L'anthropologue Pascal Boyer a posté le mois dernier (1er avril!) un billet intitulé Comment j'ai trouvé des erreurs grossières dans les calculs d'Einstein, où il révèle sa passion pour les "crackpot physicists", version XXe siècle, internet (ou usenet) des fous littéraires de Raymond Queneau.[1]

De mémoire, Queneau utilisait deux critères pour catégoriser un travail comme celui d'un fou littéraire: (1)que son oeuvre ait été complètement ignorée de ses contemporains, (2)que (néanmoins) il ait trouvé un éditeur. Aujourd'hui, internet permet à presque tout le monde de s'auto-publier, ce qui périme un peu le second critère.

La version contemporaine du fou littéraire est indéniablement le crackpot physicist. Si vous n'êtes pas familier de la notion, allez faire un tour sur le Crackpot index que John Baez a écrit en 1992 (déjà!) pour mesurer l'indice de crackpoterie d'un message passé sur les liste de physiciens d'usenet. Cela donne une bonne idée du phénomène, et vous en trouverez plus sur crank.net (lié par P. Boyer). Je ne sais pas comment traduire l'expression: littéralement, "crackpot" veut dire excentrique, mais sauf erreur dans crackpot scientist cela a la connotation d'un pseudo-savant auto-déclaré aux théories excentriques. A défaut de traduction appropriée, je parlais donc de "crackpoteries".

Pascal Boyer livre une liste de traits typiques - sans être définitoires - du "crackpot physicist".

  1. Toute crackpoterie est fondationnelle: ils visent les thèses fondamentales de la physique moderne, ou une cosmologie entièrement neuve, etc.
  2. La plupart son des ingénieurs.
  3. La quasi-totalité sont des hommes.
  4. Ils ignorent tous les autres "crackpots". Pour chacun, il n'y a que lui contre l'establishment scientifique.
  5. La théroie crackpotière est toujours plus intuitive que la théorie standard.
  6. La théorie crackpotière est presque toujours plus simple mathématiquement que la théorie standard.
  7. La théorie crackpotière est basée sur des manuels. Notamment, elle ne mentionne que les données empiriques en faveur d'une théorie qui apparaissent dans les manuels, plutôt que des résultats récents.

Sur ces bases, Pascal Boyer développe une théorie de la source de la crackpoterie. Ce n'est pas que ses auteurs sont fous, mais plutôt que:

the specific dysfunction of crackpottery points to the notion that you cannot do science by just studying the right books, having the right mathematics and being commited to (some form of) “scientific method”. What you ned, over and above all that, is constant social interaction with other practising scientists. Oral tradition and daily exposure to other scientists’ everyday decisions are indispensable, and only a very small fragment of that makes it way to the scientific journals. This, incidentally, may be why cranks do not read the journal articles - simply because most of these must be totally opaque to them. Understanding them requires not just technical expertise but also all the implicit assumptions that are shared by the community at a particular point in time.

Boyer développe ce point en disant que qu'il ait été en un sens connu depuis Kuhn, il n'a pas vraiment été étudié par les sciences studies, qui se sont d'après lui concentrées sur des questions de relations de pouvoir, sans expliquer de façon un tant soit peu détaillée comment les présupposés implicites sur ce qui était important, utile, ou non pertinent étaient transmis dans les interactions sociales des laboratoires. Mais je vous laisse aller lire son billet!

Ce que je voulais signaler ici, c'est que je viens récemment de tomber sur un exemple étonnant de crackpoterie publiée dans un journal peer-reviewd. Peter Hayes (photo) est un professeur d'histoire de l'Allemagne contemporaine à Northwestern University.[2] Peter Hayes (photo) est un professeur de politique spécialiste de l'adoption à l'Université de Sunderland dans le nord-est de l'Angleterre.[3] Il vient de publier dans la revue Social Epistemology, éditée par Routledge, un article au titre relativement explicite: The ideology of relativity: the case of the clock paradox. Voici le résumé:

In the interwar period there was a significant school of thought that repudiated Einstein's theory of relativity on the grounds that it contained elementary inconsistencies. Some of these critics held extreme right-wing and anti-Semitic views, and this has tended to discredit their technical objections to relativity as being scientifically shallow. This paper investigates an alternative possibility: that the critics were right and that the success of Einstein's theory in overcoming them was due to its strengths as an ideology rather than as a science. The clock paradox illustrates how relativity theory does indeed contain inconsistencies that make it scientifically problematic. These same inconsistencies, however, make the theory ideologically powerful. The implications of this argument are examined with respect to Thomas Kuhn and Karl Popper's accounts of the philosophy of science.

Les anciens critiques d'Einstein (qu'on a tus parce qu'anti-sémites) avaient raison: la théorie de la relativité contient des contradictions flagrantes! Seulement l'idéologie a été plus forte, et la théorie s'est imposée.

Peter Hayes réfute Einstein

On en apprend un peu plus sur les contradictions en question dans cet article dont l'origine n'est pas très claire probablement issu du service de presse de l'Université du Sunderland.[4] Le paradoxe de l'horloge est supposé être que:

A famous flaw in Einstein's theory is the Clock Paradox. This states that if one clock travels in a spaceship, while the other stays on earth, when the clock in the spaceship returns it will show that less time has elapsed than the clock on earth. This prediction violates Einstein's own ‘principle of relativity', which states that if you are on the spaceship it should be the clock back on earth that slows down.

La faille apparente (dont l'exposé est obscur) est en effet célèbre, et pour l'essentiel résolue depuis 1913! Voir l'exposé sur Wikipédia pour des éclaircissements. Et bien sûr, vous l'aurez noté, l'auteur de l'article n'a pas pris la peine d'interviewer un physicien.

Peter Hayes complète cela, dans une veine Popperienne, avec l'idée que les contradictions de la théorie lui permette de prédire tout et son contraire, et qu'en conséquence elle paraît tout expliquer, mais en fait est infalsifiable. (art cit)

Le site de la revue Social Epistemology précise: All research articles published in this journal have undergone peer review, based on initial editor screening and anonymized refereeing by at least two referees, mais je doute qu'ils aient demandé leur avis à des physiciens eux aussi! Après tout, Kuhn n'a-t-il pas montré que ceux-ci seraient forcément incapable de comprendre quoi que ce soit qui sorte de leur paradigme?

Bref, c'est tellement gros que je me suis sérieusement demandé s'il ne s'agissait pas d'une redite du canular d'Alan Sokal à Social Text! Mais aucune indication de cela pour l'instant.

C'est en tout cas, à mon avis, une nouvelle source d'embarras pour le domaine des Social studies of science ou Science studies - le journal est associé à la Society for the Social Study of Science, quoiqu'il n'en soit pas, semble-t-il, une publication majeure. En passant, l'éditrice de Social Epistemology se présente comme une spécialiste de la communication scientifique!

Notes

[1] Comme Olivier Morin (qui le signale dans un commentaire au billet de Pascal Boyer), j'ai découvert les marginaux de la science à travers Queneau (Au confins des ténèbres, les fous littéraires), mais l'article de Wikipédia m'informe que Queneau a été précédé par Nodier et Gustave Brunet dans cette étude.

[2] Une université parfaitement respectable, pour autant que je sache. D'ailleurs Habermas y a une chaire de "visiteur permanent". Erratum: pas de mauvaise surprise donc, l'auteur de la réfutation d'Einstein n'est pas de Northwestern.

[3] Merci à Frédéric Wecker pour la correction, voir commentaire 2 ci-dessous. J'ai pu vérifier sur la page de l'article de Social Epistemology, où il suffisait de cliquer sur le lien "Biography"... C'est presque plus étonnant qu'un spécialiste de l'adoption se plonge dans la littérature anti-relativiste antisémite allemande des années 30 qu'un historien de l'histoire contemporaine, mais il n'y a plus de doute possible sur la personne!

[4] L'article est simplement signé par l'Université du Sunderland. Peut-être le service de presse de l'Université en question? Pourquoi publient-ils cela??? Qui publie cette dépêche parce que Peter Hayes est l'un de leurs chercheurs.