Soit les trois étapes suivantes :

1) Vous le savez tous : à un moment crucial de son analyse de ce qu'est la morale, Kant parvient à la conclusion qu'agir moralement revient à agir par respect pour le devoir, et que donc la morale est un ensemble de lois (d'impératifs catégoriques pour les créatures finies) qui s'énonce de la façon "Il faut...". (Déjà, on évacue tout acte de surérogation, mais bon !)

2) Mais, une fois cela établi, comment déterminer le contenu de ces lois ? Pour y parvenir, Kant part d'une propriété des lois morales : elles doivent être des lois "objectives" (et non "subjectives"), c'est-à-dire qu'elles doivent pouvoir être un objet pour toute volonté, ce qui signifie qu'il ne doit pas être contradictoire que cette loi soit un objet pour toute volonté, ce qui signifie en définitive que si une loi est une loi morale, alors elle doit être universalisable.

3) Au terme de cette analyse, le critère devient donc clair : une action est immorale si la maxime qui la guide n'est pas universalisable. Ainsi, par exemple, il s'agit de prouver que mentir n'est pas une maxime universalisable pour prouver que le mensonge est immoral. Et hop ! C'est gagné !

Hop hop hop ! Quoi quoi quoi ? Mais ça va pas du tout ça !

Reprenons, Kant a établi que :

1) Toute loi morale doit être universalisable.

Mais cela ne prouve pas que :

2) Toute action conduite par une maxime non universalisable est immorale (= viole un impératif catégorique)

ce que semble supposer la façon dont il détermine que le mensonge est immoral. En effet, à partir de 1 on peut déduire que ;

3) Toute loi / maxime qui n'est pas universalisable n'est pas une loi morale.

Mais c'est très différent de 2, car 3 est compatible avec la proposition suivante, tandis que 2 ne l'est pas :

4) Il existe des maximes non universalisables qui ne sont pas moralement condamnables, mais qui sont moralement neutres.

Ainsi, quand je prouve que le mensonge n'est pas universable, je prouve qu'il ne satisfait pas les conditions énoncées par 1, et donc que mentir n'est pas une loi morale, qu'il n'est pas exigé moralement de mentir. Mais cela ne prouve en aucun cas que mentir est immoral. Il se pourrait tout bonnement qu'il s'agit d'un acte neutre. Kant ne peut pas déduire le critère 3 à partir de la proposition 1. C'est une erreur. Soit donc la proposition suivante :

A) Une action peut dépendre d'une maxime non universalisable sans pour autant être immorale (elle peut être par exemple, moralement neutre)

La théorie de Kant ne permet donc pas de déterminer quels actes sont immoraux et quels actes sont neutres. C'est un peu embêtant, non ?

Mais un kantien pourrait dire : d'accord ! on ne peut pas déterminer si un acte est immoral en déterminant si sa maxime n'est pas universalisable. Mais peut-être peut-on y parvenir de manière détournée ? En déterminant l'ensemble des maximes universalisables, on peut déterminer l'ensemble des lois morales, et donc vérifier si un acte viole l'une de ces lois ou pas.

Mais cela ne fonctionne pas non plus. Car une telle entreprise repose sur la prémisse :

4) Toute maxime universalisable est une loi morale.

Mais cela ne peut être déduit de 1, en vertu de laquelle on peut dire :

B) Une loi morale est universalisable mais rien ne prouve que toute loi morale soit universalisable.

Ma conclusion : Kant n'a même pas réussi à fonder son critère et les trois formulations de l'impératif catégorique. Décevant, non ?

PS : Pourquoi je vous raconte tout ça ?

1) Pour que vous me disiez si vous pensez que cette critique tient le coup où si finalement je n'ai pas du tout compris la façon dont Kant fonde son critère (mais alors comment fait-il ?)

2) Parce que si cette critique est juste, je la trouve assez marrante.

3) Parce que si elle est juste, elle me paraît si évidente que j'imagine que quelqu'un l'aura forcément déjà défendue. Mais qui ? Une idée ?

Bonus Track

Julien Dutant sur l'éthique de Kant, c'est ici.