Facebook va-t-il tuer les comiques ?
Par Florian Cova le samedi 30 mai 2009, 16:13 - Esthétique - Lien permanent
Ou : comment l'humour doit être fait par tous. Non par un. (L'autre Eamont)
Il est difficile d'énumérer toutes les choses qui font rire et de leur trouver un trait commun (genre : du mécanique plaqué sur du vivant ?). On peut citer : la caricature, les chutes imprévues, les rapprochements absurdes, la répétition, la répétition, la répétition, la répétition, etc. Mais il y a une partie du travail des comiques qui consiste à faire rire en explicitant (en rendant visibles) des choses trivialement quotidiennes. Par exemple : disséquer les rites de séduction, détailler les déboires que l'on peut rencontrer en vacances dans une maison de location, mettre à jour les contradictions présentes dans l'éducation que nous donnons à nos enfants, exprimer le désarroi que nous ressentons devant le petit fil rouge autour des boîtes de camembert, etc.
On peut donc dire, sans faire de généralité, que l'un des ressorts du comique est de relever et de collectionner ces petits détails de la vie quotidienne dont nous ne parlons jamais (ou peu), et que le rire est produit (en partie) par le fait que nous puissions nous reconnaître (tout comme certaines de nos manies) dans la production du comique. Pour rire, on peut dire que c'est le côté Wittgensteinien du comique : on se contente de décrire et de montrer à tout le monde ce qui était là, juste sous leurs yeux, c'est tout. (D'où la fameuse expression : "C'est tout à fait ça !") Une phrase récurrente de ce genre de comique est "Je sais pas si vous avez déjà remarqué, mais..."
Dans le genre (mais c'est un jugement de goût), j'aime beaucoup l'humour de Gad Elmaleh, qui joue beaucoup sur ce type de procédés en détaillant successivement : les vacances au ski, les emplettes chez Ikea, les engueulades avec les petits enfants, etc.
Que vient Facebook dans l'histoire ? Et bien, il me semble qu'une énorme partie de l'activité sur Facebook consiste justement à faire rire de la même façon. De très nombreux "groupes" consiste justement à pointer du doigt et à mettre en avant des petits détails de la vie quotidienne assez stupides, du genre :
- J'ai envie de taper ceux qui marchent lentement devant moi.
- Ma vie a changé le jour où j'ai compris ce qu'était le logo Carrefour !
- Tous les matins, je me dis : "ce soir je me couche tôt"
- Parce que toi aussi tu as déjà essayé d'insérer l'antivol du caddie dans lui-même
- Les désespérés de la Ligne 13 (les parisiens comprendront)
- Pour les traumatisés des couvertures de la collection PUF
- etc.
Sans compter tous les groupes "On sait que tu... quand..." (on sait que tu es parisien quand..., on sait que tu es philosophe quand..., etc. etc.)
Bien sûr, tout cela se décline des thèmes les plus généraux aux jokes les plus private, propres à des groupes restreints (genre : on sait que l'on est un coiffeur quand...). Au final, Facebook tout entier assure un système organisé de repérage de tous les petits faits insignifiants de la vie de chacun, ou propre à une profession, etc. Facebook fait donc le travail du comique décrit ci-dessus. Et comme Facebook monopolise plusieurs millions de cerveaux, il a des chances d'y parvenir plus rapidement.
Ce type de réseaux communautaires va-t-il donc dévaluer ce type de comique ("wah, l'autre ! j'ai déjà vu cette blague sur Facebook !") ou le rendre plus difficile ? A voir !
BONUS TRACK :
Pour rire, et pour illustration, du comique "quotidien" sur le café, le crépi et le tire-fesse, tous des mêmes auteurs.
Commentaires
Je suis sensible à la manière dont Gad Elmaleh amorce presque toujours ses numéros avec des "embrayeurs fictionnels", c'est-à-dire des séquences narratives qui permettent aux spectateurs d'entrer imaginairement dans la situation et de comprendre, voire de ressentir de la sympathie à l'égard de la réaction que Gad fait semblant de ressentir. En ce sens, ces embrayeurs permettent de rendre justifié tel ou telle réaction même si on ne l'a jamais vécue.
Comme Facebook ne peut reproduire cette mise en situation, il me semble que ça n'est qu'un ersatz particulièrement appauvri. Mais ceci n'est pas rédhibitoire: on pourrait imaginer que soient mis sur pied des concours collaboratifs qui permettraient de construire des séquences fictionnelles à même de jouer un rôle analogue. Mais ce ne serait plus tout à fait Facebook...