Il n'est pas si aisé de répondre. Je serais heureux d'avoir l'avis des connaisseurs ou amateurs de Descartes parmi vous.

Non - l'interprétation premier ordre

Descartes semble dire schématiquement, au cours du Discours et des Méditations:

  1. je ne sais rien (Méd I)
  2. je sais que j'existe (Méd II)
  3. je sais que Dieu existe (Méd III)
  4. je sais toutes sortes de choses sur le monde extérieur (Méd VI)

Maintenant j'ajoute:

  • (P) Les considérations qui montrent à Descartes qu'il ne sait rien, dans Méd I, montrent tout aussi bien que quiconque n'a pas fait ses méditations ne sait rien non plus.

Il suit de là que, bien que Descartes et son lecteur arrivent, au terme des Méd, à connaître le monde extérieur, personne ne savait rien avant Descartes. Par exemple, Platon ne savait pas qu'il avait des pieds, Socrate ne savait pas qu'il portait un manteau, etc.

Oui - l'interprétation second ordre

Une autre lecture des Méditations consiste à tout prendre un niveau au-dessus. A savoir:

  1. Je ne sais pas si je sais quelque chose. (Méd I)
  2. Je sais que je sais que j'existe. (Méd I)
  3. Je sais que je sais que Dieu existe. (Méd II)
  4. Je sais que je sais toutes sortes de choses sur le monde extérieur. (Méd VI)

Dans cette lecture, les considérations de Méd. I ne montrent pas que personne ne savait rien avant Descartes. Elles montrent toutefois que personne ne savait qu'il savait quoi que ce soit.

Oui - la solution asymétrique

Une autre option pour défendre la réponse oui consiste à rejeter (P). L'idée serait la suivante: les Méd I. ne montrent pas à Descartes qu'il n'a pas de connaissance, elles détruisent ses éventuelles connaissances. (Tout simplement en lui faisant cesser de croire quoi que ce soit; sans croyance, pas de connaissance.) Il serait alors possible de soutenir que les connaissances de ses prédecesseurs, pour tout douteuses qu'elles aient été, étaient des connaissances.

La question qui se pose dans cette option est de dire quel est l'intérêt d'accomplir les méditations de Descartes. Il y a deux options: (1) cela procure une meilleure connaissance (en quel sens?), (2) cela procure des connaissances qu'on n'aurait pas acquis par ailleurs (par ex, la séparation de l'âme et du corps).

Remarques de Descartes sur les mathématiciens

A ma connaissance, Descartes n'a abordé cette question que dans sa Réponse au secondes objections sur le cas des mathématiciens athées. C'est la troisième des secondes objections:

Ajoutez à cela qu'un athée connaît clairement et distinctement que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, quoique néanmoins il soit fort éloigné de croire l'existence de Dieu, puisqu'il la nie tout à fait.

Descartes semble forcé de nier qu'un mathématicien athée puisse savoir quoi que ce soit, ce qui serait, d'après l'objecteur, absurde. Descartes semble forcé de nier cela parce qu'il semble admettre, comme dit l'objecteur, qu'[il] ne saurait être assuré d'aucune chose [...] si premièrement [il ne connaissait] certainement et clairement que Dieu existe. Si Descartes admet réellement cela, le problème ne concerne pas seulement les mathématiciens athées, mais toute personne qui n'a pas effectué de preuve de l'existence de Dieu, sur quelque sujet que ce soit. Et Descartes semble admettre cela dans ces deux passages de la 5e Méd:

Car encore que je sois d'une telle nature, que, dès aussitôt que je comprends quelque chose fort clairement et fort distinctement, je suis naturellement porté à la croire vraie ; néanmoins, parce que je suis aussi d'une telle nature, que je ne puis pas avoir l'esprit toujours attaché à une même chose, et que souvent je me ressouviens d'avoir jugé une chose être vraie ; lorsque je cesse de considérer les raisons qui m'ont oblige à la juger telle, il peut arriver pendant ce temps-là que d'autres raisons se présentent à moi, lesquelles me feraient aisément changer d'opinion, si j'ignorais qu'il y eût un Dieu. Et ainsi je n'aurais jamais une vraie et certaine science d'aucune chose que ce soit, mais seulement de vagues et inconstantes opinions. Et ainsi je reconnais très clairement que la certitude et la vérité de toute science dépend de la seule connaissance du vrai Dieu : en sorte qu'avant que je le connusse, je ne pouvais savoir parfaitement aucune autre chose.

A cette objection Descartes répond:

  1. que la connaissance de Dieu n'est requise que pour la science des conclusions, dont la mémoire nous peut revenir en l'esprit, lorsque nous ne pensons plus aux raisons dont nous les avons tirées. Ce point correspond avec le texte de la 5e citée ci-dessus. Mais il vise surtout à écarter l'objection de circularité. Cela n'allège pas beaucoup le problème de l'ignorance des prédécesseurs: à savoir, Descartes peut maintenant affirmer que ses prédécesseurs savaient eux aussi qu'ils existaient, mais c'est à peu près tout. (En fait, même pas, parce que Descartes dit ici: la connaissance des premiers principes ou axiomes n'a pas accoutumé d'être appelée "science" par les dialecticiens.)
  2. Surtout: qu'un athée puisse connaître clairement que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, je ne le nie pas; mais je maintiens seulement qu'il ne le connaît pas par une vraie et certaine science, parce que toute connaissance qui peut être rendue douteuse ne doit pas être appelée science; et puisqu'on suppose que celui-là est un athée, il ne peut pas être certain de n'être point déçu dans les choses qui lui semblent être évidentes, comme il a déjà été montré ci-devant; et encore que peut-être ce doute ne lui vienne point en la pensée, il lui peut néanmoins venir, s'il l'examine, ou s'il lui est proposé par un autre; et jamais il ne sera hors du danger de l'avoir, si premièrement il ne reconnaît un Dieu.

Je n'ai pas le texte latin sous la main, mais je sais que Descartes use deux termes distincts ici: scientia pour "science" et cognitio pour "connaissance". L'idée est donc que le mathématicien athée peut certes avoir une cognitio mais pas une scientia.[1]

Doit-on en déduire que selon Descartes, ses prédécesseurs avaient certes cognitio de maintes choses, mais pas scientia? La question intéressante à poser alors (mais là on entre dans la Descartes-fiction) ce serait: quelles sont les conditions auxquelles on a de la cognitio? Suffit-il d'avoir une croyance vraie? Faut-il une conception claire et distincte?

Notes

[1] Au passage, cette distinction a été réutilisée par des épistémologues contemporains, DeRose (1992) Descartes, epistemic principles, epistemic circularity, and scientia une version en ligne ici et Sosa (1997) How to resolve the pyrrhonian problematic. Sosa identifie scientia à savoir qu'on sait: ainsi il peut faire correspondre la distinction cognitio/scientia avec l'interprétation second-ordre des méditations proposée ci-dessus.