Savoir est-il le verbe factif le plus général ?
Par Florian Cova le lundi 25 mai 2009, 06:00 - Philosophie - Lien permanent
Quelques interrogations suscitées par la lecture de Va Savoir ! de Pascal Engel.
L'épistémologie (= la théorie de la connaissance) n'est pas mon fort. Pour remédier à cela, j'ai bien sûr l'excellente anthologie Philosophie de la Connaissance publiée chez Vrin par J. Dutant et P. Engel (PUB !) mais aussi le livre de P. Engel Va Savoir !, dont j'ai tout juste entamé la lecture.
Au détour du premier chapitre, on apprend que Williamson a défendu la thèse selon laquelle "savoir" (to know) est le verbe factif le plus général, qu'est-ce à dire ?
Savoir est le verbe factif le plus général
Rappel : qu'est-ce qu'un verbe factif ? Un verbe d'attitude propositionnelle (de la forme "S verbe que p", où p est une proposition) est factif quand la vérité de la proposition "S verbe que p" implique la vérité de la proposition "p". Ainsi "savoir" est factif, parce que dire que "S sait que p" implique que p est vrai. "Croire" n'est pas factif, parce que "S croit que p" pourrait être vrai sans que p soit pour autant vraie.
Que veut donc dire Williamson quand il dit que "savoir est le verbe factif le plus général". En fait il veut dire la chose suivante :
Quelque soit V un verbe factif désignant un état mental, alors "S V que p" implique que "S sait que p". Exemple : "S voit que p" implique "S sait que p".
En gros : on ne peut pas avoir une attitude mentale orientée vers la proposition p qui soit factive sans savoir que p.
Et en français ?
Je me demande si cette thèse est toujours vraie dans le cadre de la langue française, dans laquelle nous disposons du verbe "se douter que". Il me semble en effet que si l'on dit "Jean se doute que X", alors "X" est vraie. Par exemple, si je dis à qqun "Jean se doute que je trompe ma femme", alors j'implique (il me semble) que "je trompe ma femme". "Se douter que" semble donc être un verbe factif.
Pourtant, il semble bizarre de penser que "S se doute que p" implique "S sait que p". Si je dis "Jean se doute que je trompe ma femme", cela semble au contraire impliquer qu'il ne le sait pas encore, qu'il n'a pas les preuves suffisantes pour avoir plus que des doutes.
Il semble donc que la thèse de Williamson ne soit pas applicable au français.
Commentaires
IL me semble que dans l'optique de WIlliamson, "se douter que" n'est tout simplement pas factif. Compare:
(a) Je me doute que Florian trompe sa femme.
(b) Je sais que Florian trompe sa femme.
On pourrait penser que quelqu'un pourrait se douter que tu trompes ta femme lors même que tu ne la trompes pas alors qu'il est plus difficile (sauf pour quelqu'un comme moi qui n'accepte de toute manière pas la factivité de savoir sur des bases philosophiques) de soutenir que quelqu'un pourrait savoir que tu trompes ta femme si tu ne la trompes pas
En fait, j'ai l'impression que "se douter que" à la première personne est peu usité en français, sinon dans des contextes comme "je me doute bien que..." qui signifie en fait : "je suis convaincu que...", auquel sens c'est purement factif.
Imagine un contexte dans lequel j'ai des doutes sur Florian, mais sans certitude : alors on dirait "j'ai l'impression que Florian trompe sa femme", plutôt.
Un contexte où qqun dirait "Je me doute que Florian trompe sa femme", ressemblerait d'après moi plus à ça :
"Est-ce que tu n'as jamais pensé que Florian pourrait tromper sa femme ?" - "Ah ! je me doute bien que Florian trompe sa femme !", dans quel cas, la dernière expression signifie que l'on estime bien que Florian a bel et bien trompé sa femme.
La meilleure façon de vérifier est de googler "je me doute que", "se doute que", etc.
En fait, il me semble que dire "je me doutais que p, mais en fait il s'est avéré que non-p" est qqch que la langue française trouverait très bizarre.
Tu as peut être raison, j'étais en train de me dire que c'était la même intuition qui me faisait penser que "savoir" n'était pas factif qui me poussait à te faire cette objection et que cette dernière n'était donc pas pertinente.
Je n'aurais pas dit "Je me doutais que p" si j'avais su que p.
si je dis jean se doute que je trompe ma femme, je veux juste dire qu'il a des soupçons pas qu'il le sait (comme moi je le sais)
je me doute que tu n'es pas d'accord. Si tu ne l'es pas, je le saurais et j'écrirai "je me doutais que tu ne serais pas d'accord" vu que je ne pourrais plus en douter.
Question: si V implique un état mental, ne peut-on pas en conclure que V n'est pas factif ? Si je vois que p implique l'état mental de voir, il est vrai que je vois même si non-p. Descartes traite ainsi les verbes de perception dans la 2ème méditation: "je vois que je suis devant le feu" est vrai même s'il n'y a pas de feu. C'est le Dieu garant qui transformera voir (généralement)en verbe factif. Mais indépendamment de Descartes, ça semble faux de prendre voir comme verbe impliquant le savoir. Ne pourrait-on pas dire aussi que chez Descartes savoir ne devient un verbe factif que si la fondation métaphysique du savoir est prouvée ? "Je sais que 2+2 font 4" implique "2+2 font 4" si Dieu existe (cf le post de Julien sur Descartes et la connaissance du commun).
... dans toutes les formes s non-v que p, p est toujours vrai, mais non-v n'implique pas que s sais que v.
... que s sais que p
Pour ceux qui ont envie de découvrir T. Williamson, je signale que j'ai posté une vidéo avec Williamson aujourd'hui (http://mikolka-inquiries.blogspot.c...) et un entretien (http://mikolka-inquiries.blogspot.c...) quelques jours plus tôt.
Amicalement,
Philalète: l'idée selon laquelle:
correspond à l'internalisme du mental, ou en est une conséquence. C'est la cible principale du bouquin de Williamson - mais elle est attaquée de multiples parts (Putnam, Evans, McDowell, Peacocke, Snowdon, ...) depuis les 70s.
On peut argumenter en faveur de cette idée (l'internalisme) de la façon suivante:
Ou plus généralement, pour tout type d'état F qui est une relation des sujets à des propositions, et pour toute vérité contingente p
Williamson et les autres externalistes du mental rejettent le principe selon lequel l'indistinguabilité individue les états mentaux. (L'état mental du sujet diffère entre deux situations ssi les deux situations sont distinguables pour le sujet.) En particulier, Williamson avance des arguments pour montrer que des cas apparemment indiscutables d'états mentaux, comme avoir froid, ressentir de la douleur, croire quelque chose, ne sont pas "transparents", c'est-à-dire ne sont pas tels que le sujet peut distinguer s'il est dans cet état ou pas.
Il discute aussi un second argument contre l'idée qu'il puisse y avoir des états mentaux factifs ou externes: l'argument de l'efficacité causale. Les états mentaux sont supposés causer l'action; or l'hallucination (/la croyance) a les mêmes effets que la perception véridique (/la connaissance); donc la perception véridique (/la connaissance) ne sont pas des états mentaux. Ici Williamson rejette la seconde prémisse.
Voir son bouquin! Mais une présentation de quelques arguments préliminaires est dans le premier chapitre traduit dans (PUB!) le bouquin Philosophie de la connaissance que j'ai édité avec P. Engel!
Florian: merci pour l'exemple, qui est très intéressant.
Une précision d'abord: la thèse de Williamson n'est attachée à aucune langue particulière. Elle est que si V désigne, dans n'importe quelle langue, un état mental qui est factif, alors: si "S Ve que p" est vrai alors S sait que p. Du coup si "se douter que" en français désigne un état mental qui est factif mais ne requiert pas la connaissance, Williamson a tort (tout court, et pas juste en français!).
Pour bloquer le cas, Williamson devrait répondre ou bien que (0) "se douter que" implique savoir, ou bien que (1) "se douter que" n'est pas factif, ou bien que (2) "se douter que" n'est pas un état mental.
La stratégie (0) s'appelle "0" parce qu'elle n'est pas très plausible (cf. Steph), même si elle n'est pas sans espoir non plus (cf. Florian sur "se doute bien que"). On pourrait par ex dire que "se douter que" = "savoir mais ne pas se l'avouer". Une sorte de savoir de mauvaise foi. Mais bref, je laisse cela de côté.
Deux exemples (donnés par Williamson) de la stratégie (2), pour clarifier l'idée. Considérez les deux opérateurs propositionnels suivants:
Les deux semblent factifs. Si S croit à raison que p, alors p. Et si S ignore que p, alors p. (: ok, : pas ok). Mais, dit Williamson, ils ne désignent pas des états mentaux.
Je propose un test additionnel pour la factivité, qui permet de défendre la réponse (1), à savoir que "se douter que" n'est pas factif - trop vite abandonnée par Hady:
Lorsqu'un état mental est factif, il suffit que p soit faux pour que le sujet ne soit pas dans cet état. Or il peut se faire que le sujet croie à tort que p soit vrai; et qu'il croie être dans l'état en question. Cela reflète le point, implicite dans la rque de philalète, que les états mentaux factifs sont tels que le sujet ne peut les distinguer de l'hallucination/croyance fausse correspondante.
Lorsque cela arrive, on peut dire que le sujet "croit Fer que p". Par ex:
Et plus précisément, des discours comme le suivant sont appropriés dans ces cas-là:
Par exemple:
(Cela marche aussi avec , d'ailleurs.)
Or , et aussi , un factif apparent mais suspect, ne passent pas le test:
Cela suggère que est un verbe psychologique strict, comme ou , qui n'est pas factif. Ou du moins, cela suggère qu'il y a qqch qui distingue du groupe des verbes qu'on pourrait appeler épistémiques (voir, entendre, prouver, etc.).
(Au passage: je pensais que le subjonctif de "regretter" était un tuyau indiquant qu'il n'était pas factif. Et qu'inversement tous les verbes factifs étaient à l'indicatif en français. Si "se douter que" n'est pas factif, on a un contre-exemple - merci Florian!)
On peut aussi envisager la stratégie (2), que tu ne discute pas dans le billet: et si "se douter que" ne désignait pas un état mental du tout? Cela n'est pas si absurde que cela en a l'air à première vue. D'abord, considérez "soupçonner que", qui n'est pas actif:
Quelle différence faites-vous entre "soupçonner que" et "se douter que"? Eh bien, la simple vérité, semble-t-il! Soit:
Si c'est le cas, "se doute que p" est analogue à "croire à raison": c'est une conjonction d'un état mental avec un fait non-mental. La seule suprise est qu'il y a un terme simple pour désigner cette conjonction (qu'elle soit , comme on dit), mais pourquoi pas!
Enfin, j'ajoute que les deux réponses ne sont pas incompatibles. On peut penser que c'est parce que "se douter que" désigne une telle conjonction, dont un membre est un état psychologique, que ce verbe ne passe pas le test de factivité "croire Fer". Mais cette réponse combinée reste à élaborer, je m'arrête ici pour ce soir!
(Note: pour parer à des confusions possibles, le test de factivité "croire Fer" n'est pas l'idée qu'un vrai verbe factif est un verbe tel qu'on peut dire "S croit Fer". Cela est clairement faux: on peut dire "S croit rêver", "S croit regretter", "S croit souhaiter", etc. alors qu'aucun de ces verbes n'est factif. Le test est plus compliqué: il est que, lorsque S est dans une situation (a) indistinguable pour lui de la situation dans laquelle il Fe que p, mais (b) où p est faux, on peut dire (c) que S ne Fe pas que p puisque p est faux (factivité), et on doit dire (c) que S croit Fer que p.)
"S se doute que p ssi S soupçonne que p et p est vrai."
Est-ce que tu ne limites pas ici les emplois de "se douter que" aux cas ou p est connu par un tiers. Le voleur pourra dire : la police se doute que j'ai fait le coup, mais pas la police qui ne pourra dire que : nous soupçonnons x d'avoir fait le coup.
Steph: selon cette théorie celui qui dit: "la police se doute que Bob a fait le coup" présuppose que Bob a fait le coup. Du coup ce serait "infelicitous" de le dire si on ne sait pas que Bob a fait le coup. Par contre celui qui dit "la police soupçonne que Bob a fait le coup" ne présuppose pas que Bob a fait le coup. Donc la police pourrait très bien dire: "nous soupçonnons que Bob a fait le coup".
Là où tu pointes une difficulté est plutôt que: selon cette théorie "S se doute que p" implique p; or il est plausible que "S se doute que p" implique (ou communique implicitement) que S ne sait pas que p. Or si on admet en outre que la connaissance est la norme de l'assertion, il suit que:
N'est jamais acceptable!
Est-ce un problème? Eh bien Florian a fait justement qques remarques qui suggèrent que l'utilisation de ce verbe a la première personne est spéciale. (Cf: "Je me doute bien que..." qui semble impliquer: je sais!)
Il y a un malentendu : pas la police qui ne pourra dire que = pourra seulement dire que.
Ma remarque porte sur ta définition : S se doute que p ssi S soupçonne que p et p est vrai
Déf qui ne permet pas de dire : « je me doute bien que p», mais permet seulement à A (qui sait que p) d’attribuer « se douter que p» à un tiers qui soupçonne que p (Mais il ne se trompe pas!)
Dire « je me doute que p » est effectivement impossible avec ta définition. Pas avec la mienne.
Ta définition c'est "S se doute que p" = "S soupçonne que p" = "S croit que p sans en être certain"?
Tu rejettes la factivité donc. Penses-tu que cela est ok:
Tu penses que pour que Napo se doute que les Russes vont l'attaquer demain, il faut qu'ils aient prévu de l'attaquer?
Dictionnaire historique de la langue française: " depuis le début du 14ème s., la forme pronominale se douter de signifie "soupçonner, deviner", valeur qui avait favorisé au 16ème s. le sens de "penser, supposer sans certitude", sorti d'usage"
Dans les deux exemples que tu donnes, c'est vrai qu'il faut ajouter à tort à se douter pour que les phrases ne soient pas curieuses.
Steph: pourquoi pas? Je pense que le test "Il croit qu'il se doute que" indique que ce n'est pas le cas, mais ce n'est pas absurde non plus
Philalète: justement l'équivalence avec "soupçonner, deviner" soulève un problème, parce que "soupçonner" et "deviner" ne semblent pas équivalent entre eux! Plus précisément, "deviner" semble être factif.
Ce qui me rafraîchit la mémoire: bêtement j'avais oublié que Williamson discute le cas de "to guess that", qui soulève en apparence exactement le même problème que "se douter que"! Selon lui, "to guess that p" présuppose que p est vrai, mais cette présupposition est annulable. Or dans la traduction française, nous avons opté pour "soupçonnait que". En effet, il nous semblait que "soupçonner que p" présuppose aussi, typiquement, que p est vrai. En y réfléchissant à nouveau, ce n'est pas le cas. On a un peu facilité la tâche à Williamson avec cette traduction. Mais bref, il donne deux exemples pour montrer que le verbe n'est pas factif:
En français on a traduit:
Que pensez-vous des versions avec "deviner que"?
Cela me semble très difficile à accepter!
Et justement, il me semble que "deviner que" passe le test de "croire Fer".
Ce qui suggèrerait que "S devine que p" = S soupçonne que p et p est vrai. Qu'en pensez-vous?
Steph: pourquoi pas? Je pense que le test "Il croit qu'il se doute que" indique que ce n'est pas le cas, mais ce n'est pas absurde non plus
C'était un peu blagueur, mais pas absurde (à quand le test krackpot philo) : Napo se doute qu'ils vont l'attaquer demain, bien qu'il ait des raisons de croire qu'ils n'ont pas prévu de le faire, tout simplement parce que lui a prévu de faire tel mouvement qui va selon lui les contraindre à l'attaquer.
S devine que p" = S soupçonne que p et p est vrai
Les exemples au passé me gênent. Je ne dirai pour ma part j'ai deviné que, qu'après que j'ai vérifié que mon soupçon était juste. Je vais être basique : il n'y a que les devins qui devinent vraiment.
Je tenterai cette déf : S devine que p = S sait que p avant que p
contre-exemple: Pierre devine que son frère a passé la nuit sous la tente!
Steph: , ... Attention à ne pas confondre ce que le sujet sait et ce qui est le cas! C'est pour cela qu'il vaut mieux éviter les cas à la première personne, où l'attributeur et le sujet sont la même personne. Ainsi dans l'ex de Napoléon je disais qu'il se doutait que les Russes attaqueraient alors qu'ils n'attaqueraient pas, et non pas alors qu'il avait des raisons de penser qu'il n'attaqueraient pas. De même tes réticences vis-à-vis des emplois au passé disparaîtraient si tu examinais des cas à la troisième personne...
"contre-exemple: Pierre devine que son frère a passé la nuit sous la tente!"
Mais il se trompe comme le devin Laurent l'a deviné la veille, le frère de Pierre a passé la nuit dehors...
Sur ce désaccord, bonne soirée Julien.
"Attention à ne pas confondre ce que le sujet sait et ce qui est le cas!"
"De même tes réticences vis-à-vis des emplois au passé disparaîtraient si tu examinais des cas à la troisième personne..."
En fait, je suis seulement conséquent avec le rejet de : "S devine /se doute que p" = S soupçonne que p et p est vrai. D'où le rejet de l'emploi des formes au passé pour désambiguer les phrases, et de la lecture "à la 3ème personne" qui implique que p est le cas quand S se doute que P.
De ton coté d'ailleurs, quand tu lis l'exemple de Napo au présent, tu confonds ce que le sujet sait et ce qui n'est pas le cas (qu'ils n'aient pas prévu d'attaquer ne peut pas impliquer qu'ils n'attaqueront pas ...)
Pour le contre-contre-exemple : "Mais il se trompe comme le devin Laurent l'a deviné la veille, le frère de Pierre a passé la nuit dehors..."
Si c'est le cas que Laurent à passé la nuit sous la tente : le devin Laurent l'a deviné, Pierre le soupçonne seulement et il ne se trompe pas. Je rejette ton emploi de deviner.
Donc je ne formerais pas une phrase (curieuse comme dit philalethe) de ce type : a)Pierre devine que son frère à passé la nuit sous la tente, mais b) il a passé la nuit dehors. Toutefois 'a ou b' n'est pas curieux et 'a et b' n'est inacceptable que si l'on considère que a) dit ce qui est le cas.
Pour être tout à fait honnête mon premier mouvement quand j'ai lu : "S devine que p" = S soupçonne que p et p est vrai
a été l'accord...
Saluts,
"Faire" est un verbe factif. Dans son sens actionnel, il désigne quelque chose de mental, un processus peut-être plus qu'un état (dans ce sens actionnel, seul des êtres doués d'esprits peuvent faire). Il a pleins de déterminations : à savoir tous les verbes d'action (soulever, interrompre, manger...). Ca semble être la contrepartie de "savoir" en ce qui concerne la partie "conative" de l'âme. Ou bien ?
Ah ah! Ce serait trop beau pour être vrai. J'imagine que tu as en tête la construction faire Xer?
En supposant que la construction est équivalente à ''fait que p":
Note en passant qu'on n'a pas à faire à une version des constructions PRO (supposées impliquer un pronom réflexif non articulé), constructions qui justement semblent spécifiquement associées à des verbes mentaux:
Je suis d'accord que "faire Xer S" équivaut à "faire que S Xe", et que ce dernier est factif: "A fait que p" implique ou présuppose "p". Mais comme les exemples ci-dessus suggèrent (le courant, la chaleur), il n'est pas nécessaire que le sujet soit un agent/doué d'esprit, ni (ex du plat) que l'action soit intentionnelle.
"Faire que p" semble être un verbe causatif comme "causer que", et une des rares exceptions à la généralisation selon laquelle tous les verbes propositionnels sont mentaux.
Donc "faire que p" semble factif en général et non lié à des états mentaux ou agents. Même si on soutient qu'il a "un sens actionnel" dans certains usages (lesquels? avancer qu'il a "un sens actionnel" lorsqu'il est prédiqué d'un agent semble arbitraire) cela ne semble pas lié à la factivité.
Quant à ses "déterminations" (manger, soulever, etc.) attention à ne pas faire (!) de confusion sur ce qu'on entend par "factif"! Pour n'importe quel verbe Xer, il est trivialement vrai que:
Par exemple, "Pierre mange" implique que Pierre mange (réellement, et non pas qu'il croit simplement manger!), "Pierre dort" implique que Pierre dort, "Pierre hallucine" implique que Pierre hallucine, etc. Mais cela est bien sûr trivial! Cela ne rend pas les verbes correspondants factifs! De même, "Pierre fait la vaisselle" implique que Pierre fait la vaisselle, mais cela ne montre pas que "faire" soit factif.
C'est différent que de noter que la construction "A fait que S Xe" implique que S Xe (Pierre fait que la nuit tombe -> la nuit tombe). Cela n'est pas trivial, comme le montre le contraste avec "croire":
Mais précisément (comme je le remarquais dans le billet antérieur sur les verbes propositionnels non mentaux), ces constructions factives non mentales ("faire que", "causer que", "expliquer que", peut-être "informer que") sont restreintes aux prédicats les plus généraux possibles et n'ont pas de déterminations. Par ex, on ne peut pas exprimer (1)-(2) par (3):
ouaip trop beau pour être vrai, mais je n'arrive pas encore à désespérer totalement.
Evidemment ça n'est pas de la factivité de dire que "Pierre remue sa tête" implique que Pierre remue sa tête.
Mais il y a quelque chose qui n'est pas loin de la factivité dans ce cas :
'Pierre remue sa tête' implique que 'la tête de Pierre remue'.
'Pierre ouvre la fenêtre' implique que 'la fenêtre s'ouvre'.
'Pierre remue sa tête' et 'Pierre ouvre la fenêtre' sont également des réponses adéquates à la question "Que fait Pierre ?". (contrairement à 'La tête de Pierre remue' ou 'La fenêtre s'ouvre'). En ce sens "remuer la tête" et "ouvrir la fenêtre" sont des "déterminations" du verbe faire. En outre la question "Que fait Pierre ?" signifie souvent "Que fait Pierre intentionnellement, volontairement, exprès", "Qu'accompli Pierre ?", "Quelle est l'action de Pierre ?". Si c'est vrai, On a bien alors dans certain cas un sens actionnel de faire qui est quasi-factif.
(pour les verbes sans complément comme "Pierre mange" on peut dire que cela implique que quelque chose est mangé. Plus difficile pour "Pierre court").
Mon intuition un peu diffuse est qu'il semble y avoir un lien entre "faire" et l'action d'une part, et entre "faire" et factivité d'autre part (ne serait-ce que pour des raisons terminologiques) : ça ne peut pas être complètement accidentel.
{{Mais il y a quelque chose qui n'est pas loin de la factivité dans ce cas :
'Pierre remue sa tête' implique que 'la tête de Pierre remue'.
'Pierre ouvre la fenêtre' implique que 'la fenêtre s'ouvre'.}}
Pas d'accord, c'est presque trivial aussi. En gros, pour chaque relation R il y a un prédicat P tel que xRy -> Py. Exs: la peinture couvre le mur -> le mur est couvert, la pluie mouille la route -> la route est mouillée, etc. Disons que pour un verbe qui désigne un processus il y a un prédicat "résultatif" qui désigne l'état d'un des participants au processus au terme du processus?
Cela explique aussi, incidemment, le "lien" étymologique entre factivité et faire: ce "lien" vient du mot "fait" (les faits établis par l'enquête, les faits et gestes du maire), qui pourrait être un mot désignant des actes et leurs résultats mais appliqué par extension à tout événement. (Pas le temps de vérifier mon latin mais cela semble coller!)
Je ne suis pas sûr de suivre l'histoire des déterminations de "faire": Pierre ouvre la fenêtre. Que fait la fenêtre? Elle s'ouvre!
Enfin, le fait (!) que la réponse à une question "que fait A?" lorsque A est un agent soit l'énoncé d'une action volontaire/intentionnelle n'implique pas que le verbe "faire" a ici ou parfois une signification intentionnelle. Le dialogue ci-dessous semble bizarre:
(C'est tellement bizarre qu'on ne voit même pas bien l'idée! L'idée est que le premier locuteur utilisait "faire" avec sa "signification intentionnelle", signification dans laquelle dormir ne compte pas comme "faire" qqch, et que le second locuteur a pris la question au sens non-intentionnel de "faire". La morale de l'histoire est plutôt qu'il semble difficile de percevoir une quelconque ambiguïté de sens dans la question posée. Ce n'est pas comme "Que trahissent les actions de Pierre?" - la panique vs. la patrie.)
Sensus non sunt multiplicanda praeter necessitatem, ce qui suggère plutôt de soutenir que "Que fait X?" demande quel est/sont le/les processus ou événement dans lesquels X est impliqué, et présuppose qu'il y a un (ou qques-uns) de ces processus qui sont particulièrement saillants. Et dans le cas des agents, les plus saillants seront typiquement leurs actions. Mais pas forcément. Les réponses suivantes me semblent être des réponses acceptables à la question "que fait Pierre?":
Le seul argument qu'on pourrait avancer pour un sens "intentionnel" de "faire" me semble être le genre de dialogue ci-dessous:
Le dialogue suggère que dormir ne compte pas comme "faire quelque chose". Mais il reste à voir si on n'a pas à faire à une restriction implicite de domaine ici: "S fait quelque chose" = "il existe [dans le domaine D] une action que S fait", où le domaine pertinent est modifié en contexte suivant les intérêts et buts des participants de la conversation. Par ex:
Cela semble parfaitement ok, alors que regarder la télé et s'empiffrer de chips sont des actions intentionnelles.
Cela étant dit ce serait étonnant qu'il n'y ait pas un verbe d'action le plus général: un verbe A telle que pour tout verbe V, si V est une verbe d'action alors "S Ve" implique "S Ae". Mais pourquoi ne serait-ce pas simplement agir?
1. je vois pas pourquoi tu dis que c'est "presque trivial" de dire "Jean tourne sa tête" implique "la tête de Jean a tourné". Les deux phrases ne sont pas équivalente (La première phrase décrit une action, la seconde un simple évènement.) Je ne sais pas bien ce qu'on entend par trivialité ici, mais ça ne me semble ni plus ni moins trivial que "Jean voit un lapin" implique "Il y a un lapin".
2. quelque chose qui plaide fortement en faveur d'un sens intentionnel du verbe faire, est le verbe anglais "to do" qui n'est utilisé que pour désigner des actions il me semble (on ne peut pas utiliser le verbe pour traduire "l'hélice fait que le bateau avance" par exemple). "To do" est synonyme de "to perform" d'après les dictionnaires, et prend un agent comme sujet. Il nous manque un tel verbe en français (accomplir est trop restreint). pourquoi pas un sens de faire ? (celui qu'on utilise dans les expression "savoir-faire", "je n'ai rien fait !", "fais attention", "Il n'a rien fait de sa journée", "faire-part", "faire valoir", "faire semblant"...)
3.
-Que fait la pierre ?
-rien, c'est une pierre !
-Je voulais savoir ce qui lui arrive.
-ah, elle roule.
Est parfaitement ok. De même ta phrase "Que fait la fenêtre ?" sonne bizarrement (dans de nombreux contextes en tous cas), on dirait plutôt "qu'est-ce qu'il se passe avec la fenêtre ?" .
4.
quand à :
-Que fait Pierre ?
-Il dort.
Outre la réponse que tu mentionnes (rien, il dort) une autre réponse possible pour qui croit à un sens actionnel de "faire" est simplement de dire que dormir est une action (en incluant les omissions dans les actions).
5. Le premier locuteur ici semble avoir en tête un sens actionnel de faire, que le second ne comprend pas, à tort :
-Que fait Pierre ?
-Il est emporté par le courant.
-Mais il ne fait rien ?
-Si je te dis, il est emporté par le courant.
6. sur agir comme verbe d'action le plus général c'est possible, mais il est significatif que pour spécifier ce verbe on utilise souvent le verbe faire, qui a l'avantage d'avoir des complément d'objet :
-Il faut agir
-Soit, mais que faire ?
7. "Ne pas multiplier les sens sans nécessité" : ok, alors voilà : il n'y a qu'un sens actionnel de faire, qu'on projette anthropomorphiquement sur le monde inerte.
1. est-ce qu'on peut trouver un verbe tel que "S Ve O" n'implique pas "O est Vé" - pourvu que le participe/adjectif déverbal Vé existe? Ex "S veut une pizza" implique "la pizza est voulue".
2. "The rain/machine did the washing up"? "The financial crisis did a lot of good to the company"? "The drugs did few for him" ?
3. en effet, il semble qu'il y ait un contraste "faire"/"être arrivé à" intressant. Qui corrèle avec une description plus naturelle en position de sujet? Pas forcément: "la pomme tombe de l'arbre" est plus naturellement décrit comme "ce qui arrive à la pomme" que "ce que fait la pomme", mais "pomme" est en position sujet. Est-ce que ce contraste corrèle avec d'autres traits linguistiques, et à travers plusieurs langues?
4.-5. cela milite pour l'existence d'usages (plutôt que de sens, sensu non sunt multiplicandi) spécialisés de "faire", mais pas forcément d'un sens spécificiquement actionnel. Cf: il n'a rien fait, il a passé la journée à manger des chips.
6. Note qu'on peut spécifier comme ça aussi: "Il faut agir - Soit mais comment?"
7. autant dire que les notions causales en général sont des projections. (Théorie dite "interventionniste" de la causalité?)
(Plus généralement il me semble qu'on ait ici affaire à des aspects liés aux notions causales: processus et résultats, qu'à des aspects liés aux notions de succès qui semblent impliqués dans les verbes factifs comme "savoir".)
1.Sur le plan métaphysique, de même qu'à toute connaissance dépend essentiellement d'une proposition vraie, toute action dépend essentiellement d'un résultat. De même que la proposition constitutive de chaque connaissance n'est pas forcément connue, la résultat constitutif de toute action n'est pas forcément essentiellement (fait dans le sens actif).
(i) S sait que p --> p
(ii) S fait que p --> p
on est d'accord là dessus.
Les exemples que j'ai donnés je crois, corresponde à (ii) : Pierre remue la tête (=Pierre fait que sa tête remue) implique La tête de Pierre remue. ("Pierre remue la tête" implique aussi "la tête de Pierre est remuée", ce qui est trivial effectivement, mais je n'ai pas donné d'exemple de transformations passives).
2. Donner des exemples ou "to do" prend pour sujet des objets inertes ne répond pas à l'argument que j'avais en tête, qui est le suivant :
P1 : "faire" est traduit en anglais soit pas "to do" soit par "to make".
P2 : La différence entre "to do" et "to make" est que le sens littéral du premier réfère à l'action intentionnelle, tandis que le second a un sens plus général qui inclut les relations causales non-intentionnelles.
P3 : Si un terme peut être traduit pas des termes étranger ayant des sens distincts il a lui même des sens distinct.
C : Il y a un sens passif et un sens actif de faire.
Tes exemples ne menacent pas vraiment P2 (il est naturel de penser qu'il joue sur un emploi dérivé de "to do") et si tu penses qu'il le font tu dois expliquer la différence entre" to make" et "to do" autrement.
4.5 "usage"/"sens" : je ne suis pas sûr de bien voir la distinction, mais peut-être que je pourrais me contenter des usages.
7.
(i) les conceptions de la causalité qui la conçoivent à l'aide du verbe faire (ou de toute autre verbe d'action) projette sur la nature quelque chose qui n'y est pas.
N'implique pas :
(ii) la causalité est une projection.
Ca implique plutôt, au contraire, qu'il ne fait pas concevoir la causalité en utilisant le verbe faire (mais peut-être plutôt des verber comme dépendre de, déterminer, ou simplement, causer)