Des jugements analytiques a posteriori
Par Florian Cova le samedi 26 septembre 2009, 16:09 - Philosophie - Lien permanent
Voici une première version de deux arguments dont le but est de prouver, contra Kant, qu'il existe des jugements analytiques a posteriori. Vous pouvez m'aider à les aider de deux façons : en cherchant les failles et aussi en me donnant de meilleurs exemples pour les illustrer. Bonne lecture !
Introduction
Dans l’Introduction de la Critique de la Raison Pure , Kant trace deux distinctions qui s’avèreront cruciales pour l’histoire de la philosophie : la distinction entre jugements a priori et jugements a posteriori et celle entre jugements analytiques et jugements synthétiques. En croisant ces deux distinctions, on obtient quatre catégories de jugements : les jugements analytiques a priori, les jugements synthétiques a priori, les jugements synthétiques a posteriori et les jugements analytiques a priori. Tandis que les trois premières catégories sont étudiées par Kant, ce dernier rejette catégoriquement la possibilité de jugements analytiques a priori. Voici ce qu’il écrit dans l’Introduction de la Première Edition :
Les jugements d’expérience, comme tels, sont tous synthétiques. Et il
serait absurde de fonder sur l’expérience un jugement analytique, car il ne me
faut pas sortir de mon concept pour former un jugement de cette espèce, ni
recourir, par conséquent, au témoignage de l’expérience.
Je tenterai de montrer que, contra Kant, il existe des jugements analytiques a posteriori et qu’ils jouent un rôle crucial en philosophie dès lors qu’il s’agit d’analyser un concept. Je développerai deux arguments en faveur de l’existence de tels jugements.
A priori / a posteriori et analytique / synthétique
Dans un premier temps, il convient de préciser les deux distinctions en question. En quel sens devons-nous entendre ici analytique, par opposition à synthétique ? Je donnerai ici à la distinction son sens kantien : un jugement de la forme « A est B » est analytique si « le prédicat B appartient au sujet A comme quelque chose qui est contenu (implicitement) dans ce concept ». Cette définition repose sur le présupposé selon lequel il est possible de « décomposer » (certains) concepts en concepts plus basiques. C’est un des présupposés qui guident ce que l’on appelle en philosophie « l’analyse de concept » : analyser un concept C revient à donner les conditions séparément nécessaires et conjointement suffisantes qui font d’un x un C. Ces conditions sont les diverses composantes dans lesquelles le concept peut être analysé. En ce sens, un jugement analytique se présente typiquement sous la forme « quel que soit x, A(x) implique B(x) » où le prédicat B est l’une des composantes du prédicat A. À l’inverse, tout jugement qui n’est pas analytique est synthétique : il apporte du nouveau, quelque chose qui n’aurait pas pu être obtenu par la seule « analyse ».
Maintenant, comment devons-nous comprendre la distinction entre jugements a priori et jugements a posteriori ? Selon Kant : « par connaissances a priori, nous entendrons désormais non point celles qui ne dérivent pas de telle ou telle expérience, mais bien celles qui sont absolument indépendantes de toute expérience. ». Un jugement a priori serait ainsi un jugement qui ne dépendrait pas de l’expérience. Mais il faut nuancer ce propos : dans ce cas, un jugement analytique qui serait obtenu par « analyse » d’un concept qui ne serait pas une idée innée serait ipso facto a posteriori parce qu’il proviendrait d’un concept tiré de l’expérience. Du coup, la définition de la connaissance a priori doit être corrigé de la façon suivante : est a priori une connaissance qui ne repose pas sur l’expérience une fois mises de côté les expériences qui ont été nécessaires à l’acquisition des concepts impliqués par cette connaissance. De la même façon un jugement a priori est un jugement dont l’assertion ne repose sur aucune expérience, une fois mises de côté les expériences qui ont été nécessaires à l’acquisition des concepts impliqués par cette connaissance. Tout jugement qui n’est pas a priori en ce sens, nous l’appellerons a posteriori.
Premier argument en faveur de l’existence de jugements analytiques a posteriori
Ces définitions étant données, il semble évident que tout jugement analytique est forcément a priori. En effet, semble-t-il, si un jugement analytique est le produit de la « décomposition » d’un concept, nous n’avons besoin de rien d’autre que des concepts impliqués dans un jugement analytique pour formuler ce jugement. Du coup, tout jugement analytique est nécessairement (par définition, pourrait-on dire) a priori. Néanmoins, cet argument repose sur un présupposé douteux : celui de la transparence conceptuelle. J’appelle transparence conceptuelle l’idée selon laquelle le fait d’être détenteur d’un concept nous rend immédiatement capables de voir quelles sont les composantes de ce concept. Autrement dit : le seul fait de détenir un concept nous rendrait conscient de ses composantes, comme si nous pouvions directement contempler ce concept pour voir de quoi il est constitué. Or, comme nous allons le voir, ce présupposé semble faux. Il en est des concepts comme du soleil platonicien que nous ne pouvons pas contempler directement, mais seulement par le moyen de son reflet.
Étudions de plus près la façon dont est pratiquée l’analyse de concept en philosophie, en prenant comme exemple une fameuse tentative d’analyse de concept : celle du concept de « connaissance », qui est au cœur de la philosophie de la connaissance contemporaine. Tout d’abord, l’état du champ semble militer fortement contre l’idée d’une transparence conceptuelle : en effet, de nombreux litres d’encre ont été versés pour déterminer quelle était l’analyse correcte du concept de connaissance, et l’accord semble encore loin d’être fait sur la question. Comment un tel désaccord est-il possible si nous avons accès directement à la structure interne de nos concepts, et plus particulièrement de notre concept de connaissance ?
L’analyse philosophique de concept ne décompose pas « directement » le concept. En fait, la méthode de l’analyse de concept peut être décrite de la façon suivante : le philosophe part d’intuitions sur des cas particuliers, cherche à formuler une analyse de concept qui rendent compte de ces cas particuliers puis cherche à mettre cette analyse à l’épreuve de nouveaux cas particuliers susceptibles de générer des intuitions qui falsifieraient cette analyse. Sous cette description, la méthode de l’analyse de concept n’est pas fondamentalement différente de la méthode des sciences empiriques : dans un premier temps, on formule une hypothèse capable de rendre compte des phénomènes dont nous avons déjà connaissance puis, dans un second temps, on met cette hypothèse à l’épreuve de nouveaux phénomènes. Par exemple, dans le cadre de la philosophie de la connaissance, les fameux « cas Gettier » sont des cas générant des intuitions qui falsifient la définition néo-classique de la connaissance comme croyance vraie et justifiée.
Ainsi, l’analyse de concept philosophique repose massivement sur l’appel aux intuitions. Mais qu’est-ce qui compte comme une intuition au sens philosophique du terme ? Sosa propose la définition suivante : « Avoir l’intuition que P, c’est avoir tendance à être d’accord avec P du simple fait de considérer cette représentation » . En d’autres termes, soit P une proposition : alors P est « intuitive » si et seulement si le seul fait de considérer P nous amène à trouver P plus plausible (et donc plus attractive) que la proposition contradictoire (non-P). En ce sens, une intuition est pré-théorique : une proposition est intuitive par elle-même et non en vertu d’un raisonnement ou sur la base d’autres considérations qui lui seraient extérieures.
Donc, nous n’avons pas directement accès au contenu de nos concepts. Au contraire, nous devons le déterminer selon diverses méthodes (induction, falsification) en partant d’un certain nombre de faits dont la structure est : « lorsque nous sommes confrontés à tel cas particulier X, nous avons l’intuition Y ». Savoir si, dans de tels cas, nos jugements analytiques sont a priori ou a posteriori nécessite d’élucider la façon dont nous connaissons ces faits primordiaux que sont nos intuitions sur des cas particuliers. Comment en venons-nous à savoir que tel ou tel cas particulier vient à susciter telle ou telle intuition en nous ?
Il y a deux solutions. Dans un premier cas, nous nous apercevons que nous « avons l’intuition que X » par introspection, via un certain sentiment épistémique. Mais l’introspection est une sorte d’expérience et source de jugements a posteriori. En effet, si tout ce qui venait à être connu par introspection devait être considéré comme une connaissance a priori, alors savoir que j’ai mal aux dents le jeudi 24 septembre à 15h30 devrait être considéré comme une connaissance a priori. Donc, si c’est par introspection que j’en viens à savoir quelles sont mes intuitions sur tel ou tel cas particulier, mes jugements analytiques dérivent de l’expérience.
L’autre solution serait que je vienne à connaître quelles sont mes intuitions de façon purement « behavioriste » en observant que, face à tel cas ou tel cas particulier, j’ai tendance à affirmer telle ou telle chose. Mais, dans ce cas, il est clair que la connaissance que j’ai de mes intuitions dépend de l’expérience.
On peut donc résumer l’argument en faveur de l’existence de jugements analytiques a posterior de la façon suivante :
- 1) Certains jugements analytiques reposent en fait sur la connaissance que nous avons de nos intuitions sur tel ou tel cas particulier,
- 2) La connaissance que nous avons de nos intuitions est a posteriori,
- 3) Donc, certains jugements analytiques reposent en fait sur une connaissance a posteriori.
Second argument
Développons rapidement un autre argument en faveur de l’existence de jugements analytiques a posteriori : il arrive que nous analysions les concepts détenus par d’autres personnes, or il est clair que nous n’avons pas accès a priori à leurs concepts, donc les jugements que nous formulons au sujet de leurs concepts sont à la fois analytiques et a priori.
On est en droit se demander quand est-ce que nous analysons les concepts d’autres personnes. On peut trouver au moins deux exemples, tous deux tirés de l’activité philosophique. Le premier exemple est celui de l’étude des œuvres d’autres philosophes. On peut par exemple se demander ce que Descartes entend par « idée » ou Pascal par « ordre ». Mais, dans de tels cas, on cherche en fait à analyser un concept idiosyncrasique, le concept utilisé par une autre personne. Et sur quoi nous basons-nous pour y parvenir ? Sur ses œuvres, dont nous avons une connaissance entièrement a posteriori.
Un autre exemple, tiré lui aussi de la philosophie, vient de ces concepts qui étaient partagés par des populations aujourd’hui disparues. Par exemple, un historien de la philosophie peut vouloir cerner quel était exactement le concept grec de « phusis » pour le comparer avec notre concept contemporain de « nature ». Mais, dans ce cas, il se basera sur des documents anciens pour « décomposer » ce concept. Là encore, nous sommes en présence de jugements analytiques a posteriori.
Commentaires
D'abord deux remarques très secondaires: vous écrivez souvent a priori à la place d'a posteriori et ce n'est pas Platon qui soutient qu'on ne peut pas regarder le soleil, c'est La Rochefoucauld ("Ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement") :-)
Sinon quelques réflexions sur le second argument, qui ne me convainc pas: quand j'analyse un concept ou un jugement, il me semble qu'il convient de dire que le concept et le jugement en question sont analytiques seulement si mon analyse ne découvre pas dans leur genèse une origine empirique. Il semble que vous faites une confusion entre analytique du point de vue du contexte de découverte (je découvre analytiquement le concept ou le jugement) et analytique du point de vue du contexte de justification (je rends compte du concept ou du jugement sans avoir recours à qqch tiré de l'expérience). Je peux donc certes avoir affaire à un jugement analytique a priori qui m'est transmis par l'expérience mais dois-je du coup l'appeler a posteriori ? Le jugement est purement analytique a priori mais le moyen d'y accéder est l'expérience. Avec le même raisonnement ne seriez-vous pas porté à soutenir que les jugements synthétiques a priori (admettons ici leur réalité) sont a posteriori quand c'est le prof de maths qui me les communique ?
Merci, je vais essayer de corriger les erreurs.
Sur Platon. Cf. République, Livre VII, fin de l'Allégorie de la Caverne. Le prisonnier tout juste relâché ne peut pas directement contempler le soleil mais doit déjà s'accoutumer à regarder ses reflets.
Sur le deuxième argument : effectivement, il est important de faire la distinction entre contexte de découverte et contexte de justification. Mais, même du point de vue du contexte de justification, je pense que mon argument fonctionne. Imaginons que je tente d'analyser le concept C que je trouve chez Descartes. Dans l'idéal, mon analyse devrait me permettre au final de formuler des jugements analytiques du genre : "tout C est d, etc." qui sont des jugements analytiques. Mais comment vais-je justifier cette analyse de concept historique ? Sur la base des textes, donc à partir d'indices a posteriori. Ce qui différencie ce cas de celui de l'élève, c'est que je parviens tout seul à mon analyse, c'est moi qui en est la source.
Pour le cas de l'élève : effectivement, si comme moi, vous savez que les angles d'un triangle ont 180° sans en connaître la justification (bouh !), alors ce jugement (nous ne dirons pas : cette "connaissance") est a posteriori. Il n'y a là rien qui me choque. Nombre de conjectures mathématiques sont d'ailleurs formulées de façon a posteriori avant de pouvoir être démontrée de façon a priori.
Pour la note : oui, j'admet l'existence de jugements synthétiques a priori.
Quote : "le concept et le jugement en question sont analytiques seulement si mon analyse ne découvre pas dans leur genèse une origine empirique."
Si on prend ça au pied de la lettre, alors on tombe dans une difficulté que j'ai signalée selon laquelle il n'existe pas de jugements a priori s'il n'y a pas d'idées innées.
Sur Platon, je crois qu'on est d'accord !
Concernant l'exemple cartésien - justifié puisque Descartes reconnaît l'innéité de certaines idées-, ça me semble fort de café de dire que les jugements analytiques sont a posteriori aussi parce que j'ai lu les textes cartésiens. Ce qui est empirique, c'est mon mode de découverte, pas la série C, d etc, à condition bien sûr de croire dans la réalité des vérités analytiques. L'innéité est en effet décisive car quand on y croit, elle doit conduire à dire que quand Descartes mettait au propre empiriquement ses idées analytiques, il ne les constituait pas du tout empiriquement pour autant.
Comme je sais que vous aimez bien la philo expérimentale, voici ce qui me vient à l'esprit quand je pense à analytique a posteriori:
" Ce que j'appellerai spontanément un jugement analytique a posteriori, ça serait par exemple le concept de chaise défini comme meuble ayant comme fonction de permettre la position assise (pour faire vite). A posteriori parce que le concept de chaise s'est constitué complètement mentalement au fur et à mesure où on en a fabriqué (je ne suis pas platonicien !) et a priori parce que n'importe qui ayant appris à parler le français donne cette définition de la chaise en explicitant ce qu'il sait déjà. En fait c'est du jugement a posteriori intériorisé, c'est donc du faux analytique."
Sans préciser les notions / définitions ici j'ai dû mal à y réfléchir.
Je propose plutôt, sans m'engager sur la question de savoir si Kant accepterait cette définition:
Cette définition fait tomber les deux arguments, il me semble. (1) un sujet pour qui les concepts sont transparents pourrait connaître les propositions analytiques vraies sans s'appuyer sur l'expérience, donc ces propositions sont bien a priori. (Même si elles sont a posteriori pour nous). (2) il faut peut-être des expériences pour acquérir un concept dont autrui dispose, mais un sujet qui disposerait lui-même de ce concept n'aurait pas ou plus besoin de ces expériences.
Il y a d'autres façons de définir "a priori" qui rendent au contraire triviale l'idée qu'il y a des jugements analytiques connus a posteriori. Par exemple, si on dit qu'une proposition est a priori pour un sujet S ssi S est en mesure d'en connaître la vérité sans s'appuyer sur une expérience. Prenez un théorème mathématique compliqué que S peut comprendre mais qu'il est incapable de prouver (la preuve requiert des mathématiques au-desssus de son niveau). Si S lit dans un bouquin fiable que le théorème est vrai, il en vient en connaître la vérité du théorème sur la base de son expérience sans être capable de la connaître indépendamment de l'expérience. Donc la proposition est a posteriori pour S, même si elle est analytique.
Ok, je pense qu'on s'est mal compris. Mon exemple ne parle pas du cas où l'on reprendrait un jugement analytique déjà présent chez un auteur (comme l'élève qui apprend un théorème mathématique). Je parlais du cas où l'on cherche à "analyser" un concept utilisé par cet auteur. Par exemple, vous pouvez tenter d'analyser ce que Bergson veut dire par "durée". Si vous y parvenez, vous avez "analysé" son concept de durée (si tant est qu'il ne soit pas trop "souple" pour ça). Et si vous y parvenez, vous ne faites pas que dire ce que Bergson a déjà dit (ça se saurait si "durée" était dument défini dans son oeuvre). Vous obtenez sur une base empirique (l'étude de ses oeuvres) un jugement qui est analytique selon les critères indiqués par Kant : vous définissez "durée-B" à partir de prédicats qui sont déjà contenus dans le concept "durée-B".
Maintenant, vous avez soulevé une question intéressante : si j'apprend un jugement a priori sans en connaître les justifications, j'ai du coup un jugement a posteriori (qui peut être une connaissance, si mes raisons de croire ma source sont bonnes). Ca pourrait faire un 3eme argument... Ou alors, il faut trouver encore une fois une définition d'a priori qui évite ces difficultés.
(Huuuuummmmm...)
Indépendamment de la définition de "a priori", il me semble que le deuxième argument serait écarté par un kantien tout comme les cas de jugements analytiques basés sur des concepts acquis par expérience (l'exemple fameusement mauvais de Kant est "l'or est un métal jaune"). Les expériences en jeu ici sont celles qui sont requises pour que tu acquières le concept bergsonien de durée. Une fois que tu l'as acquis, tu fais des jugements analytiques à son égard. (NB: je ne crois pas un mot de tout cela, mais c'est ce qu'un kantien répondrait, je crois.)
Merci Julien ! C'est intéressant, même si à la base je me concentrais sur la définition kantienne, qui, on le voit, donne des intuitions anti-kantiennes.
Sinon : effectivement, on peut attribuer la distinction analytique / synthétique aux propositions et la distinction a priori / a posteriori aux croyances. Cela n'est pas gênant : un "jugement analytique a priori" devient une croyance a priori ayant pour objet une proposition analytique, etc., et comme ça tout est plus clair.
Si maintenant on essaye de rendre compte de la distinction a priori / a posteriori qui nous semble familières, ma définition est en fait trop large parce qu'elle a des conclusions un peu paradoxales : on a peut-être pas envie de dire que quelqu'un qui a appris un jugement a priori dans un livre a un jugement a posteriori (quoique...). Mais il me semble que la définition que tu donnes est trop étroite. Elle conduit à dire que si une population avait fini par déterminer que la somme des angles d'un triangle est 180° au seul moyen du rapporteur et de l'induction, alors celle-ci a une connaissance a priori, ce qui me semble fort de café.
De plus, "intuitivement", j'ai l'impression que la distinction a priori / a posteriori porte sur la façon dont nous avons acquis telle u telle connaissance. On dit par exemple "X sait a priori que...", "Y sait a posteriori que...", et cette dimension disparaît totalement dans ta définition.
J'ai l'impression que, parmi les philosophes (français) il y a une distinction a priori / a posteriori que nos définitions ne parviennent pas à cerner. Le mieux n'est-il pas de sonder nos intuitions à ce sujet ? Que pensez-vous des cas suivants ?
CAS 1 : X apprend dans un livre de mathématique que "la somme des angles d'un triangle fait plus de 180°". X sait donc a priori que la somme des angles d'un triangle fait 180°.
CAS 2 : Soit Y une population coupée du reste du monde. Y a acquis la connaissance que "la somme des angles d'un triangle fait plus de 180°" sur la base de mesures répétées au rapporteur. Les membres de Y savent a priori que la somme des angles d'un triangle fait 180°.
CAS 3 : Soit Z un mathématicien qui a appris de son professeur la connaissance que "la somme des angles d'un triangle fait 180°" et la façon de le démontrer à partir des seuls concepts de triangles, degré, etc. Z sait a priori que la somme des angles d'un triangle fait 180°.
CAS 4 : Soit A un mathématicien balèze et autodidacte qui est parvenu à savoir tout seul que "la somme des angles d'un triangle fait 180°" sur la base de ses seuls concepts. A sait a priori que la somme des angles d'un triangle fait 180°.
Mes intuitions :
CAS 1 : NON
CAS 2 : NON
CAS 3 : OUI
CAS 4 : OUI
Peut-être qu'une définition kantienne de croyance a priori qui serait plus satisfaisante serait la suivante :
"X a une croyance C en une proposition P est a priori si X a formé C par la seule application de principes logiques aux concepts obtenus en P sans aide de l'expérience".
Par exemple, si j'ai le concept de "nombre pair" comme "nombre entier multiple de deux", le seul principe de contradiction me permet de savoir que tout nombre pair est un nombre entier, si l'on considère que je ne peux pas avoir le concept de nombre pair sans être conscient qu'un nombre pair est un nombre entier multiple de deux.
Florian 9
J'ai les mêmes intuitions que vous mais quiconque formé un peu philosophiquement répondra identiquement car ces cas ne sont pas embarrassants et ne font qu'illustrer des distinctions assez ordinaires. Mais peut-on trouver dans ce domaine des cas aussi difficiles à trancher que les problèmes d'éthique ?
C'est étonnant. Il y a une espèce de consensus anti-aprioriste sur ce blog.
Comme s'il était absolument incongru de penser que l'a priori joue effectivement et dans la connaissance et dans les jugements.
Curieux...
Je ne dis pas d'ailleurs que c'est illégitime de le penser, mais je trouve cela bien curieux.
Ah bon ? Je n'ai jamais dit qu'il n'existait pas de jugements a priori, pourtant. Par exemple, en mathématiques, si je me donne des définitions et des axiomes, je peux en tirer des conclusions par le seul usage des lois de la logique, sans appel à des intuitions. Je pense donc que c'est complètement "a priori". Donc je pense que vous nous prêtez des "consensus" un peu imaginaires.
(Ok, il y a des jours où je tend à penser qu'en fait nous connaissons certains axiomes logiques, comme le principe de contradiction, a posteriori. Mais je ne parierai pas un chapelet de bananes sur ce sujet.)
En fait, je pense qu'on peut distinguer deux genres de jugements supposés "analytiques". Ceux on l'on dispose de concepts et d'axiomes explicités et qui ne demandent qu'à être articulés et développés en usant les lois de la logique. C'est le contexte de transparence, où l'on se donne des concepts à travers des définitions et où donc nul n'est besoin de recourir à nos intuitions sur le contenu de ces concepts (mathématiques, logiques, Ethique de Spinoza, etc.). Le deuxième type de jugements "a priori" prend place dans un contexte de non-transparence dans lequel nos concepts ne nous sont connus qu'à travers leur application à des cas particuliers et à travers nos intuitions sur ces cas (typiquement : analyse de concepts philosophiques). Du coup j'ai l'impression qu'il y a une certaine différence entre les deux. Dans le premier cas, on utilise une méthode purement déductive. Dans le second, on utilise induction, falsification, dialectique, équilibre réfléchi, etc. etc. J'ai le sentiment que le premier type de jugement est beaucoup plus "a priori" que l'autre et que, pourtant, en philosophie, on tend à ranger les deux sont une même catégorie de "jugements analytiques a priori", ce qui cache la différence qui me semble énorme.
Florian: l'idée visée par la distinction a priori/a posteriori appliquée aux croyances (particulières d'un sujet donné) est assez claire, même si à mon avis inapplicable en détail. L'idée est que pour toute croyance on peut dire sur quoi elle "repose essentiellement" ou non, et que nombre de croyances reposent essentiellement sur des perceptions, mais que d'autres croyances ne reposent pas essentiellement sur des perceptions, par ex les connaissances mathématiques.
(L'idée est inapplicable parce qu'il reste mystérieux de savoir sur quoi reposent les croyances a priori, ou plus généralement ce qui en fait des connaissances. L'idée de Hume, reprise par Kant pour les supposées connaissances philosophiques, était qu'elles reposent sur l'analyse conceptuelle, mais la théorie de l'analyse des concepts ne tient pas la route, en partie à cause de la manifeste opacité des concepts que tu discutes dans le billet. Williamson dans son dernier bouquin a l'idée intéressante que la plupart des connaissances non-a posteriori intéressantes qu'on a en philosophie, notamment celles basées sur des intuitions sur des cas, reposent sur des capacités à simuler qui sont elles-mêmes façonnées par l'expérience, de sorte que ces connaissances ne sont pas a priori au sens traditionnel non plus. Mais revenons au sujet.)
Le problème c'est que si on utilise cette définition, il est complètement trivial qu'il y a des jugements analytiques a posteriori. Par ex, un enfant apprend par induction que tous les célibataires sont non mariés.
Ou plus généralement, si p est une proposition connue a priori par un sujet S, il est toujours possible qu'un sujet S' apprenne que p est vraie a posteriori, à savoir par le témoignage de S.
Du coup si on entend par "jugement analytique" "croyance portant sur une proposition analytique", l'idée de Kant que les jugements analytiques sont a priori est clairement et manifestement fausse. Il bien possible que ce soit là une grosse bourde de Kant, mais la charité de l'interprète (surtout vis-à-vis des kantiens, qui auraient dû s'en rendre compte depuis le temps!) oblige à envisager d'autres lectures.
C'est pour cela que j'ai l'impression que lorsque Kant parle de "jugements", il a en tête quelque chose comme les éléments de l'édifice de la science, c'est-à-dire (a) ou bien les propositions elles-mêmes, (b) ou bien les "croyances" d'un sujet idéalisé, du philosophe/scientifique idéal (un peu dans la lignée de Descartes).
(Digression: ceci explique peut-être pourquoi lorsqu'on mentionne des exemples concrets les kantiens ont l'impression que ce n'est pas pertinent, parce que le "sujet transcendantal" - ou même "le sujet empirique" - ce n'est pas vous ou moi ou telle personne particulière.)
Qu'on opte pour (a) ou (b) une solution naturelle est de dire que lorsque Kant dit "jugement a priori" il veut dire: proposition connaissable a priori (ou connaissance qu'on peut en principe acquérir a priori), plutôt que connue a priori. Ou plus précisément en principe connaissable a priori par un être fini / humain / comme nous. C'est cette notion que ma définition cherchait à caractériser, et avec laquelle tes arguments ne passent pas.
Y a-t-il des kantiens (et non des kantiens repentis comme moi!) parmi nous pour dire ce qu'ils entendent par "jugement a priori"? - y compris ce qu'ils entendent par "jugement"! Ne me répondez pas "c'est un jugement qui..."!
(FN: pour ma part il me semble en effet incongru de penser que l'a priori joue dans la connaissance, non parce que j'ai un a priori contre l'a priori, mais parce que je ne comprends pas ce que cette affirmation peut bien vouloir dire!)
Patrick:
Les distinctions en question sont ordinaires parce que courantes chez les philosophes (et encore, distinguer croyance vs proposition n'est pas si fréquent que je sache dans la littérature kantienne), mais pas sans problèmes.
Un enfant suit un cours ordinaire de géométrie où on lui enseigne la démonstration de ce que la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits. Elle est forte en géométrie, et comprend et peut refaire la démonstration. Est-ce qu'elle sait a priori que la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits?
Pas évident. D'abord, c'est littéralement faux: la sommes des angles d'un triangle n'est pas forcément égale à deux droits. (c'est faux des triangles non-euclidiens.) Donc notre sujet ne l'a certainement pas déduit logiquement de la définition de triangle, si tant est qu'elle connaisse une définition formellement correcte de ce qu'est un triangle (ce n'est pas du tout nécessaire pour faire de la géométrie). (Exs: elle dira peut-être qu'un triangle est "une figure à trois côtés", mais est-ce que toute figure est nécessairement fermée et tout côté droit? Est-ce qu'un cercle est une figure, combien a-t-il de côtés?) Ou dira-t-on qu'elle sait, de façon implicite, que la somme des angles d'un triangle situé dans un espace euclidien est égale à deux droits? Ou qu'elle sait de façon implicites, que si les axiomes d'Euclide sont vrais alors la somme des triangles est égale à deux droits? (Ce qui n'est pas une connaissance très utile parce que les axiomes sont littéralement faux.) Et surtout, d'où vient sa croyance en l'axiome 5, selon lequel par un point hors d'une droite passe une seule parallèle, "axiome" qui caractérise en fait les espaces euclidiens? (Pour préciser ce que je veux dire: ce n'est pas juste que le professeur a énoncé l'axiome 5, mais notre enfant, qui est douée, s'est (re-)convaincue elle-même de sa vérité, sans quoi on retomberait dans un cas de croyance a posteriori basée sur témoignage.) On peut penser ou bien que c'est qqch qu'elle a perçu et induit des figures tracées par le prof; ou bien que c'est une croyance qui dépend de capacités "mathématiques" innées (la folk-géométrie!) impliquées dans notre imagination spatiale, ou un mélange des deux. Ces dernières étant produites par l'évolution, qui nous aurait conféré la "connaissance" innée de la géométrie de notre espace physique ("connaissance" entre guillemets, puisque notre espace n'est pas euclidien), peut-on les considérer comme des croyances/connaissances a priori? Est-ce que cela donne une notion d' a priori philosophiquement intéressante? Par ex si une mutation bizarre créait des individus qui auraient la croyance innée qu' il n'a jamais existé d'humains à la peau verte, dirait-on que ses gens-là ont une croyance (connaissance?) a priori qu'il n'a jamais existé d'humains à la peau verte?
Julien 18
Il me semble que si l'évolution cause une croyance, la croyance en question est a posteriori du point de vue de l'espèce mais du point de vue de l'individu elle est a priori. Ça serait identique à la situation à laquelle on parviendrait si on pouvait intervenir sur le cerveau d'un foetus pour qu'il ait dès la naissance des croyances innées. Ça n'a rien à voir avec l'a priori kantien en tout cas. Dans ce dernier cas, c'est radicalement impossible de faire une genèse empirique de ce que l'esprit découvre en dehors de toute expérience. Je réalise en même temps que les idées innées chez Descartes sont mises en l'homme par Dieu et pourtant c'est notre modèle même d'a priori...Mais peut-on inclure la création de l'homme par Dieu dans l'expérience ?
Il me semble que si l'évolution cause une croyance, la croyance en question est a posteriori du point de vue de l'espèce mais du point de vue de l'individu elle est a priori.
Ah bon ? Mais si en fait, l'évolution a implanté la croyance C au niveau de l'espèce 1 et que l'espèce 2 descend de l'espèce et hérite de la croyance C, peut-on encore dire que l'espèce 2 a la croyance C a posteriori ?
Ça n'a rien à voir avec l'a priori kantien en tout cas.
Ca reste à voir. L' a priori kantien, ce sont les conditions nécessaires de toute expérience, mais Kant ne dit rien sur ce qui nous rend capables de remplir ces conditions. Il me semble au contraire que l'a priori Kantien est parfaitement intégrable dans une doctrine évolutionniste (il me semble d'ailleurs que c'est plus ou moins ce que fait Nietzsche).
Patrick: tu sembles penser que l'influence de l'évolution compte comme "influence de l'expérience", et que des croyances innées explicables par l'évolution seraient en un certain sens façonnées par l'expérience ("génèse empirique").
Ce n'est pas le cas du tout. En gros, ceux qui font l' "expérience" que leurs croyances sont fausses sont tout simplement éliminées. Et les croyances innées de ceux qui n'ont pas été éliminés sont engendrées arbitrairement (par mutation génétique) et non par l'expérience. Cela ne veut pas dire que les croyances innées qui seraient là seraient là par pur hasard; la réalité physique (parfois qualifiée par glissement générateur de confusion "réalité empirique") joue son rôle en n'éliminant pas les créatures dotées de celles-ci, mais de là à parler de "genèse empirique" il y a un pas.
En fait il vaut peut-être mieux abandonner complètement l'idée Locké-Huméo-Kantienne de "source" ou "genèse" de croyances dans l'expérience. On pourrait plutôt voir le rôle de l'évolution dans le modèle falsificationniste de Popper: les croyances innées fausses sont éliminées - à ceci près que rien ne garantit que l'évolution élimine toutes les croyances fausses et seulement elles. Si on qualifie de croyances justifiées a posteriori les croyances qui ont survécu à une épreuve de falsification, alors on peut peut-être par extension qualifiées des croyances innées sélectionnées de croyances a posteriori.
(Cela permettrait d'ailleurs aussi de maintenir par contraste que des supposées croyances implantées par Dieu ne serait pas a posteriori en ce sens, pour la même raison qu'un gêne directement implementé par Dieu ne compterait pas comme sélectionné.)
Florian 20
J'ai du mal à penser à la fois la vérité du naturalisme et la réalité des a priori. Car dans ce cas, la cause est toujours l'expérience en dernière instance, comme on disait autrefois dans un autre contexte :-)
Certes je comprends ce que veut dire intégrer l'a priori kantien dans un cadre naturaliste mais y a-t-il un seul texte de Kant qui justifie une telle audace ? D'autre part, il y a chez Kant une fixité des connaissances a priori qui est peut-être difficilement compatible avec la prise en compte constante du temps inhérente à l'évolutionnisme.
Mais surtout c'est en termes kantiens contradictoire de faire une genèse empirique du transcendantal puisque toute genèse empirique le présuppose.
Julien 21
Par expérience je voulais dire: si les croyances sont implantées dans les esprits, il faut bien faire intervenir des causes physiques, qu'elles soient les causes des mutations ou les causes qui sélectionnent ces mutations comme avantageuses. Je n'ai donc pas voulu dire que les croyances étaient élaborées par confrontation de ceux qui les acquièrent avec le milieu, ce qui aurait plutôt ressemblé à du lamarckisme.
C'est à partir de là que je ne vois pas comment on peut appeler a priori -sauf à donner un sens absolument non kantien au concept- une croyance qui est physiquement causée (du point de vue du scientifique darwinien, elle a une origine phénoménale). Je suis bien d'accord pour dire alors que les croyances innées sélectionnées sont a posteriori.
D'accord pour le Dieu cartésien et pour le Dieu leibnizien itou car sa sélection du réel parmi les possibles a des raisons, ce que n'a pas l'évolution.
Patrick: je croyais que la philosophie kantienne était officiellement neutre sur le matérialisme. C'est-à-dire, que tout ce que dit Kant était compatible avec la possibilité qu'il n'y ait pas de Dieu, que l'être humain soit un produit de la nature, etc. Une autre façon de le dire: je pensais que Kant affirmait clairement n'avoir rien prouvé (peut-être si on laisse de côté les passages sur la certitude pratique de l'existence de l'âme...) qui permette de connaître l'existence d'autre chose que de choses physiques.
Bref j'aurais dit que la philosophie de Kant est officiellement compatible avec la vérité du physicalisme, et que tout au plus elle exclut qu'il soit possible de savoir que le physicalisme est vrai. (Et je serais surpris de découvrir que des gens comme Alain Renaut défendent l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme!)
Julien 24:
" La critique peut seule couper dans leurs racines le matérialisme, le fatalisme, l'athéisme, l'incrédulité des libres penseurs etc" Préface de la seconde édition PUF p.26
Mais je pense qu'on peut en effet faire une distinction entre donner une explication matérialiste d'un phénomène et être réaliste matérialiste - ce que Kant condamne précisément dans ce passage -; le premier n'implique pas le second.
Mais il faut aussi prendre au sérieux les postulats de la raison pratique (certes bien démodés).
Ceci dit, à ma connaissance, les naturalistes darwiniens sont généralement réalistes, non ? Est-ce que ça existe des darwiniens idéalistes ? N'est-ce pas une contradiction dans les termes ?
En fait, il me semble qu'il y a plus de raisons pour dire que des croyances implantées par un Dieu sont a posteriori et que celles implantées par l'évolution sont a priori (si ces mots ont encore un sens à ce stade de la discussion). Si Dieu m'implante des croyances (vraies), on peut se dire que ces croyances dérivent d'une expérience (celle que Dieu a du monde). Au contraire, les croyances issues de l'évolution ne découle d'aucune autre croyance et d'aucune expérience du monde extérieur. Ces secondes me semblent donc bien plus a priori que les premières.
(Et en fait, j'aurais surtout envie de dire que ces deux types de croyances sont a priori)
Je ne vois pas en quoi la conception kantienne de l'a priori est incompatible avec la théorie de l'évolution. En effet, c'est quoi les conditions de l'expérience selon Kant : des catégories, des formes de la sensibilité, des Idées et quelques facultés. Aucune raison de penser qu'il est tout à fait impossible que ces choses soient issues de l'évolution. L'a priori (ici : le transcendantal) ne doit pas provenir de l'expérience mais rien n'empêche qu'il ait une genèse matérielle sans expérience. A ce stade, on pourra dire que Kant dira que la matière n'existe pas en-dehors de l'expérience que nous en avons. Mais c'est faux : Kant dit que nous n'en savons rien. Rien ne nous prouve que le monde en soi n'est pas spatio-temporel et bourré de matière. Kant dit que nous ne connaissons rien du monde en soi, sinon qu'il existe. Le darwinien à juste à rajouter qu'il pense lui savoir ce qu'est le monde en soi, que c'est de la matière, et hop !
En fait, vous semblez utiliser deux sens de "genèse empirique" : 1) tiré de l'expérience, 2) engendré par des processus physiques et passez de l'un à l'autre sans justification. Mais je dois dire que le sens 2 me paraît bizarre, je peux avoir une connaissance empirique de choses non physiques (par exemple, je peux penser que mon esprit est une chose non physique mais que j'y ai accès empiriquement par introspection).
D'autre part, il y a chez Kant une fixité des connaissances a priori qui est peut-être difficilement compatible avec la prise en compte constante du temps inhérente à l'évolutionnisme.
Erreur ! Si l'on relit l'esthétique transcendantale, il me semble que Kant spécifie bien que l'Espace et le Temps ne sont des formes a priori que pour nous et qu'il est peut-être possible que ce soit différent pour d'autres espèces. Donc, tout ce que Kant admet c'est la stabilité de l'a priori au sein d'une espèce, ce qui me semble compatible avec l'évolution.
Surtout, j'ai l'impression que dans vos commentaires, vous confondez ce que Kant appelle le transcendantal et ce qu'il appelle l'a priori.
Même si j'ai des doutes sur l'existence d'un darwinien idéaliste, l'idée ne me paraît pas contradictoire. Il suffit en fait que le darwinien en question postule l'existence d'une entité présente depuis le début (genre : Dieu) qui aurait observé le déroulement de l'évolution. Puisque quelqu'un aura été là pour l'observer, l'évolution aura bien eu lieu.
Bien sûr, sans un tel postulat, il me semble que l'on peut dire que la théorie de l'évolution prouve la fausseté de l'idéalisme (ce qui est, si mes souvenirs sont bons, l'une des thèses de Quention Meillassoux dans "Après la finitude").
"Le darwinien à juste à rajouter qu'il pense lui savoir ce qu'est le monde en soi, que c'est de la matière, et hop !"
Moi, je ne trouve pas que ce soit un détail; c'est passer de l'idéalisme au réalisme, rien que ça...
D'accord sur le fait que j'ai donné ces 2 sens distincts à genèse empirique et que j'aurai dû clarifier mon propos.
Quant à l'esthétique transcendantale, je n'ai pas le souvenir qu'elle contienne une référence aux autres espèces (Kant n'est pas Sextus Empiricus). Mais attirez mon attention sur le passage.
Je corrige en revanche la fin: "une genèse empirique de l' a priori -objet de la connaissance transcendantale -"
De mémoire, le passage incriminé est la toute fin de l'Esthétique Transcendantale. Mais il y a un exemple simple : Dieu voit les choses en soi, selon Kant, et pas à travers les formes a priori de la sensibilité. Celles-ci ne sont donc pas des formes universelles. Puis (il me semble), Kant dit que si ça se trouve, ces formes se retrouvent aussi chez les non humains mais que nous n'en savons fichtrement rien.
Moi, je ne trouve pas que ce soit un détail; c'est passer de l'idéalisme au réalisme, rien que ça...
Mais Kant n'est pas idéalisme, il me semble. Du moins, c'est ce qu'il clame un peu partout dans la Critique, non ? "Le monde extérieur existe, le monde extérieur existe, j'en ai même une preuve (bidon, mais une preuve)"
Patrick (25-29): C'est toujours difficile de dire ce qui est réel ou non selon Kant, et on perd aisément le sens de la distinction ou de la question. Mais on peut voir les choses ainsi: selon Kant, il y a une ou des choses en soi qui nous apparaissent comme spatiales et temporelles. La chose en soi, non spécifiée, et la seule chose dont Kant prétend savoir l'existence au-delà des phénomènes; mais il nie qu'on puisse savoir quoi que ce soit sur ce qu'elle est.
Si on présente les choses comme ça, mon idée (com 24) est que le kantisme est officiellement compatible avec la possibilité que la chose en soi soit telle qu'elle nous apparaisse: spatiale, temporelle, constituée d'atomes, bref physique. (C'est d'ailleurs, lointain souvenir d'études kantiennes, une possibilité soulevée par Marcel Conche dans un article dans la RMM je crois, avec un argument du type: qu'est-ce qui prouve que ce n'est pas le cas?)
Je ne suis pas sûr de comment formuler cette idée en termes de "réalisme", "idéalisme", etc., mais je ne crois pas que ce soit nécessaire non plus.
PS: Kant parle en quelques endroits de la possibilité d'"être finis" qui seraient par là-même forcés d'avoir une sensibilité pour connaître mais dont les "formes de la sensibilité" pourraient être différentes. (C'est bien normal qu'il accepte cela puisqu'une de ses idées centrales (y compris pré-critique) est qu'il n'y a pas de déduction rationnelle de la structure de l'espace, du coup pas de preuve qu'il ne pourrait être autrement.) Mais il doit bien plutôt ici avoir en tête qqch comme des anges télépathes que d'autres espèces animales!
Chers Philosophes Aguerris,
Cher Julien Dutant,
Julien, tu es un naturaliste et même un physicaliste, à ce qu'il semble, tu l'as dit toi-même.
Il est complètement légitime de l'être et de critiquer Kant dans ce cadre-là (I. Kant qui ne se réduit pas, tant s'en faut, à la lecture d'Alain Renaut- par exemple, que par moins que Helmholtz, Boltzmann, Schlick, Reichenbach, Peirce (qui considérait Kant comme un pragmatiste qui s'ignore), Carnap, Frege, Cassirer, Einstein, etc. ont été profondément marqués par le kantisme, et ne se sont pas contentés de le jeter au vide ordure, par dépit, comme il est peut-être tentant de le faire).
Je ne vais pas te faire l’affront, toi qui semble-t-il, a beaucoup étudié Kant, et a même été kantien (repenti aujourd’hui), de t’expliquer sa philosophie : mais juste pour mettre quelques choses au point, veuillez m’excuser d’entrer dans la tarte à la crème kantienne, mais puisque tu as toi-même demandé qui pouvait l’expliquer…
Personnellement, je ne suis pas sûr d'être kantien, mais en revanche je crois que c'est l'une des philosophies de la connaissance les plus puissantes et les plus convaincantes que l'on connaisse (bien que j'admette qu'elle soit contestable). Certains analytiques ont une fâcheuse tendance au complexe de supériorité et à la revanche face au kantisme (essayez de songer que le kantisme ne réduit nullement à vos profs sorbonnards plus ou moins gâteux).
La faiblesse principale du kantisme est (1) qu'elle a tendance à considérer les sciences de son époque-Newton en particulier, mais aussi la logique, la géométrie, les mathématiques, etc.- comme étant des vérités non-susceptibles d'évoluer (la grande faiblesse des A. Renaut & Co, comme s'il n'y avait jamais eu de géométries non-euclidiennes, de théorie des ensembles, de théorie de la relativité, de mécanique quantique, etc.); (2) par conséquent, d'avoir une conception du temps et de l'espace trop absolue (c'est à peu près ce que Reichenbach dit pour sauver le kantisme- il dit qu'il faut réviser les conceptions du temps et de l’espace, pour considérer un temps et un espace un peu plus relatifs).
La question des jugements a priori:
Tout d'abord il faut commencer par dire contre quoi veut lutter Kant et avec quelles armes? Il doit lutter d'une part et principalement contre la métaphysique idéaliste dogmatique (en gros Wolf) de l'époque; d’autre part contre l'empirisme et le naturalisme humien.
Mais sa force est qu'il lutte avec et contre, il lutte contre Wolf avec les armes de Hume, et contre Hume avec les armes de Wolf.
Et puis avec ses propres armes. Ça a l'air peut-être d'une tarte à la crème, mais c'était peut-être bien de le dire, me semble-t-il.
Puisque toute connaissance dérive de l'expérience (héritage humien), comment des jugements a priori sont-ils possibles (héritage wolfien-leibnizien) (ce dont ne doute pas une seule seconde Kant)? Cette question, pour y répondre, va être traitée en long et en large, puis renversée, cela va donner : L’a priori (au sens de Kant) est constitutif de l’expérience (donc de la connaissance).
C'est de là que part l'idéalisme transcendantal kantien:
En mettant dans le sujet lui-même, l'a priori, plus précisément dans le sujet transcendantal.
Car, il s'agit bien d'un réalisme empirique qui est visé (et non pas seulement physique). En effet le psychologique également entre en ligne de compte.
C'est ça la « révolution copernicienne » opérée par Kant (Massimo Ferraris, "Goodbye Kant!" prend le temps d’un livre entier pour réfuter l'actualité kantienne).
La tradition sémantique qui commence avec Kant considère la connaissance comme une somme de jugements. Donc, à la question: comment des jugements a priori sont-ils possibles (analytiques ou synthétiques)? On doit répondre : par les formes a priori de la sensibilité, c'est-à-dire du sujet transcendantal (et non pas du sujet empirique, évidemment). Car toute connaissance (et tout jugement) provient de l'expérience: donc c'est dans les conditions nécessaires de l'expérience que se situe l'a priori kantien. L'a priori kantien est constitutif de l'expérience: aucune expérience n'est possible sans les formes a priori. Est constitutif veut dire rend possible l'expérience. Ainsi à la question de comment sont possibles ces jugements a priori, il inverse la question en répondant que l'a priori est constitutif de la possibilité des jugements, mais aussi des expériences sensibles. Entre autres, le temps et l'espace, la logique (au sens de Kant- comment on doit penser), sont constitutifs de l'expérience.
Que faut-il penser si les conceptions de l'espace et du temps ont changé? Faut-il mettre au tapis tout l'édifice transcendantal? Ou faut-il corriger quelques erreurs à cet édifice si bien ficelé? Voilà une question difficile, à laquelle ont répondu de manière diverse Cassirer, Einstein, Schlick, Peirce, ou Reichenbach ou encore Carnap. Je ne vais pas vous faire l’affront de trop tartiner. Mais je dis cela uniquement pour spécifier que ce n’est pas parce qu’il existe (depuis le XIXe) des géométries non-euclidiennes, que les théories kantiennes des mathématiques sont pour autant par terre, tout à trac. Ou faut-il considérer que Frege, ou encore plus proche de nous Hintikka, perdent leur temps et sont des guignols à vouloir discuter les thèses kantiennes ?
En ce qui concerne les animaux je sèche. Je ne crois pas que ni le darwinisme ni le naturalisme radical que vous professez soient compatibles avec l'idéalisme transcendantal. Mais c'est une question passionnante que je vous laisse le soin de régler.
En ce qui concerne le monde en soi inconnaissable par la seule expérience humaine, on a longtemps dit que c'était la faiblesse du kantisme (son aspect "spiritualiste"), mais d'aucuns considèrent que c'est justement sa force: en effet, devant les avancées de la mécanique quantique, pour prendre un exemple, considérer que la connaissance humaine ne touche que les phénomènes, et que les noumènes (les choses en soi) nous soient inconnaissables, pourrait apporter une solution assez formidable au labyrinthe de la connaissance des choses physiques. Je ne dis pas que le naturalisme n'apporte pas de réponse intéressante (à mon sens un peu trop facile, ce n'est qu'une opinion personnelle non argumentée, je m'en excuse). Beaucoup de penseurs ayant voulu rénover le kantisme à partir des connaissances du XXe ont recouru justement non seulement à l'a priori mais aussi aux choses en soi pour apporter quelques solutions aux énigmes de la connaissance du monde. Par exemple B. D'Espagnat parle d'un "réel voilé", directement inspiré d'une lecture rénovée de Kant. Quant à savoir s'il s'agit d'une lecture orthodoxe de Kant, je vous laisse la réponse.
Je m’arrête là : ce n’est qu’une petite mise au point et je ne veux ni ennuyer ni froisser personne.
Cordialement
Merci à Florian et à Julien de m'avoir fait entr'apercevoir un kantisme assez hétérodoxe. Mais la question reste ouverte: le naturalisme est-il soluble dans le kantisme ? J'ai argumenté en faveur du non, principalement avec l'idée que la prudence métaphysique de Kant (on ne sait rien du réel en soi) m'est apparue incompatible avec l'engagement réaliste de l'évolutionnisme darwinien (le temps n'est pas une forme a priori de la sensibilité pour un darwinien, non ?).
Merci à Frédéric pour m'avoir remémoré une connaissance plus orthodoxe de Kant.
Il se peut que j'appelle hétérodoxe un Kant moins scolaire que celui que j'enseigne :-)
Pour répondre à la question de cet oxymore assez curieux de "l'analytique a posteriori", il faudrait peut-être avoir recours aux travaux de S. Kripke (que j'ignore trop) qui parle me semble-t-il de "néccessité a posteriori" si je ne m'abuse qui concerne les noms propres. Julien, si tu travailles avec P. Engel qui a fait un doctorat sur la logique des noms propres chez Frege et Kripke, alors tu dois le savoir beaucoup mieux que moi.
Il me semble aussi que chez D.M. Amstrong il existe une conception des lois de la nature comme des lois nécessaires universelles. De là à dire qu'elles soient "a posteriori", je ne crois pas du tout. Mais considérer, ce que habituellement on considère comme relevant de l'a posteriori comme de l'analytique (F. Cova), ou comme relevant de la nécessité (Amstrong), il y a a priori un air de famille, bon, assez lointain.
Merci, c'est gentil, mais je connais les travaux de Kripke et en fait, cela n'a pas grand chose à voir. Bien sûr, Kripke parle de propositions nécessaires connues a posteriori, mais cela ne serait de "l'analytique a posteriori" que si toute proposition nécessaire est connue a priori, ce qui est loin d'être le cas. Or, il est douteux que "nécessaire = analytique" et "contingent = synthétique".
Par exemple, pour revenir sur la question des lois de la nature, personne ne dit qu'elles sont "a posteriori", ce qui serait ridicule, tout autant que la thèse selon laquelle elles sont "a posteriori". Ce qui est a priori ou a posteriori, c'est la connaissance que nous avons de ces lois (et pas ces lois elles-mêmes). Maintenant, que les lois soient nécessaires ou pas, c'est juste une question de terminologie. Les lois de la nature ne sont pas nécessaires au sens de la nécessité logique (car leur négation n'implique pas contradiction) mais elles le sont au sens de la nécessité métaphysique (si l'on appelle métaphysiquement nécessaire tout ce dont la négation entrerait en contradiction avec les lois de la nature). En ce sens, les lois sont nécessaires et sont connues a posteriori (connues par l'observation, les sciences physiques).
De la même façon, il y a des choses qui sont connues a priori (au sens kantien du terme) mais ne sont nécessaires en aucun des deux sens du terme. Par exemple, pour Kant, le "je transcendantal" est une condition de l'expérience. En ce sens, "j'existe" (ou le je est le je transcendantal) est une vérité a priori. Néanmoins, "j'existe" n'est nécessaire ni logiquement, ni métaphysiquement.
Donc, il faut bien dissocier la distinction nécessaire / contingente de la distinction a priori / a posteriori, et de la distinction analytique / synthétique.
(NOTE 1: Chez Kripke, la nécessité a posteriori ne concerne pas les noms propres - on voit mal en quoi un nom propre serait nécessaire ou pas - mais les énoncés d'identité, si je ne m'abuse).
(NOTE 2: Il me paraît tout simplement faux de réduire l'a priori à ce qui est une condition de l'expérience, le transcendantal. En effet, le commun des mortels ignore beaucoup de théorèmes mathématiques et sont pourtant capables d'avoir des expériences. Cela signifie que la connaissance que les mathématiciens ont de ces théorèmes est a posteriori ???)
Florian:
Nous sommes d'accord. J'avais spécifié que j'ignorais assez Kripke (hont à moi mais j'y travaille).
D'ailleurs aussi sur les distinctions analytique/synthétique, a priori/a posteriori et nécessaire/contingent.
Quant au débat kantien, je ne sais pas.
Mais la question reste ouverte: le naturalisme est-il soluble dans le kantisme ? J'ai argumenté en faveur du non, principalement avec l'idée que la prudence métaphysique de Kant (on ne sait rien du réel en soi) m'est apparue incompatible avec l'engagement réaliste de l'évolutionnisme darwinien (le temps n'est pas une forme a priori de la sensibilité pour un darwinien, non ?).
C'est curieusement, mais l'argument me semble plus fort dans le sens inverse : comme Kant ne s'est pas engagé métaphysiquement, alors sa théorie est compatible avec tout. C'est justement s'il s'était engagé fortement dans un sens que le kantisme serait devenu incompatible avec certaines options. Si je n'affirme rien (ni P ni non-P), alors je suis compatible avec tout (P et non-P). C'est si j'affirme quelque chose (P) que certaines options sont incompatibles (non-P).
Pour le darwiniste, le Temps n'est pas qu'une forme a priori de la sensibilité. Il est aussi "réel" (en soi). Mais cela n'est pas incompatible avec Kant : ce qui dit Kant, c'est que nous avons une forme a priori de la sensibilité qui est celle du Temps (parfaitement compatible avec le darwinisme). Il n'affirme nulle part que nous avons la preuve que cette forme a priori ne correspond pas à quelque chose dans la chose en soi (il se pourrait, comme JD l'a dit, que le monde corresponde exactement à nos formes a priori, et donc que le Temps existe aussi en soi). Dans un cadre Kanto-Darwinien, c'est d'autant plus probable que les formes a priori auront été sélectionnées parce qu'elles correspondent au réel.
Florian : je n'ai pas lu encore les débats, les commentaires, désolé si mes remarques sont redondantes.
Introduction : tu écris 2 fois "jugements analytiques a priori".
A priori/a posteriori, analytique/synthétique :
1) Il faudrait définir précisément ce qu'est un jugement d'expérience.
2) Pourquoi ne donnes-tu pas la définition kantienne classique ? A priori= ce qui est nécessaire et universel (=condition nécessaire). A postériori=ce qui n'est pas a priori=ce qui est contingent (cf le carré logique).
3) FC écrit :
"Mais il faut nuancer ce propos : dans ce cas, un jugement analytique qui serait obtenu par « analyse » d’un concept qui ne serait pas une idée innée serait ipso facto a posteriori parce qu’il proviendrait d’un concept tiré de l’expérience. "
Soit le jugement analytique J suivant "Ce rouge est une couleur". Admettons que ce rouge ne puisse pas être représenté a priori et que je ne puisse en avoir connaissance que par l'expérience de cas particuliers. J est-il a posteriori ? Non, me semble-t-il, parce qu'universellement (= dans tous les mondes possibles), ce rouge sera toujours une couleur. Indépendamment de mon expérience, des conditions particulières de la perception de ce rouge, il sera toujours une couleur.
Premier argument :
1) FC écrit :
"Tout d’abord, l’état du champ semble militer fortement contre l’idée d’une transparence conceptuelle : en effet, de nombreux litres d’encre ont été versés pour déterminer quelle était l’analyse correcte du concept de connaissance, et l’accord semble encore loin d’être fait sur la question. Comment un tel désaccord est-il possible si nous avons accès directement à la structure interne de nos concepts, et plus particulièrement de notre concept de connaissance ?"
Ce n'est pas suffisant pour rejeter la transparence conceptuelle. Les lignes de désaccord peuvent (c'est complétement hypothétique) recouvrir la distinction entre ceux qui pratiquent correctement l'analyse conceptuelle et ceux qui ne la pratiquent pas correctement. En somme, on peut soutenir qu'il y a une transparence conceptuelle, mais qu'elle demande un certain exercice. (On peut se rappeler ici la fameuse distinction chomskyenne entre compétence et performance : tous les individus peuvent réaliser la transparence conceptuelle, mais tous n'y obtiennent pas des résultats équivalent.)
2) FC écrit :
"Sous cette description, la méthode de l’analyse de concept n’est pas fondamentalement différente de la méthode des sciences empiriques : dans un premier temps, on formule une hypothèse capable de rendre compte des phénomènes dont nous avons déjà connaissance puis, dans un second temps, on met cette hypothèse à l’épreuve de nouveaux phénomènes."
Autrement dit, le fait que Kant est réécrit la Critique de la raison pure et le fait qu'il a mis longtemps pour l'écrire (=il a réfléchi plusieurs fois et sous des angles différents aux mêmes questions et a réécrit de nombreuses fois la CRP avant de la proposer à un éditeur) implique que les propositions analytiques qui se trouvent dans la CRP sont des propositions analytiques a posteriori. Je suis désolé, je vais être non-charitable : c'est un peu léger comme argument, non ?
3) Le "reposent en fait" qui se trouve dans le résumé de l'argument est très très vague. Que veut-il dire ?
4) Tu avoues toi-même dans le résumé de ton argument que tu ne prouves pas qu'il existe des jugements analytiques a posteriori. Relis toi, ta conclusion (valide, par ailleurs) est "3) Donc, certains jugements analytiques reposent (?) en fait sur une connaissance a posteriori." et non pas : "Donc certains jugements analytiques sont a posteriori." Il manque un maillon qui n'a pas été prouvé dans ton texte pour démontrer la proposition suivante :"tous les jugements qui reposent (?) sur une intuition a posteriori sont a posteriori.", qui te permettrait d'arriver à "Tous les jugements analytiques qui reposent sur une intuition sont a posteriori."
Entièrement d'accord avec Florian: Patrick, en disant que "notre" Kant est hétérodoxe, tu veux dire que le Kant orthodoxe est supposé affirmer la fausseté du physicalisme/matérialisme? Est-ce que la CRP démontre, par ex, que la chose en soi n'est pas spatiale tridimensionnelle? Comment cela cadre-t-il avec l'idée que la chose en soi n'est pas connue, tout au plus son existence?
En demandant si le naturalisme est "soluble" dans le kantisme, tu laisses de côté la distinction que je faisais en com 24 entre la vérité du matérialisme et la connaissance de la vérité du matérialisme. (Ici matérialisme = toute réalité est matérielle, physique.) La position de Kant implique assez clairement qu'on ne peut pas savoir que le matérialisme est vrai; en ce sens il se distingue des matérialistes eux-mêmes. Mais est-ce vraiment la lecture orthodoxe de Kant que de dire que sa position implique la fausseté du matérialisme??? Est-ce que selon les lectures orthodoxes Kant pense savoir qu'il existe des réalités non matérielles? Cela me semble implausible, je serais intéressé et surpris de découvrir que je suis à côté de la plaque sur ce point, ce qui est bien possible.
(Bien sûr la position de Kant dit aussi qu'il faut croire/espérer que la réalité n'est pas toute matérielle, etc., mais c'est à côté du point. La question est de savoir s'il pense savoir ou avoir établi la fausseté du matérialisme.)
Mikolka: si "a priori" veut simplement dire "nécessaire", pourquoi Kant emploierait-il le mot? Et "connu sur la base de l'expérience" signifierait simplement "contingent", ou encore "qui aurait pu être autrement qu'il n'est"? Par exemple, si j'observe que le soleil brille, j'apprends par là même qu'il aurait pu ne pas briller?
C'est clair que si "a priori" signifie nécessaire, la thèse selon laquelle les (supposés) jugements analytiques sont "a priori", c'à-d. nécessaires est plutôt inattaquable, dans la mesure où les jugements analytiques sont supposés entre en un sens vrais par définition. Mais cela semble confondre une distinction épistémique (a priori/a posteriori) avec une distinction ontologique (nécessaire/contingent).
(Certes avant Kripke tout le monde, Kant notamment, confondait toujours un peu les deux plans, mais sans pour autant ne voir aucune différence du tout entre eux!)
Frédéric 33: une remarque sur ton impression que . A mon avis c'est une fausse impression due au style analytique. Dans le milieu analytique on exprime critiques et objections directement et sans prendre de pincettes. En France cela ne se fait pas (en philosophie); on doit toujours commencer par rappeler que l'auteur/le conférencier et de grande valeur et ses idées particulièrement intéressantes, ou que bien entendu il est parfaitement légitime de dire ce qu'il dit du point de vue qui est le sien, etc. Ton propre commentaire en est un excellent exemple!
Merci pour toutes les choses que tu dis, mais tu passes précisément par-dessus la question que je soulevais (com 16):
Tu écris:
Mais la question est justement de préciser ce qu'on entend par : croyance ou proposition? Si croyance, croyance particulière ou type de croyance? D'un sujet particulier, ou idéalisé ou abstrait, ou de chaque sujet? Une connaissance je vois bien ce que c'est: par exemple, je sais qu'il n'a pas plus aujourd'hui, c'est une connaissance. Par contre un "jugement" je suis moins sûr; supposons que toi et moi affirmions qu'il n'a pas plu aujourd'hui à Genève, avons-nous à faire à un seul jugement ici, ou deux (le tien et le mien)? Ce genre de précision a de l'importance pour savoir comment et si les exemples de Florian s'appliquent.
(La question initiale, de savoir si Kant aurait dû reconnaître des jugements analytiques a posteriori, était intéressante, c'est dommage que le fil de commentaires l'ait abandonnée.)
La suite de ton commentaire n'en dit pas plus sur la notion de jugement. Je ne résiste d'ailleurs pas à faire remarquer qu'elle me semble bien moins orthodoxe sur plusieurs points que Patrick (com 34) le suggère. Juste après la phrase citée tu écris:
D'abord le "donc" est un peu fort de café: les connaissances sont des jugements, donc bien sûr les formes a priori de la sensibilités sont ce qui rendent possibles les jugements a priori! Le "car" plus loin est censé expliquer ce saut prodigieux, mais il y a plusieurs choses qui ne me semblent pas casher pour un kantien:
Bref, ou bien je ne suis pas le plus hétérodoxe, ou bien j'ai singulièrement mal lu ou oublié mon Kant!
Julien:
Merci de tes commentaires. En ce qui concerne le milieu analytique (ou français), je ne saurais dire, car je n'ai guère encore d'expérience dans les discussions publiques.
Jugement, pour moi, cela veut dire proposition. C'est ça, selon moi, la tradition sémantique. Jugement synthétique a priori veut dire la même chose que proposition synthétique a priori.
En ce qui concerne certaines maladresses dans mon expression, je m'en excuse. Je me situais dans l'argumentation transcendantale kantienne telle que je l'avais comprise (c'est probablement moi qui me trompe d'ailleurs).
Par ailleurs, je voulais être le plus synthétque possible. Peut-être ai-je été trop succint.
pour la remarque 2: là je te trouve malhonnête: si les conditions de possibilité de l'expérience rendent possibles la connaissance et les jugements, cela ne veut pas dire que connaissance et jugement soient identiques.
pour la remarque 3: la logique montre comment on doit penser, donc elle fait partie des conditions nécessaires de l'expérience (de pensée).
la remarque 4: au sujet du sujet transcendantal, je crois que là tu as un peu oublié les fondamentaux. Petite précision d'abord, je ne dis pas être kantien (même si j'ai beaucoup de sympathie pour celui-là). La connaissance transcendale concerne tous les sujets (empiriques) de l'humanité- mais cela ne veut dire que tous les sujets empiriques soient capables de connaître toutes les connaissances a priori. L'exemple de Florian ne fonctionne particulièrement pas (celui des théorèmes mathématiques). En effet, la question de l'apprentissage, du comment on pense, n'intéresse pas vraiment Kant, ce qui l'intéresse est comment on doit penser, notamment pour compendre le difficile problème de la constitution de l'expérience en rapport avec, encore plus important, le transcendantal.
Je vous livre une citation que j'aime beaucoup, issue de la Logique de Kant (1800).
« La logique est une science rationnelle non seulement selon la forme, mais selon la matière; une science a priori des lois nécessaires de la pensée, non pas relativement à des objets particuliers, mais bien relativement à tous les objets en général; c’est donc une science du droit usage de l’entendement et de la raison en général, non pas de façon subjective, c’est-à-dire non pas selon des principes empiriques (psychologiques) : comment l’entendement pense – mais de façon objective, c’est-à-dire selon des principes a priori : comment il doit penser ».
PD: J'essaye de devenir un analytique (peut-être un peu trop kantien pour toi...). Essaye de ne pas m'en décourager avec des remarques cherchant à m'en dissuader.
Merci Julien, mais je sais ce qu'est un jugement d'expérience ! Ma remarque consiste à dire que dans un texte philosophique où une expression est employée à de nombreuses reprises et joue un rôle important, la moindre des choses est de la définir.
Sur la distinction entre apriori/nécessaire, a posteriori/contingent. Je connais aussi cette distinction ! Mais je me mets à la place d'un kantien qui lit ce texte. Chez Kant, il n'y a pas de confusion à proprement parler entre l'un et l'autre, mais ils servent mutuellement de critère d'identification (= a) si telle chose est nécessaire alors ma connaissance est a priori et b) si ma connaissance est a priori, alors cette chose est nécessaire). Là est peut-être l'erreur. Mais cette relation réciproque a tout de même un intérêt. Pour reprendre une expression utilisée par Florian, si je cherche des idées innées (=des choses nécessaires), alors je commence par éliminer tout ce que je peux obtenir a posteriori dans les idées d'un individu. C'est sans doute l'une des meilleures stratégies pour obtenir des connaissances. Il me semble assez naturel de s'appuyer sur l'épistémique pour découvrir de l'ontologique. (Je sais que ce genre de remarque prête le flanc au scepticisme radical, mais ce dernier n'est pas réalisable.)
En conséquence, je ne pense pas qu'il suffise de brandir la distinction entre l'épistémique et l'ontologique, de mettre en parenthèses l'ontologique, pour soutenir que certains jugements analytiques sont solubles dans le naturalisme. Ce n'est pas suffisant parce que même s'ils sont bien distincts dans l'analyse conceptuelle, ils ne le sont pas du point de vue pratique et leurs relations sont très étroites.
Même si Kant dit que l'universalité et la nécessite sont une "marque" de l'a priori, cela ne veut pas dire qu'il définit a priori comme nécessaire. Il faut distinguer les définitions que Kant donne de l'a priori de la thèse qu'il défend selon laquelle tout ce qui est nécessaire est a priori et vice-versa. De la même façon, que la fumée soit la "marque" du feu ne veut pas dire que le feu soit identique à la fumée.
Il y a de TRES bonnes raisons pour résister à l'identification entre a priori et nécessaire. Déjà parce que les prédicats ne portent pas sur la même chose, comme JD l'a précise : a priori / a posteriori porte sur des croyances et nécessaire / contingent sur des propositions (le contenu des croyances). Poser une équivalence entre les deux (ce qui est plus fort que la "marque") me semble être une erreur de catégorie.
Ensuite, voir commentaire 36 : il est fort possible, en gardant a priori / a posteriori au sens kantien de trouver du nécessaire a posteriori et de l'a priori contingent. Le problème principal quand on dit des choses comme nécessaire = a priori, c'est qu'on ne précise pas ce que veut dire ici nécessaire (nécessité logique ? épistémique ? métaphysique ?). Il suffit de chercher à préciser ce que l'on entend par "nécessaire" pour voir qu'il y a quelque chose qui cloche... Alors : en quel sens faut-il entendre "nécessaire" dans un énoncé comme :
A priori= ce qui est nécessaire et universel (=condition nécessaire). A postériori=ce qui n'est pas a priori=ce qui est contingent (cf le carré logique).
De même, dire :
si je cherche des idées innées (=des choses nécessaires)
me semble "meaningless". En quoi des idées (des choses donc) sont dites nécessaires. La nécessité n'est-elle pas un attribut des propositions Ca veut dire quoi une chose "nécessaire" Une chose dont l'existence est nécessaire En quoi l'existence des idées innées est-elle nécessaire
J'essaye de devenir un analytique (peut-être un peu trop kantien pour toi...). Essaye de ne pas m'en décourager avec des remarques cherchant à m'en dissuader.
Voilà un but louable ! Mais s'en t'en dissuader, je ne sais pas trop ce que veut dire "devenir un analytique". Personnellement, je n'ai jamais senti un moment où je suis "devenu analytique", comme une sorte de conversion. Il me semble que l'attitude analytique est en fait l'attitude philosophique la plus classique : chercher à argumenter, faire les distinctions qui conviennent, etc. En ce sens, on n'est pas "analytique" ou pas. On fait correctement de la philosophie ou pas.
Sinon, tu entends peut-être "analytique" en un sens plus étroit : genre, une philosophie dédiée à l'analyse logique du langage, etc. Dans ce cas, bon courage ! Personnellement, je ne l'ai jamais vraiment eu (et c'est pourquoi je ne me considère pas véritablement comme un philosophe "analytique").
Julien 40:
Il me semble en effet qu'on ne peut pas trouver un texte de Kant affirmant qu'il sait que les choses en soi ne sont pas matérielles, car ce texte serait contradictoire avec l'idée que les choses en soi sont inconnaissables. Ceci dit, si on prend au sérieux l'idée de noumènes, est-ce vraiment défendable de soutenir qu'il n'est pas exclu que les choses en soi sont réellement matérielles ? C'est l'argument selon toi de Conche: et pourquoi pas ? Alors Dieu connaîtrait les choses en soi comme essentiellement matérielles.
Le problème c'est qu'envisager la possibilité d'une matérialité des choses en soi revient à supposer que les noumènes ne sont peut-être pas radicalement différents des phénomènes. Or, quand Kant écrit dans la CRP que le concept de noumène est indispensable "pour que l'on n'étende pas l'intuition sensible jusqu'aux choses en soi, et par conséquent pour que l'on restreigne la validité objective de la connaissance sensible", il exclut le "et pourquoi pas ?" de Conche, qui consiste à faire l'hypothèse que ce qui vaut pour le phénoménal pourrait valoir aussi pour le nouménal, bien qu'on soit condamné à ne jamais le savoir. Il semble qu'on peut comprendre les choses en soi sur le modèle du Dieu de la théologie négative: dans ce cadre c'est insensé de dire: Dieu est absolument inconnaissable mais qui sait ? il peut être extrêmement bon.
Donc j'accorde bien le point qu'il n'y a pas de réfutation kantienne du matérialisme réaliste, mais c'est justement parce qu'il ne peut pas y en avoir (parce que la chose en soi est définitivement indéterminable), que c'est douteux de remplir même hypothétiquement la place vide avec un contenu naturaliste. Place vide ne veut pas dire place à occuper (avec des concepts qui marchent au niveau phénoménal) mais plutôt absence de place à occuper. Je ne sais pas si je suis clair.
Sans vouloir vous vexer : non, ce n'est pas très clair. Deux choses :
c'est insensé de dire: Dieu est absolument inconnaissable mais qui sait ? il peut être extrêmement bon.
Ca me parait justement très sensé. Le fait que le concept du phénomène soit distinct du concept de noumène ne prouve pas qu'il puisse avoir des choses en commun. Les concepts de carotte et de pomme de terre sont distincts et cela ne les empêche pas de partager de nombreuses propriétés. Surtout, deux concepts peuvent être différents et en fait avoir la même extension. Il n'y a donc pas de passage valide de "X et Y sont deux concepts distincts" à "les X et les Y ont des propriétés radicalement différentes".
Surtout, votre raisonnement peut être appliqué au psychique : le psychique fait aussi partie des phénomènes (ceux qui sont donnés uniquement selon la forme du temps). Donc on peut appliquer votre raisonnement et en déduire que le noumène n'est en aucun cas de nature psychique. Il serait alors ni psychique ni matériel. Oula ? très énigmatique ? En tout cas, il faudrait en conclure que le kantisme est incompatible avec l'idéalisme. En fait, j'ai l'impression que vous vous acharnez sur le naturalisme sans réaliser que votre argument exclue toute possibilité, y compris non naturaliste.
Florian 48:
Je crois que vous ne me comprenez pas: je ne m'appuie pas sur le fait que le concept de noumène soit distinct de celui de phénomène mais sur le fait que le concept de noumène désigne quelque chose qui n'est pas conceptualisable. M'appuyant sur cette indétermination du noumène, je considère que si on dit "le monde réel est peut-être compréhensible avec les concepts naturalistes", on nie son indétermination absolue pour l'homme.
En revanche c'est tout à fait conforme à Kant de dire que le noumène n'est ni psychique ni matériel, c'est du moins ainsi que je comprends ce passage de la Dialectique transcendantale:
" Si donc le matérialisme est insuffisant à expliquer mon existence, le spiritualisme ne l'est pas moins; et la conséquence
qui sort de là c'est que nous ne pouvons rien connaître, de quelque manière que ce soit, de la nature de notre âme en ce qui concerne la possibilité de son existence séparée en général."
C'est vrai que le texte ne porte que sur l'âme nouménale mais on est autorisé à l'étendre au monde nouménal aussi.Les choses en soi sont en effet absolument énigmatiques.
Cette argumentation n'exclut pas le naturalisme pourvu qu'il soit méthodologique et pas réaliste et pourvu qu'il n'essaye pas d'entrer par la bande, comme vous le faites, dans le kantisme.
Mais je ne suis pas acharné contre le naturalisme, je suis juste attentif à limiter ses débordements :-)
Florian 48:
D'accord avec Patrick.
C'est une transgression du kantisme que de donner un contenu à des choses (les noumènes) qui sont inconnaissables (inexprimables).
Je crois, personnellement, que les positions (que je connais) les plus proches de Kant sont Helmholtz, Boltzmann, Wittgenstein et Schlick (le dernier, celui de Forme et contenu), pour illustrer le propos.
C'est-à-dire un non-engagement ontologique, un indécidable métaphysique qui suppose non pas que "toutes les options métaphysiques sont possibles", mais plutôt qu'aucune ne l'est (en ce qui concerne les noumènes)- sans arriver à la position du Manifeste du Cercle de Vienne (non signé par Schlick et Wittgenstein comme chacun sait), la "vision scientifique du monde". Ce n'est pas la position kantienne. Car la position "antimétaphysique" des positvistes viennois est un engagement que le kantisme ne peut assumer, me semble-t-il.
2 choses. Soit :
1) Kant dit que le noumène n'est ni physique ni psychique et alors les thèses de Kant sont incompatibles avec le naturalisme. Mais si Kant est capable d'affirmer cela, cela veut dire qu'il pense qu'on peut savoir quelque chose du noumène (qu'il n'est ni physique ni psychique) - ce qui entre en contradiction avec le fait que justement il dit qu'on ne peut rien savoir du noumène. Et est un engagement ontologique.
2) Ou alors : Kant dit qu'on ne peut pas SAVOIR si le noumène est physique ou psychique, auquel cas il refuse effectivement de s'engager ontologiquement. Mais dans ce cas, ses thèses sont complèment compatibles avec le naturalisme. La proposition "Le monde est physique mais on ne peut pas savoir que le monde est physique" n'est pas contradictoire.
En revanche, ce qui est contradictoire, c'est de dire : "Kant n'affirme rien au sujet du noumène mais Kant affirme que le noumène n'est ni physique ni psychique", ce que vous semblez faire.
De toute façon, quand je parlais de la compatibilité du kantisme avec l'évolutionnisme, je voulais dire : les thèses de Kant sur les conditions a priori de l'expérience sont compatibles avec l'évolution. Et on peut être d'accord avec ce que Kant dit des conditions a priori de l'expérience sans être d'accord avec son non-engagement ontologique : il n'y a pas d'implication strictement logique entre les deux. (Par exemple, on peut affirmer sans contradiction : "Nous avons été dotés par l'évolution d'une forme a priori de l'espace et d'une forme a priori du temps ET le monde est physique ET le Temps et l'Espace existent dans les choses en soi". Il n'y a aucune contradiction dans cette proposition.)
D'accord avec le dilemme de Florian. J'ajoute: dire que les noumènes sont des phénomènes, cela peut être entendu au sens "numérique" ou "qualitatif". (Deux gouttes d'eau ayant exactement la même forme sont numériquement distinctes mais qualitativement identiques, c'est l'ex de Kant dans la CRP!) Dire que les noumènes sont qualitativement différents des phénomènes cela veut dire qu'on sait un grand nombre de choses négatives sur eux. Par ex, qu'ils ne sont pas rouges, pas tri-dimensionnels, et (bon point de Florian) qu'ils n'ont pas de pensées - phénomènes du sens interne -, etc. (Donc Dieu ne pense pas, selon Kant!)
Poussée à l'extrême, l'idée qu'aucun concept de peut être vrai (je ne dis pas connu) des noumènes semble mener à des absurdités bien mystiques pour Kant. Les noumènes ne sont pas un, ni plusieurs, ni substance, ni non substances, ni cause ou effet, ni non-cause ou non-effet, etc. (Puisque tous ces concepts s'appliquent à certains phénomènes.)
Pourquoi ne pas dire simplement que les noumènes sont numériquement différents des noumènes: tout ce que sait Kant, c'est que les noumènes ne sont pas les phénomènes. Les phénomènes ne sont pas les noumènes eux-mêmes, mais leur apparence / représentation en nous. C'est précisément cela que connaître les premiers n'implique pas connaître les second. Mais cela n'implique pas que les seconds seraient qualitativement différents des premiers; ils pourraient se ressembleraient pas comme deux gouttes d'eau.
Florian 46 sur "devenir analytique": pour moi ça m'a fait l'effet d'une conversion!
Frédéric 43 sur "devenir analytique": tous mes encouragements! Conseils: attaque-toi dès que possible à La logique des noms propres de Kripke avec le bouquin associé de Ludwig & Drapeau-Contim, puis de là suivant tes goûts à la philo de l'esprit (e.g. Fodor) à la métaphysique (Lewis) ou au langage (e.g. Récanati et des selected readings), et laisse dormir pour un moment les question de réalisme-idéalisme!
Conseil aussi, de style: évite de personnaliser la discussion ("tu es malhonnête", "tu oublies tes fondamentaux"), concentre-toi sur les propositions justement, et dis plutôt directement "tu te trompes", "je ne suis pas d'accord", "je maintiens ce que j'ai dit", par ex.
Sur jugement = proposition, bien d'accord, j'ai moi aussi l'impression que c'est quelque chose comme cela que Kant a en tête. Mais cela ne résout pas tout, car ce n'est pas clair qu'on puisse alors dire que les connaissances sont des propositions - les propositions sont les contenus des connaissances, plutôt.
Pour le reste, je maintiens que ta lecture revient à dire que selon Kant seul ce qui peut être l'objet d'expérience est pensable (ce qui le rapprocherait de la position du cercle de Vienne), alors que je crois que la lecture orthodoxe est que selon Kant seul ce ui peut être l'objet d'expérience est connaissable, mais cela n'empêche pas de penser (former des jugements sur) des choses au-delà de l'expérience, par ex d'espérer qu'il existe un Dieu.
Julien
Poussée à l'extrême, l'idée qu'aucun concept de peut être vrai (je ne dis pas connu) des noumènes semble mener à des absurdités bien mystiques pour Kant. Les noumènes ne sont pas un, ni plusieurs, ni substance, ni non substances, ni cause ou effet, ni non-cause ou non-effet, etc. (Puisque tous ces concepts s'appliquent à certains phénomènes.)
Hervé
Et Kant ne pousse pas à l'extrême cette idée puisqu'il lui faut, dans la Critique de la Raison Pratique, _penser_ la causalité d'un noumène (nous, en tant qu'être raisonnables) sans pour autant la _connaître_. En effet, la loi morale nous oblige à poser une causalité libre, c'est-à-dire un pouvoir d'être cause qui ne dépend lui-même d'aucune autre cause dans le temps et dans l'espace, mais dépend seulement d'un impératif catégorique a priori, c'est-à-dire indépendant du temps et de l'espace, nécessaire et universel puisqu'il est la loi de l'action de tout être raisonnable, de tout être qui agit selon la représentation de lois.
Donc d'accord pour rappeler la distinction penser/connaître chez Kant, mais celle-ci n'a véritablement de champ d'application que dans la raison pratique, cf le célèbre II "Du droit qu'a la raison pure, dans l'usage pratique, à une extension qui n'est pas possible pour elle dans l'usage spéculatif" dans le livre premier de la Critique de la Raison Pratique "Analytique de la raison pure pratique", chapitre premier "Des principes de la raison pure pratique".
Il me paraît donc peu évident d'admettre que pour Kant la position de Florian serait acceptable : "Par exemple, on peut affirmer sans contradiction : "Nous avons été dotés par l'évolution d'une forme a priori de l'espace et d'une forme a priori du temps ET le monde est physique ET le Temps et l'Espace existent dans les choses en soi"
L'évolution est l'enjeu d'une _connaissance_ phénoménale, dire que l'évolution nous dote d’une forme a priori de l’espace et d’une forme a priori de l’espace ferait grimacer le vieil Immanuel…
Par ailleurs, si l’on ne peut avoir de _connaissance_ des choses en soi, si le noumène reste un X, admettons que l'on déclare qu’il est possible que le monde soit physique ET que le Temps et l’Espace soient dans les choses en soi, il faut alors aussitôt ajouter que le contraire est possible aussi…
Par ailleurs, si l’on ne peut avoir de _connaissance_ des choses en soi, si le noumène reste un X, admettons que l'on déclare qu’il est possible que le monde soit physique ET que le Temps et l’Espace soient dans les choses en soi, il faut alors aussitôt ajouter que le contraire est possible aussi…
Bah oui. C'est ce que je dis depuis le début. Les deux sont possibles... ce qui fait que le naturalisme est compatible avec le kantisme, tout comme sa négation.
L'évolution est l'enjeu d'une _connaissance_ phénoménale, dire que l'évolution nous dote d’une forme a priori de l’espace et d’une forme a priori de l’espace ferait grimacer le vieil Immanuel…
Je ne comprend pas. Quel rapport entre la première proposition et la seconde? Que la connaissance de l'évolution suppose les formes a priori n'entre pas en contradiction avec le fait que l'existence des formes a priori dépende de l'évolution. Là encore, il faut bien distinguer une chose (l'évolution) de la connaissance de cette chose, sans quoi on croit voir des paralogismes là où il n'y en a pas.
Et puis, pourquoi prêter à Kant une telle pensée ? J'avoue que j'ai bien du mal à me représenter ce que Kant aurait pu penser s'il avait entendu parler d'évolution. En même temps, Kant a bien développé une théorie de la formation du systéme solaire : il faut donc penser qu'il admet qu'il ait pu se passer des choses dans le "monde phénoménal" avant l'apparition des êtres humains, non ?
Hervé
Par ailleurs, si l’on ne peut avoir de _connaissance_ des choses en soi, si le noumène reste un X, admettons que l'on déclare qu’il est possible que le monde soit physique ET que le Temps et l’Espace soient dans les choses en soi, il faut alors aussitôt ajouter que le contraire est possible aussi…
Florian
Bah oui. C'est ce que je dis depuis le début. Les deux sont possibles... ce qui fait que le naturalisme est compatible avec le kantisme, tout comme sa négation.
Hervé
Ce qui voudrait dire que tout ET son contraire est compatible avec la conception kantienne du noumène. Ce qui ne nous avance pas beaucoup...
Florian
Et puis, pourquoi prêter à Kant une telle pensée ? J'avoue que j'ai bien du mal à me représenter ce que Kant aurait pu penser s'il avait entendu parler d'évolution. En même temps, Kant a bien développé une théorie de la formation du systéme solaire : il faut donc penser qu'il admet qu'il ait pu se passer des choses dans le "monde phénoménal" avant l'apparition des êtres humains, non ?
Hervé
Je voulais simplement dire que Kant trouverait absurde cette idée de faire découler les formes a priori du temps et de l'espace d'événements phénoménaux . Les formes a priori du temps et de l'espace font partie pour Kant de l'arsenal transcendantal par lequel nous construisons une connaissance du monde phénoménal, elles ne peuvent donc pas être en nous les effets de causes phénoménales.
Bien entendu, je ne défends pas la conception de Kant qui pose de nombreuses difficultés, je souhaite juste montrer qu'elle est fort peu compatible avec ce que vous soutenez.
Je voulais simplement dire que Kant trouverait absurde cette idée de faire découler les formes a priori du temps et de l'espace d'événements phénoménaux . Les formes a priori du temps et de l'espace font partie pour Kant de l'arsenal transcendantal par lequel nous construisons une connaissance du monde phénoménal, elles ne peuvent donc pas être en nous les effets de causes phénoménales.
Comme je le disais, ce raisonnement est faux parce qu'il confond "monde phénoménal" et "connaissance du monde phénoménal". Que les formes a priori soient une condition de la CONNAISSANCE du monde phénoménal n'est nullement incompatible avec l'idée que les formes a priori sont un produit du monde phénoménal lui-même. Si l'on suivait ce même genre de raisonnement, on devrait dire que le cerveau n'est pas un produit du monde physique parce qu'il est (pour nous) une condition de la connaissance du monde phénoménal. Or, ce raisonnement est absurde.
Ce qui voudrait dire que tout ET son contraire est compatible avec la conception kantienne du noumène. Ce qui ne nous avance pas beaucoup...
Je ne sais pas si ça nous avance beaucoup, mais comme c'est la thèse que je défendais, je suis ravi que vous vous y rangiez.
Julien 52
Pour moi aussi ça a fait l'effet d'une conversion. Précisément, depuis ma lecture de Rationalité et cynisme de J. Bouveresse, et les lectures nouvelles qui en ont suivi.
Je prends note de tes conseils sur Kripke & Co et t'en remercie beaucoup. Je viens de me l'acheter, justement.
Cordialement
Hervé
Je voulais simplement dire que Kant trouverait absurde cette idée de faire découler les formes a priori du temps et de l'espace d'événements phénoménaux . Les formes a priori du temps et de l'espace font partie pour Kant de l'arsenal transcendantal par lequel nous construisons une connaissance du monde phénoménal, elles ne peuvent donc pas être en nous les effets de causes phénoménales.
Florian
Comme je le disais, ce raisonnement est faux parce qu'il confond "monde phénoménal" et "connaissance du monde phénoménal". Que les formes a priori soient une condition de la CONNAISSANCE du monde phénoménal n'est nullement incompatible avec l'idée que les formes a priori sont un produit du monde phénoménal lui-même. Si l'on suivait ce même genre de raisonnement, on devrait dire que le cerveau n'est pas un produit du monde physique parce qu'il est (pour nous) une condition de la connaissance du monde phénoménal. Or, ce raisonnement est absurde.
Hervé
Alors là, je vous laisse la charge de la preuve : il va falloir me montrer ce qui, chez Kant, légitime la possibilité que les événements _phénoménaux_ soient cause de tout ce qui est a priori (c'est-à-dire indépendant de l'expérience, du temps et de l'espace, du monde phénoménal) en nous.
Florian
Si l'on suivait ce même genre de raisonnement, on devrait dire que le cerveau n'est pas un produit du monde physique parce qu'il est (pour nous) une condition de la connaissance du monde phénoménal.
Hervé
Le cerveau chez Kant est un phénomène, il n'est pas condition transcendantale de la connaissance.
Le cerveau chez Kant est un phénomène, il n'est pas condition transcendantale de la connaissance.
Merci, mais je ne parlais pas dans un cadre kantien. J'essayais de produire un analogue de votre argument dans un cadre non kantien.
Alors là, je vous laisse la charge de la preuve : il va falloir me montrer ce qui, chez Kant, légitime la possibilité que les événements _phénoménaux_ soient cause de tout ce qui est a priori (c'est-à-dire indépendant de l'expérience, du temps et de l'espace, du monde phénoménal) en nous.
Perso, je pense que c'est à vous que revient la charge de la preuve, étant donné que Kant n'a jamais affirmé directement le contraire. C'est à vous de me montrer comment, de ce que Kant a véritablement dit, on peut tirer la conclusion qu'il aurait rejeté cette possibilité.
Sinon, l'a priori (on va dire que vous entendez par là l'ensemble des catégories, idées, formes, etc.) est effectivement indépendant de l'expérience (par définition), je ne vois pas comment on peut dire qu'il est indépendant du temps et de l'espace. Encore une fois, il y a une confusion entre "X" et "connaissance de X". Le fait que l'a priori soit indépendant de la connaissance du monde phénoménal ne prouve en rien qu'il est indépendant (causalement) du monde phénoménal. C'est le même paralogisme que tout à l'heure.
Par exemple :
1) "Le microscope est une condition de notre connaissances des amas de cellules".
2) "Donc il est absurde de penser qu'un amas de cellule puisse avoir produit le microscope".
3) "Or le corps humain est composé d'amas de cellules"
4) "Donc il est absurde de penser que le microscope ait été construit par les hommes"
C'est ridicule, n'est-ce pas ? A comparer avec :
1) L'a priori est une condition de notre connaissance du monde phénoménal et des évènements qui s'y produisent,
2) Donc il est absurde de penser que des évènements du monde phénoménal ait pu produire l'a priori;
3) L'évolution est un évènement du monde phénoménal
4) Il est donc absurde de penser que l'évolution ait pu engendrer l'a priori
C'est exactement la même chose : c'est tout aussi absurde.
FC commentaire 45 :
Je sais bien que si une chose est un critère d'identification d'une autre alors on ne peut pas en impliquer que la première sert à définir la seconde. Mais là ce n'est pas le même cas que la fumée, le feu et blablabla. Précisément parce qu'on a un cas d'identification mutuelle. Si je dis : "L'humanité est le critère de la rationalité. La rationalité est le critère de l'humanité", alors je peux impliquer que tout élément de l'ensemble des hommes peut être reconnu par sa rationalité et que tout élément de l'ensemble des individus rationnels peut être reconnu par son humanité.
Je n'ai pas dit (relis la fin du commentaire 44) que du fait qu'une chose sert de critère d'identification, même dans le cas d'identification mutuelle, l'une sert à définir l'autre. Je dis en revanche que tu ne peux pas définir l'une sans l'autre. Ce qui veut dire que tu ne peux pas détacher la question de savoir ce qu'est l'a priori de sa relation avec l'universel et le nécessaire. (Dans le cadre du kantisme, évidemment.)
FC commentaire 56 :
"Que les formes a priori soient une condition de la CONNAISSANCE du monde phénoménal n'est nullement incompatible avec l'idée que les formes a priori sont un produit du monde phénoménal lui-même."
et commentaire 60 :
"Le fait que l'a priori soit indépendant de la connaissance du monde phénoménal ne prouve en rien qu'il est indépendant (causalement) du monde phénoménal."
Ca me semble tout à fait correct...
La première chose qui puisse vraiment gêner un kantien, c'est le fait qu'il risque d'associer la description de la structure de connaissance a priori du sujet transcendantal (ce que fait Kant dans la CRP) avec la genèse de cette structure.
La seconde chose c'est que Kant ne dit pas que l'a priori est indépendant de l'expérience, mais qu'il est ABSOLUMENT indépendant de l'expérience. Tout dépend comment on interprète le "absolument". Ou bien (version hard) on veut dire que la production de la connaissance est intégralement indépendante du monde phénoménal. Ou bien (version soft) on veut dire que l'a priori est une condition de la connaissance. Dans la version hard, on ne peut pas dire que l'a priori peut découler causalement du monde phénoménal parce qu'il est un objet nouménal. Or, pour prouver qu'il est causé phénoménalement, il faudrait pouvoir sortir de sa condition phénoménale et montrer comment le nouménal est causé par le phénomène. Le blablabla kantien habituel. Mais dans la version soft c'est tout à fait possible. Et, c'est la position que tu soutiens, Florian, si je ne me trompe pas ?
Mouais...
Il n'y a aucune justification à la version hard, sinon un remplacement sophistique de "expérience" par "monde phénoménal". Même si Kant dit (et il le dit) que l'a priori est ABSOLUMENT indépendant de l'expérience, je vois mal comment on peut passer de là à la version hard, sauf encore une fois à confondre une chose (le monde phénoménal) et la connaissance qu'on peut en avoir.
Pour les liens entre a priori et nécessite : c'est là tout le problème. Kant suppose qu'il y a un lien fort entre a priori et nécessité. Mais cela ne découle pas de sa définition de l'a priori et, même, on peut montrer que sa définition de l'a priori est compatible avec l'existence d'a priori contingent. C'est une contradiction interne à l'oeuvre... Peut-être ! Le problème étant que tout cela n'a aucun sens tant que l'on n'aura pas défini quel type de nécessité (logique ? métaphysique ?) est la marque de l'a priori.
Hervé
(...) il va falloir me montrer ce qui, chez Kant, légitime la possibilité que les événements _phénoménaux_ soient cause de tout ce qui est a priori (c'est-à-dire indépendant de l'expérience, du temps et de l'espace, du monde phénoménal) en nous.
Florian
Perso, je pense que c'est à vous que revient la charge de la preuve, étant donné que Kant n'a jamais affirmé directement le contraire. C'est à vous de me montrer comment, de ce que Kant a véritablement dit, on peut tirer la conclusion qu'il aurait rejeté cette possibilité.
Hervé
Sans plonger dans les arcanes de la Critique de la Raison Pure, cf le par. 36 de « Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science ».
Kant pose la question « Comment la nature même est possible ? » Il dit que la nature _au sens matériel comme ensemble des phénomènes_ n'est possible que par la « condition de notre sensibilité », et que la nature _au sens formel comme ensemble de règles_ n'est possible « que grâce à la constitution de notre entendement ».
Un passage entre autres est très explicite : « Mais comment est possible cette propriété particulière de notre sensibilité même, ou celle de notre entendement et de l'aperception nécessaire qui est le fondement de celui-ci ainsi que de toute pensée ? Là s'arrêtent solutions et réponses ; car c'est à elle qu'il nous faut toujours recourir pour toute réponse et toute pensée des objets. »
Le problème de la version soft, c'est qu'on ne comprend pas vraiment pourquoi il modalise l'a priori avec "absolument". C'est précisément pourquoi on est tenté d'adopter la version hard. Du moins, me semble-t-il.
Un passage entre autres est très explicite : « Mais comment est possible cette propriété particulière de notre sensibilité même, ou celle de notre entendement et de l'aperception nécessaire qui est le fondement de celui-ci ainsi que de toute pensée ? Là s'arrêtent solutions et réponses ; car c'est à elle qu'il nous faut toujours recourir pour toute réponse et toute pensée des objets. »
Le passage me paraît justement très explicitement dire que l'on ne sait rien de l'origine de notre sensibilité : et donc que l'on ne sait pas si son origine peut être matérielle ou non.
Pour le reste : si ce que vous essayez de dire, c'est que Kant pense que le monde spatio-temporel ne peut pas exister indépendamment de notre sensibilité, je me demande alors si ses essais cosmologiques doivent être compris comme une vaste blague. Kant a-t-il eu le culot d'écrire sur des choses qui selon lui n'existaient pas ??? (Quel sacré blagueur !)
Hervé cite ce passage de Kant:
Je comprends: comment est possible que notre sensibilité soit spatiotemporelle et que l'entendement soit soumis aux catégories? On ne peut pas le savoir.
Ce qui signifie, comme Florian et moi le répétions, que Kant dit qu'on ne peut savoir si le matérialisme est vrai. Il ne dit pas qu'il est impossible que des événements spatiotemporels fourniraient l'explication (à qui pourrait les connaître) de ce que notre connaissance soit contrainte par ces "formes".
Indépendamment de ce qu'a dit Kant, je propose un argument en faveur de la thèse selon laquelle "si l'a priori kantien existe, alors il est de nature au moins temporelle (c'est-à-dire physique ou psychique)"
(a) En effet, selon Kant, seul ce qui appartient au monde phénoménal peut être cause d'un effet dans le monde phénoménal
(b) Les livres de mathématiques appartiennent au monde phénoménal
(c) Or, l'existence des livres de mathématiques est (en partie) due à nos croyances (synthétiques) a prior
(d) Donc nos croyances a priori causent l'existence d'objets phénoménaux
(e) Donc, en vertu de (a), les croyances a priori appartiennent au monde phénoménal
Je me demande ce que Kant aurait répondu à ça, tiens ? Et comment défaire ce raisonnement ?
En même temps, une bonne façon de se sortir de ces difficultés, c'est ne de ne prendre dans le kantisme que ce qui nous intéresse (perso : pas grand chose...). Ce qui veut dire qu'on peut légitimement conserver de Kant l'idée de formes / catégories a priori sans se trimballer tout le reste (division phénomène / noumène, etc.) De cette façon, il est indubitable qu'une partie du kantisme est compatible avec le naturalisme (de la même façon qu'on a le droit de se dire aristotélicien en reprenant la théorie des vertus d'Aristote sans pour autant acheter ses théories cosmologiques...)
Deux points que j'aimerais soulever (en pensant, 66 commentaires en 70 heures, c'est du beau philotropes, merci à tous, et tout particulièrement à Florian et Immanuel!):
ET LES JUGEMENTS ANALYTIQUES A POSTERIORI?
Florian: est-ce que tu es d'accord avec moi, finalement, sur l'idée que si "jugement a priori" = "proposition connaissable a priori" alors il ne peut y avoir de "jugements analytiques a posteriori"? Si tu penses que Kant utilise une autre notion de "jugement a priori", laquelle?
FLORIAN VS JULIEN SUR LE MATERIALISME A PROPOS DUQUEL KANT EST OFFICIELLEMENT AGNOSTIQUE
Florian et moi sommes d'accord sur l'idée que Kant doit officiellement être neutre sur le matérialisme (physicalisme, naturalisme). C-à-d. que la philosophie de Kant doit être en principe compatible avec l'idée que tout ce qui a, c'est de la matière, et que les sujets eux-mêmes en sont constitués.
Mais vous aurez peut-être remarqué que nos versions de la façon dont c'est compatible avec le kantisme diffèrent:
Un point crucial qui différencie les deux lectures est la façon dont on conçoit les phénomènes, et cela rejoint je crois l'opposition entre les conceptions "représentationnalistes" (ou "idéistes") vs "anti-représentionnalistes" (ou de "perception-directe") de l'expérience, opposition ou tension qu'on trouve de Locke (voire Descartes) à aujourd'hui:
En attribuant à Kant la conception (1) on tendrait vers ma lecture, en lui attribuant la conception (2) on tendrait vers celle de FC.
La question cruciale est claire, en tout cas: Kant pense-t-il savoir que la chose en soi est autre chose que les phénomènes? (Attention, pas que les deux concepts, "chose en soi" et "phénomènes", sont distincts - ce qui est évident - mais bien que ces concepts désignent des choses ontologiquement distinctes.)
Florian 67: l'argument en utilisant la complétude causale de la physique version kantienne est cool, mais il repose à mon avis sur une equivocatio due à l'expression "l'a priori: les jugements a priori ont lieu dans le temps, parce qu'ils sont des jugements, mais les facteurs qui font de ces jugements des jugements a priori n'ont pas eux-mêmes à être temporels.
1) Merci d'avoir reconstruit "mon" Kant. Je te corrigerai sur un point : je suis agnostique entre "ta" lecture et la" mienne". Les deux me semblent recevables.
2) Presque d'accord pour l'idée que si "jugement a priori" = "proposition connaissable a priori" alors il ne peut y avoir de "jugements analytiques a posteriori"?. Presque parce que le connaissable manque d'un argument. Quel étalon jugeons-nous pour savoir si quelque chose est connaissable a priori ? Un être humain au plein de ses capacités ? Ou un être d'une autre nature ? Car ta proposition est bonne que si l'on prend pour norme du connaissable un être pour qui tous ses concepts sont transparents. Si c'est cet étalon que l'on utilise, effectivement. Mais si l'on se contente d'un être humain au top de ses capacités, j'ai des doutes (différent purement linguistique, donc).
Si on prend comme étalon un être omniscient qui serait né avec en tête la connaissance de tout ce qui pourrait se passer, là il faudrait dire que toute connaissance est a priori, ce qui est gênant (mais bon, c'est une question d'étalon, encore).
3) Sur l'argument : non ! On sauve l'argument en faisant un bond de plus. Si les croyances a priori sont phénoménales, alors ce qui les cause est phénoménal, etc.