Crackpoteries ou les fous littéraires
Par julien dutant le mercredi 27 mai 2009, 13:40 - Divers - Lien permanent
Un billet de Pascal Boyer sur les "crackpot physicists", et un exemple tout frais dans un journal "peer-reviewed", Social Epistemology.
L'anthropologue Pascal Boyer a posté le mois dernier (1er avril!)
un billet intitulé Comment j'ai trouvé des erreurs grossières dans les
calculs d'Einstein
, où il révèle sa passion pour les "crackpot physicists",
version XXe siècle, internet (ou usenet) des fous littéraires de
Raymond Queneau.[1]
De mémoire, Queneau utilisait deux critères pour catégoriser un travail
comme celui d'un fou littéraire
: (1)que son oeuvre ait été
complètement ignorée de ses contemporains, (2)que (néanmoins) il ait
trouvé un éditeur. Aujourd'hui, internet permet à presque tout le monde de
s'auto-publier, ce qui périme un peu le second critère.
La version contemporaine du fou littéraire est indéniablement le crackpot
physicist
. Si vous n'êtes pas familier de la notion, allez faire un tour
sur le Crackpot
index
que John Baez a écrit en 1992 (déjà!) pour mesurer l'indice de
crackpoterie d'un message passé sur les liste de physiciens d'usenet. Cela
donne une bonne idée du phénomène, et vous en trouverez plus sur crank.net (lié par P. Boyer). Je ne sais pas
comment traduire l'expression: littéralement, "crackpot" veut dire excentrique,
mais sauf erreur dans crackpot scientist
cela a la connotation d'un
pseudo-savant auto-déclaré aux théories excentriques. A défaut de traduction
appropriée, je parlais donc de "crackpoteries".
Pascal Boyer livre une liste de traits typiques - sans être définitoires - du "crackpot physicist".
- Toute crackpoterie est fondationnelle: ils visent les thèses fondamentales de la physique moderne, ou une cosmologie entièrement neuve, etc.
- La plupart son des ingénieurs.
- La quasi-totalité sont des hommes.
- Ils ignorent tous les autres "crackpots". Pour chacun, il n'y a que lui contre l'establishment scientifique.
- La théroie crackpotière est toujours plus intuitive que la théorie standard.
- La théorie crackpotière est presque toujours plus simple mathématiquement que la théorie standard.
- La théorie crackpotière est basée sur des manuels. Notamment, elle ne mentionne que les données empiriques en faveur d'une théorie qui apparaissent dans les manuels, plutôt que des résultats récents.
Sur ces bases, Pascal Boyer développe une théorie de la source de la crackpoterie. Ce n'est pas que ses auteurs sont fous, mais plutôt que:
the specific dysfunction of crackpottery points to the notion that you cannot do science by just studying the right books, having the right mathematics and being commited to (some form of) “scientific method”. What you ned, over and above all that, is constant social interaction with other practising scientists. Oral tradition and daily exposure to other scientists’ everyday decisions are indispensable, and only a very small fragment of that makes it way to the scientific journals. This, incidentally, may be why cranks do not read the journal articles - simply because most of these must be totally opaque to them. Understanding them requires not just technical expertise but also all the implicit assumptions that are shared by the community at a particular point in time.
Boyer développe ce point en disant que qu'il ait été en un sens connu depuis Kuhn, il n'a pas vraiment été étudié par les sciences studies, qui se sont d'après lui concentrées sur des questions de relations de pouvoir, sans expliquer de façon un tant soit peu détaillée comment les présupposés implicites sur ce qui était important, utile, ou non pertinent étaient transmis dans les interactions sociales des laboratoires. Mais je vous laisse aller lire son billet!
Ce que je voulais signaler ici, c'est que je viens récemment de tomber sur
un exemple étonnant de crackpoterie publiée dans un journal
peer-reviewd
. Peter Hayes (photo) est un professeur d'histoire de
l'Allemagne contemporaine à Northwestern University.[2]
Peter Hayes (photo) est un professeur de politique spécialiste de
l'adoption à l'Université de
Sunderland dans le nord-est de l'Angleterre.[3] Il vient de
publier dans la revue Social
Epistemology, éditée par Routledge, un article au titre relativement
explicite:
The ideology of relativity: the case of the clock paradox
. Voici le
résumé:
In the interwar period there was a significant school of thought that repudiated Einstein's theory of relativity on the grounds that it contained elementary inconsistencies. Some of these critics held extreme right-wing and anti-Semitic views, and this has tended to discredit their technical objections to relativity as being scientifically shallow. This paper investigates an alternative possibility: that the critics were right and that the success of Einstein's theory in overcoming them was due to its strengths as an ideology rather than as a science. The clock paradox illustrates how relativity theory does indeed contain inconsistencies that make it scientifically problematic. These same inconsistencies, however, make the theory ideologically powerful. The implications of this argument are examined with respect to Thomas Kuhn and Karl Popper's accounts of the philosophy of science.
Les anciens critiques d'Einstein (qu'on a tus parce qu'anti-sémites) avaient raison: la théorie de la relativité contient des contradictions flagrantes! Seulement l'idéologie a été plus forte, et la théorie s'est imposée.

On en apprend un peu plus sur les contradictions
en question dans
cet
article dont l'origine n'est pas très claire probablement issu
du service de presse de l'Université du Sunderland.[4] Le paradoxe de l'horloge est supposé être
que:
A famous flaw in Einstein's theory is the Clock Paradox. This states that if one clock travels in a spaceship, while the other stays on earth, when the clock in the spaceship returns it will show that less time has elapsed than the clock on earth. This prediction violates Einstein's own ‘principle of relativity', which states that if you are on the spaceship it should be the clock back on earth that slows down.
La faille apparente
(dont l'exposé est obscur) est en effet célèbre,
et pour l'essentiel résolue depuis 1913! Voir l'exposé sur Wikipédia pour
des éclaircissements. Et bien sûr, vous l'aurez noté, l'auteur de l'article
n'a pas pris la peine d'interviewer un physicien.
Peter Hayes complète cela, dans une veine Popperienne, avec l'idée que les contradictions de la théorie lui permette de prédire tout et son contraire, et qu'en conséquence elle paraît tout expliquer, mais en fait est infalsifiable. (art cit)
Le site de
la revue Social Epistemology précise: All research articles published in
this journal have undergone peer review, based on initial editor screening and
anonymized refereeing by at least two referees
, mais je doute qu'ils aient
demandé leur avis à des physiciens eux aussi! Après tout, Kuhn n'a-t-il pas
montré que ceux-ci seraient forcément incapable de comprendre quoi que ce soit
qui sorte de leur paradigme?
Bref, c'est tellement gros que je me suis sérieusement demandé s'il ne s'agissait pas d'une redite du canular d'Alan Sokal à Social Text! Mais aucune indication de cela pour l'instant.
C'est en tout cas, à mon avis, une nouvelle source d'embarras pour le
domaine des Social studies of science
ou Science studies
- le
journal est associé à la Society
for the Social Study of Science, quoiqu'il n'en soit pas, semble-t-il, une
publication majeure. En passant, l'éditrice
de Social Epistemology se présente comme
une spécialiste de la communication scientifique!
Notes
[1] Comme Olivier Morin (qui le signale dans un commentaire au billet de Pascal Boyer), j'ai découvert les marginaux de la science à travers Queneau (Au confins des ténèbres, les fous littéraires), mais l'article de Wikipédia m'informe que Queneau a été précédé par Nodier et Gustave Brunet dans cette étude.
[2] Une université parfaitement respectable, pour autant que je sache. D'ailleurs Habermas y a une chaire de "visiteur permanent". Erratum: pas de mauvaise surprise donc, l'auteur de la réfutation d'Einstein n'est pas de Northwestern.
[3] Merci à Frédéric Wecker pour la correction, voir commentaire 2 ci-dessous. J'ai pu vérifier sur la page de l'article de Social Epistemology, où il suffisait de cliquer sur le lien "Biography"... C'est presque plus étonnant qu'un spécialiste de l'adoption se plonge dans la littérature anti-relativiste antisémite allemande des années 30 qu'un historien de l'histoire contemporaine, mais il n'y a plus de doute possible sur la personne!
[4] L'article est simplement signé par l'Université du
Sunderland. Peut-être le service de presse de l'Université en question?
Pourquoi publient-ils cela??? Qui publie cette dépêche parce que Peter
Hayes est l'un de leurs chercheurs.
Commentaires
Northwestern est dans le top 10 de Forbes et son département de philo dans le top 50 de Leiter si je ne m'abuse.
Utiliser le paradoxe de Langevin contre Einstein!!! C'est juste énorme. N'importe quel manuel de base ou livre de vulgarisation explique ce paradoxe pour marquer les esprits.
Il y a erreur sur la personne. Le Peter Hayes auquel tu renvoies - professeur d'Histoire diplômé de Yale tout ce qu'il y a de plus respectable semble-t-il - n'y est pour rien. Le Peter Hayes, auteur de l'article en question, est professeur en Sciences politiques à l'Université de Sunderland. Lien ici : http://www.sunderland.ac.uk/researc...
Ah merci! En effet; et cela explique pourquoi c'est l'Université de Sunderland qui publie cette dépêche à propos de l'article.
J'ai longtemps hésité avant d'associer l'article avec le Peter Hayes de Northwestern, cela m'étonnait mais je me disais qu'en principe c'était possible puisqu'il est spécialiste de l'Allemagne contemporaine, et que les critiques allemandes idéologiques d'Einstein sont mentionnées dans l'abstract.
C'est un peu décevant en fait, parce que le Peter Hayes de Sunderland s'avère apparemment habitué des publications à potentiel médiatique (et prompt à poser pour la photo! - ici il s'agit d'un article disant que les financiers à l'origine de la crise sont les descendants des pirates du XVIIe siècle) qui saute d'un sujet à l'autre: listé comme chercheur spécialisé en politique de l'adoption (avec qques publications sur le sujet de 2001 à 2007) sur une page de 2008, ses intérêts affichés sur la page de son département sont: . Bref, il y a parié qu'il a déjà oublié Einstein; plus un bullshiter qu'un vrai crackpot physicist!
(Je vous laisse deviner dans quelle discipline il a obtenu sa thèse. Réponse ici.)
En passant, je signale que le célèbre et mystérieux Pentcho Valev - un vrai crackpot physicist, lui - s'est empressé de signaler l'article de Hayes sur diverses listes!
"Je vous laisse deviner dans quelle discipline il a obtenu sa thèse"
Il est intéressant aussi de jeter un coup d'oeil sur la source citée par Hayes : http://en.wikipedia.org/wiki/Herber...
une question intéressante est de savoir s'il y a des crackpot philosophers. La réponse est indéniablement oui. Mais comme il est difficile, en philosophie de savoir ce qui est sérieux ou pas, on peut se demander si la proportion de fous littéraires n'y est pas écrasante. Le critère de Queneau - parvenir aussi à publier - peut, transposé à la période actuelle être traduit en : parvenir à publier dans des revues sérieuses ( car en effet puiblier sur internet , ce n'est pas réellement publier, sauf si la revue internet est controlée par un peer reveiwing) . Car des revues non sérieuses sont bourrées de crackpots philosophes. Ne me demandez pas des noms, sans quoi je prédis des débats aussi agités que ceux qui portent sur le classement des revues ces temps ci en France.
Quoi qu'il en soit, les professeurs d'université parmi les lecteurs de ce blog savent de quoi je parle, car ils reçoivent en permanence des lettres de fantaisistes voulant faire des thèses sur des crackpot subjects.
Enfin, une piste : le crackpot est lié au bullshit, bien que de manière pas totalement évidente, car le fou littéraire, scientifique ou philosophique, a un respect évident pour les valeurs de la science. A la différence du bullshiter, qui s'en moque, il croit à la vérité, au savoir, etc.