Kantian Troubles
Par Florian Cova le samedi 23 mai 2009, 06:00 - Philosophie - Lien permanent
Où l'on s'amuse (une nouvelle fois) à explorer les failles de l'éthique kantienne. Taïaut !
Soit les trois étapes suivantes :
1) Vous le savez tous : à un moment crucial de son analyse de ce qu'est la morale, Kant parvient à la conclusion qu'agir moralement revient à agir par respect pour le devoir, et que donc la morale est un ensemble de lois (d'impératifs catégoriques pour les créatures finies) qui s'énonce de la façon "Il faut...". (Déjà, on évacue tout acte de surérogation, mais bon !)
2) Mais, une fois cela établi, comment déterminer le contenu de ces lois ? Pour y parvenir, Kant part d'une propriété des lois morales : elles doivent être des lois "objectives" (et non "subjectives"), c'est-à-dire qu'elles doivent pouvoir être un objet pour toute volonté, ce qui signifie qu'il ne doit pas être contradictoire que cette loi soit un objet pour toute volonté, ce qui signifie en définitive que si une loi est une loi morale, alors elle doit être universalisable.
3) Au terme de cette analyse, le critère devient donc clair : une action est immorale si la maxime qui la guide n'est pas universalisable. Ainsi, par exemple, il s'agit de prouver que mentir n'est pas une maxime universalisable pour prouver que le mensonge est immoral. Et hop ! C'est gagné !
Hop hop hop ! Quoi quoi quoi ? Mais ça va pas du tout ça !
Reprenons, Kant a établi que :
1) Toute loi morale doit être universalisable.
Mais cela ne prouve pas que :
2) Toute action conduite par une maxime non universalisable est immorale (= viole un impératif catégorique)
ce que semble supposer la façon dont il détermine que le mensonge est immoral. En effet, à partir de 1 on peut déduire que ;
3) Toute loi / maxime qui n'est pas universalisable n'est pas une loi morale.
Mais c'est très différent de 2, car 3 est compatible avec la proposition suivante, tandis que 2 ne l'est pas :
4) Il existe des maximes non universalisables qui ne sont pas moralement condamnables, mais qui sont moralement neutres.
Ainsi, quand je prouve que le mensonge n'est pas universable, je prouve qu'il ne satisfait pas les conditions énoncées par 1, et donc que mentir n'est pas une loi morale, qu'il n'est pas exigé moralement de mentir. Mais cela ne prouve en aucun cas que mentir est immoral. Il se pourrait tout bonnement qu'il s'agit d'un acte neutre. Kant ne peut pas déduire le critère 3 à partir de la proposition 1. C'est une erreur. Soit donc la proposition suivante :
A) Une action peut dépendre d'une maxime non universalisable sans pour autant être immorale (elle peut être par exemple, moralement neutre)
La théorie de Kant ne permet donc pas de déterminer quels actes sont immoraux et quels actes sont neutres. C'est un peu embêtant, non ?
Mais un kantien pourrait dire : d'accord ! on ne peut pas déterminer si un acte est immoral en déterminant si sa maxime n'est pas universalisable. Mais peut-être peut-on y parvenir de manière détournée ? En déterminant l'ensemble des maximes universalisables, on peut déterminer l'ensemble des lois morales, et donc vérifier si un acte viole l'une de ces lois ou pas.
Mais cela ne fonctionne pas non plus. Car une telle entreprise repose sur la prémisse :
4) Toute maxime universalisable est une loi morale.
Mais cela ne peut être déduit de 1, en vertu de laquelle on peut dire :
B) Une loi morale est universalisable mais rien ne prouve que toute loi morale soit universalisable.
Ma conclusion : Kant n'a même pas réussi à fonder son critère et les trois formulations de l'impératif catégorique. Décevant, non ?
PS : Pourquoi je vous raconte tout ça ?
1) Pour que vous me disiez si vous pensez que cette critique tient le coup où si finalement je n'ai pas du tout compris la façon dont Kant fonde son critère (mais alors comment fait-il ?)
2) Parce que si cette critique est juste, je la trouve assez marrante.
3) Parce que si elle est juste, elle me paraît si évidente que j'imagine que quelqu'un l'aura forcément déjà défendue. Mais qui ? Une idée ?
Bonus Track
Julien Dutant sur l'éthique de Kant, c'est ici.
Commentaires
Florian :
Je prends pour objet ton raisonnement jusqu'à la proposition 4 pour ces remarques :
1) Kant utilise le critère des actions morales comme une définition cachée. Il fait comme si le fait de procurer un critère était équivalent au fait de donner la signification des termes. On peut paraphraser logiquement le critère comme une équivalence : il y a une action morale si et seulement si (equiv) la maxime est universalisable. Ce critère nous permet de décider si oui ou non une action est morale, mais cela ne nous permet pas de dire ce qu'est une action morale.
C'est un problème que j'avais déjà remarqué. Mais je crois qu'il peut être résolu si on utilise d'autres textes de Kant, notamment la Critique de la faculté de juger. Car là, Kant aborde (quoique de manière très feutrée) la nature de la moralité, via le problème du Beau (dont il serait le symbole...).
2) Le fait de prouver de prouver qu'une maxime d'action non universalisable n'est pas une loi morale est vraiment différent du fait de prouver qu'une action est immorale. Certes. Mais, à la lecture de Kant, on a l'impression qu'il n'est jamais préoccupé par l'immoralité. Dans le scolie II, du théorème IV de la Critique de la raison pratique, il dit seulement qu'en partant d'une maxime ayant pour objet le bonheur personnel (définition assez vague pour inclure n'importe quoi) on obtient une règle générale mais pas une règle universelle. On obtient de l'a-moralité et non de l'immoralité.
À mon avis, on ne trouve jamais rien qui soit contradictoire aux impératifs catégoriques, car on sera seulement confronté à des règles qui ne peuvent pas être considérées comme universalisables.
1) ce que sont une action morale et une action immorale...
Cher Florian Cova, je vous félicite de mettre ce vieux Kant à l'ordre du jour. Comme je ne veux pas passer pour le grincheux jamais d'accord, je m'applique en bon potache à cet exercice d'école. Puis-je toutefois suggérer que vous modifiez au préalable les deux premiers points de votre schéma initial?
1. "agir moralement revient à agir par respect pour le devoir" Ne faudrait-il pas plutôt mettre : "agir moralement revient à agir par devoir, c'est-à-dire par respect pour la loi morale" (et éventuellement, mais ce n'est pas peut-être pas assez analytique, "par respect pour sa propre nature intelligible capable de s'élever au-dessus de l'intérêt")
2. Ces lois "doivent pouvoir être un objet pour toute volonté ". Et si on mettait : "doivent pouvoir être un motif déterminant nécessairement (quoique librement) la volonté de tout être raisonnable"? Eh oui, si vous dites "doivent pouvoir être un objet" on risque de les confondre avec des lois qui relèvent d'une raison pure théorique. Or, nous sommes bien ici dans une raison pure pratique, qui peut ordonner d'agir à ma volonté, mais ne fournit aucune loi à ma connaissance. On peut vouloir qu'une loi soit reconnue comme universelle, mais on ne peut évidemment pas prouver qu'elle l'est (cela relève de la raison théorique).
Pour le reste, je vais un peu ruminer.
En tout cas, bravo pour ce blog qui est un vrai bonheur.
Sancho :
Merci pour toutes ces corrections qui sont pertinentes et exactes. (Bon bien sûr, je laisse de côté "par respect pour sa propre nature intelligible capable de s'élever au-dessus de l'intérêt" - c'est un peu fort de café !)
Merci aussi pour les compliments !
Mikolka :
Je ne serai pas si tendre que toi avec Kant. Il a l'air de bel et bien considérer qu'il prouve que mentir est immoral par sa technique.
En fait, en y réflechissant, j'ai l'impression qu'il ne laisse pas la possibilité d'agir de façon neutre : soit tu agis de façon universalisable et donc selon une loi "pouvant être un motif déterminant nécessairement (quoique librement) la volonté de tout être raisonnable" (merci Sancho !), soit tu es un horrible pécheur. Mais, comme disait un vieux sage : "Only Siths deal in absolute".
C'est une excellente objection! Je n'y avais pas pensé, ni n'en ai entendu parler.
Voici une réponse possible (inspirée de la logique déontique) mais partielle. Imagine le royaume des fins, ou la classe de royaumes des fins; dans le royaume des fins, il y a trois types d'actes:
Des exemples pourraient être: ne pas mentir, mentir, et apprendre le piano, respectivement. Kant pourrait dire que les actes moralement neutres sont ceux de la troisième catégorie. A savoir: dans des mondes moralement parfaits, il y a des gens qui font ces actes, mais sans que tout le monde les fasse dans tous les mondes parfaits.
Le pb est de savoir comment Kant pourrait concevoir le test d'universalisabilité de sorte à ce qu'il aboutisse à ce résultat. Peut-être de la façon suivante:
Cela dit je ne vois pas du tout comment le test d'universabilité peut arriver à ce genre de résultat...
génial
Parfois, je ne sais pas où je vais !
(Julien Dutant (le vrai): un mot d'explication. Ce commentaire est laissé par Laurence Harang, qui m'a envoyé plusieurs emails cette semaine en m'accusant de censurer ses commentaires - sans répondre à mes requêtes d'explications à ce sujet -, puis en me traitant de peureux, machiste, planqué, lécheur de bottes. Maintenant elle vient de découvrir qu'elle a fait une erreur de manipulation (l'adresse email qu'elle laissait n'avait pas une forme valide), et qu'elle peut poster des commentaires. Au lieu de m'envoyer un mot d'excuse pour cette volée d'insultes gratuites, elle préfère poster des commentaires signés "julien dutant", qui disent "je suis bête" ou "Parfois je ne sais pas où je vais". Oh oh oh! J'en ai supprimé deux, mais apparemment elle insiste pour en renvoyer.)
Je sais que je sais être bête; cela me mine !
(Julien Dutant (le vrai): comme le précédent, c'est un commentaire laissé par Laurence Harang.)
Ou alors elle croit qu'il faut poster sous une fausse identité (vérité, JD, julien dutant, etc.) pour ne pas être "censuré"...
En tout cas, je prierai à toutes les personnes qui postent des commentaires qui n'ont rien à voir avec ce billet de cesser séance tenante, pour que soient respectées les règles minimales d'un dialogue productif, à défaut d'être convivial. Et ceci étant une loi générale et non un décret, je ne vise personne en particulier, na !
Et d'ailleurs, j'affirme que laisser des messages qui n'ont rien à voir avec le billet est une maxime strictement non universalisable : si tout le monde faisait pareil, alors il n'y aurait plus d'intérêt à ouvrir des commentaires à un billet. Donc, comme ce n'est pas universalisable, ce n'est pas louable (à défaut d'être blâmable).
pas mal du tout; bon j'arrête de rire !
pas mal du tout; j'arrête de rire; c'est la faute au soleil !
Salut à tous,
D'autre part, j'ai dit plus: "vous êtes un péteux" et j'ai vraiment honte pour la philo analytique. Et enfin, on ne peut s'excuser quand on ne regrette pas son acte. La belle affaire, on censure mes propos et je devrais m'excuser ! Le seul problème, c'est que je perds Nicholas, un garçon qui sortait du lot !
Cela dit, cela me donne une idée d'article pour la fin de l'été: " le caractère paradoxal des excuses".
LH
Dites-donc : comment expliquez-vous que les longs commentaires que j'ai laissé sur votre blog ait soudainement disparu ? Il m'avait pris longtemps à écrire et au moins avait un contenu philosophique ? La règle d'or, ça vous dit quelque chose ? Do unto others...
Bonjour Florian,
2) "au moins avait un contenu philosophique":cela suppose que les autres n'écrivent pas de contenu philosophique (ou moi)?
3) le fond de l'histoire, c'est que je trouve JD vraiment "péteux". Prenez l'exemple du post sur l'agreg: Monsieur sait tout sur " la clarté". Je lui demande alors de faire la dissertation. Et je pourrais multiplier les exemples...
4) Ce n'est pas la première fois que l'on censure mes propos; je trouve cela grave et cela témoigne d'un manque de tolérance chez les jeunes philosophes !
5) J'en veux à JD parce que je perds Nicholas; mais il a un gros défaut NP: "il n'est jamais fier de ce qu'il fait"( cela revient souvent dans ses discours).
6) je suis peut-être orgueilleuse mais en quoi serais-ce une caractéristique masculine Florian ?
Conclusion: je ne vais plus consulter "Philotropes";mais je voulais vraiment me défendre car Julien Dutant n'est pas une victime !
LH
ps: je suis désolée pour les lecteurs de "Philotropes" mais j'ai un honneur à défendre et j'avoue en avoir marre des gens prétentieux !
1) JD a censuré mon propos sur Kant donc je fais la même chose pour votre commentaire sur Austin pour vous faire comprendre qu'il est possible de le faire ! Principe d'art martial: on renvoie la force de l'agresseur...
1) 7H55, c'est trop tard pour courir. Il faut le faire après le lever et avant le petit-déjeuner. Sinon les crampes d'estomac sont presque inévitables.
2) Je ne suis pas fier de ce que j'ai fait (référence à une discussion privée) avec vous parce que les conclusions de mon raisonnement étaient blessantes pour vous. Et blesser quelqu'un, ce n'est pas quelque chose qui me rend particulièrement fier. Preuve de la blessure : 2 semaines après, vous nagez encore dans cette affaire que nous avions tous mis de côté.
3) Ce que vous faites là, ce n'est pas sauver votre honneur, c'est salir le nom des autres. Car le fond de l'affaire, ce n'est pas que vous ayez été censurée (que cette censure soit vraie ou non, et, d'après mon raisonnement, il semble que non), mais que vous ayez du ressentiment vis-à-vis de Julien.
4) Sauf si vous ressentez le besoin d'exprimer publiquement vos sentiments, il n'y a aucune raison que vous portiez cette affaire sur la place publique.
5) Ce n'est pas un principe d'art martial, c'est un principe paulinien : oeil pour oeil, dent pour dent...
Florian : tu peux censurer mon billet si tu veux.
Salut,
1) j'ai des crampes !
Mais le reste:
2) Regardez le message 7) de JD: je ne vais pas me laisser faire !
3) vous n'êtes pas concerné; vous pouvez publier des messages sur le blog de Julien Dutant. Allez je vais être pourrie: il vous a promis un poste JD ? C'est ce système que je combats !
4) Pour Florian: quel effet ça fait d'être censuré; donc il a vu sur mon blog
LH
Ces derniers "troubles" ne me semblent plus du tout "kantian" mais plutôt "ordinary"...
Que Dieu garde ce blog des querelles intestines qui parasitent déjà d'autres espaces de discussion philosophique ...
Philalèthe :
Les derniers commentaires ont pris une tournure regrettable. D'autant plus regrettable que Laurence veut systématiquement manifester publiquement ses griefs personnels vis-à-vis de Florian, Julien et moi. Notez tout de même que la vie philosophique de Philotropes ne s'est pas éteinte, puisque Florian et Julien ont publié des billets depuis, et que j'ai moi-même publié deux billets philosophiques (un sur la pragmatique et la musique et un autre sur la liberté de la volonté), billets sur lesquels je vous invite, en toute amitié, à commenter (philosophiquement !).
Arf ! Hadot a bien raison quand il dit qu'étudier les philosophes antiques mène à la sagesse. :-)
Florian:
Vous révisez singulièrement à la baisse l'idée de sagesse en identifiant cette dernière à un simple appel à des moeurs plus policées !
C'est juste civilisation, pas encore moralisation (pour parler comme Kant) :-)
Quant aux philosophes antiques, je suis plutôt porté à les voir comme le second Montaigne :-) Si Sénèque m'intéresse, c'est en effet plus en tant que fin analyste de ses faiblesses morales qu'en tant que donneur de leçons stoïciennes...
Petite question: que veut dire "sagesse" pour un philosophe analytique naturaliste ?
A quoi reconnaît-on un philosophe ? Réponse : il tire un sujet de dissertation d'une boutade :-)
A chaud (sans réfléchir), je tente la définition suivante :
Est sage celui qui ne prend jamais de décision dont il sait qu'il la regrettera plus tard.
(C'est cool ! On se dirait dans un dialogue de Platon ! Allons-y ! Balancez les contre-exemples !)
Remarquez qu'il n'y a pas de raison que "sagesse" veuille dire qqch de différent pour un naturaliste. Après tout, "licorne" veut dire la même chose pour ceux qui croient et pour ceux qui ne croient pas à leur existence.
24
Dois-je en conclure que pour vous la sagesse est aussi fictive que la licorne ?
Non, c'est plutôt que j'avais l'impression que vous me prêtiez cette opinion.
23
Si un tueur en série pervers ne prend jamais aucune décision qu'il pourrait regretter, vais-je donc l'appeler sage ?
Florian (23)
En lisant rapidement j'avais compris . Mais ta version dit que S est sage si pour toute décision qu'il prend, ou bien il ne la regrettera pas, ou bien il la regrettera mais il ne sait pas (encore) qu'il la regrettera. Elle me semble plus facile à contre-exempler:
Propositions de modification:
(Mais je pense qu'aucune des ces propositions ne marchera. Je vous laisse trouver des contre-exemples, ou réutiliser celui de Philalèthe!)
Note sur les règles du jeu: à mon avis le jeu est plus intéressant (ici) si on considère que le but est de donner une formulation explicite de la notion ordinaire de sagesse. Il semble bien qu'il y ait une telle notion derrière les emplois courants de l'adjectif "sage", et qu'elle soit relativement déterminée - de sorte que quand quelqu'un dit, par exemple, que tel roi était plus sage que la plupart des contemporains, on ne rétorque habituellement pas: On peut certes aussi argumenter la question de savoir ce qu'est la vraie sagesse - un sujet favori des philosophes - mais là la discussion est moins contrainte et peut dériver à l'infini...
"A - J'ai fait comme les gens sages, quand ils font un sottise. - B - Que font-ils? - A - Ils remettent la sagesse à une autre fois."
Je ne sais pas si pour définir la notion ordinaire de sagesse c'est indispensable de se référer à ce qu'on croit à propos des décisions qu'on prend. C'est sensé par exemple de dire de quelqu'un qu'il est sage dans ses décisions mais qu'il n'a jamais confiance dans leur valeur. On pourrait ainsi distinguer croire être sage et être sage (qqn peut être sage en croyant ne pas l'être, c'est comme pour fou). Celui qui croit être sage peut par exemple être certain qu'il ne regrettera pas les décisions qu'il prend mais ces décisions ne seraient pas sages. Pour caractériser cette sagesse objective, on pourrait évoquer au moins la prise en compte de la pluralité des facteurs et la capacité de hiérarchiser les désirs, les intérêts, les besoins , (le non-sage se centrera sur un seul aspect des choses ou ira dans le sens d'un seul intérêt), une perspective à long ou moyen terme, le souci du bien commun, de l'intérêt général.
Peut-on dire que quelqu'un peut être sage en croyant ne pas l'être (l4-5) ? En tout cas c'est un sens du terme "sage", lequel a tout de même un rapport à l'idée de savoir (et pas de croyance), qui n'est pas évident. A moins d'admettre qu'on peut savoir sans savoir qu'on sait. On pourrait alors être sage sans avoir la sagesse d'admettre qu'on l'est. Ce qui n'est pas très sage...
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Quelqu'un peut être intelligent en croyant ne pas l'être; certes on pourra établir des degrés dans l'intelligence et dire qu'il est moins intelligent que celui qui sait qu'il l'est. Je crois aussi qu'il y a une différence à faire selon qu'on attribue la sagesse au sujet lui-même ou à ses pensées, actions, décisions etc. Une décision est-elle plus sage du fait que celui qui la prend a conscience de la sagesse de cette décision ? Pas sûr. Une décision objectivement sage (et pour caractériser cette sagesse objective on pourrait avoir recours au moins au trois critères mentionnés plus haut) ne perd pas en valeur du fait qu'elle a été prise par un homme inconscient de sa sagesse. En revanche si on associe à la sagesse du sujet la connaissance vraie du sujet par lui-même, ça ne semble pas très convaincant en effet de soutenir qu'une personne est sage mais se trompe quand elle se juge. Au mieux elle est moins sage qu'elle ne pourrait l'être avec plus de lucidité sur sa sagesse.
Une caractéristique remarquable de la notion de sagesse est semble-t-il qu'un sujet ne peut s'auto-attribuer la propriété d'être sage sans contredire à la sagesse. Cela a un sens, si l'on considère qu'il n'est pas par définition possible d'être certain d'être sage, si donc on admet que la sagesse est une notion par définition vague. En ce sens éliminer l'incertitude revient à vider la notion de sagesse de son contenu. Il est d'ailleurs d'usage de qualifier de dogmatique toute sagesse trop sûre d'elle-même.
Cela ne ne permet probablement pas de donner une formulation explicite de la notion ordinaire de sagesse, mais n'oblige pas à rejeter l'idée que son sens soit relativement (en partie) déterminé. On pourrait d'ailleurs considérer que pour parler de « sagesse » certaines propriétés sont requises, mais que le terme est en partie évaluatif (son attribution résulte d'une évaluation). Ce qui est somme toute assez cohérent avec le fait que la discussion ordinaire sur la sagesse des rois ne porte pas tant sur la signification du terme que sur la pertinence ou non de son attribution.
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C'est vrai que si quelqu'un dit de lui qu'il est sage, on peut se demander s'il l'est vraiment. Mais je ne crois pas que la raison soit celle que vous donnez, c'est-à-dire que la sagesse est une notion par définition vague. Si c'était le cas, on devrait se contenter de dire que celui qui se qualifie de sage est peut-être en train de se tromper sur lui-même; or si on est porté à dire que n'est pas sage celui qui dit qu'il l'est, c'est parce que la sagesse consiste aussi à ne pas s'attribuer des qualificatifs valorisés, même s'ils qualifient tout à fait exactement celui qui se les attribue. J'y vois plus une dénonciation de l'orgueil qu'une preuve que la notion est vague.
"J'y vois plus une dénonciation de l'orgueil qu'une preuve que la notion est vague."
J'imagine que l'on doit pouvoir trouver sans grande difficulté dans la littérature sapientiale la dénonciation de l'orgueil de "ne pas s'attribuer des qualificatifs valorisés, même s'ils qualifient tout à fait exactement celui qui se les attribue."
33 Steph: tu présupposes que si P est (un terme) vague, alors on ne peut pas être certain que qqch est P (que le terme s'applique à quoi que ce soit). C'est faux: je peux être certain que le Mont Blanc n'est pas petit, ou que Churchill était chauve.
(Plus précisément, tu supposes (si P est un terme vague, on ne peut pas être certain que P s'applique à qqch, parce que) pour acquérir ce genre de certitude il est nécessaire de précisifier le terme. c'est cette dernière affirmation qui me semble fausse.)
La seule chose qui est vraie dans ces eaux-là c'est qu'il y a du vague d'ordre supérieur dont la zone de cas limite ("bordeline cases") est plus grande, peut-être à l'infini. Par ex, on pourrait défendre que je ne sais pas que Churchill est clairement clairement clairement... clairement chauve.
Je dis plutôt que pour pour être certain qu'il y a au moins un chauve, j'ai besoin d'un chauve. S'il n'y a que des personnes qui sont peut-être des chauves, ce que j'entends par "chauve" a peut-être besoin d'être précisé.
Du coup cela prouve que:
Ce qui est naturel (mais trivial) si on donne à "certain" un sens épistémique, i.e. qu'être certain que p implique savoir que p. Pace Hady, la connaissance est factive (savoir que p implique p), et donc:
Cela vaut pour tout (e.g. pour savoir qu'il y a un dictateur) et ne semble donc rien nous apprendre sur la sagesse en particulier. Notamment, cela n'implique pas qu'on ne peut à la fois être sage et savoir qu'on l'est!
En fait, ce que je propose en gros, c'est de contextualiser les énoncés sur chauve dans une discussion sur la définition de chauve. La zone délimitée (mais on peut complexifier en considérant que les limites sont elles-mêmes vagues) n'est pas encore banalisée et est sujette à discussion. On y trouve les cranes d'œufs, les dégarnis, les tonsurés, etc. On peut effectivement contester ma requalification (procédurale) de l'ensemble en "peut-être chauve" comme un méta-énoncé. Reste qu'on ne peut dans ce contexte ignorer l'existence de définitions concurrentes.
A partir de là, tu peux me répondre que la zone peut être banalisée et que j'hypostasie finalement un lien entre incertitude et sagesse ("cela n'implique pas qu'on ne peut à la fois être sage et savoir qu'on l'est", ce serait trop beau en effet). Effectivement, il s'agit d'une hypothèse qui s'inscrit plutôt dans le cadre d'une enquête généalogique et l'on peut me reprocher de l'appliquer au cas ordinaires.
Ceci dit les règles du jeu que tu proposes sont tendancieuses, et la mystique de l'usage ordinaire ne me semble pas loin. Il n'y a aucune raison de considérer que l'usage ordinaire du mot sagesse ne prête pas à discussion parce que la discussion n'a pas lieu dans la plupart des cas.
Je crois en effet que l'usage d'un terme qualitatif comme celui de sagesse prête bien plus à discussion qu'un terme comme chauve qui ne nécessite qu'une évaluation quantitative.
Il me semble ainsi plus difficile de justifier un énoncé de ce type : "Il est certain que Churchill était un grand premier ministre." On peut certes localiser ce qu'on entends par "grand premier ministre", mais si on veut éviter de tomber dans la tautologie, il n'est pas évident que l'on puisse conserver la certitude sans l'hypostasier franchement ou non (genre Churchill satisfait tous les standards reconnus par les évaluateurs reconnus compétents par des évaluateurs eux-mêmes reconnus compétents de ce que c'est qu'être un grand premier ministre... Je ne suis pas sûr que ce genre de processus de standardisation-qualité offre la moindre certitude. Il offrent plutôt une certification-standard)
« I have questions to all your answers.» (Woody Allen)
Quelle est la formulation explicite de la notion ordinaire de sagesse que personne n'a encore formulée?