La philosophie, c'est comme… la plomberie
Par Cédric Eyssette le samedi 5 septembre 2009, 01:52 - Philosophie - Lien permanent
Je viens de faire ma rentrée avec mes élèves et comme chaque année, j'essaie de donner une première idée de ce que c'est que faire de la philosophie.
Il est souvent utile, pour fixer les idées, de donner un exemple ou bien une image, une comparaison, mais quelle image choisir pour expliquer ce qu'est la philosophie ?
Vous connaissez certainement déjà plusieurs des comparaisons suivantes :
Faire de la philosophie c'est comme :
- piquer un cheval un peu mou,
- sortir de la caverne,
- savoir détecter la fausse monnaie,
- utiliser une balance,
- regarder une foire,
- trier les fruits pourris,
- donner un coup de marteau,
- vouloir vivre au milieu des glaces et des hautes montagnes,
- faire une thérapie,
- pousser un cri de poisson,
- faire de la plomberie,
- regarder ses propres lunettes.
J'ai pour vous un petit défi : retrouver à chaque fois l'auteur (c'est parfois très facile !), et surtout deux questions :
- Connaissez-vous d'autres comparaisons, images, métaphores… utiles pour caractériser la philosophie ?
- Quelle est l'image qui vous semble la plus pertinente ?
Commentaires
Bonjour,
Celui qui me plaît tout particulièrement c'est "pousser un cri de poisson" mais je sèche, je ne vois pas d'où ça vient. Je garde l'idée de jouer à "la philosophie c'est comme" avec les élèves.
Bonjour,
C'est comme, quand on est une mouche dans une bouteille, parvenir à en sortir.
1. Faire de la philosophie, c'est être un schizophrène volontaire.
2. La mienne. Comment ça, " la tienne " ? Qui me parle ?
Spéciale dédicace pour Céd'.
Affectueusement.
Broie du blanc.
On peut aussi bien dire: c'est faire ce que fait une mouche quand, enfermée dans une bouteille, elle se cogne contre les parois.
Mais dans les deux cas alors, ce n'est pas la même philosophie que l'on fait.
A moins qu'on ne soit plus catégorique et qu'on n'aille jusqu'à soutenir que sortir de la bouteille, c'est cesser de faire de la philosophie.
J'aime bien dire que la philosophie s'apparente pour une bonne part à de "l'ingénierie conceptuelle" (même si je reconnais qu'elle ne s'y réduit pas nécessairement).
1.
L'image des cris de poisson se trouve chez Deleuze, dans l'un de ses cours ! En tapant “philosophie cris poisson” sur un moteur de recherche, vous pourrez trouver la transcription de ce cours. Plus précisément, le texte se trouve ici.
Et l'extrait auquel je pensais est le suivant :
2.
Merci Patrick pour cette référence à Wittgenstein. J'ai relu cette image dans Les Recherches Philosophiques (§309 : « Quel est ton but en philosophie ? — Montrer à la mouche comment sortir du piège à mouches. »), est-ce qu'on la trouve ailleurs ? Quel est son sens exact dans le cadre de la philosophie de W. ?
3.
Merci HumainTropHumain de me rappeler qu'avant d'être analytique, j'étais nietzschéen ;> !
4.
J'aime bien également, Cédric, la métaphore de l'ingénierie conceptuelle, que j'emprunte pour ma part à Simon Blackburn (est-ce que ton image vient d'un autre auteur ?). C'est d'ailleurs dans ce même texte que l'on trouve la comparaison avec le fait de regarder ses propres lunettes (mais il me semble l'avoir lu ailleurs, non ?) :
Le philosophe comme Führer !
Pour répondre sérieusement, il faudrait avoir sous la main l’exégèse des " Recherches philosophiques" faite par Hacker. Je peux juste dire en m’appuyant sur l’index rerum des " Recherches philosophiques " (Tome 1 des Œuvres complètes chez Suhrkamp) qu’il y a seulement en 284 une autre occurrence de mouche mais dans une argumentation qui n'a rien à voir. Voici quand même le texte :
« Regarde une pierre et imagine qu’elle a des sensations ! – On se dit : comment pourrait-on seulement envisager d’attribuer une sensation à une chose ? On pourrait tout aussi bien lui attribuer un nombre ! – Et maintenant regarde une mouche qui s’agite ; la difficulté disparaît aussitôt. La douleur semble avoir une prise alors qu’auparavant le terrain était, pour ainsi dire, trop lisse pour cela » (p.147 trad. Dastur 2004)
Sinon, cherchant dans le livre de Schulte (" Lire Wittgenstein, dire et montrer "1989), je découvre une autre métaphore, tirée des " Leçons sur les fondements des mathématiques " :
« J’essaie de vous faire voyager dans un pays (euch auf reisen durch ein Land führen). J’essaierai de montrer que les difficultés philosophiques proviennent de ce que nous nous trouvons dans une ville étrangère et que nous ne connaissons pas le chemin. Il nous faut donc apprendre à connaître le terrain (das Gelände) en nous déplaçant dans la ville, d’un endroit à l’autre, puis de cet endroit à un autre encore. C’est une pratique qu’il faudra répéter jusqu’à réussir à se reconnaître partout, immédiatement ou après un bref regard, quel que soit l’endroit où l’on vous dépose. » (p.116 de l’éd. française, p.136 de l’éd. allemande)
Schulte est sensible à la distinction entre les deux comparaisons :
« Cette image du guide pour touristes illustre spécialement bien la façon de procéder de Wittgenstein, mais elle reste relativement réservée (beschaulich), comparée à la définition que donne Wittgenstein quand il écrit (ici Schulte reproduit la citation de la mouche). Toutefois la mouche dans son bocal n’a pas le même comportement que le voyageur se trouvant dans une ville étrangère : elle se trouve dans une situation beaucoup plus grave, pour la raison qu’elle est tombée dans le piège ! Le problème n’est plus seulement une absence d’orientation : ici, il s’agit de quelqu’un qui est tombé dans des rets, dont tout l’être est pris au piège et qui ne parvient pas à s’en dégager. Celui qui aide un prisonnier de ce type est réellement un sauveur »
Je me permets de souligner que les deux comparaisons font de l’activité philosophique une activité essentiellement tournée vers autrui (certes on peut ensuite s’adresser à soi-même une fois qu’ on a été aidé par autrui). Les deux comparaisons inévitablement rappellent l’allégorie de la caverne mais la différence est majeure : le piège peut être interprété en effet comme la philosophie et ses problèmes et l’en dehors de la bouteille comme la fin (la disparition) de la philosophie et la pratique ordinaire de la langue (c’est en ce sens qu’on identifie quelquefois Wittgenstein à un philosophe pour philosophes), Dans cette interprétation de la langue, s’orienter dans la ville revient à s’orienter dans la langue ordinaire en prêtant attention à tous les quartiers, toutes les rues sans céder à la tentation de généraliser à partir de cas particuliers et d’appeler la ville un pâté de maisons.
erratum: lire "dans cette interprétation de la comparaison" et non" dans cette interprétation de la langue".
Il y aurait aussi : paralyser et faire accoucher
Merci beaucoup à Patrick pour ces précisions sur Wittgenstein, et à Jacques pour ces deux ajouts socratiques, j'avais complètement oublié la torpille et la maïeutique ! Un collègue m'a suggéré également d'ajouter “apprendre à mourir”.
On peut aussi s'intéresser aux comparaisons du type “ne pas faire de la philosophie, c'est comme …”.
Cf. par exemple Descartes : « C'est proprement avoir les yeux fermés sans tâcher jamais de les ouvrir que de vivre sans philosopher »
Toujours Wittgenstein (Tractatus, 6.54) : monter sur une échelle, et une fois en haut, la repousser.
Peut-être aussi : goûter de l'ananas (voir Russell, préface des Principes des mathématiques où, de mémoire, il me semble qu'il compare l'acquaintance que l'on a des nombres avec celle que l'on a du goût de l'ananas).
Cédric
L'image des cris de poisson se trouve chez Deleuze, dans l'un de ses cours ! En tapant “philosophie cris poisson” sur un moteur de recherche, vous pourrez trouver la transcription de ce cours.
Hervé
Merci Cédric, je m'entraîne au cri du poisson...
Si la citation vous intéresse :
"L'examen des indéfinissables — qui constitue la partie principale de la logique philosophique — est un effort pour voir — et faire voir aux autres — clairement les entités de façon que l'esprit puisse en avoir cette sorte de connaissance directe que l'on a du rouge ou du goût de l'ananas."
Je n'ai pas de nouvelles analogies à vous apporter.
Juste, pour une première entrée dans ce blog illustre, un petit témoignage de converti.
Lorsque j'ai commencé à découvrir la philosophie analytique, j'ai été très impressionné, et comme libéré d'un grand poid terrible, de savoir que l'on pouvait concevoir la philosphie non pas comme la recherche des premières causes, de la philosophie ultime, ou encore du sens profond de la vie, ou encore de celui des objets du réel, mais comme une activité, avant tout, et comme pouvant être uniquement critique, et non pas systématique ou devant impérativement développer une doctrine de verité sur le réel.
Bref: cette conception d'une philosphie négative et critique, et ce sans aucune honte ou un complexe d'infériorité au regard des grandes doctrines de l'univers, est je crois très intéressante y compris pour de jeunes élèves découvrant la philosophie pour la première fois. Il y a tant de mythologies (pour prendre un terme commun) ou de croyances peudo-religieuses vis-à-vis de la philosophie et des connaissances supérieures qu'elle est sensée apporter au monde, que pour un ancien nietzschéen que je suis (clin d'oeil à Cédric Esseyte), c'est véritablement une formidable "découverte", ou plutôt ou une jouissive décharge...
Enfin, je crois qu'il y a plus d'un lien entre un certain Nietzsche (le destructeur des mythes de la philosophie) et une certaine philosophie analytique (peut-être plutôt celle liée à Wittgenstein qu'à Russell). Entre les "coups de marteau" ou la "danse sur un fil d'équilibriste" et les "destructions des mythologies du langage" ou encore "la mouche essayant de sortir du bocal"...
Je propose cette citation de C.S. Peirce pour finir cette nouvelle entrée, prêtée par un ami:
"Nous ne pouvons pas raisonnablement espérer atteindre, en tant qu'individus, la philosophie ultime que nous poursuivons ; nous ne pouvons que la rechercher pour la communauté des philosophes."
C. S. Peirce
Et cet article de Jacques Bouveresse, dont voici la référence électronique:
Jacques Bouveresse, « Que peut la philosophie ? », in Essais III. Wittgenstein & les sortilèges du langage, Marseille, Agone (« Banc d'essais »), 2003, En ligne, mis en ligne le 26 février 2009, Consulté le 15 septembre 2009. URL : http://agone.revues.org/index169.ht...
Une autre comparaison: philosopher, c'est comme avoir faim au moment même où en réalité on souffre d'indigestion.
La source ? Encore Wittgenstein dans le Cahier bleu:
" L'étonnement philosophique nous conduit à voir dans l'usage d'un mot une règle définitive, et, tentant d'appliquer cette règle à tous les cas possibles, on aboutit à des résultats paradoxaux. Bien souvent ce processus va conduire à des discussions de ce genre: on pose d'abord une question: "Qu'est-ce que le temps ?" et la question nous fait songer qu'une définition s'impose. La définition, pensons-nous, voilà le remède spécifique de notre malaise. (Dans certains cas d'indigestion on éprouve ainsi une impression de faim que le fait de manger n'apaise pas.) On répond alors à la question en proposant une définition erronée, par exemple: "Le temps, c'est le mouvement des corps célestes." Dans une seconde phase nous nous apercevons que la définition n'est pas satisfaisante. Ce qui signifie en fait que nous n'utilisons pas le mot "temps" dans un sens équivalent à celui de "mouvement des corps célestes". Toutefois, en parlant de mauvaise définition nous sommes tentés de croire que l'on peut en découvrir un autre qui sera la définition correcte." (p.83-84 Tel Gallimard)
Je ne sais s'il s'agit véritablement d'une image à strictement parler, mais le fait de concevoir la philosophie (la bonne, celle que Wittgenstein entend réussir à pratiquer) comme quelque chose qui cesse en nous, comme la fin d'une activité, ou l'épuisement des questions (sans nécessairement apporter de réponses) et l'évanouissement des "sortilèges du langage", est pour le moins original et inhabituel:
« la véritable découverte est celle qui me rend capable de cesser de philosopher quand je veux » PU, § 133
Citée par J. Bouveresse (réf. citée plus haut) qui cite A. Kenny qui cite un passage des manuscrits de Wittgenstein, l'image des recherches philosophiques (les mauvaises, celles qu'il faut supprimer et remplacer par les siennes) conçues comme une tâche qu'on croit devoir terminer au risque de tout laisser suspendu dans l'air:
« La philosophie ne résout, ou plutôt ne fait disparaître que des problèmes philosophiques ; elle n’assoit pas notre pensée sur une base plus solide. Ce que j’attaque est avant tout l’idée que la question “Qu’est-ce que la connaissance ?”, par exemple, est une question cruciale. C’est ce qu’elle semble être : les choses semblent être comme si nous ne connaissions rien du tout avant d’être en mesure de répondre à cette question. Dans nos recherches philosophiques, c’est comme si nous étions terriblement pressés de terminer une tâche qui n’est pas finie et qui doit être finie, sans quoi tout le reste semble rester suspendu en l’air.»
Dans un tout autre registre, G. Frege, "La Pensée" (trad. C. Imbert):
De même que le terme "beau" renvoie à l'esthétique et le terme "bon" renvoie à l'éthique, le terme "vrai" renvoie à la logique. Certes, toutes les sciences ont la vérité pour but, mais la logique s'en occupe d'une tout autre manière encore. Elle a trait à la vérité un peu comme la physique a trait à la pesanteur ou à la chaleur. Découvrir des vérités est la tâche de toutes les sciences, mais c'est à la logique qu'il appartient de connaître les lois de l'être vrai. On emploie le mot "loi" dans un double sens. S'il s'agit de lois morales ou politiques, on pense à des prescriptions qui doivent être suivies mais auxquelles les événements ne s'accordent pas toujours. Quant aux lois de la nature, elles constituent l'élément général des événements naturels, auxquels ceux-ci ne manquent jamais de se conformer. C'est plutôt en ce sens que je parle de lois de l'être vrai. Encore ne s'agit-il pas dans ce cas d'un événement mais d'un être. De ces lois réglant l'être vrai naissent des prescriptions pour l'opinion, la pensée, le jugement, le raisonnement. En ce sens, on peut aussi parler de lois de la pensée.
Et comme en écho illustre à la remarque de Wittgenstein selon quoi "Ce que j'attaque est avant tout l'idée que "Qu'est-ce que la connaissance?" est une question cruciale":
B. Russell, The Problems of Philosophy, ch. 1, p.15 (trad. perso):
"Y a-t-il dans le monde quelque connaissance aussi certaine qu'aucun homme raisonnable puisse en douter? Ce problème, qui à première vue pourrait ne pas paraître difficile, est, en réalité, l'un des plus difficiles qu'il soit possible de poser. Lorsque nous aurons examiner les obstacles qui rendent impraticable la voie vers une réponse directe et sûre, nous nous verrons lancés de plein pied dans l'étude de la philosophie - puisque la philosophie est simplement la tentative de répondre à de tels problèmes concernant les fins, non pas sur un mode négligent et dogmatique, comme nous le faisons dans la vie ordinaire et même dans le domaine des sciences, mais d'une façon critique, après avoir examiné ce qui a d'embrouillé en eux, et supprimé le vague et la confusion qu'il y a au fond de nos idées habituelles -."
Ulrich:
Je vois une forte tension entre le texte de Wittgenstein cité en 17, largement antifondationnaliste et le texte de Frege qui le suit: son discours normatif sur la vérité appartient à une tradition dont le deuxième Wittgenstein dénonce précisément la vanité. Quant au texte de Russell, où je repère aussi un ton sceptico-fondationnaliste, il ne me paraît pas du tout cadrer avec le dernier Wittgenstein de De la certitude, qui précisément met en relief la vanité d'un doute hyperbolique.
Je ne veux bien sûr pas dire que ces textes sont négligeables ou dépassés, juste mettre en évidence qu'ils ne font pas avec ceux de Wittgenstein un puzzle harmonieux.
Patrick Ducray:
Tu pas parfaitement raison. Je ne recherchais pas l'hamonie, mais le contraste, voire la perspctive renversée, restes du prespectivisme de mes Alte Meister F. Nietzsche et Th. Bernhardt, ou de mon goût ambigû pour un autre Alt Meister Le Greco.
Mais je comprends parfaitement bien ta surprise.
Cela étant, j'avais signalé au préalable les différences: "Dans un tout autre registre, G. Frege" et "Et comme en écho illustre à la remarque de Wittgenstein selon quoi "Ce que j'attaque est avant tout l'idée que "Qu'est-ce que la connaissance?" est une question cruciale":".
Quant à mon sceptico-fondationnalisme supposé, c'est à voir, je vais méditer ta remarque. Mais je reconnais une certaine séduction envers certaines entreprises fondationnalistes, quoique modestes, et anti-héroïques, telles que celles de Russell, Frege, ou encore Donald Davidson ou Hilary Putnam.
On ne se refait pas complètement: après Nietsche, on reste sceptique envers les fondations philosophiques. Mais on peut évoluer aussi, et subir quelque peu les attraits de certains systèmes, particulièrement scrupuleux.
Tout est clair donc.
Puisque tes références sont austro-germaniques, je me permets de te demander si Ulrich c'est l'homme sans qualités de Musil. Si oui, c'est un pseudo dur à porter, non ?
Quant à Nietzsche, je crois qu'il y a une part de son pathos qu'on ne ressent plus quand on comprend que l'entreprise de démolition des fondations n'est douloureuse que si on partage les illusions fondationnalistes. Encore Wittgenstein: quand on efface les fondations dessinées d'un château dessiné, ce dernier ne s'écroule pas (citation très approximative).
Bon, j'arrête car les propriétaires du lieu font m'accuser de faire de l'entrisme wittgensteinien.
Il existe aussi les metaphores musiliennes:
1º: Celle concernant les philosophes-"dictateurs", qui faute de disposer d'une armee en leur pouvoir, desire dominer et enfermer le monde dans leur systeme (de memoire, et je crois que c'est dans son texte contre Spengler, dans ses Essais).
2º: Celle concernant les fondations justement: que la philosophie veut s'empresser de refermer le toit de l'edifice du savoir alors qu'il n'y aucune base stable et finie - en opposition a sa conception (post-machienne) de la science comme une reconstruction permanente des fondations (des bases architectoniques) sans jamais se preoccuper de refermer le dôme de l'edifice (image pour illustrer les entreprises metaphysiques ou ontologiques des systmes de la connaissance).
3º Et puis il y a bien sûr la belle métaphore du tremplin de la science: C'est seulement après être parvenu à monter tout en haut du tremplin de la science que l'on peut commencer à songer à une synthèse possible.
Voilà, moi non plus je ne veux pas paraître faire de l'entrisme. Je m'arrête là. Pour une première entrée, je me sens un tout petit peu ivre de posts... Toutes mes excuses à ses messieurs-dames les adpetes de l'abstinence (vertu ô combien philosophie, de la philosophie exacte va sans dire...
Quant au pseudo-musilien, comme je l'ai dit, je suis novice: lorsque je le sentirai trop lourd à porter, je le déposerai délicatement sur le chemin, tout près d'un carrefour, pour que les possibles restent ouverts...
Je m'étonne qu'on ait pas cité les classiques:
- "construire sur du roc et pas sur du sable";
- (égaré dans une forêt) "faire flèche de tout bois".
Ils restent mes préférés (même s'ils renvoient plus à un idéal de méthode qu'à la réalité de l'entreprise au quotidien, sans cesse exposée à l'effondrement de ses bases, et menacée par l'irrésolution !)
La citation concernant le "philosophe dictateur" se trouve dans l'HSQ (et peut-être aussi dans les Essais). Peut-être dans le chapitre dans lequel Ulrich von ... se demande s'il est philosophe. Là ma mémoire me fait défaut.
Je viens de faire la vérification : la citation se trouve dans l'HSQ, tome 1, chapitre 62 (p. 292, dans l'édition Seuil) et bel bien dans un passage où Ulrich von ... se demande ce qu'il est.
"Il (Ulrich von ...) n'était pas philosophe. Les philosophes sont des violents qui, faute d'armée à leur diposition, se soumettent le monde en l'enfermant dans un système. Probablement est-ce aussi la raison pour laquelle les époques de tyrannie ont vu naître de grandes figures philosophiques alors que les époques de démocratie et de civilisation avancée ne réussissent pas à produire une seule philosophie convaincante, du moins dans la mesure où l'on en peut juger par les regrets qu'on entend communément exprimer sur ce point. C'est pourquoi la philosophie au détail est pratiquée aujourd'hui en si terrifiante abondance qu'il n'est plus guère que les magasins où l'on puisse recevoir quelque chose sans conception du monde par dessus le marché, alors qu'il règne à l'égard de la philosophie en gros une méfiance masquée."
Remarquez que la situation entre 1913 (date à laquelle se situe le roman) et aujourd'hui a changé : on trouve des conceptions du monde sur les étalages de tous nos magasins.
Merci Mikolka.
Une autre image, cette fois-ci du premier W., dans l'avant dernier paragraphe de l'avant-propos:
"Si ce travail a quelque valeur, elle consiste en deux choses distinctes. Premièrement, que des pensées y sont exprimées, et cette valeur sera d'autant plus grande que les pensées y sont mieux exprimées. D'autant mieux on aura frappé sur la tête du clou."
du Tractatus logico-philosophicus... pardon pour l'omission
Bonjour, merci à tous pour ces commentaires et ces suggestions.
J'ajoute une image d'Husserl : faire de la philosophie, c'est comme faire un vœu de pauvreté (en matière de connaissances).
Ma préférée vient des Problèmes de Philosophie de Russell :
"those questions which are already capable of definite answers are placed in the sciences, while those only to which, at present, no definite answer can be given, remain to form the residue which is called philosophy."
La philosophie, c'est l'étude des questions auxquelles nous ne sommes pas encore capables de répondre. Dès que l'on voit quelle est la méthode pour répondre à un type de question, alors cette question quitte le domaine de la philosophie pour entrer dans le domaine des sciences.
En voici une autre, tirée encore une fois du Cahier bleu de Wittgenstein: philosopher c'est comme ranger bibliothèque.
" Supposons que nous ayons à ranger les livres d'une bibliothèque qui se trouvent entassés sur le sol dans le plus grand désordre. Il y a mille façons de les classer afin de les remettre en place. On peut prendre les livres afin de les remettre en place. On peut prendre les livres un par un pour les mettre sur les rayons à la place qu'ils doivent occuper; on peut également prendre plusieurs livres et les placer sur un rayon dans le seul but d'indiquer qu'ils doivent se présenter dans cet ordre. Nous aurons à les changer de place au cours de la remise en ordre de l'ensemble de la bibliothèque; mais il serait inexact de dire qu'en les plaçant les uns auprès des autres sur le rayon, nous n'avons pas réalisé quelque progrès en vue de leur arrangement final. En classant les volumes les uns par rapport aux autres, nous avons, c'est évident, réalisé quelque chose de définitif, même si nous sommes par la suite appelés à modifier l'emplacement de la rangée. Dans le domaine de la pensée certains progrès importants sont comparables au déplacement des volumes d'une rangée que l'on reclasse dans d'autres rayons, sans que rien encore ne permette de penser que cette nouvelle position demeurera définitive. Le profane, ignorant des difficultés de la tâche, se persuadera aisément que ces déplacements ne présentent aucun intérêt. La chose la plus difficile pour le philosophe est de ne pas dire plus qu'il ne sait réellement; et il lui arrive trop aisément de croire, pour avoir correctement classé deux volumes l'un par rapport à l'autre, qu'il a découvert leur emplacement définitif." (p.110-111 Tel Gallimard)
Florian: ne peut-on pas discuter ce passage de Russell ? Il y a dans les sciences des questions qui n'ont pas de réponse définie et qui ne peuvent pas être identifiées à des problèmes philosophiques (par exemple y a-t-il de la vie ailleurs que sur Terre ?). D'autre part il y a des problèmes philosophiques qui ne seront jamais susceptibles de se transformer en problèmes scientifiques (par exemple ceux relatifs à la détermination du bien: au mieux ils pourront être éclairés par les connaissances scientifiques). J'ajoute - et ça contredit ce que vous, cette fois, et pas Russell (du moins dans le passage cité) écrivez - qu'il y au moins une méthode pour traiter les problèmes philosophiques (par exemple on se contente pas de relever des faits). Le plus exact serait de dire qu'il y a plusieurs méthodes (phénoménologique, analytique etc) pour traiter les problèmes philosophiques.
En plus le passage ne traite pas d'une question scientifique mais d'un problème philosophique. Du coup sans s'auto-réfuter, le passage n'est pas identifiable à une "definite answer". Mais si en plus on suppose qu'il n'y a pas de méthode pour répondre à un problème philosophique, cette opinion de Russell est encore plus dévaluée car elle ne peut même plus être justifiée par une méthode adéquate de solution des problèmes philosophiques.
Une précision sur le passage que j'ai cité : il n'est pas une définition de la philosophie, même pas par image, mais une interprétation du "type" d'homme qu'est le philosophe. Musil est très influencé par les thèses nietzschéennes, notamment sa théorie des types d'homme (un type est déterminé par l'instinct qui domine tous les autres), et par la vie même de Nietzsche. À retirer de la liste des "La philosophie, c'est..." !
Une autre de Gramsci : faire de la philosophie, c'est « être à soi-même son propre guide ».
J'ai changé de pseudo, après commentaire de Patrick. Il est en effet un peu lourd à porter.
C'est étonnant de ne pas avoir pensé à "avoir le courage de se servir de son propre entendement", Kant, "Qu'est-ce que les Lumières?"
Philosopher, selon Moritz Schlick, dans Die Wende (Le tournant), c'est la façon d'aborder les questions de façon claire et pourvue de sens:
L’argument de Schlick fait ici apparaître une divergence essentielle au
sein de la philosophie du langage, et de la philosophie tout court : entre
l’idée que la philosophie serait une théorie (un ensemble de thèses), ou une
activité (une élucidation critique et immanente). Schlick, que l’on a souvent eu
tendance à considérer comme un médiocre interprète de Wittgenstein,
conduit en réalité jusqu’au bout l’idée du Tractatus logico-philosophicus (4.112) :
« Le but de la philosophie est la clarification logique des pensées. La philosophie
n’est pas une doctrine, mais une activité. » C’est là une divergence
toujours actuelle, entre ceux qui pensent qu’il y a un ensemble de problèmes
spécifiques de la philosophie (Russell, Moore) et ceux qui pensent que faire
de la philosophie, c’est s’intéresser à toutes les questions, d’une certaine
façon. Dans Die Wende, Schlick en appelle à ce moment où
il n’y aura plus besoin de parler de « problèmes philosophiques », puisque toutes
les questions seront abordées philosophiquement, c’est-à-dire de façon claire et
pourvue de sens.
Sandra Laugier, Les Études philosophiques, "Morit Schlick et le tournant de la philosophie", 2001
Personnellement, je ne suis pas du tout d'accord avec Mikolka.
La métaphore des philosophes comme des violents, généraux ou dictateurs en puissance, parle de ce que ça veut dire de philosopher, pas seulement du "type d'hommes" des philosophes.
Je crois que cela nous apprend (nous donne une nouvelle analogie) sur ce que veut dire philosopher qui est à méditer profondement.
Une compilation par Gerald Dworkin de courtes citations sur la philosophie :
http://www.3quarksdaily.com/3quarks...