Introduction

Dans l’Introduction de la Critique de la Raison Pure , Kant trace deux distinctions qui s’avèreront cruciales pour l’histoire de la philosophie : la distinction entre jugements a priori et jugements a posteriori et celle entre jugements analytiques et jugements synthétiques. En croisant ces deux distinctions, on obtient quatre catégories de jugements : les jugements analytiques a priori, les jugements synthétiques a priori, les jugements synthétiques a posteriori et les jugements analytiques a priori. Tandis que les trois premières catégories sont étudiées par Kant, ce dernier rejette catégoriquement la possibilité de jugements analytiques a priori. Voici ce qu’il écrit dans l’Introduction de la Première Edition :

Les jugements d’expérience, comme tels, sont tous synthétiques. Et il serait absurde de fonder sur l’expérience un jugement analytique, car il ne me faut pas sortir de mon concept pour former un jugement de cette espèce, ni recourir, par conséquent, au témoignage de l’expérience.

Je tenterai de montrer que, contra Kant, il existe des jugements analytiques a posteriori et qu’ils jouent un rôle crucial en philosophie dès lors qu’il s’agit d’analyser un concept. Je développerai deux arguments en faveur de l’existence de tels jugements.

A priori / a posteriori et analytique / synthétique

Dans un premier temps, il convient de préciser les deux distinctions en question. En quel sens devons-nous entendre ici analytique, par opposition à synthétique ? Je donnerai ici à la distinction son sens kantien : un jugement de la forme « A est B » est analytique si « le prédicat B appartient au sujet A comme quelque chose qui est contenu (implicitement) dans ce concept ». Cette définition repose sur le présupposé selon lequel il est possible de « décomposer » (certains) concepts en concepts plus basiques. C’est un des présupposés qui guident ce que l’on appelle en philosophie « l’analyse de concept » : analyser un concept C revient à donner les conditions séparément nécessaires et conjointement suffisantes qui font d’un x un C. Ces conditions sont les diverses composantes dans lesquelles le concept peut être analysé. En ce sens, un jugement analytique se présente typiquement sous la forme « quel que soit x, A(x) implique B(x) » où le prédicat B est l’une des composantes du prédicat A. À l’inverse, tout jugement qui n’est pas analytique est synthétique : il apporte du nouveau, quelque chose qui n’aurait pas pu être obtenu par la seule « analyse ».

Maintenant, comment devons-nous comprendre la distinction entre jugements a priori et jugements a posteriori ? Selon Kant : « par connaissances a priori, nous entendrons désormais non point celles qui ne dérivent pas de telle ou telle expérience, mais bien celles qui sont absolument indépendantes de toute expérience. ». Un jugement a priori serait ainsi un jugement qui ne dépendrait pas de l’expérience. Mais il faut nuancer ce propos : dans ce cas, un jugement analytique qui serait obtenu par « analyse » d’un concept qui ne serait pas une idée innée serait ipso facto a posteriori parce qu’il proviendrait d’un concept tiré de l’expérience. Du coup, la définition de la connaissance a priori doit être corrigé de la façon suivante : est a priori une connaissance qui ne repose pas sur l’expérience une fois mises de côté les expériences qui ont été nécessaires à l’acquisition des concepts impliqués par cette connaissance. De la même façon un jugement a priori est un jugement dont l’assertion ne repose sur aucune expérience, une fois mises de côté les expériences qui ont été nécessaires à l’acquisition des concepts impliqués par cette connaissance. Tout jugement qui n’est pas a priori en ce sens, nous l’appellerons a posteriori.

Premier argument en faveur de l’existence de jugements analytiques a posteriori

Ces définitions étant données, il semble évident que tout jugement analytique est forcément a priori. En effet, semble-t-il, si un jugement analytique est le produit de la « décomposition » d’un concept, nous n’avons besoin de rien d’autre que des concepts impliqués dans un jugement analytique pour formuler ce jugement. Du coup, tout jugement analytique est nécessairement (par définition, pourrait-on dire) a priori. Néanmoins, cet argument repose sur un présupposé douteux : celui de la transparence conceptuelle. J’appelle transparence conceptuelle l’idée selon laquelle le fait d’être détenteur d’un concept nous rend immédiatement capables de voir quelles sont les composantes de ce concept. Autrement dit : le seul fait de détenir un concept nous rendrait conscient de ses composantes, comme si nous pouvions directement contempler ce concept pour voir de quoi il est constitué. Or, comme nous allons le voir, ce présupposé semble faux. Il en est des concepts comme du soleil platonicien que nous ne pouvons pas contempler directement, mais seulement par le moyen de son reflet.

Étudions de plus près la façon dont est pratiquée l’analyse de concept en philosophie, en prenant comme exemple une fameuse tentative d’analyse de concept : celle du concept de « connaissance », qui est au cœur de la philosophie de la connaissance contemporaine. Tout d’abord, l’état du champ semble militer fortement contre l’idée d’une transparence conceptuelle : en effet, de nombreux litres d’encre ont été versés pour déterminer quelle était l’analyse correcte du concept de connaissance, et l’accord semble encore loin d’être fait sur la question. Comment un tel désaccord est-il possible si nous avons accès directement à la structure interne de nos concepts, et plus particulièrement de notre concept de connaissance ?

L’analyse philosophique de concept ne décompose pas « directement » le concept. En fait, la méthode de l’analyse de concept peut être décrite de la façon suivante : le philosophe part d’intuitions sur des cas particuliers, cherche à formuler une analyse de concept qui rendent compte de ces cas particuliers puis cherche à mettre cette analyse à l’épreuve de nouveaux cas particuliers susceptibles de générer des intuitions qui falsifieraient cette analyse. Sous cette description, la méthode de l’analyse de concept n’est pas fondamentalement différente de la méthode des sciences empiriques : dans un premier temps, on formule une hypothèse capable de rendre compte des phénomènes dont nous avons déjà connaissance puis, dans un second temps, on met cette hypothèse à l’épreuve de nouveaux phénomènes. Par exemple, dans le cadre de la philosophie de la connaissance, les fameux « cas Gettier » sont des cas générant des intuitions qui falsifient la définition néo-classique de la connaissance comme croyance vraie et justifiée.

Ainsi, l’analyse de concept philosophique repose massivement sur l’appel aux intuitions. Mais qu’est-ce qui compte comme une intuition au sens philosophique du terme ? Sosa propose la définition suivante : « Avoir l’intuition que P, c’est avoir tendance à être d’accord avec P du simple fait de considérer cette représentation » . En d’autres termes, soit P une proposition : alors P est « intuitive » si et seulement si le seul fait de considérer P nous amène à trouver P plus plausible (et donc plus attractive) que la proposition contradictoire (non-P). En ce sens, une intuition est pré-théorique : une proposition est intuitive par elle-même et non en vertu d’un raisonnement ou sur la base d’autres considérations qui lui seraient extérieures.

Donc, nous n’avons pas directement accès au contenu de nos concepts. Au contraire, nous devons le déterminer selon diverses méthodes (induction, falsification) en partant d’un certain nombre de faits dont la structure est : « lorsque nous sommes confrontés à tel cas particulier X, nous avons l’intuition Y ». Savoir si, dans de tels cas, nos jugements analytiques sont a priori ou a posteriori nécessite d’élucider la façon dont nous connaissons ces faits primordiaux que sont nos intuitions sur des cas particuliers. Comment en venons-nous à savoir que tel ou tel cas particulier vient à susciter telle ou telle intuition en nous ?

Il y a deux solutions. Dans un premier cas, nous nous apercevons que nous « avons l’intuition que X » par introspection, via un certain sentiment épistémique. Mais l’introspection est une sorte d’expérience et source de jugements a posteriori. En effet, si tout ce qui venait à être connu par introspection devait être considéré comme une connaissance a priori, alors savoir que j’ai mal aux dents le jeudi 24 septembre à 15h30 devrait être considéré comme une connaissance a priori. Donc, si c’est par introspection que j’en viens à savoir quelles sont mes intuitions sur tel ou tel cas particulier, mes jugements analytiques dérivent de l’expérience.

L’autre solution serait que je vienne à connaître quelles sont mes intuitions de façon purement « behavioriste » en observant que, face à tel cas ou tel cas particulier, j’ai tendance à affirmer telle ou telle chose. Mais, dans ce cas, il est clair que la connaissance que j’ai de mes intuitions dépend de l’expérience.

On peut donc résumer l’argument en faveur de l’existence de jugements analytiques a posterior de la façon suivante :

  • 1) Certains jugements analytiques reposent en fait sur la connaissance que nous avons de nos intuitions sur tel ou tel cas particulier,
  • 2) La connaissance que nous avons de nos intuitions est a posteriori,
  • 3) Donc, certains jugements analytiques reposent en fait sur une connaissance a posteriori.

Second argument

Développons rapidement un autre argument en faveur de l’existence de jugements analytiques a posteriori : il arrive que nous analysions les concepts détenus par d’autres personnes, or il est clair que nous n’avons pas accès a priori à leurs concepts, donc les jugements que nous formulons au sujet de leurs concepts sont à la fois analytiques et a priori.

On est en droit se demander quand est-ce que nous analysons les concepts d’autres personnes. On peut trouver au moins deux exemples, tous deux tirés de l’activité philosophique. Le premier exemple est celui de l’étude des œuvres d’autres philosophes. On peut par exemple se demander ce que Descartes entend par « idée » ou Pascal par « ordre ». Mais, dans de tels cas, on cherche en fait à analyser un concept idiosyncrasique, le concept utilisé par une autre personne. Et sur quoi nous basons-nous pour y parvenir ? Sur ses œuvres, dont nous avons une connaissance entièrement a posteriori.

Un autre exemple, tiré lui aussi de la philosophie, vient de ces concepts qui étaient partagés par des populations aujourd’hui disparues. Par exemple, un historien de la philosophie peut vouloir cerner quel était exactement le concept grec de « phusis » pour le comparer avec notre concept contemporain de « nature ». Mais, dans ce cas, il se basera sur des documents anciens pour « décomposer » ce concept. Là encore, nous sommes en présence de jugements analytiques a posteriori.