Moscou 1951 - la vérité sur le positivisme logique
Par Cédric Eyssette le jeudi 15 octobre 2009, 00:14 - Philosophie - Lien permanent
« Le POSITIVISME LOGIQUE, ou empirisme logique — l'un des courants philosophiques qui prédomine à l'heure actuelle dans la philosophie bourgeoise anglo-américaine — est une forme d'idéalisme subjectif caractéristique de la philosophie bourgeoise dégénérescente à l'époque du déclin du capitalisme. Cette école réactionnaire idéaliste a pris forme en Autriche dans les années 1920 (c'est ce qu'on appelle le « Cercle de Vienne » avec Schlick, Carnap, Neurath, etc.) dans la lignée directe du Machisme. À présent, les membres du « Cercle de Vienne » qui sont encore vivants se sont installés aux États-Unis. En Angleterre, les représentants principaux du positivisme logique sont Russell, Wittgenstein, Ayer et Wisdom. Dans leur réponse à la question fondamentale de la philosophie, les positivistes logiques se situent dans la lignée de Hume et de Mach, déniant toute réalité objective indépendante de l'expérience sensible. Les positivistes logiques tentent de réactiver l'opposition de l'idéalisme subjectif au matérialisme au moyen de la logique symbolique. À la base du positivisme logique, on a le fonctionnement suivant : 1°) une falsification des conclusions de la science naturelle et une distorsion idéaliste de son sens et de son contenu théorique, 2°) une limitation empirique de la connaissance scientifique : c'est ainsi que le positivisme logique laisse le champ libre à la religion, justifiant sa prétention illusoire qu'une connaissance non scientifique, mystique est possible, et excluant aussi l'éthique et l'esthétique du champ de compétence de la science, 3°) une distorsion de la logique, de son rôle dans la connaissance scientifique, et une distorsion de son rapport à la réalité (les positivistes logiques se montrent ici particulièrement zélés). L'« analyse » de la connaissance scientifique et des jugements est considérée comme la tâche fondamentale de la philosophie du positivisme logique. C'est par une sophistique frappante que les positivistes logiques tentent d'arracher tout contenu matériel de la connaissance scientifique. Incapables de réfuter directement les principes de base matérialistes, ils se refusent à considérer les questions les plus importantes de la philosophie des sciences, prétendant que ces questions ne sont que des « pseudo-problèmes ». Les lois et formes de la logique ressemblent pour les positivistes logiques aux règles d'un jeu de cartes. Une telle « logique », bien sûr, offre un champ illimité pour les procédés scolastiques qui servent les intérêts de la réaction impéraliste et du clergé. « Nous devons », écrit Wisdom, l'un des piliers du positivisme logique, « promouvoir la philosophie, non pas sous la forme d'une question, mais sous la forme d'une prière ». Voici le rôle officiel de cette « philosophie » : discréditer la connaissance scientifique et élever la religion. »
Rosenthal, Mark Moisevich. & Yudin, Pavel Fedorovich, Kratkii filosofskii slovar (Short Philosophical Dictionary), Moscow : Gospolitizdat, 1951 (3e édition)
(Traduit à partir du texte anglais reproduit sur le blog de Justin Erik Halldór Smith)
Billet publié également sur mon blog.
Commentaires
Ben quoi, ça correspond très bien à ce que j'ai appris dans une fac de philo française...
J'ai du mal à saisir le point 2°)...quelqu'un peut m'éclairer?
Ah ah magnifique :)! Y a-t-il aussi un texte qui explique que le positivisme logique est une perversion typiquement juive de la logique aryenne?
(PV, point 2: peut-être veulent-ils dire: les positivistes logiques disent que la question de l'existence d'un Dieu est un non-sens -> ils ne disent pas qu'il n'existe pas de Dieu -> il laissent le champ libre à la religion. Mais ce n'est pas clair pour moi non plus.)
Je ne connaissais pas John Wisdom. Apparaissait-il comme un des philosophes majeurs du courant à l'époque (ce que suggère en effet Wikipédia), ou a-t-il été introduit dans la liste juste histoire de placer la citation finale?
J'ai fait une petite modification dans ma traduction :
"justifiant sa prétention illusoire qu'une connaissance non scientifique, mystique est possible"
au lieu de
"justifiant sa prétention de la possibilité d'une connaissance non scientifique, mystique"
Texte anglais : "justifying its pretense of the possibility of nonscientific, mystical knowledge"
@Julien : moi non plus je ne connaissais pas Wisdom.
Lire "einstein/gödel : quand deux génies refont le monde" de Palle Yourgrau éclaire un certain nombre de choses (pour commencer).
2) le positivisme laisse le champ libre aux religions : allez dire ça aux religieux, ça les fera bien rire (jaune) !
@Gérard : et alors ?
@Julien Dutant : le cercle de vienne était effectivement, lors de la période où le nazisme a germé et s'est développé, considéré comme une perversion typiquement juive de la logique aryenne (cf. le livre cité).
Voilà qui ne correspond pas du tout à ce que j'ai appris dans une fac de philo française !
Sinon, c'est un tissu de conneries, mais assez drôle finalement (mettre Russell dans la catégorie des idéalistes subjectifs, il ne faut pas avoir peur des mots, tout de même...).
Le rr Austriacus (il s'agit d'un pseudonyme) écrit, dans le Schönere Zukunft (journal national-catholique et pro-gouvernemental), que l'assassinat de Schlick est le résultat d'une philosophie juive destructrice, autrement dit anti-métaphysique : « « ... le Juif est l'anti-métaphysicien né et il aime en philosophie le logicisme, le mathématicisme, le formalisme et le positivisme - des caractéristiques que Schlick possédait toutes en abondance. ... On peut espérer que le meutre épouvantable de Schlick qui a été commis à l'université de Vienne accélérera la découverte d'une solution réellement satisfaisante de la question juive. » Cité in Moritz Schlick, Forme et contenu, Préface, Agone, 2003.
Sous quel nom désigner un texte comme celui-ci ? Est-ce un texte de philosophie (de philosophie marxiste) ? de mauvaise philosophie (tout court ou marxiste) ? Est-ce un texte infra-philosophique (en termes marxistes, on dirait peut-être un texte idéologique; en termes plus neutres, un texte de propagande ) ? Il me semble qu'on ne pourrait pas dire que c'est un texte politique. Ce texte est intéressant car on est autant gêné quand on le classe dans le sous-philosophique - en effet l'auteur identifie bien que l'empirisme logique n'est pas un réalisme (cf sur ce point par exemple Esfeld dans sa Philosophie des sciences 2009) et par conséquent est ontologiquement modeste par rapport au matérialisme dialectique , sur ce point je ne partage pas l'avis de Jérôme que c'est un tissu de conneries- que quand on le hisse au niveau du genre philosophique - il y a bel et bien des conneries -
Ça me semble en tout cas une erreur de mettre ce texte sur le même plan qu'un texte nazi qui attaquerait le positivisme logique pour l'origine juive de ses représentants. Son argumentation n'est pas ad personam, elle vise la faiblesse d'une autre argumentation.
J'ai l'impression que dans l'ensemble des textes reconnus comme philosophiques il y a pas mal de textes de ce genre à commencer par ceux d'Aristote sur les esclaves ou ceux de Kant sur les noirs.
Au moins à cause d'une expression comme celle-ci : " caractéristique de la philosophie bourgeoise dégénérescente à l'époque du déclin du capitalisme", ce texte ne peut pas être considéré comme philosophique. Il s'agit purement et simplement du long déroulement d'une pétition de principe (la philosophie non-marxiste est bourgesoise / la philosophie bourgesoise est par définition mauvaise (puisque non-marxiste) / le positivisme logique est un genre de philsophie bourgeoise) puisque ce qui est reproché au positivisme logique, ce n'est pas tant d'être de la mauvaise philosophie (il n'y a pas vraiment d'argument qui montre qu'elle est mauvaise), mais de ne pas être marxiste. C'est en ce sens que je pense qu'on a affaire à "un tissu de conneries".
Ce texte permet de poser la question de ce qu'est la philosophie beaucoup plus sérieusement que les "la philosophie c'est comme...."
Il ouvre une discussion sur la fonction de la philosophie comme réflexion théorique dans les débats politiques et idéologiques. C'est un texte comme celui-ci qu'il faudrait proposer aux élèves qui abordent la philosophie en terminale. Ce serait une provocation plus efficace que les "c'est comme...."
Ce texte a un autre intérêt : il appelle un chat un chat; il a l'apparence texte "langue de bois" et il est tout le contraire. Cela donnerait aussi à réflexion dans une classe de philosophie.
Ce texte permet de poser la question de ce qu'est la philosophie beaucoup plus sérieusement que les "la philosophie c'est comme...."
Il ouvre une discussion sur la fonction de la philosophie comme réflexion théorique dans les débats politiques et idéologiques. C'est un texte comme celui-ci qu'il faudrait proposer aux élèves qui abordent la philosophie en terminale. Ce serait une provocation plus efficace que les "c'est comme...."
Ce texte a un autre intérêt : il appelle un chat un chat; il a l'apparence texte "langue de bois" et il est tout le contraire. Cela donnerait aussi à réflexion dans une classe de philosophie.
12 Lemoine
Je crains qu'il ne faille avoir déjà une assez solide formation philosophique pour être en mesure de faire le départ entre ce texte et de la vraie, de la bonne philosophie. Les élèves de T. en sont parfaitement incapables, à de rares exceptions près.
Quant à dire que ce texte n'a que l'apparence de la langue de bois, je vous en laisse la responsabilité et dirais plutôt que c'est tout au contraire un excellent exemple de langue de bois philosophique (pas politique en effet, bon, la frontière n'est pas si claire que ça)
"Sous quel nom désigner un texte comme celui-ci ? Est-ce un texte de philosophie (de philosophie marxiste) ? de mauvaise philosophie (tout court ou marxiste) ? Est-ce un texte infra-philosophique (en termes marxistes, on dirait peut-être un texte idéologique; en termes plus neutres, un texte de propagande ) ?"
Plutôt que de propagande je parlerai de catéchisme. C'est représentatif de ce qui arrive à une philosophie quand elle "dégénère" en catéchisme. Il y a le même genre de rapport entre ce texte et la philosophie de Marx qu'entre le syllabus et la philosophie de Thomas d'Aquin. Après, il est possible que toutes les philosophies ne se prêtent pas également à ce genre de dérive, certains philosophes ont même souhaité ce genre d'évolution pour leur pensée (pensons à Comte et son Catéchisme positiviste...)
Dans ce genre de texte on s'adresse à des disciples déja convaincus d'avoir la vraie philosophie et on attribue des étiquettes infamantes aux "mauvais auteurs" pour dissuader de les lire et dispenser de les discuter sérieusement.
14 Elias
Votre solution sépare clairement le bon grain (la philosophie) de l'ivraie (le catéchisme pensé comme dégradation de la philosophie). A ce propos, vous mentionnez Comte mais il convient de distinguer un catéchisme-dégénérescence d'un catéchisme-manuel (car c'est évident que Comte n'a pas pensé à une dégradation de sa doctrine en écrivant le Catéchisme). Dans ce dernier cas, on vise à extraire la quintessence d'une doctrine (c'est ce que fait déjà Arrien quand il extrait de ses notes d'Epictète de quoi écrire l'Enchiridion (le manuel-poignard qu'on a toujours sur soi en cas de coup dur); c'est ce que fait Sénèque quand il cherche aussi bien dans la tradition épicurienne que dans la sienne des phrases vraies et frappantes pour aider, en fin de lettre surtout, Lucilius. Concernant une telle transformation, on peut d'abord douter de sa réalisabilité (transformer en catéchisme une philosophie est-ce nécessairement la dégrader ?) mais on peut aussi mettre en relation ce projet théorique avec le souci pratique de faire servir la philosophie à la transformation de la vie et pas seulement à la transformation de la pensée, d'où ces outils, peut-être insatisfaisants du point de vue théorique mais qui seraient des raccourcis indispensables du point de vue pratique -parce qu'entre autres la mémoire a des limites -. Cela va de soi de que je ne classe pas dans ces outils le texte traduit par Cédric. Mais on peut se demander quel philosophe n'a pas eu dans l'écriture de sa pensée le souci de condenser en des passages exemplaires ce qu'ailleurs il articulait peut-être de manière moins marquante. Il y aurait alors comme un catéchisme latent, à l'état dispersé, dans les oeuvres les plus exigeantes.
A part cela, ma référence aux passages doxiques chez les plus grands mettaient en évidence que je doute de la possibilité de toujours séparer comme votre post le suggère le bon du mauvais, en voyant seulement le mauvais comme une dégradation du bon postérieure et imputable à l'académisme, à l'institutionnalisation, en somme aux lectures des autres.
@patrick Ducray
Vous avez raison, il n'est sûrement pas aussi facile de séparer le bon grain de l'ivraie que j'ai pu le suggérer. Condamner la forme du manuel comme anti-philosophique serait sûrement excessif (qu' Epictète me pardonne mes propos irréfléchis!). Ce qui me semble problématique ce n'est pas cette forme d'exposition en tant que telle, c'est le fait de règler leurs comptes aux autres philosophies de cette manière (et a fortiori de se contenter de cette manière de faire). "le souci pratique de faire servir la philosophie à la transformation de la vie" est tout à fait estimable, je ne crois pas qu'il justifie qu'on se rende sourd aux arguments adverses.