Dans un commentaire récent, Florian soulève une question qui m'a souvent laissé perplexe. Kant pense que la science peut découvrir une période de l'histoire où les humains n'ont pas existé - il élabore une théorie de la formation du système solaire. Mais, pour présenter le problème en termes un peu dramatiques: cette découverte ne réfuterait-elle pas son idéalisme transcendantal?

Preuve kantienne que les dinosaures n'ont pas existé avant le 18e siècle

La question est la suivante: le monde a-t-il existé avant les humains? Par exemple, les dinosaures existaient-il avant les humains?

Temps de la représentation vs. temps représenté

Pour clarifier la question, il faut distinguer le temps d'existence d'une représentation et le temps du contenu d'une représentation; pour faire bref, le temps de représentation vs. le temps représenté. Supposons que je fasse lundi un dessin de Descartes méditant dans son poêle, et que je le détruise mardi de dépit. Le dessin a existé d'un lundi à un mardi en octobre 2009; par contre, son contenu est une scène censée se dérouler (sauf erreur) en novembre 1619. Le temps de représentation est octobre 2009, le temps de représentation est novembre 1619.

(Kant admet, je crois, qu'il peut y avoir une différence entre le temps de représentation et le temps représenté même dans l'expérience: lorsqu'une série successive d'intuitions est telle qu'en un certain sens "elle pourrait être parcourue à l'envers" les événements sont représentés comme simultanés.)

Maintenant, supposez (ou constatez!) qu'une science affirme l'existence d'animaux antérieurs à l'apparition de l'humanité, par ex, de dinosaures il y a 200 millions d'années. Cette science est une représentation (un "jugement" dirait probablement Kant). Le temps de représentation est celui de l'apparition de cette science: la fin du 18e siècle. Le temps représenté est -200 millions d'années. La façon dont on arrive à cette science est indirecte: d'abord il y a des perceptions, on voit des traces dans le sol; ces perceptions sont des représentations pour lesquelles le temps de représentation et le temps représenté coïncident. Mais à partir de là, par déductions de l'entendement, on reconstruit une série temporelle qui nous amène à représenter (maintenant) des événements censés se produire avant l'apparition de l'humanité.

le paradoxe des dinosaures

Voici maintenant deux affirmations auxquelles Kant semble souscrire:

  • 1. Nous ne connaissons l'existence que de phénomènes.
  • 2. Un phénomène ne peut exister sans sujet.

Or la paléontologie (+ un peu de philo) fait ces deux affirmations:

  • 3. Nous savons qu'il a existe des dinosaures il y a 200 millions d'années.
  • 4. Nous savons qu'il n'existait pas de sujet il y a 200 millions d'années.

Par (4)-(2) il n'existait pas de phénomène il y a 200 millions d'années. Cela implique que si les dinosaures existaient il y a 200 millions d'années, ce ne sont pas des phénomènes. Par (1), nous ne savons donc pas qu'ils existent, contrairement à (3).

Kant semble donc forcé à la conclusion que pour tout aussi bien inférée qu'elle soit, la paléontologie est nécessairement illusoire: il est clair que la paléontologie nous représente les dinosaures comme ayant existé avant l'apparition de l'être humain, et que cette représentation est parfaitement cohérente avec (et même déduite de) nos représentations perceptives, mais elle est nécessairement fausse, puisqu'il n'y a pu avoir de phénomènes antérieur à l'existence de sujets. Donc tout au plus peut-on dire que les dinosaures (plutôt les représentations de dinosaures) ont existé depuis le 18e siècle.

(On peut s'en sortir en postulant des anges où en disant que les dinosaures faisaient l'expérience d'eux-mêmes, mais je laisse ces options de côté.)

Kant pourrait peut-être s'en sortir en remplaçant 2 par 2':

  • 2'. Un phénomène ne peut exister sans être représentable par un sujet.

L'idée serait que les dinosaures existaient non perçus/pensés il y a 200 millions d'années, mais sont néanmoins des "phénomènes" au sens où ils sont tels qu'un sujet humain peut se les représenter dans l'intuition.

Je crois que certains kantiens résoudraient le problème comme cela, mais cela me semble donner une conception très réaliste des "phénomènes". Par ex, leur étendue spatiale et leur durée ne sont pas des "modifications du sujet", ou du moins ne l'étaient pas avant le 18e siècle.

D'autres idées pour résoudre le paradoxe?