Descartes et la connaissance du commun
Par julien dutant le mercredi 20 mai 2009, 08:00 - Philosophie - Lien permanent
Descartes pensait-il que personne ne savait rien avant qu'il achève ses méditations?
Il n'est pas si aisé de répondre. Je serais heureux d'avoir l'avis des connaisseurs ou amateurs de Descartes parmi vous.
Non - l'interprétation premier ordre
Descartes semble dire schématiquement, au cours du Discours et des Méditations:
- je ne sais rien (Méd I)
- je sais que j'existe (Méd II)
- je sais que Dieu existe (Méd III)
- je sais toutes sortes de choses sur le monde extérieur (Méd VI)
Maintenant j'ajoute:
- (P) Les considérations qui montrent à Descartes qu'il ne sait rien, dans Méd I, montrent tout aussi bien que quiconque n'a pas fait ses méditations ne sait rien non plus.
Il suit de là que, bien que Descartes et son lecteur arrivent, au terme des Méd, à connaître le monde extérieur, personne ne savait rien avant Descartes. Par exemple, Platon ne savait pas qu'il avait des pieds, Socrate ne savait pas qu'il portait un manteau, etc.
Oui - l'interprétation second ordre
Une autre lecture des Méditations consiste à tout prendre un niveau au-dessus. A savoir:
- Je ne sais pas si je sais quelque chose. (Méd I)
- Je sais que je sais que j'existe. (Méd I)
- Je sais que je sais que Dieu existe. (Méd II)
- Je sais que je sais toutes sortes de choses sur le monde extérieur. (Méd VI)
Dans cette lecture, les considérations de Méd. I ne montrent pas que personne ne savait rien avant Descartes. Elles montrent toutefois que personne ne savait qu'il savait quoi que ce soit.
Oui - la solution asymétrique
Une autre option pour défendre la réponse oui
consiste à rejeter (P).
L'idée serait la suivante: les Méd I. ne montrent pas à Descartes
qu'il n'a pas de connaissance, elles détruisent ses éventuelles
connaissances. (Tout simplement en lui faisant cesser de croire quoi que ce
soit; sans croyance, pas de connaissance.) Il serait alors possible de soutenir
que les connaissances de ses prédecesseurs, pour tout douteuses qu'elles aient
été, étaient des connaissances.
La question qui se pose dans cette option est de dire quel est l'intérêt
d'accomplir les méditations de Descartes. Il y a deux options: (1) cela procure
une meilleure
connaissance (en quel sens?), (2) cela procure des
connaissances qu'on n'aurait pas acquis par ailleurs (par ex, la séparation de
l'âme et du corps).
Remarques de Descartes sur les mathématiciens
A ma connaissance, Descartes n'a abordé cette question que dans sa Réponse au secondes objections sur le cas des mathématiciens athées. C'est la troisième des secondes objections:
Ajoutez à cela qu'un athée connaît clairement et distinctement que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, quoique néanmoins il soit fort éloigné de croire l'existence de Dieu, puisqu'il la nie tout à fait.
Descartes semble forcé de nier qu'un mathématicien athée puisse savoir quoi
que ce soit, ce qui serait, d'après l'objecteur, absurde. Descartes semble
forcé de nier cela parce qu'il semble admettre, comme dit l'objecteur,
qu'[il] ne saurait être assuré d'aucune chose [...] si premièrement [il ne
connaissait] certainement et clairement que Dieu existe
. Si Descartes admet
réellement cela, le problème ne concerne pas seulement les mathématiciens
athées, mais toute personne qui n'a pas effectué de preuve de l'existence de
Dieu, sur quelque sujet que ce soit. Et Descartes semble admettre cela dans ces
deux passages de la 5e Méd:
Car encore que je sois d'une telle nature, que, dès aussitôt que je comprends quelque chose fort clairement et fort distinctement, je suis naturellement porté à la croire vraie ; néanmoins, parce que je suis aussi d'une telle nature, que je ne puis pas avoir l'esprit toujours attaché à une même chose, et que souvent je me ressouviens d'avoir jugé une chose être vraie ; lorsque je cesse de considérer les raisons qui m'ont oblige à la juger telle, il peut arriver pendant ce temps-là que d'autres raisons se présentent à moi, lesquelles me feraient aisément changer d'opinion, si j'ignorais qu'il y eût un Dieu. Et ainsi je n'aurais jamais une vraie et certaine science d'aucune chose que ce soit, mais seulement de vagues et inconstantes opinions. Et ainsi je reconnais très clairement que la certitude et la vérité de toute science dépend de la seule connaissance du vrai Dieu : en sorte qu'avant que je le connusse, je ne pouvais savoir parfaitement aucune autre chose.
A cette objection Descartes répond:
- que la connaissance de Dieu n'est requise que pour
la science des conclusions, dont la mémoire nous peut revenir en l'esprit, lorsque nous ne pensons plus aux raisons dont nous les avons tirées
. Ce point correspond avec le texte de la 5e citée ci-dessus. Mais il vise surtout à écarter l'objection de circularité. Cela n'allège pas beaucoup le problème de l'ignorance des prédécesseurs: à savoir, Descartes peut maintenant affirmer que ses prédécesseurs savaient eux aussi qu'ils existaient, mais c'est à peu près tout. (En fait, même pas, parce que Descartes dit ici:la connaissance des premiers principes ou axiomes n'a pas accoutumé d'être appelée "science" par les dialecticiens
.) - Surtout:
qu'un athée puisse connaître clairement que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, je ne le nie pas; mais je maintiens seulement qu'il ne le connaît pas par une vraie et certaine science, parce que toute connaissance qui peut être rendue douteuse ne doit pas être appelée science; et puisqu'on suppose que celui-là est un athée, il ne peut pas être certain de n'être point déçu dans les choses qui lui semblent être évidentes, comme il a déjà été montré ci-devant; et encore que peut-être ce doute ne lui vienne point en la pensée, il lui peut néanmoins venir, s'il l'examine, ou s'il lui est proposé par un autre; et jamais il ne sera hors du danger de l'avoir, si premièrement il ne reconnaît un Dieu.
Je n'ai pas le texte latin sous la main, mais je sais que Descartes use deux termes distincts ici: scientia pour "science" et cognitio pour "connaissance". L'idée est donc que le mathématicien athée peut certes avoir une cognitio mais pas une scientia.[1]
Doit-on en déduire que selon Descartes, ses prédécesseurs avaient certes cognitio de maintes choses, mais pas scientia? La question intéressante à poser alors (mais là on entre dans la Descartes-fiction) ce serait: quelles sont les conditions auxquelles on a de la cognitio? Suffit-il d'avoir une croyance vraie? Faut-il une conception claire et distincte?
Notes
[1] Au passage, cette distinction a été réutilisée par des
épistémologues contemporains, DeRose (1992) Descartes, epistemic principles,
epistemic circularity, and scientia
une version en ligne ici et Sosa (1997) How to resolve the
pyrrhonian problematic
. Sosa identifie scientia à savoir qu'on sait:
ainsi il peut faire correspondre la distinction cognitio/scientia avec
l'interprétation second-ordre des méditations proposée ci-dessus.
Commentaires
Excusez-moi, cher Julien Dutant, et je vous le dis avec toute la sympathie que vous m'inspirez, mais c'est un peu de l'enculage de mouches. La seule réponse à peu près sensée qu'on puisse apporter à votre question c'est que Descartes a posé de manière nouvelle la question du savoir : comment puis-je m'assurer (moi) absolument de quelque chose?
La réponse est tout de même un peu plus subtile que ce que vous avez l'air de croire:
1. parce que je n'arrive à trouver aucune raison de douter.
2. parce que Dieu n'est pas trompeur.
L'association entre 1. et 2. est elle-même subtile. Il faudrait redire tout ce que Guéroult a écrit là-dessus.
Mais pourquoi voulez-vous que le cheminement très cartésien, justement, des Méditations, ait des effets rétroactifs et nous permette d'induire si Platon savait ou pas qu'il avait des pieds?
Cher Sancho,
Je comprends mal comment vous voyez les Méditations. On peut certes redire tout ce que dit Géroult et rentrer dans toutes les subtilités de l'argumentation du texte, en suivant le chemin que Descartes propose. Mais il y aussi une autre façon de l'étudier, qui est de poser des questions au texte. C'est ce que je fais. Pour ainsi dire, je demande à Descartes quelles sont les conditions qu'il pense qu'on doit remplir pour connaître. Une façon de demander cela est de lui demander s'il attribuerait des connaissances à ses parents, qui n'ont pas lu les Méditations, ou à Euclide.
La réponse que tu sembles proposer () semble être: il s'en fout! Il ne parle pas de la connaissance d'autrui. Ce qui l'intéresse c'est si lui-même, il peut s'assurer de connaître.
Admettons, mais alors comment y répond-il? Comment s'assure-t-il qu'il connaît? Ou d'ailleurs, comment s'assure-t-il qu'il ne connaît pas? (Il semble bien, au début des Méditations, soutenir la thèse qu'il ne sait pas certaines choses.) Je ne vois pas d'autre solution que: il s'assure qu'il remplit certaines conditions, dont il admet que ce sont des conditions auxquelles on connaît (ou ne connaît pas).
Par exemple, il semble penser qu'avoir du fait qu'il existe est suffisant pour connaître. Et il semble penser qu'avoir une perception véridique, mais pas "claire et distincte", du fait qu'il est en robe de chambre, ne suffit pas pour connaître qqch. On peut alors se demander ce que cela implique concernant d'autre personnes que Descartes lui-même à tel ou tel moment des Méditations.
Sinon je ne vois qu'une autre lecture possible: Descartes ne cherche pas vraiment à affirmer quoi que ce soit dans les Méditations. Il fait juste un compte rendu de son expérience. En gros, il nous dit des choses du genre:
Cette lecture du texte me semble très très très peu plausible. Vu les réponses aux objections, Descartes a clairement l'impression d'avoir démontré l'existence de Dieu, et cela pas simplement .
Bref il y a deux façons de voir la philosophie de la connaissance de Descartes dans les Méditations:
Il me semble que ton objection tient la route si on admet l'interprétation "expérientielle", mais celle-ci est clairement fausse. Et que si on admet la seconde la question que je pose est légitime.
Donc j'attends toujours les avis sur la réponse!
Il y a une réponse assez simple qui consiste à dire: les croyances antérieures n'étaient pas fausses mais seulement "vraisemblables" (Discours de la méthode I), car non absolument fondées. Les hommes avaient donc toutes sortes de croyances vraies, mais qu'ils n'auraient pas su justifier.
Donc ils ne savaient rien? Ou bien ils savaient, mais il n'est pas nécessaire de savoir se justifier pour savoir?
"Encore que toutes les vérités que je mets entre mes principes aient été connues de tout temps de tout le monde, il n'y a toutefois eu personne jusqu'à présent que je sache, qui les ait reconnues pour les principes de la philosophie, c'est-à-dire pour telles qu'on en peut déduire la connaissance de toutes les autres choses qui sont au monde" Préface des Principes La Pléiade p.563
Le début du passage exclut donc qu'on réponde que les hommes avant Descartes ne savaient pas - c'est le cadre rationaliste qui justifie que le premier degré de sagesse - p.559- constitué de "notions qui sont si claires d'elles-mêmes qu'on peut les acquérir sans méditation"- soit accessible à tous.
Reste qu'on peut défendre qu'avant Descartes les autres s'ils connaissaient au moins des éléments des racines (la métaphysique cf la métaphore de l'arbre p.566), ne disposaient ni d'un savoir fondé - quelque soit son objet, leur savoir n'est pas à l'abri du doute hyperbolique-, ni des fondations.
Il semble qu'on ne peut réponde ni par oui ni par non (l'innéisme conduit à penser que Descartes sait faire une relation jamais faite avant lui entre des vérités rationnelles , par exemple l'argument ontologique, et des connaissances empiriques - il sait qu'il ne dort pas-) Avant lui les autres avaient des connaissances empiriques ou mathématiques mais ils ne disposaient pas du seul moyen de défendre leur savoir par rapport aux attaques sceptiques.
J'oubliais: votre question est amusante car elle pourrait sortir de la bouche légèrement indignée d'un élève de Terminale.
" ceux qui ont le moins appris de tout ce qui a été nommé jusques ici philosophie sont les plus capables d'apprendre la vraie" p.562
Ce qui est rendu possible par le fait que tout homme dispose d'un savoir vrai qui permet la compréhension de l'entreprise de fondation. On pourrait dire en revanche que Descartes pensait que les autres philosophes avaient eu effectivement un pseudo-savoir philosophique, mais ça ne me paraît pas extensible pour les raisons susdites au genre humain.
Cher Julien dutant : Le problème, c'est que les termes de la discussion sont posés de manière trop schématique. C'est la tendance des philosophes analytiques de penser que tout texte se réduit à des "p ou q" ou à des "a + b" ou que sais-je d'autre dans le genre. Mais tu ne pourras jamais décortiquer Descartes de cette façon. D'abord parce qu'il dit "je" : vous pourrez toujours courir pour comprendre avec des outils pseudo-logiques ou pseudo-mathématiques l'expérience dont témoigne un "je". C'est pour ça que Descartes est un auteur qui m'est particulièrement cher : il fait échec à tous les scientismes. Il nique d'avance tous les philosophes analytiques!
Est-ce que Descartes se fout de la connaissance chez autrui? Absolument pas. Mais il a toujours présenté sa recherche de la vérité comme une aventure personnelle. Il incite à suivre sa voie, mais ne commence pas par la déclarer incontournable. Pour découvrir si l'expérience de vérité cartésienne est valide universellement, pas d'autre moyen que de s'embarquer avec lui et de suivre TRES attentivement chaque pas. Et, surprise! Il faut passer par une expérience existentielle. Le noeud de l'affaire, c'est qu'on existe. Le fait de l'existence n'est pas un fait muet sur lequel une théorie de la connaissance n'a rien à dire, il est dans l'ordre même des raisons. On a : Je pense, J'existe, Je suis quelque chose, Je pense quelque chose ou (ça se discute) J'existe, Je pense, Je suis quelque chose, Je pense quelque chose (Je simplifie, mais un minimum). Au fait, quels philosophes analytiques ont réussi à dégager la signification logique d'"exister"?
Maintenant, est-ce que Descartes pensait que ses parents, ou bien Platon, ou bien Euclide, ne disposaient d'aucun savoir solide, c'est-à-dire indubitable? Oui, probablement. D'autant plus qu'il estime n'avoir eu lui-même aucun savoir assuré avant d'avoir réalisé comment on trouve de la vérité. Début de la première Méditation : tout ce que j'ai reçu jusqu'à présent "ne pouvait être que fort douteux et incertain", je cite de mémoire, n'ayant pas le temps d'ouvrir les livres.
Il est difficile de répondre simplement à ta question (si j'ai bien compris, elle consiste à demander si on trouve chez Descartes une théorie positive de la vérité, comme pourrait en proposer une théorie logique ou logico-mathématique). On assiste dans les Med. à un déroulement de l'expérience de quête de la vérité, qui aboutit à une conviction qui se renforce toujours plus : ce que je conçois clairement et distinctement est vrai. Mais il y a aussi un passage par l'expérience de l'incompréhensibilité absolue, c'est-à-dire Dieu (libre et incompréhensible créateur des vérités éternelles, ce n'est pas dans les Méd., mais il est hors de doute que Descartes l'a dans l'esprit). La garantie de la vérité par une source, en soi incompréhensible, est requise. Allez mettre ça en équations!
Sancho 8:
Comme je te connais - du moins je crois -, je me permets de te dire que ce n'est pas digne de toi de reproduire les pires clichés continentaux sur la philo analytique :-)
Cordial souvenir quand même !
A Philalethe : Je viens de découvrir qui tu es. Eh bien, félicitations pour le parcours! Tu avais caché tes dons...
De bons vieux clichés lourdaux, ça ne fait pas de mal de temps en temps, ça remet les pieds sur terre.
Avec mon amical souvenir.
Houps! Lire "lourdauds" dans mon com précédent.
Sancho, tu fais du complisme, et qui plus est, tu préfères deviner ce que je dis plutôt que de le lire! Par exemple, tu dis:
Alors que ma question est, ai-je écrit:
Ou encore:
Cela me semble raisonnablement explicite! J'ai illustré ce que je voulais dire par là. Si Descartes était là, je lui dirais: dis-moi Descartes, penses-tu que Socrate savait qu'il était Grec? Si non, penses tu que Socrate pouvait savoir qu'il était Grec sans savoir qu'il n'était pas victime d'un malin génie? Penses-tu que si Socrate n'envisageait pas l'hypothèse du Malin Génie, alors il savait qu'il était Grec, et que c'est seulement s'il avait envisagé cette hypothèse qu'il aurait cessé de savoir qu'il était Grec? Penses-tu que Socrate pouvait savoir qu'il était Grec, sans avoir une idée claire et distincte qu'il était Grec? (Comme tu peux le voir, si Descartes philosophe en , je philosophe en : une des grandes forces de la philosophie analytique, à mon avis, est de renouer avec la dialectique antique...)
Je ne vois pas dans tout cela où il serait question de théorie de vérité, de p et de q, de mettre en équations l'expérience existentielle, ou de présupposés scientistes. (Et pourtant toutes ces questions sont de la philosophie analytique la plus ordinaire, je t'assure!)
Sur le fond, je pense que l'affirmation suivante:
est (1) fausse, et que (2) Descartes ne l'accepterait pas.
Fausse: Supposons qu'il existe une drogue qui donne à chaque personne qui la prend l'impression d' et de faire l'expérience de la (ou d'une) vérité. Est-ce que cela montrerait que cette expérience est ? Au sens trivial où tout le monde peut la faire, oui; mais au sens pertinent où c'est une expérience véridique, non.
Pas acceptée par Descartes: Descartes ne demande pas au lecteur de faire ses expériences, mais pense leur démontrer un ensemble de vérités malgré tout. Il n'insiste jamais, dans les réponses aux objections par exemple, pour que ces objecteurs fassent vraiment l'expérience du scepticisme, en arrivent au moment où ils ont l'impression d'être dans une eau profonde sans haut ni bas, etc. Il me semble bien plus probable que Descartes voit les Méditations comme un moyen de faire faire au lecteur un raisonnement plus qu'une expérience. Il pense qu'en considérant un certain nombre de propositions dans un certain ordre, le lecteur acquerra la connaissance de certains vérités. L'aspect de l'expérience existentielle ne semble pas primordial. C'est pour cela que j'en reviens à ce que je disais: la lecture "expérientielle" des Méditations ne me semble pas tenable.
Philalète: merci beaucoup, ce sont des références très utiles! Cela dit l'interprétation est délicate.
Cela ne dit pas que les "naïfs" ont des connaissances. Tu suggères que leur capacité d'apprendre la vraie philosophe requiert qu'ils aient des connaissances, mais des dispositions à connaître feraient aussi bien l'affaire.
Là cela semble plus clair: Descartes pense que les vérités qu'il utilise ont été réellement connues. (On pourrait discuter cela: par exemple, peut-être veut-il dire qu'on connaissait les propositions, sans savoir qu'elles étaient vraies? mais cela me semble difficile à défendre.) Cela dit, il semble clair aussi qu'il n'attribue que la connaissance des principes: par exemple, tout le monde savait qu'il existait. Questions à voir: (1) Utilise-t-il cognitio? ou scientia ici? (2) Est-ce qu'il inclut là-dedans la connaissance de vérités telle que le (supposé) fait que la cause a toujours plus de que l'effet? (Qui ne semble pas du tout un principe simple et intuitif dans le sens que Descartes lui donne).
On est d'accord là-dessus, je crois. Par contre que dire sur le reste des croyances humaines? Tu suggères:
Si j'ai bien compris, la position serait:
Ce serait donc la solution asymétrique mentionnée dans le billet, non? ()
La question que je soulevais pour cette option était: mais alors, quel intérêt d'accomplir les Méditations? La réponse pourrait être alors que l'intérêt est d'acquérir une connaissance robuste: qui résiste au doute/questions.
PS, Philalète aussi: En effet! Mais précisément cela me semble être une vertu des bons philosophes expérimentés que de pouvoir surmonter l'accumulation d'arguments, gloses et thèses qu'il connaît et de reprendre les problèmes simples. (Je ne dis pas que j'y arrive, nb! Mais il y a, disons, 8 ans j'aurais jugé cette question simpliste!) Une différence importante entre l'élève de Terminale et le philosophe expérimenté est néanmoins que ce dernier a - si tout va bien - la capacité de faire le tri entre les "bonnes" et les "mauvaises" questions simples, entre celles qui touchent des difficultés profondes et celles qui touchent des difficultés superficielles. (Un bon exemple est la question du vague: dénigrée comme un petit paradoxe amusant après les Stoïciens, elle est revenue en force au XXe siècle et s'est révélée être un problème extrêmement profond; idem pour le paradoxe du menteur.)
Cher Julien Dutant : Oh, je m'excuse d'avoir été compliste. Mais revenons au bon sens. Toutes ces questions dont tu voudrais tourmenter le pauvre Descartes ne reviennent-elles pas à lui demander tout simplement : "Vos Méditations exposent-elles une théorie de la vérité?" Une théorie, que je sache, est une conception applicable universellement dans un certain domaine : par exemple le domaine de tous les hommes qui ont cru posséder un savoir? Alors, lui demander si Socrate savait qu'il était grec, lui qui ne s'était pourtant pas avisé qu'un malin génie pouvait le tromper en permanence, est-ce que ce n'est pas demander : "Votre théorie de la vérité, si c'en est une, s'applique-t-elle à Socrate?"
Pour ton (1) et (2)
(1) Là je manque de répartie. J'ai seulement envie de dire qu'il ne faut pas fumer si l'on veut sasir où Descartes veut en venir.
(2) Là, par contre, il y a une contre-verité. Si Descartes avait voulu convaincre par le seul enchaînement des raisonnements, il aurait adopté l'ordre synthétique (imitant la "synthèse des gémètres" - j'ai fini par ouvrir les Méditations...) dont il donne un échantillon à la fin de sa réponse aux deuxièmes objections. Il précise qu'une telle manière de présenter ses résultats "d'une façon géométrique" est destinée à "soulager l'attention du lecteur"...
Après consultation de l'Adam-Tannery: Descartes a écrit ce texte directement en français.
Ah! merci beaucoup!
(Est-ce que les réponses aux objections ont été traduites en français du vivant de Descartes? J'imagine que non - je ne me souviens plus. C'est dommage, cela aurait permis de voir si on pouvait table sur un parallèle entre cognitio/scientia et connaissance/science... Mais peut-être que cela peut s'appuyer sur la traduction des Méditations elles-mêmes?)
Ceci dit, relisant mon dernier com, je lui trouve un ton agressif que je voulais pas y mettre. Désolé. Car j'estime, Julien Dutant, que tu fais une oeuvre admirable sur le Net.
La première édition française des Méditations avec les objections date de 1647 (trad. Clerselier) et elle a été revue et corrigée par Descartes.
En effet le texte que vous citez en français oppose clairement cognitio à scientia.
A le lire on a l'impression que la cognitio est la connaissance claire et distincte et que la scientia est la même connaissance fondée sur la connaissance métaphysique.
Si je dispose de cognitio, je sais sans savoir que je sais; si je dispose de scientia, je sais (par la connaissance métaphysique) que je sais de manière indubitable.
Sancho: merci bcp! Je n'ai pas trouvé le commentaire aggressif, j'ai vu pire :)
Philalète: donc tu penches pour "oui, second ordre" maintenant! Ou alors on peut compliquer les choses en faisant une réponse qui combine "oui second ordre" et "asymétrie" (ce terme est mal choisi)... (A savoir, avant Descartes, les gens savaient qu'ils savaient, mais leur savoir qu'il savaient était fragile.)
Si le texte français des secondes réponses est révisé par Descartes, on peut donc défendre l'idée que:
distingue bien deux sortes de connaissance, et que Descartes les nomme respectivement connaissance et science. Sosa pense que la c'est savoir qu'on sait. Mais cette phrase suggère plutôt que c'est une connaissance solide (=qui résiste au doute).
(Au passage, cela fait penser au Ménon, l'histoire de la statue attachée à son socle...)
On peut se demander si Descartes a une doctrine cohérente là-dessus. Est-ce que la distinction science/connaissance paraît dans le texte même des Méditations? Ou est-elle avancée post-hoc face à cette objection à laquelle il n'avait pas pensée? (Eh oui, c'est peut-être difficile à admettre, mais même Descartes ne peut pas avoir pensé à tout à l'avance!)