Un peu de philosophie morale à partir d’un exemple
Par Nicolas Pain le jeudi 4 juin 2009, 06:00 - Philosophie - Lien permanent
Soit la situation suivante :
La situation est très simple à décrire : un coureur émet deux actes de volonté
contradictoires, vouloir s’arrêter et ne pas vouloir vouloir s’arrêter. La
vidéo montre, en utilisant le célèbre monologue Smeagol/Gollum du Lord of
the Rings réalisé par Peter Jackson, le conflit interne entre ces deux
actes de volonté contradictoires.
Désir du premier ordre :
Tout (ou presque tous les marathoniens) marathonien éprouve le désir de s’arrêter à approximativement 35km. Des questions perturbantes viennent le harceler (« Mais pourquoi coures-tu ? », « Qui cherches-tu à impressionner ? », « Penses-tu vraiment que tu vas résister longtemps à la tension que tu ressens et aux douleurs que tu éprouves ? », « Penses-tu vraiment que ce pour quoi tu coures en vaut la peine ? »…). Les points douloureux deviennent plus saillants. Les tensions s'accumulent. Bref, courir devient rapidement insupportable.
De l’incapacité à supporter la situation naît un acte de volonté : je veux m’arrêter. C’est ce qu’on nomme un désir du premier ordre. Désir parce qu’il n’est pas encore accompagné par un acte. Premier ordre
- parce qu’il ne prend pas pour objet un autre désir. Il concerne directement les besoins de l’individu et le rapport qu'il entretient à son environnement. Ressentir des douleurs et être harcelé par des questions troublantes ne sont pas les raisons pour lesquelles le marathonien veut arrêter mais des causes (non suffisantes) de l'acte de la volonté.
- parce que l'objet du désir du premier ordre, c'est une action (ici : arrêter de courir).
Désir du second ordre :
Mais presque tous les marathoniens émettent à ce moment-là un acte de volonté contradictoire : je ne veux pas vouloir m’arrêter. Je ne veux pas vouloir m’arrêter parce que cela fait des mois que je m’entraîne pour faire ce marathon et que je sais que je suis prêt pour le mener jusqu’au bout. Je ne veux pas vouloir m’arrêter parce que mes amis sont venus me voir et que j’aurais honte devant eux s’ils me voyaient m’arrêter. Je ne veux pas vouloir m’arrêter parce que je sais que dans deux ou trois kilomètres les questions partiront et les souffrances seront moins fortes…
Le désir du second ordre en revanche requiert des raisons, plus ou moins convaincantes selon les cas. Il s’agit d’un désir du second ordre parce que ce désir prend pour objet un autre désir, le désir du premier ordre : le marathonien ne veut pas vouloir s’arrêter.
La liberté de la volonté
Rien ne pousse le marathonien à suivre un désir plutôt qu’un autre. Mais il est plus ou moins forcé de choisir entre deux solutions incompatibles.
La définition de la liberté est la suivante : un individu est libre si et seulement s’il choisit librement d’agir conformément à l’un des deux désirs, c’est-à-dire de le réaliser en s’identifiant à lui. Je suis libre aussi longtemps que j’ai le pouvoir de choisir un désir du premier ordre contre un désir du second ordre, ou vice-versa.
Le conflit de la volonté est la pièce essentielle de la définition de la volonté libre chez Frankurt. S’il n’y a pas d’incompatibilité entre les deux actes de la volonté, alors mon choix, lorsqu’il se réalise, ne montre pas son indépendance vis-à-vis des désirs. Rien ne permet de dire que rien n’a forcé la volonté.
Questions :
Frankfurt soutient une position compatibiliste (=la volonté libre est compatible avec un monde déterminé par des lois physico-chimiques). Le marathonien fait le choix libre de continuer, bien que tout son corps le pousse à s'arrêter, et aurait pu faire autrement s'il l'avait décidé de suivre son désir du premier ordre.
Mais comment le marathonien décide-t-il de suivre un désir plutôt qu'un autre ? Dans notre situation, le marathonien a un désir du premier ordre (vouloir s'arrêter) et un désir du second ordre (ne pas vouloir vouloir s'arrêter). Pour mettre fin au conflit, le marathonien doit construire un désir du troisième ordre, qui sera, dans notre cas (vouloir ne vouloir pas vouloir s'arrêter). Si ce désir de sortir du conflit en endossant un désir plutôt qu'un autre n'est pas construit, le marathonien reste dans le conflit, le statu quo (il marche : ni arrêt, ni course).
Mais qu'est-ce qui empêche le marathonien ne pas former un désir du quatrième ordre (ne pas vouloir vouloir ne pas vouloir vouloir s'arrêter, ou vouloir vouloir ne pas vouloir vouloir s'arrêter) ? Comment arrête-t-on la hiérarchie des désirs et passe-t-on à la réalisation de l'action ? Quand le marathonien recommence-t-il à courir ?Frankfurt, Harry (1969). “Alternate Possibilities and Moral Responsibility,”
Journal of Philosophy 66, 829-39.
Frankfurt Harry (1982). “Freedom of the Will and the Concept of a Person,” in
Watson Gary (1982), ed., Free Will. Oxford: Oxford University Press,
pp. 81-95 (2nde édition 2003).
Frankfurt Harry (1988). The Importance of What We Care About.
Cambridge: Cambridge University Press.
Frankfurt Harry (1992). “The Faintest Passion,” Proceedings and Addresses of
the American Philosophical Association 66, 5-16
Bonus : une autre vidéo assez marrante sur la course à pied ici. Et j'aime bien aussi celle-ci.
Mikolka