Courrier sur le naturalisme et la liberté de la volonté

Voici le courrier que j'ai reçu:

Je n'ai que 18 ans et ne possède pratiquement aucune connaissance en ce qui concerne les thèses sur le rapport entre le corps et l'esprit. Mais j'ai été poussé à m'y intéresser après une réflexion qui m'a traversé l'esprit. Je suis, comme je crois que vous l'êtes également, naturaliste. En effet je pense comme vous le dites que tout ce qui se produit dans ce monde se produit sous l’influence de causes et de lois qui appartiennent au monde physique.[1] J'ai donc cherché à savoir d'où venait ma conscience. j'en suis vite arrivé à la conclusion qu'elle est la conséquence de l'activité neuronale de mon cerveau, qu'elle est donc physiquement explicable.

Mais ce postulat m'angoisse. En effet, les thèses épiphénoménistes m'apparaissent tout à fait vraisemblables: la conscience serait un épiphénomène résultant de l'activité neuronale et ne pourrait agir sur le monde physique. Mon angoisse vient du fait que, partant, je ne peux agir sur le monde physique qui est régi par des lois que je ne contrôle pas, que les hommes sont dans l'illusion quand ils pensent être responsables de leur actes ou de leurs pensées. Si les pensées que nous avons sont la résultante d'une activité neuronale complexe régie par le monde physique (besoins de notre corps etc...), je ne peux m'empêcher me dire que ma pensée a un rôle purement passif et est totalement conditionnée par les lois naturelles.

Cela me fait beaucoup réfléchir au point de m'angoisser fortement car j'ai l'impression de ne plus être agent de mon existence, que même si j'ai l'impression d'agir conformément à mes pensées et volonté, cela est vain puisque mes pensées et donc mes actes naissent de causes que je ne contrôle absolument pas. Pouvez-vous m'aider à sortir de cette angoisse métaphysique qui m'empêche de dormir...

Quelques remarques

Certains vieux routards de la philosophie ne manqueront pas de prendre cette réaction de haut, mais c'est bien plutôt leur (notre?) insensibilité acquise que l'inquiétude métaphysique de ce lecteur qui est pathologique. Et d'autres se jetteront sans attendre sur leur vieil attirail à la recherche de quelque réponse apaisante, plutôt que de se poser les questions posées franchement. J'espère ne pas être tombé dans l'un des deux travers (surtout le second)! L'idée que le matérialisme (physicalisme, naturalisme; inutile de distinguer ici) implique qu'il n'y a pas de volonté libre est assez naturelle et répandue pour qu'on s'y attarde, même si on pense comme moi qu'elle résulte pour l'essentiel d'une ou plusieurs confusions. Il y a aussi une seconde question impliquée, qui pour tout dire me laisse entièrement perplexe: admettons qu'on découvre, d'une façon ou d'une autre, que notre volonté n'est pas libre: est-ce que cela a des implications éthiques (i.e., sur ce qu'on doit faire - si cela a encore un sens - ou sur l'évaluation des actes) et existentielles (i.e., est-ce que cela ôte son sens à bcp de choses auxquelles nous attachons un sens ou de l'importance?). Comme il me semble que le naturalisme est compatible avec la liberté de la volonté, cela m'épargne d'aborder la seconde question dans ma réponse, mais pas d'y réfléchir régulièrement! Une autre raison de creuser ses questions est qu'elle semblent appartenir à un groupe de questions qui reste encore sans nom dans la philosophie analytique contemporaine, qu'on pourrait appeler les questions existentielles ou la philosophie de la condition humaine: si la vie a un sens, la valeur du bonheur, si et dans quelle mesure nous sommes libres, les conséquences de notre liberté ou de ses limitations, qui sommes-nous (identité personnelle), etc. Ces questions, qui étaient relativement unifiées dans l'antiquité, semblent aujourd'hui éparpillées entre éthique, philosophie de l'esprit et métaphysique, (On pourra peut-être discuter dans un autre billet la question de savoir si cet éparpillement est justifié!)

Ma réponse

Bref, voici ma réponse:

Une réponse rapide: réfléchis à ce que cela voudrait dire, de contrôler tes pensées, par ex tes décisions ou tes volontés, suivant une vision non naturaliste du monde.

  • Option (a): cela signifie que tes volontés naissent de nulle part; elles "apparaissent" ex nihilo dans ton esprit et engendrent des actes.
  • Option (b): cela signifie que chaque désir est lui-même le produit d'une décision; tu décides d'avoir ce désir.

Dans l'option (b), la question évidente est: d'où sort la décision de désirer telle ou telle chose? Est-elle elle-même le produit d'une décision antérieure, et ainsi de suite? Mais il faut bien que la régression s'arrête qque part; ce qui nous ramène à l'option (a): à un moment, des décisions et des désirs jaillissent de nulle part.

Considère maintenant cette option (a): en quel sens un tel être serait-il plus libre qu'un être dont les décisions résultent de processus physiques? Dans les deux cas, cela revient au même pour cet être: elle se trouve avoir des désirs qu'elle n'a pas choisi, et c'est en fonction d'eux qu'elle agit. Certains diront que dans le cas non-naturaliste, du moins les désirs en question viennent "de la créature elle-même", alors que dans la vision naturaliste ils viennent "du dehors", à savoir des mécanismes physiques et chimiques qui ont lieu dans le corps. Mais cette façon de voir présuppose que le corps est hors de la personne, ce que le naturaliste nie. Et surtout, comme dit plus haut, on voit mal quelle différence cela fait, du point de vue de la personne elle-même: dans les deux cas ses désirs et décisions "jaillisent" dans l'esprit sans être eux-mêmes désirés ou voulus.

Bref, il n'est pas clair que la source de l'angoisse soit le naturalisme, plutôt que la découverte (que le non-naturaliste doit par force accepter) que nos désirs et décisions ne sont pas eux-mêmes des choses que nous décidons.

Une autre question est l'idée que *nos décisions ne causent pas nos actes*. Tu sembles penser que le naturalisme implique que les pensées conscientes ne sont pas la cause de nos actes ("la conscience ... ne pourrait agir sur le monde physique".) Cela n'est pas du tout une conséquence du naturalisme. En fait c'est plutôt le contraire: le naturalisme implique que la conscience est une chose/événement physique (on peut dire "phénomène physique", mais ce n'est pas au sens de "phénomène" qui suggère "apparence"; c'est au contraire au sens auquel on dit qu'une éruption volcanique ou une étoile filante sont des phénomènes physiques). Et si la conscience est un phénomène physique, alors il est parfaitement normal qu'elle ait des effets physiques. En résumé: ton désir de pizza est une certaine activité neuronale, et c'est bien cette activité qui te fait marcher en direction de la pizzeria.

Le naturalisme est compatible avec un "épiphénoménisme" du mental (au sens de: le mental ne cause pas les actions), mais c'est une question empirique (à régler par l'étude expérimentale psychologique). A savoir, il faut examiner si les activités cérébrales qui correspondent aux intentions conscientes sont (a) les causes des mouvements, ou (b) de simple effets d'une autre activité, non corrélée à des événements conscients, et qui est la véritable cause des actions une sorte de désir inconscient. Dans l'option (b) notre impression de contrôler nos actes serait illusoire, mais dans l'option (a) elle ne l'est pas. (Il y a qques expériences (Libet clock experiments) des 80s qui suggérent que dans certains cas du moins c'est l'option (b) qui est la vraie, mais les résultats sont discutables et discutés.)

En résumé: (1) distingue bien contrôle de tes actes et contrôle de tes désirs et décisions, (2) demande-toi si le contrôle des décisions est qque chose que tu as l'impression d'avoir, et ce que cela voudrait dire, (3) prend le naturalisme au sérieux, à savoir non pas comme la thèse que le physique "produit" le mental mais comme la thèse que le mental EST une chose physique, (4) et examine si le naturalisme bien compris est aussi angoissant.

Billets précédents sur le même thème

Notes

[1] La citation est en fait tirée d'un billet de Florian, non de moi.