Nietzsche et le naturalisme
Par Florian Cova le dimanche 10 mai 2009, 20:25 - Philosophie - Lien permanent
Quelques liens vers des articles présentant Nietzsche comme un philosophe naturaliste plutôt que comme un proto-postmoderne.
Je suppose que chacun a un ou deux auteurs qu'il aime particulièrement feuilleter et au(x)quel(s) il revient régulièrement. J'avoue donc mon côté obscur : pour moi, c'est Nietzsche (tatsaaann !). Bien sûr, je n'ai pas exactement une lecture de Nietzsche comme philosophe qui nie la possibilité et l'existence même de toute vérité et à tendances légèrement (voire lourdement) anti-scientistes. Je ne pense pas non plus que Nietzsche ait une théorie non référentielle du langage. Je ne pense pas non plus que Nietzsche (en-dehors du domaine des valeurs) commette si fréquemment le sophisme génétique (pardon ! la méthode critique-généalogique). Bref... Pour moi, Nietzsche, c'est un (mauvais ?) poète dont la philosophie est principalement une enquête psychologique sur les sources de la morale, de l'art ou de la religion associée (à partir du Gai Savoir) à la volonté de réformer la culture sur les bases de cette "science psychologique". En gros, au-delà de l'aspect ludique (craquer le Zarathoustra, c'est plus fort que le Da Vinci Code) Nietzsche est principalement un philosophe naturaliste dont les intérêts se rapprochent de ceux des scientifiques qui cherchent aujourd'hui à naturaliser diverses sphères de la culture (et qui constituent pour moi les véritables "continuateurs" de Nietzsche).
Je viens même de finir un petit article à ce sujet (que je ne mettrai pas en ligne pour une question de droit mais que vous pouvez toujours me demander par mail), mais vous avez en fait mieux à lire. Car cette thèse est aussi défendue par Brian Leiter, qui tient un blog spécialement dédie à Nietzsche. Voici des liens vers trois de ses articles disponibles en ligne et défendant une position similaire (bien que je ne sois pas toujours d'accord avec lui) :
- One health, one earth, one sun (1998) : Bref article du Times Literay Supplement, où il défend l'idée que Nietzsche a pour but d'étudier le fonctionnement de la nature humaine et a un profond respect pour la méthodologie scientifique,
- Nietzsche's naturalism reconsidered (2009) : Chapitre du Oxford Handbook of Nietzsche, développant les idées de l'article précédent et faisant de Nietzsche un philosophe naturaliste, plus proche de Hume que de Hegel,
- (avec Joshua Knobe) The case for Nietzschean moral psychology (2006) : Un article défendant l'idée selon laquelle les dernières découvertes en psychologie morale vont plus dans le sens de Nietzsche que dans celui de Hume ou d'Aristote.
Après ça, qui dira que les méchants "anglo-saxons" ne s'intéressent pas à Nietzsche et n'en pensent que du mal ?
Commentaires
Ah, ça fait plaisir une telle lecture de Niezsche ! Et c'est rare, en tout cas en France, d'après ce que j'ai pu en lire : l'utilisation qui est faite de Nietzsche m'a toujours étonnée par sa partialité, ses « oublis », qui finalement ne conduisent qu'à en faire une sorte de poète aux thèses mal inspirées. J'ai un peu le sentiment que les œuvres de Nietzsche souffrent surtout d'avoir des lecteurs post-modernes...
Peut-être, mais ici ma culture psychologique est trop sommaire pour faire autre chose qu'une supposition, peut-être que Nietzsche devrait être un peu plus étudié à la lumière du développement au XIXe siècle de la psychologie en France pour comprendre dans quel courant de pensée il s'inscrit. Par exemple, son naturalisme, énoncé très clairement dans <i>Humain, trop humain</i>, me paraît se nourrir très largement des travaux de Ribot.
Ah oui, et je lirais volontiers votre article (je donne mon email dans le formulaire du commentaire). Merci.
Le problème de la lecture naturaliste de Leiter me semble être qu'il peine à trouver un concept positif de causalité chez Nietzsche. Il y a une critique de la causalité qu'on pourrait dire "mentale" (critique du sujet qui aurait une volonté comme cause de ses actions). Mais, la seule mention de la vraie science dans le texte de Nietzsche me semble un peu courte, ou du moins insuffisante pour en faire une naturaliste humien.
Ce qui me paraît intéressant chez Nietzsche, c'est de voir comment un concept étrange et ambigu comme la "volonté de puissance" n'est pas purement et simplement posé, mais dérive d'une réduction de la volonté à l'interprétation de processus physiologiques. "Interprétation" n'ayant pas du tout un sens herméneutique, mais plutôt le sens d'une maîtrise des relations que l'individu entretient avec son environnement, comment il est affecté, comment il agit en réponse, etc. On a donc une critique d'une fausse causalité (le sujet, le moi qui veut et par là cause des actions) à laquelle est substituée la volonté de puissance comme "interpréter". Mais, il n'est pas clair que ce soit quelque chose de l'ordre d'une "causalité naturelle". [Je résume à grands traits une série de notes que j'ai prises sur le #127 du Gai Savoir et quelques fragments posthumes (je peux mailer si ça intéresse quelqu'un).]
Remarque marginale : on peut dire que Nietzsche n'est pas en effet seulement un proto-déconstructionniste, mais que c'est aussi un proto-positiviste, un naturaliste. Ce qui revient à dire, en somme, qu'il n'est ni l'un ni l'autre et qu'on peut, en revanche, trouver ce qu'on veut dans ses écrits tant son oeuvre est ample (on y trouve autant de choses sur les métaphores que sur les réactions de l'individu à son environnement).
P.S. Je veux bien votre article, aussi...
Merci pour les commentaires.
Réponse brève (j'aurai plus de temps ce soir). Il me semble que Nietzsche rabat en fait toutes les formes de causalité sur le modèle de la causalité de la volonté qu'il a analysé (PDBM, §19) comme "lutte entre des tendances", entre des forces qui s'oppose. Ce qui lui permet d'étendre ce modèle à tout le réel (PDBM, §36), c'est en partie son adhésion à la physique énergétiste de son siècle (selon laquelle l'atome est une illusion, il n'y a pas de matière, mais tout est énergie - cf. PDBM, §12). Cette critique inspire d'ailleurs aussi son rejet de la chose en soi = substance stable qui perdure sous le changement : tout est un ballet incessant de tendances, de forces, d'énergie en lutte permanente. Ce qui amène à deux choses : 1) le rejet de l'idée de "lois de la nature" (PDBM, §22) qui gouvernerait une nature inerte (VS le cartésianisme), 2) la critique de la causalité (qqpart dans le Gai Savoir, je ne sais plus). Cette critique porte sur la discontinuité que semblent imposer les termes de cause et d'effet (top ! une cause, puis un effet). Alors que le déploiement de chaque "force" est permanent et n'est pas déclenché d'un coup. M'est avis que Nietzsche aimait bien les équations du mouvement des planètes : il n'y est pas fait référence à des causes ou des effets, mais uniquement à des relations de mouvements et d'influence. Il n'est pas seul à penser, d'ailleurs, qu'en physique fondamentale, on ne doit plus parler de cause et d'effet, mais laisser la place à des équations.
Mais cela n'est qu'une interprétation ;-)
Pas de trace de Ribot dans la bibliothèque de Nietzsche (http://fr.wikipedia.org/wiki/Biblio...). Je ne sais donc pas si on peut affirmer que Ribot a eu une grande influence sur Nietzsche.
Submergé (temporairement) de travail, je n'ai pas le temps de poster des commentaires très fournis. Mais je vais essayer de vous envoyer mon article ce soir.
Merci pour l'envoi de votre article.
Pour la liste des livres de la bibliothèque de Niezsche, je ne crois pas qu'elle soit complète, et comme je l'ai publiée sur Wikipédia il y a des années, je dois dire que je ne me souviens plus exactement où j'en étais en établissant ce catalogue. En revanche, dans l'article sur Nietzsche, j'avais indiqué un livre de Ribot ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Nietzs...). Mais ça fait tellement longtemps que je ne m'occupe plus trop de Nietzsche, que je ne sais plus tellement ce qu'il en est sur ce sujet. J'ai en tout cas retrouvé un article de quelqu'un qui a écrit un livre sur le sujet : (http://dogma.free.fr/txt/IH_Nietzsc...).
Merci pour la référence au blog de Leiter. Six mois après, je réalise que ça a tout simplement changé ma vie de lecteur (intermittent) de Nietzsche! Je lis en ce moment l'ouvrage passionnant de B. Reginster (découvert sur le blog), "The affirmation of life, Nietzsche on overcoming nihilism". A conseiller à tous ceux qu'une lecture thématique de Nietzsche ne contenterait pas.
Moi aussi j'aimerais lire votre article !
Ceci dit, il faut clarifier un point: cette lecture naturaliste mutile l'oeuvre de Nietzsche pour la raison que c'est un principe méthodologique en histoire de la philosophie de chercher à penser ensemble tous les textes philosophiques attribuables à un même philosophe (appliqué à Nietzsche, il conduit peut-être à mettre en doute la cohérence de la pensée qui se dégage d'une telle prise en compte et conduit aussi à douter de la valeur que Nietzsche accordait à une telle cohérence). Ce Nietzsche naturaliste n'est donc pas Nietzsche mais correspond à des éléments de son oeuvre qui sont stimulants pour la philosophie naturaliste. Mais si on veut rendre compte de la totalité des textes, il faut aussi contextualiser ces traits naturalistes dans l'ensemble de l'oeuvre. Si on prend en compte l'arrière-plan des déclarations, c'est impossible d'identifier Nietzsche à un philosophe naturaliste. C'est différent si on dit: "de son oeuvre, c'est seulement le naturalisme qui résiste à la critique" mais reste que ce naturalisme-là n'est pas le sien (faute d'être mis en rapport avec tous les autres traits de sa philosophie).
Ceci dit, je lis avec beaucoup d'intérêt ce regard partiel et intéressé posé sur lui.
On pourrait me répondre qu'un tel regard n'est pas fidèle aux impératifs de l'histoire de la philosophie mais qu'il est d'inspiration nietzschéenne (lire,c 'est évaluer etc). C'est sans doute défendable mais ça veut dire peut-être qu'un regard nietzschéen sur Nietzsche ne rend pas justice à la complexité de son oeuvre.
Patrick :
Personnellement, c'est en tentant de penser le plus de textes de Nietzsche ensemble que j'en suis venu à une lecture naturaliste (et pas par besoin de trouver un naturaliste célèbre...). Bien sûr, cela conduit à rejeter certains textes : tous ceux parus avant Humain, Trop Humain, comme La Naissance de la Tragédie. Mais cela me paraît tenable parce qu'il est largement reconnu que HTH marque une rupture. La lecture "naturaliste" me semble rendre compte de beaucoup plus de pans de l'oeuvre de Nietzsche que la lecture postmoderne. Cependant, je ne suis pas d'accord avec Leiter, qui va jusqu'à écrire que des thèmes comme la Volonté de Puissance n'ont aucune importance dans l'oeuvre de Nietzsche (ce qui est un peu fort de café) !
Sur la cohérence de l'oeuvre de Nietzsche : après HTH, il y a une cohérence globale, je pense. Avec des changements fréquents sur des hypothèses psychologiques (beaucoup d'aphorismes, par exemple dans Aurore, ne sont que des "hypothèses" que Nietzsche peut rejeter sans rendre son oeuvre incohérente). Mais cette cohérence est plus celle d'un parcours progressif que d'un système.
Enfin, j'avoue que je ne vois pas immédiatement quels pans de l'oeuvre (publiée) de Nietzsche vont directement contre le naturalisme.
Je vous envoie l'article.
Une précision d'abord: je ne plaide pas en faveur de la lecture post-moderne, très loin de là.
Je pense en particulier aux textes où Nietzsche dénonce l'approche scientifique du monde (entre autres GM III 23 à 25). Il faut prendre au sérieux la critique que Nietzsche fait du respect des faits ("ce petit faitalisme" GM 24) et de la conception naïve que les savants se font de la vérité comme accord avec la réalité. Pour dire vite, c'est le perspectivisme nietzschéen qui doit être laissé de côté si on veut faire une genèse naturaliste de la réalité humaine. Or ce perspectivisme n'est pas antérieur à la rupture dont vous parlez et il me paraît en désaccord avec le réalisme qui, du moins j'en ai l'impression, va avec le naturalisme et plus généralement avec les sciences, maths à part.
Je note aussi que l'entreprise de,disons, renaturalisation de l'homme qui est,vous avez raison, un des traits de la pensée de Nietzsche est inséparable d'une éthique du dressage, de la domestication des masses, de la production du surhomme (cf par exemple ce texte hallucinant et dérangeant pour les lectures gauchistes de Nietzsche tiré de VP IV 320 " Il y aura désormais de favorables conditions préalables à de plus amples formations de souveraineté telles qu'il n'y eut encore de semblables. Et ceci n'est pas encore ce qu'il y a de plus important; ce qui l'est, c'est que la formation d'associations internationales génétiques se trouve rendue possible, lesquelles se poseront pour tâche d'engendrer une race de maîtres, les futurs "Maîtres de la Terre" - aristocratie nouvelle, redoutable, construite sur une législation autonome des plus dures, laquelle assurera une durée de plusieurs millénaires à la volonté despotique de philosophes et de tyrans artistes - soit une espèce d'hommes supérieurs, qui, grâce à la prépondérance de leur vouloir, savoir, sagesse et influence, se serviront de l'Europe démocratique en tant que de leur instrument le plus docile et le plus malléable pour prendre en main les destinées de la Terre, afin de donner, en tant qu'artistes, figure à "l'homme" même. Suffit, le temps vient où l'on apprendra à reconvertir la politique.")
Or, je doute que l'esprit de ce naturalisme - on ne peut réduire ce texte à une anticipation neutre de l'avenir - soit en phase avec les efforts naturalistes auxquels vous participez (en effet le transhumanisme pour lequel vous avez, sauf à me tromper, plaidé ici même autrefois est éthiquement radicalement distinct de cet aspect-là de la pensée nietzschéenne).
Pour résumer, je fais l'hypothèse qu'il faut faire un sacré ménage dans la maison de Nietzsche pour ne laisser que les textes qui conviennent au naturalisme que vous défendez (le ménage consistant à ne pas prendre en compte certains fragments posthumes, dont celui cité plus haut, à ne pas prendre au sérieux les oeuvres dites de jeunesse, à réinterpréter des textes de la maturité qui sont anti-scientifiques et pas seulement anti-scientistes).
Il me semble qu'il y a en vérité chez Nietzsche autant une défense de l'esprit scientifique qu'un effort pour le mettre en perspective. Or, un tel effort revient à réviser à la baisse la portée des connaissances scientifiques. Renverser le platonisme est un des buts de Nietzsche, or le naturalisme ne renverse pas le platonisme, l'opposition caverne / monde extérieur est gardée au sens où une connaissance naturaliste du réel doit se substituer par exemple aux opinions idéalistes ou culturalistes etc.
Les réponses à la plupart de vos objections (GM sur la science, perspectivisme, etc.) sont dans l'article. Je vous l'envoie de suite.
Pour le projet de dressage, la grande politique, etc. : ce n'est pas un problème parce que : 1) ce sont des "applications pratiques" des thèses psychologiques de Nietzsche. Le fait que je le considère comme naturaliste ne me force pas à adopter 1) toutes ses théories psychologiques et 2) à prendre en compte son projet "pratique". Surtout, je n'ai aucune envie de mettre Nietzsche en phase avec "le naturalisme que je défend (???)". Tout ce que j'entend par "Nietzsche est naturaliste", c'est :
1) Nietzsche est moniste (pas de coupure matière/vivant, animal/homme, tout est volonté de puissance),
2) Nietzsche pense que l'explication de la pensée et des formes de cultures humaines nécessite une bonne dose de psychologie,
3) Nietzsche pense que toute politique / éducation digne de ce nom doit avoir comme base une théorie psychologique solide.
Mais cela ne m'oblige pas à partager son type particulier de monisme, ni ses thèses psychologiques, ni son projet : je le répète, je n'ai ni le besoin ni l'envie de dire que je fais comme Nietzsche, dont les positions politiques, par exemple, restent douteuses.
Et je n'ai, au passage, aucun rapport avec le transhumanisme...
Merci pour ces précisions et excusez-moi pour la confusion que j'ai faite concernant le transhumanisme.
Autre précision: je ne vous ai pas accusé de prétendre faire comme Nietzsche, j'ai douté seulement de la pertinence de l'attribution à Nietzsche d'une position naturaliste. Or, pour argumenter cela, je distinguais ce que je crois connaître du naturalisme contemporain (en me permettant en effet de vous y situer) de l'ensemble de la philosophie de Nietzsche. Mais la lecture de votre article va sans doute me convaincre que mon argumentation est bien discutable.
Florian, je me demande comment tu traites par exemple (GS 373) et (PDBM, §22). Je veux bien que tu m'envoies ton texte. Merci d'avance. Je précise que si Reginster propose effectivement une interprétation globale de Nietzsche, ce n'est pas pour autant une interprétation postmoderne. Mais j'en dirais deux mots ici à l'occasion.