Précarité des jeunes universitaires en France
Par julien dutant le mardi 6 octobre 2009, 16:10 - Politique - Lien permanent
Un article sur le sujet dans Le Monde d'hier:
Les soutiers de l'Université
par Catherine Rollot (Le Monde
05/10/2009).
La situation doit être familière à ceux d'entre vous qui ont enseigné à l'Uni. Elle soulève de multiples questions épineuses - notamment autour du conflit objectif d'intérêt entre les temporaires et statutaires. (Et une leçon à retenir: syndiquez-vous!)
Il y a aussi une série de témoignages,
Malaise à l'Université
(En passant: ces témoignages sont recueillis, je crois, sur internet: à savoir, les gens ayant lu l'article précédent ont pu "partager leur expérience". Est-ce qu'il y a des vérifications derrière, par ex appellent-ils les gens, ou est-ce que Le Monde republie les emails tels quels? Le fait qu'il n'y ait pas de mention "propos recueillis par..." suggère que c'est la seconde option, ce qui n'est pas très pro!)
Commentaires
Pic des recherches Google pour "soutier".
Ce dont ne parle pas l'article, ni les commentaires, c'est le fait que l'université française est passée - ou est encore en transition vers - un modèle d'accès à des postes de titulaire dans l'enseignement supérieur dans lequel on était d'abord tenu pour obtenir un poste d'assistant ou de maître de conférences d'avoir passé un ou deux ( en général capes et/ou agrégation) concours du secondaire. On enseignait au lycée quelques années, en faisant quelques charges de cours en plus et on écrivait sa thèse en ayant la rémunération d'un enseignant du secondaire. Dans les années 80 ou même encore 90 du siècle passé, il était rare - même si cela arrivait - qu'un vacataire doctorant ait comme seule ressource ses enseignements en vacation, et que les ATER ne soient pas agrégés. Aujourd'hui c'est devenu commun. Pourquoi ? D'abord les étudiants préfèrent une situation précaire ou une bourse moins bien payée et provisoire ( et il y en a, globalement, plus que par le passé) à passer un concours qui va , s'ils l'obtiennent, les envoyer enseigner dans des provinces lointaines , dans des établissements que les medias décrivent - pas toujours à tort- comme de véritables enfers. Il faut dire aussi qu'il y a moins de postes que par le passé ( mais c'est un peu une illusion: entre 1981 et 1986 par exemple, il n'y avait souvent guère plus de 30 postes en agrégation en philo et à peine plus au capes ). Mais aussi on a le sentiment, souvent justifié, que si on plonge dans l'enseignement secondaire, on n'aura plus la possibilité d'aller dans les séminaires et les lieux "qui comptent" pour se faire bien voir ensuite pour un poste futur. On pense aussi que l'on n'aura plus le temps d'écrire. A mon avis, c'est une erreur. Bien souvent on apprend de la philosophie en enseignant dans le secondaire, les commissions de recrutement du supérieur, qui contiennent encore des membres ayant fait une carrière "classique" , préfèrent souvent un(e) jeune enseignant (e) ayant l'expérience du secondaire à un autre qui n'en a pas. Et on peut écrire en enseignant dans le secondaire. Après tout bien des thèses excellentes sont produites dans ces conditions par de jeunes enseignants qui n'ont pas la situation précaire des vacataires et donc moins de raisons de se plaindre d'être des oiseaux sur la branche, mais qui ont près de 20 heures de cours par semaine, les copies, les voyages et de moins en moins de vacances...
Bien souvent on apprend de la philosophie en enseignant dans le secondaire
C'est indubitablement vrai : préparer sérieusement un cours est souvent l'occasion d'apprendre réellement ce que l'on croyait seulement savoir (et de mettre de l'ordre dans ses idées). Néanmoins, il faut nuancer le propos : "on apprend UN CERTAIN GENRE de philosophie en enseignant dans le secondaire". Idéalement, le genre de philosophie approprié pour la recherche en histoire de la philosophie ou philosophie générale. Si maintenant vous faites votre thèse sur la Sémantique des Mondes Possibles ou sur tel ou tel concept scientifique et que votre activité bibliographique consiste à éplucher la littérature scientifique sur tel ou tel point, l'enseignement secondaire ne peut que vous faire perdre du temps (du point de vue de l'écriture de la thèse s'entend). De la même façon :
Et on peut écrire en enseignant dans le secondaire.
Oui et non ! Dans des domaines où le matériel n'est pas uniquement bibliographique mais nécessite de recueillir des données empiriques (ce qui se fait de plus en plus en philosophie), il est à mon avis complètement impossible d'écrire en enseignant dans le secondaire. En-dehors des cours (pas beaucoup, j'avoue) et de la recherche bibliographique (dans des domaines aussi variés que la philo / psycho / neuro / théorie des jeux, etc.) je passe énormément de temps à recueillir des données empiriques : cette partie du travail est à mon avis totalement impossible si l'on est un enseignant du secondaire qui n'est rattaché à aucun labo. D'abord il faut le matériel et un moyen d'acquérir les connaissances nécessaires (stats, informatique) puis recruter des sujets, puis passer environ une quinzaine d'heures supplémentaires par semaine à tester les gens en labo ou à errer dans les rues pour les recruter.
Tout ça pour dire que je suis d'accord avec vous, avec la nuance suivante : le modèle de l'enseignant du secondaire qui écrit sa thèse en parallèle, ça marche pour un certain type de recherche, mais pas pour tous.
Mais surtout, on a l'impression que cela nécessite de faire de la philosophie une activité solitaire. J'ai plutôt l'impression qu'on y progresse par la confrontation récurrente de nos idées avec celles des autres. J'ai dans l'idée que c'est plus facile pour qqun qui est tous les jours au labo, participe aux séminaires, passe ses repas à parler de ces sujets avec des gens, plutôt que lorsqu'on a été envoyé enseigner dans un coin où l'on ne connaît personne. Mais, bon, y a toujours Internet...
Et bien sûr, il faut préciser que le modèle "enseignant dans le secondaire + chercheur" n'est absolument pas viable pour de nombreuses matières nécessitant un matériel précis (physique, biologie, archéologie, intelligence artificielle, etc.). On pourrait dire qu'il est un peu "philo-centré".
En réalité, nous sommes bien loin de ces discours de normaliens qui n'ont pas connu et ne connaîtront jamais la précarité. Il y a un interêt très clair dans les universités françaises à laisser la plupart des doctorants et les jeunes docteurs dans la galère! En premier lieu il y a tous ceux qui n'écrivent pas eux-mêmes leurs thèses comme on peut le voir en économie par exemple. Le principe à l'oeuvre ici est la coucherie et autres favoritismes déplacés. Puis il y a les allocataires monitaires chargés de répandre la pensée unitaire avec des thèses bidons, déjà vues et souvent bouclées en 5 ou 6 ans! Enfin, et surtout, il y a le flot de doctorants qui bossent dur et qui n'ont pas de réseaux, qui doivent attendre au moins 3 ou 4 ans après leur doctorat pour espérer peut être un poste en province et encore! que font-ils pendant toutes ces années?? sans financement, sans soutien?Que répond la philosophie expérimentale Monsieur Cova?
Je répond que je comptais plutôt finir ma thèse en 2/3 ans et que j'écris ma thèse moi-même étant donné que, mon directeur de thèse étant un mâle hétérosexuel, j'aurais grand mal à coucher avec lui.
Il y a sans doute un dédoublement de personalité entre vous et la philosophie expérimentale! Ce n'est pas sur ce point que je vous interpellais Monsieur Cova. Ce que je disais c'est que le problème n'est pas théorique ou philosophique mais humain et pratique! Et que pour le saisir, il fallait redescendre du petit nuage de l'ens pour se rendre compte du réel.
Le problème n'est pas théorique ou philosophique mais humain et pratique!
WOW ! Heureusement que vous êtes là pour nous l'apprendre. D'un coup, je vois tout sous un jour nouveau. Dire que je ne m'en étais pas aperçu avant.
Vraiment, merci !
Oh non, je ne peux accepter vos remerciements. Vous faites la preuve et l'étalage d'une telle médiocrité dans vos propos et ceci du fait de votre mépris. Vous être le digne successeur de ces minables qui arpentent les amphis de France. Vous ne répondez rien à ma question parce que précisément ce problème vous dépasse.
J'en reste là avec vous.
vous me répondez difficulté de faire la thèse, nécessité d'aller dans un labo, etc. mais 1) dans la conception ancienne de la carrière universitaire à laquelle je me référais dans le premier post , le but de l'enseignement dans le secondaire, outre de procurer une garantie d'emploi qui semble manquer aux jeunes chercheurs d'aujourd'hui, était de ne pas faire QUE sa thèse: on avait une conception unifiée de la philo selon laquelle il n'était pas scandaleux à quelqu'un faisant une thèse ( y compris sur la sémantique des mondes possibles : il se trouve que j'ai fait la mienne sur la sémantique de Kripke) de faire *aussi* des cours sur la liberté chez Descartes ou sur le jugement esthétique. 2) enseigner dans le secondaire n'est pas incompatible avec le travail de labo et de terrain : j'ai connu un professeur de sciences naturelles en lycée faisant une thèse sur les fourmis d'Amazonie et qui avait besoin d'aller sur le terrain et dans un labo... donc je crois qu'il y va beaucoup de la volonté, autant que des conditions matérielles, qui, c'est vrai, se sont dégradées.
9)
Le pire d'internet: injures avec pseudo...
Archibald : Encore une fois, la question n'est pas de savoir si on PEUT faire les deux avec un peu de volonté. Le problème était de savoir si oui ou non cela rendait la tâche encore plus difficile, ce que vous semblez accorder. Etant donné le nombre d'heures de préparation qui doivent être nécessaires pour un bon cours de Terminale, j'avoue que ça me semble quand même un facteur handicapant. (Perso, je fais *aussi* des cours sur la liberté... pas chez Descartes, bon, mais chez Hume - et j'ai de la chance, ça colle avec ma thèse).
Sur la recherche AVEC l'enseignement : je ne dis pas qu'un chercheur ne doit pas enseigner, mais qu'il y a moins de perte de temps quand son enseignement a un rapport avec son sujet de recherche (et je pense que la qualité aussi doit s'en ressentir). Néanmoins, je pense qu'il n'y a aucune raison de sanctifier l'union de l'enseignement et de la recherche. Par expérience, il me semble évident que certains brillants chercheurs sont de piètres enseignants et vice-versa.
Sur le matériel : l'exemple que vous donnez est admirable, mais si l'on prend l'exemple de la physique, n'est pas transposable. J'ai un ami doctorant qui a passé les deux premières années de sa thèse à bricoler l'appareil nécessaire à son expé. Je doute qu'il ait pu faire cela dans son garage ou que le labo lui ai laissé le matériel s'il n'avait pu venir que le week-end.
En fait, je pense que nous sommes d'accord. Pour parvenir à faire de la recherche en étant prof dans le secondaire, il faut (quelle que soit la matière) plus de volonté que si l'on appartient à l'Université : c'est donc plus difficile. Ce qui veut dire que, statistiquement (à personnes égales) la recherche sera moins bonne (parce que faites dans des conditions moins idéales) si l'on oblige les gens à fire double emploi.
Il me semble que l'enseignement de la philo dans le secondaire et la recherche sont vraiment difficiles à concilier car on doit quand même beaucoup simplifier pour être utile en Terminale (on doit réfléchir beaucoup et savoir beaucoup aussi pour simplifier sans mutiler excessivement ce dont on parle); or pour la recherche, on ne doit pas compliquer mais au moins mettre en évidence quelque chose comme un sens de la complexité (par exemple l'opposition matérialisme / idéalisme est grossière, on distingue des dizaines de versions et des variantes individuelles dans ces versions). Il faut donc développer en soi deux dispositions qui peuvent se contrarier. Qu'elles constituent deux dispositions complémentaires en terme d'idéal, je ne le nie pas mais c'est psychologiquement que leur développement harmonieux n'est pas favorisé par un tel contexte institutionnel; il l'est d'autant moins que la valeur du succès pédagogique est éclipsée par celle du succès des publications, d'où une motivation inégale à développer les deux potentialités.
Florian Cova 13 : eh, bien , aussi bizarre cela peut il vous paraître si j'en juge par vos remarques, je peux vous dire que sur les à peu près soixante thèses que j'ai dirigées ou dans lesquelles j'étais au jury, près de la moitié et souvent les meilleures venaient d'enseignants du secondaire ayant travaillé dans les conditions difficiles que vous jugez insurmontables. Cela ne veut évidemment pas dire que je souhaite ces conditions à ceux qui ne les ont pas, bien que je ne sois pas sûr que ceux qui ne les ont pas et accumulent des charges de cours dans l'enseignement supérieur soient réellement mieux lotis. Il est vrai que j'ai connu aussi une petite proportion de professeurs du secondaire ayant abandonné leur thèse, en raison de la dureté de ces conditions.
Solution possible au paradoxe : c'est peut-être parce que les conditions font que seuls les plus motivés et travailleurs parviennent à terminer leur thèse dans ces conditions.
D'un autre côté, à part être au cnrs, il y a aussi pas mal de contraintes dans le supérieur lorsqu'il faut faire des cours beaucoup plus exigeants qu'en Terminale et corriger des copies bien plus longues et difficiles, sans oublier les inévitables pesanteurs administratives. L'enseignant du secondaire, lui, a ses cours de philo prêts d'une année sur l'autre. Le revers c'est qu'il est détaché de "ce qui se passe en philosophie", surtout s'il habite en province ou pire dans une petite ville.
Patrick 14: très juste, et pour cette raison il me semble que l'idéal à l'Uni (Licence du moins) est d'enseigner à la marge de son domaine de recherche. Pour ma part je crois avoir été fait de meilleurs cours en philosophie des sciences, qui n'est pas mon domaine, qu'en philo de la connaissance, où je détaille trop.
Assez de mépris ou d'idées reçues sur les ens: normalien, j'ai enchaîné les charges de demi-ATER et habitant en région parisienne, où mes enseignements se trouvaient, j'ai connu des situations tellement difficiles que je n'ai aujourd'hui plus de couverture par une mutuelle.
Je me permets de faire un peu de publicité :
Ce lien ( http://coulmont.com/blog/2009/10/08... )
pourra intéresser des doctorants en philosophie
"Retour sur… le wiki auditions en Philosophie
Billet publié le 08/10/2009
Au début de l’année 2009, j’ai reçu le mail d’une personne souhaitant quelques conseils pour créer, sur le modèle du “wiki auditions” en sociologie, un wiki de suivi du recrutement en philosophie. Ce wiki semble avoir été un succès. Voici un “retour” sur cette expérience :"
J'ajouterai ceci: quand on enseigne la philo (en Terminale au moins), on rencontre généralement à quelques exceptions près un public désireux de vous croire, ce qui exige beaucoup de retenue car les pires sornettes pourraient trouver un écho, du fait de l'ignorance normale du public. Quand on fait de la recherche, on s'adresse à un public de chercheurs qui est sinon désireux de ne pas vous croire, du moins porté porté professionnellement à évaluer ce que vous allez défendre, d'où le désir inverse cette fois d'être cru (ce n'est pas que le prof de philo en T. désire n'être pas cru mais comme le dit Anscombe dans un article que la revue Klesis va bientôt publier - pub :-) What is it to believe somebody ? (1979) "en enseignant la philosophie, nous n'espérons pas que nos élèves vont nous croire mais plutôt qu'ils vont en venir à voir que ce que nous disons est vrai - si ça l'est" (trad. Geneviève Ginvert). On pourrait se dire qu'alors il n'y a pas de différence car en publiant on cherche aussi à faire que les chercheurs en viennent aussi à croire que ce qu'on dit est vrai. Certes mais pour y arriver dans ce dernier cas, il faut désamorcer les objections extérieures alors que dans le premier cas il faut enseigner de manière à amorcer les objections extérieures (résumons: enseigner en Terminale revient à s'ingénier à engendrer des objections à ce qu'on soutient - objections qu'on devrait se sentir en mesure de réfuter -, publier revient à s'ingénier à envisager toutes les objections possibles à ce qu'on soutient). Un enseignement moins exigeant surfe sur l'immense crédulité qui en général accueille la parole du prof de philo ( c'est clair qu'on ne parvient à faire naître l'esprit critique par rapport à notre propre cours qu' en tirant d'abord parti de la confiance spontanée des élèves; si elle fait défaut, rien n'est plus possible).
Je veux dire bien sûr: "revient à engendrer dans le public des objections à ce qu'on soutient"
Coulmont: merci! je l'ai re-posté dans un billet.