En 1977, une enquête auprès des enseignants de l'Université du Nebraska a montré que 94% d'entre eux se considéraient au-dessus de la moyenne.[1] Et cela ne s'explique pas (ou pas entièrement) par une supposée confiance en soi excessive des Américains! L'effet meilleur-que-la-moyenne (better-than-average effect) a été depuis confirmé dans de nombreuses études: une large majorité des conducteurs pensent être au-dessus de la moyenne, une majorité des étudiants pensent être meilleurs que la moyenne, etc. C'est un des effets les plus robustes de la psychologie. Il y a donc fort à parier que dans votre université aussi, 90% des professeurs pensent être meilleurs que la moyenne de leurs collègues!

On dit souvent que c'est une preuve flagrante de l'irrationalité de ces jugements: on sait que c'est mathématiquement impossible!, dit Carl Sunstein.[2] N'est-il pas impossible que 90% des gens d'une classe soient meilleurs que la moyenne de cette classe?

En fait non, ce n'est pas impossible, comme Gigerenzer le montre sur le cas des conducteurs qui pensent majoritairement être meilleurs que la moyenne.[3] Supposez qu'on évalue la qualité d'un conducteur au nombre d'accidents. Supposez qu'on a dix conducteurs, et que chacun a un accident. Chaque conducteur est donc exactement aussi bon que la moyenne (=1). Maintenant supposez que l'un d'entre eux ait 11 accidents. La moyenne d'accidents monte alors à (11 + 9*1)/10 = 2 accidents par conducteur. Mais 9 conducteurs sur 10 n'ont qu'un accident. Donc 90% des conducteurs sont meilleurs que la moyenne.

Gigerenzer[4] soutient que c'est ce qui se passe réellement dans le cas de la conduite. Les statistiques montrent qu'il y a un petit nombre de conducteurs qui causent un grand nombre d'accidents. La confiance apparemment excessive des conducteurs n'est peut-être pas irrationnelle.[5]

De même, la majorité des français ont un revenu en-dessous de la moyenne. En 2006, la moitié des français avaient un revenu salarial net mensuel inférieur à 1550€, alors que le revenu salarial net moyen était de 1900€.[6] Cela parce que la distribution des salaires est déséquilibrée autour de la moyenne: en gros, beaucoup de gens sont un peu en-dessous, et un petit groupe de gens très au-dessus. (Est-ce une mauvaise chose? Notez que pour inverser cela, il ne faudrait pas seulement abolir les riches, mais avoir des gens très pauvres!)

Bref, comme vous avez dû l'apprendre au lycée, il ne faut pas confondre la moyenne (=le total divisé par le nombre de personnes) et la médiane (=le nombre qui partage la population en deux). Donc il est parfaitement possible que 90% des universitaires soient au-dessus de la moyenne. Leur jugement n'est donc peut-être pas si irrationnel que cela.

En fait, si. On leur a posé la question sur la médiane aussi, et là il n'y a pas d'échappatoire: dans l'étude de Cross, 68% des enseignants de l'Université du Nebraska pensent être dans les 25% meilleurs en termes de qualité pédagogique. Et ce n'est pas possible. On peut louvoyer en disant que chacun a son bon côté pour lequel il est dans le meilleur quart. Mais cela n'empêche pas que chacun a ses mauvais côtés pour lesquels il n'est pas dans le meilleur quart du tout. On échappe difficilement à l'idée que c'est une surévaluation semblable à celle du biais optimiste.

Mais ce qui m'intéresse ici, c'est la distribution des qualités universitaires, plus que le jugement des profs (qui est sur ce point-là en ligne avec l'être humain lambda). Pourrait-il être le cas que la majorité des profs est à un niveau élevé homogène, avec simplement quelques gens très mauvais, de sorte que la majorité soit au-dessus de la moyenne? En fait, il me semble assez clair que c'est bien plutôt l'inverse: mon impression est que typiquement, les domaines sont tirés par quelques rares individus qui abattent un travail énorme, ont une production de grande qualité et forment quantité d'étudiants, pendant que nous autres, le commun des universitaires, poursuivons notre utile - si tout va bien - mais petite recherche dans notre coin, ou plutôt, sur les épaules des géants.

Dans ma vision des choses, donc, il y a une forte majorité d'universitaires à un niveau homogène, et quelques rares personnes bien au-dessus (et typiquement, au-dessus selon plusieurs critères à la fois). Je doute que les qques mauvais universitaires soient symétriquement en-dessous. Ce qui suggère que la plupart des universitaires sont en-dessous de la moyenne. CQFD!

Notes

[1] K. Patrica Cross, Not can, but will college teaching be improved?, New Directions for Higher Education, 1977.

[2] En passant, je vous recommande le bouquin de Thaler et Sunstein, Nudge, dont le paternalisme libéral inspire, dit-on (ou dans ce compte-rendu|http://www.nybooks.com/articles/21491), certains membres de l'équipe d'Obama.

[3] Gigerenzer, Reckoning with risk, 2002, 214-217. A paraître en français Penser le risque, Haller 2009. Gigerenzer s'appuie ici sur des articles de L.Lopes (1992) et Schwing et Kamerud (1998).

[4] ibid.

[5] Mais Alicke et Govorun citent (p.87) une étude qui suggère que cette confiance n'est pas entamée par les accidents qu'on a eus!

[6] Pour les salariés "des secteurs privé et semi-public". Voir ce document de l'INSEE, p.3. Pour info, 70% des gens gagnent plus qu'un boursier de thèse ;)