une relation purement arbitraire entre deux termes ou deux expressions, alors qu'il s'agit de montrer que deux expressions ont une "cognitive synonymy", à savoir que si on substitue l'un à l'autre, alors nécessairement la proposition a la même signification et conserve son analyticité ou sa synthéticité.
b) Pour Carnap (je ne suis pas un spécialiste de Carnap, mais il ne me semble pas que Quine fasse une erreur), une proposition analytique n'est pas une proposition dont le prédicat est compris dans le sujet, mais une vérité logique. Or le fait que le prédicat soit compris dans le sujet n'est pas un critère pour une vérité logique. D'un point de vue pragmatique, ce qui fait la vérité logique, ce sont les quantificateurs ('tout', 'aucun'...) et les opérateurs logiques (et, ou inclusif,...).
c) Pour un exemple, il suffit de remplacer x par "non- marié" et y par "célibataire".
P : « Aucun x est non-x. » de classe a (vérité logique) devient P' "Aucun non-marié est non-(non-marié)." ou, équivalent en langue naturelle : P'' "Aucun non-marié n'est marié."
Q : "Aucun y n'est non-x" de classe b devient Q' : "Aucun célibataire est non-(non-marié)."
On se demande si la substitution de P' par Q' préserve le statut de vérité logique. Autrement dit, on se demande si la signification de x et y, de "célibataire" et "non-marié" préserve l'analyticité de la vérité logique de P' à Q'.
4) Jean écrit à propos de l'étape 2 : "Mais je n'ai rien compris au reste..."
C'est de ma faute et j'en suis désolé. J'espère pouvoir mettre un commentaire aujourd'hui qui précisera la signification de cette étape. D'ailleurs je vais le faire tout de suite.
5) L'article de Quine est assez difficile à saisir et il n'est pas impossible que j'ai commis des erreurs d'interprétation. Par ce billet (ce n'est pas un article !), je mettais à l'épreuve cette interprétation pour voir si elle tenait la route.
En fait la deuxième partie de l'étape 2 est entièrement dépendante d'une analogie : les règles sémantiques, c'est comme les postulats. Et le raisonnement de Quine est le suivant (je suis littéralement sa progression).
1) Soit E un ensemble de postulats pour une théorie donnée T.
2) Étant donné E, il est facile de dire ce qu'est un postulat en T : c'est un membre de E.
3) Mais nous ne disposons pas du critère qui nous permette de dire que telle proposition vraie de T est un membre de E.
4) Alors on ne peut pas démontrer qu'une proposition vraie de T est un membre de E.
5) Or nous utilisons des postulats (des propositions vraies en T) dans l'exposition T1 de T.
6) Et puisque rien ne permet de démontrer que les postulats de T1 sont les postulats de T ou sont des membres de E (puisqu'on ne sait pas quels sont les membres de E), alors les postulats de T1 sont relatifs à T1 (une exposition possible de T).
Pour Quine, il suffit de remplacer "théorie" par "langage" et "postulat" par "règle sémantique".
1) Soit F un ensemble de règles sémantiques sur la vérité pour un langage donné L.
2) Étant donné F, il est facile de dire ce qu'est une règle sémantique sur la vérité en L : c'est un membre de F.
3) Mais nous ne disposons pas du critère qui nous permette de dire que telle règle sémantique de L est un membre de F.
4) Alors on ne peut pas démontrer qu'une règle sémantique quelconque est un membre de F.
5) Or nous utilisons des règles sémantiques sur la vérité dans l'exposition L1 de L.
6) Et puisque rien ne permet de démontrer que l'ensemble des règles sémantiques sur la vérité dans L1 est identique à l'ensemble des les règles sémantiques sur la vérité de L, alors les règles sémantiques sur la vérité de L1 sont relatives à L1 (une exposition possible de L).
Le raisonnement est peut-être un peu plus clair. Quelle conséquence ? Si on identifie "analyticité" avec "règle sémantique sur la vérité", alors l'analyticité, comme le fait d'être une règle sémantique pour un système donné, est relative à une exposition donnée de ce langage. Aucune proposition isolée de son langage n'est analytique.
@Hervé : merci pour l'éclaircissement sur le "pluralisme".
Par contre, l'articulation logique de l'ensemble des connaissances ne peut pas être "totale", car la logique est pire qu'"incomplète", cf. par exemple la vulgarisation de résultats très récents prolongeant les travaux de Gödel : http://www.pourlascience.fr/ewb_pag...
Aussi, il y'a besoin, pour avancer, outre d'expérience, aussi de sens et d'intuition ...
Par ailleurs, sur les géométries non euclidiennes entre autres, cf. le livre de R. Penrose "A la découverte des lois de l'univers", il est assez pédagogique.