Passer l'agrégation est-il immoral ?
Par Florian Cova le dimanche 26 avril 2009, 16:40 - Divers - Lien permanent
Parce qu'il est toujours mieux de se poser des questions morales après avoir agi.
Passer l'agrégation (entendez : de philosophie) est-il immoral ? Je soutiendrai ici que oui.
I. Démonstration
Bien sûr, si vous êtes kantien, il est évident que passer l'agrégation est immoral, puisque "obtenir l'agrégation" n'est franchement pas une maxime universalisable (pensez-y : en gros 1200 appelés pour 40 élus). Plus sérieusement, d'un point de vue utilitariste, pensez à la chose suivante : pour celui qui a fait des études de philosophie et compte en vivre, il y a en gros deux façons principales de vivre de ses études (et donc de vivre de la philosophie). La première, c'est l'enseignement (secondaire et en classes préparatoires). La seconde, c'est la recherche. On sait que le nombre de places est limité dans l'une comme dans l'autre, de telle sorte que peu nombreux sont ceux qui finalement, parviendront à vivre de la philosophie. Par exemple, dans le Master II de Philosophie Politique et Morale de Paris IV, il y avait en gros une trentaine (quarantaine) d'élèves et les profs estimaient qu'un élève aurait une bourse de thèse et qu'un aurait l'agrégation (peut-être le même d'ailleurs). Devant cette diminution des débouchés, il est moralement important de tout faire pour maximiser le nombre de personnes qui pourront finalement vivre de la philosophie. Pour cela, un principe important : éviter les doublons. D'où deux principes importants : ceux qui ont l'agrégation ne doivent pas demander de bourses de thèses et, surtout, ceux qui ont déjà une bourse de thèse (ou sont surs d'en avoir une, comme les normaliens) ne doivent pas passer l'agrégation. En procédant de cette manière, on évitera que certaines personnes profitent des deux débouchés à la fois et diminuent en fait le nombre de ceux qui peuvent tirer avantage de leurs études de philosophie.
II. Pourquoi il y a un problème dans le système ?
Cela étant démontré, on pourra se demander ce qui pousse certaines ordures (comme moi) à passer l'agrégation alors qu'ils ont déjà les moyens de vivre de la recherche. Il y a plusieurs raisons à cela (par exemple, le fait que les cherches sont précaires mais pas les agrégés, donc que l'agrégation est une assurance-emploi). Mais l'une d'entre elles, la plus pernicieuse, est la suivante : la recherche philosophique française préfère les agrégés. Ce qui signifie qu'il est (beaucoup) plus facile pour un agrégé de devenir maître de conférences, voire même tout bêtement moniteur (l'ex-directrice de l'UFR de Philosophie de Paris I m'ayant ainsi assuré qu'il n'embauchait que des agrégés comme moniteurs). Du coup, (presque) toute personne commençant à faire de la recherche (=disposant d'une bourse de thèse ou pas) va chercher à cumuler agrégation et bourses de thèses. Ce qui entraîne, par une implacable nécessité mathématique), le nombre de débouchés pour les étudiants en philosophie.
Pour donc remédier à cette situation (les faibles débouchés en philosophie) que tout le monde déplore, je propose à tous les philosophes de l'université française d'adopter la solution suivante : ne pas prendre en compte, dans le recrutement de chercheur et l'attribution de bourses de thèses, le fait d'être ou de ne pas être agrégé. Continuer à exiger des chercheurs qu'ils soient agrégés tout en déplorant le manque de débouchés me semble contradictoire. Oublions l'agrégation dans la recherche et tout ira mieux.
(Et, au passage, ça m'arrangerait bien !!!)
Commentaires
Addendum :
Pour les mêmes raisons, les normaliens devraient aussi s'abstenir de faire partie des cinq premières moyennes de leur Master II (ils n'ont pas besoin d'un bon rang pour obtenir une bourse). Des rumeurs veulent que dans certains masters (scientifiques), il est coutume de demander aux normaliens s'ils veulent bien que l'on baisse leur rang pour laisser les premières places à des non normaliens...
Je ne suis pas d'accord. D'abord si on suit votre raisonnement cela consisterait à se satisfaire de la situation suivante: aux normaliens (qui ont passé très jeune un concours très difficile) la recherche et l'université; aux autres le secondaire. Ce serait la meilleure solution pour que l'université reste ce qu'elle est: une institution qui ne connaît pas ses étudiants parce qu'aucun - ou presque - n'y ont été étudiant (du moins en dans le premier cycle), et qui souvent les méprise. En outre, il me semble que l'université a intérêt aussi à recruter large, c'est-à-dire pas seulement des normaliens, parce qu'entre le concours qu'on passe à 20 ans et l'âge moyen du recrutement (30 ans au mieux), il peut se passer beaucoup de choses. Enfin, il y a, me semble-t-il un raison importante qui fait qu'on peut préférer les agrégés: ceux que vous appelez "chercheurs" sont, c'est d'actualité, des "enseignants-chercheurs" et une partie de leur service consiste à enseigner, parfois pour préparer les étudiants à passer... l'agrégation. Alors on peut tout à fait contester la valeur de l'agrégation, son fonctionnement, etc... mais il semble bien que c'est celui qui l'a réussi qui est le mieux placer pour expliquer comme il a fait. Ce n'est pas une condition nécessaire évidemment, mais cela justifie qu'on se serve de ce critère pour recruter des enseignants-chercheurs. Evidemment cela ne règle pas la question des postes et des doublons dont vous partiez, mais il semble que ce n'est pas une bonne idée de ne partir que cette donnée. Ma situation (agrégé non normalien) explique certainement - comme pour vous - en partie ma position, mais bon comme nous ne sommes ni vous ni moi insensible aux arguments, je me permets de vous répondre... Merci en tout cas pour votre blog que je suis avec curiosité et bon courage pour l'agrégation.
donc, M. Cova, vous pensez qu'un agrégé ne doit pas faire de recherche ni donc passer de thèse?
Pyrrhon: je ne pense pas que la proposition de Florian implique que les normaliens se réservent à la recherche! C'est parfaitement compatible avec ce qu'il dit qu'ils passent tous l'agrèg, laissant aux autres les bourses de recherche, qui ne seraient attribuées ni sur la base des concours d'ENS ni sur la base de l'agrèg. (Mais par ex, comme cela se fait dans les pays "normaux", sur dossier incluant un mémoire de recherche ou un travail ressemblant à un article.)
Par ailleurs je m'oppose radicalement à l'argument selon lequel l'agrèg est une bonne façon de sélectionner des universitaires:
Il y a plusieurs idées ici:
Je suis d'accord sur (3) mais j'ai des objection aux deux autres.
Sur (1): je crois que c'est vrai, mais pas à cause de l'agrèg: simplement parce que la compétition est telle que seuls des gens globalement assez bons peuvent l'avoir. Par contre je pense que l'agrèg ne favorise pas les bonnes qualités pour un enseignement (du moins universitaire): elle me semble donner une prime aux qualités de noyage de poisson, rhétorique, improvisation et fausse assurance, plutôt qu'à ceux qui sont capables de réfléchir et faire réfléchir.
Sur (2): les choses seraient revues entièrement si l'agrèg ne jouait plus le rôle de concours de recrutement pour l'université. Dans la France idéale de Florian, un travail essentiel des profs d'université serait d'aider leurs étudiants à préparer des dossiers de bourse de recherche, et notamment les mémoires: les relire, les structurer, compléter les références, etc. Les qualités requises seraient très différentes de celles qui font un bon candidat à l'agrégation!
Et non seulement cela, mais encore: l'agrégation est un concours, ce qui implique que le niveau requis et les conditions pour l'obtenir est relatif aux qualités de la population des candidats. Ce qui implique que dans la France idéale de Florian, tous les candidats étant formés par des universitaires n'ayant pas eux-même passé l'agrégation, l'agrégation deviendrait naturellement un exercice plus proche de ce qu'on fait normalement en recherche ou du moins dans les cours de Licence.
(Est-ce que cela serait mauvais pour l'enseignement au lycée? J'en doute. En Suisse les profs de lycée font un cursus universitaire normal, sans agrégation - ils sont recrutés sur dossier sauf erreur - et les étudiants qui arrivent à l'Université semblent au même niveau que les français.)
Archibald de la Cruz:
NB, c'est ce qui se passe dans de nombreux pays. A savoir, au niveau master on choisit entre ou bien continuer en thèse, ou bien faire une formation pour devenir prof.
Aux normaliens (qui ont passé très jeune un concours très difficile) la recherche et l'université; aux autres le secondaire
En fait, non. Je n'ai pas particulièrement d'estime pour les normaliens (en gros, pas plus que pour n'importe quel élève de fac ayant un bon niveau). D'ailleurs, comme le suppose mon addendum, je suppose qu'il existe des bourses de recherche attribuées à des non-normaliens. Si le normalien laisse sa bourse à ceux qui veulent faire de la recherche pour aller dans le secondaire, il en a tout à fait le droit. Ce serait d'ailleurs une bonne pratique, étant donné que je suspecte certains normaliens de ne faire une thèse que pour s'amuser avant d'aller sérieusement enseigner dans le secondaire (mais je n'ai aucune preuve sur ce dernier point).
L'Université: "une institution qui ne connaît pas ses étudiants parce qu'aucun - ou presque - n'y ont été étudiant (du moins en dans le premier cycle), et qui souvent les méprise."
Il y a du vrai là-dedans, mais cela n'est nullement renforcé par ce que je préconise. Si dans ma République je destine les Normaliens à la recherche, ce ne sont pas les seuls, et c'est parce qu'ils ont une bourse de thèse assurée. Bien sûr, à partir du moment où les bourses seraient communes et où un normalien qui refuse sa bourse = une bourse pour un non-normalien, le normalien peut aller enseigner dans le secondaire sans entorse au point de vue utilitariste.
Utiliser l'agrégation comme critère pour repérer de bons profs me semble vrai surtout dans un cadre où en premier cycle la philo générale a un poids important... ce qui est souvent du à l'existence même de l'agrégation. Mais dès lors qu'il s'agit de faire des TD un peu spécialisé (épistémologie, éthique, etc.) je vois mal en quoi un agrégé serait supérieur à un spécialiste qui fait sa recherche dans ce domaine.
Donc, M. Cova, vous pensez qu'un agrégé ne doit pas faire de recherche ni donc passer de thèse ?
C'est un peu compliqué au sens où l'organisation des études fait que l'on passe l'agreg avant d'arriver à la thèse (typiquement) et que donc des gens ayant pour vocation principale de faire de la recherche peuvent la passer "au cas où". Néanmoins, idéalement quelqu'un qui veut vraiment faire de la recherche devrait laisser sa place d'agrégé à ceux qui veulent vraiment enseigner dans le secondaire. Si quelqu'un veut concilier les deux, je ne l'empêche pas: typiquement, ceux qui font leur thèse tout en étant prof dans le secondaire (les braves !) ne dispose pas d'une bourse de thèse et ne cumulent donc pas bourse de thèse + agreg.
Remarquez d'ailleurs que mon point principal est qu'il ne faut pas inciter les chercheurs à passer l'agrégation (et pas qu'il faut décourager les agrégés qui voudraient faire de la recherche).
Bonjour,
Je profite de cette discussion pour vous faire part de mon incompréhension face à l'obsession des Français pour les classements et les concours. Est-ce forcément un gage de qualité? Ne peut-on pas être excellent sans forcément devoir se plier à un système élitiste de cette nature?
Mon problème peut-être exposé comme suit:
1. Si l'on veut réussir, il faut rentrer dans les cases. Pour rentrer dans les cases, il faut être formaté. On exclut ainsi toute originalité dans l'excellence, ce qui est dommage sachant que les esprits brillants peuvent aussi (et peut-être souvent) être des originaux. (NB: je ne dis pas que pour être bon et réussir il ne faut pas un minimum se conformer à un certain formatage, mais je dis que ce n'est pas quelque chose qu'il faut imposer à tout prix.)
2. On peut aussi être excellent (ou pour le moins très bon) mais ne pas supporter la pression des classements et autres concours. Que faire dans ce cas-là? Est-on condamné à s'exiler pour faire valoir ses talents ailleurs, dans d'autres pays? (Ok, certains font les deux...)
D'après ce que je connais des autres pays (qui dans le fond n'en sont pas moins élitistes), l'excellence ne se mesure pas sur la base des capacités d'un individu à être formaté et à supporter la pression des concours. Le formatage est certes là et la pression aussi, mais ils laissent plus de place à l'individu, me semble-t-il.
En tout cas, bonne chance pour l'agrégation!
Je ne saurai trop répondre à votre question. Néanmoins, il me semble qu'à l'origine, le "goût" national pour les concours provient d'un souci parfaitement justifié: celui d'une évaluation nationale aveugle où ne serait pas prise en compte la provenance des candidats, ce qui n'est pas forcément le cas des universités. Par exemple: un Master II sera plus côté s'il vient de Paris IV que de l'université de Brest (bien qu'il y a des jours où je me demande bien pourquoi). Vous pourrez donc, en théorie, être un excellent élève à Brest et avoir moins de chance pour la suite qu'un excellent élève à Paris - ce qui est injuste, parce que la localisation géographique peut être imposée par des milliers de facteurs. L'agrégation est censée remédier à cela: c'est un concours national parfaitement anonyme.
Néanmoins, on pourra objecter que tout cela est un peu illusoire: tout le monde sait que 1/3 des candidats reçus viennent de Paris et un autre tiers de Lyon, ce qui fait que l'origine géographique vous défavorise aussi à l'agrégation.
(1) Je ne pense pas que l'agrégation ou les concours, en tout cas en philosophie, imposent un "formatage". Au contraire cela me semble trop libre au niveau du contenu et du style.
Mais en général je ne pense pas que l'opposition "formatage" vs "non-formatage" soit éclairante ou utile. Cela me rappelle un peu ce que Jason Stanley nomme le sophisme Wittgenstein: l'affirmation (de Dummett entre autres) selon laquelle Wittgenstein n'aurait pas été reconnu dans la profession philosophique aujourd'hui. Je suis assez convaincu par l'idée de Stanley que c'est faux. Dummett visait par là le fait qu'il y ait une pression à la publication de nos jours. Mais on pourrait faire le même argument avec le supposé formatage à l'agrèg.
(On pourrait cela dit reprocher à l'agrèg de "manquer des génies" du fait que (1)elle est implicitement obligatoire, et (2)elle est si compétitive que c'est essentiellement une question de hasard entre les NB_ADMIS*2 premiers. Et qu'en conséquence de quoi il y a des probabilités pour que de bons philosophes ratent trois fois de suite et abandonnent. Cela dit pour les vraies génies il doit y avoir moyen de faire carrière même sans passer par l'agrèg!)
(2) Je suis d'accord sur le second point: les concours donnent probablement une prime significative à ceux qui ont de l'assurance voire un peu d'arrogance. (Et en tout cas la fréquentation d'élèves des ENS ne dément pas cette idée! ;) )
Si les normaliens sont si bons chercheurs et s'il faut les décharger de la corvée d'avoir à passer l'agregation ( et du risque d'avoir à se retrouver enseigner alors que leur essence prétendue est de trouver la vérité sans avoir à passer devant les classes secondaires) en même temps que de l'humiliation potentielle de la rater, pourquoi ne réussissent ils pas l'agrégation haut la main face à des étudiants d'université qui ne font pas de recherche et ne seraient par essence pas destinés à en faire? C'est un mystère pour moi.
On peut être d'accord sur l'inadaptation de l'agrégation à selectionner des enseignants-chercheurs ( car c'est cela qu'il s'agit: séparer l'enseignement et la recherche en philosophie est une absurdité) , sans pour autant être d'accord sur votre partage entre ceux qui seraient , du fait qu'ils ont passé un concours difficile à 20 ans, formatés toute leur vie pour être des chercheurs, et ceux qui, du fait qu'ils ont raté, ou pas pu, passer ce concours, n'auraient jamais accès à ces empyrées de recherche. Etre normalien donne une garantie d'avoir ses études payées après avoir passé un concours difficile à 20 ans. Cela ne donne aucune garantie que à 25 ans, a fortiori à 30 ans on sera un bon chercheur. Bien des normaliens, même dans d'excellentes conditions de travail ( postes d'allocataires couplés, de monitorat, bourses, ATEr) ne font pas de thèse, ou font des thèses de mauvaise qualité. Dans le même temps des agrégés qui ont peiné sur leur concours et qui travaillent dans des conditions très rudes pour faire une thèse tout en enseignant au lycée, deviennent de bons chercheurs. Votre proposition revient à figer tout à vingt ans, ie exactement comme maintenant. C'est encore pire que l'injustice relative du manque de postes et l'inadaptation structurelle de ce système.
Comme je suis d'accord avec ce que vous écrivez et que je n'ai jamais dit le contraire, je pense qu'il n'y a rien à ajouter. Si?
Quand à penser que ceux qui ont intégré une ENS sont formatés pour faire de la recherche, c'est, il me semble, un voeu pieux. Comme vous l'écrivez vous-mêmes: "Cela ne donne aucune garantie que à 25 ans, a fortiori à 30 ans on sera un bon chercheur."
Quant à: "Bien des normaliens, même dans d'excellentes conditions de travail ( postes d'allocataires couplés, de monitorat, bourses, ATEr) ne font pas de thèse, ou font des thèses de mauvaise qualité.", vous pouvez le comparer à: "je suspecte certains normaliens de ne faire une thèse que pour s'amuser avant d'aller sérieusement enseigner dans le secondaire (mais je n'ai aucune preuve sur ce dernier point)."
En tout cas, mon point principal était qu'il me semblait contre-productif d'exiger de ceux qui disposent déjà de bourses de recherche d'aller piquer les places des autres à l'agreg. Vous pensez que j'ai tort sur ce point?
En fait, le point difficile avec les normaliens, c'est qu'ils sont quasiment surs d'avoir une bourse de recherche. Du coup, en décidant d'enseigner dans le secondaire, ils violent le principe utilitariste, puisque le système est fait de telle façon qu'un normalien qui renonce à sa thèse ne remet pas sa thèse sur le marché (il me semble). C'est pour ça que, dans mon message, j'affirme que d'un point de vue utilitariste (la maximisation du nombre de gens ayant un poste), les normaliens devraient faire de la recherche (et pas parce que j'estime qu'ils seraient par nature meilleurs chercheurs - ce serait curieux de la part de quelqu'un qui comme moi travaille principalement avec des non normaliens - et de toute façon, j'ai des doutes sur la capacité des khâgnes à former des chercheurs, bref...)
Une solution, étant donné que maintenant les ENS acceptent des prédoctorants (étudiants non normaliens) serait que les prédoctorants puissent bénéficier des bourses "laissées" par les normaliens (mais c'est peut-être déjà le coup, je ne sais pas trop...)
Bon, en définitive, la meilleure solution serait (si l'on veut absolument conserver les ENS, ce qui est une autre question) que le fait d'intégrer une ENS donne droit à des études payées mais PAS à l'attribution automatique d'une bourse de thèse (qu'il n'y ait pas de bourses spéciales pour normaliens). Du coup, dans un tel "marché commun", tout normalien qui choisirait d'enseigner dans le secondaire laisserait sa place dans la recherche sans gâchis.
En tout cas, c'est mal me connaître que de penser que je défend les privilèges des normaliens.
Ah ça, pour l'instant, ce n'est pas le cas, et je parle en connaissance de cause, étant moi-même prédoctorant. Quand je vois mes camarades de master à l'université qui se battent à 15 pour une unique bourse, je pense que cela pourrait effectivement être une bonne chose de remettre complètement à plat le système d'attribution des allocations de recherche.
Quand à l'éternel débat sur le statut ou le rôle des ENS vis-à-vis, la création du prédoctorat résout un certain nombre de problèmes, puisqu'il est désormais possible de rentrer à l'ENS (sans la paye, d'accord) sans passer le concours. Il appartient aux etudiants de s'informer sur l'existence de ces admissions parallèles (une simple visite sur ens.fr suffit) et de faire les démarches nécessaires. Mis à part la paye (et deux ou trois autres détails), c'est strictement le même parcours que les normaliens, avec les mêmes bénéfices au niveau académique mais aussi au niveau des 'relations'.
Bonjour à tous,
Il me semble que le débat autour de la moralité de l'agrégation en philosophie ne saisit pas bien l'ensemble des problèmes qui surgissent lorsqu'on réfléchit à la place à donner à la recherche et à l'enseignement philosophique à l'université et au lycée en France.
Afin de permettre à chacun de situer mon propos, quelques éléments biographiques. Je suis agrégé et docteur en philosophie. J'ai fait mes premières années d'études post bacc en classes préparatoires à Bordeaux et poursuivi mon cursus à l'université. J'ai eu la chance d'avoir l'agrégation du premier coup et me suis lancé dans un DEA puis un doctorat dans la foulée. Je n'ai jamais eu de bourse française pour financer mes recherches doctorales (mais une année financée par une Bourse américaine à Harvard) puis j'ai bénéficié d'un post d'ATER pendant trois ans. Aujourd'hui, je participe à ma deuxième campagne de recrutement des MCF.
Le premier problème posé par l'agrégation est que ce concours introduit une distinction au sein d'une même profession entre ceux qui sont agrégés et ceux qui ne "sont que" certifiés. Deux concours distincts pour faire le même travail avec des charges horaires inversement proportionnelles à la rémunération (et, actuellement, à la difficulté statistique d'obtenir le concours).
Pour avoir enseigné quelques années (8 ans) dans le secondaire, cette dualité du système est délétère dans certains établissements (salle des profs distincte agrégés/certifiés, et représentation par les élèves eux-mêmes des capacités de leurs enseignants).
Si je soutiens la nécessité d'un concours national (étant donné la forme même de notre système éducatif primaire et secondaire) pour assurer l'égalité de traitement des candidats au moins du point de vue formel (il va de soi, lorsque l'on garde un œil critique que l'étudiant normalien et l'étudiant lambda de Rennes ou de Bordeaux n'ont pas exactement les mêmes chances, non pas du fait d'une moins grande compétence des enseignants-chercheurs préparateurs en province par rapport à ceux des ENS, mais du fait des ressources et de l'émulation qui peut exister dans certains établissements et pas d'autres), je conteste la pertinence d'une différence de recrutement et de traitement pour des missions d'enseignement identiques.
La seule justification de cette dualité réside dans la tradition qui faisait des agrégés des enseignants-chercheurs putatifs (voire statutaires avec les différentes formes de recrutement en tant que professeur agrégé détaché dans les supérieur (PRAG) ou les anciens maîtres assistants). Il n'est pas anodin de remarquer que le décret paru le 23 avril dernier concernant le statut des enseignants chercheurs conduit à encourager le recours à des PRAG et à des vacataires plutôt qu'à recruter des docteurs sur des postes de MCF (pour info, cette année à l'UFR de philosophie de Bordeaux nous comptons déjà 14 vacataires, 3 moniteurs, 1,5 ATER, et 14 statutaires (PR-MCF)...).
Ce que je saisis dans le billet de Florian et dans les commentaires de Julien (mais nous en avons déjà pas mal parlé en d'autres lieux) ce sont deux problèmes essentiels:
Sur le point 1) il me semble clair que l'agrégation, du fait de la réduction drastique du nombre de postes offerts au concours, tient plus de la loterie (notamment pour les admissibles comme le soulignait Julien dans un commentaire précédent) que d'un concours permettant de discriminer des candidats en fonction de leurs capacités à enseigner la philosophie. Trop peu de travail (universitaire et pédagogique) a été consacré à la question de savoir ce que signifiait vraiment enseigner la philosophie, ce que sont les exercices pertinents pour cela et la manière dont on peut/doit évaluer les savoir et compétences acquis en cours de philosophie. Par conséquent, nous restons dans une reproduction d'un modèle d'enseignement qui n'est pas ou peu interrogé de manière critique et dont l'agrégation n'est que la forme visible et institutionnalisé.
Sur le point 2) il y a sans aucun doute une sorte de prime à l'agrégé dans notre discipline. Cela tient, encore une fois, à la continuation d'un modèle élitaire hérité du siècle dernier (et sans doute même du XIXème). Est-ce réellement le point le plus problématique du recrutement des enseignants chercheurs et des chercheurs statutaires dans l'université et au CNRS en France? Je n'en suis pas sûr. L'opacité relative des critères et des décisions des comités de sélections, la prime au réseau, le caractère matériellement insatisfaisant des auditions (20 minutes pour départager des candidats aux dossiers de plus en plus conséquents, là où, dans d'autres pays, cela passe par deux ou trois jours de travail avec cours, conférence scientifiques et discussions à bâtons rompus autour des projets de recherche et de la conception de la tâche d'enseignement). Les collègues enseignants-chercheurs membres des comités de sélection font, je veux le croire, tout ce qu'ils peuvent pour prendre des décisions justes et en conscience sur la base de ce qui est visible des compétences des candidats. Mais la pesanteur des charges administratives et des habitus universitaires font que cette ambition est souvent contredite dans les faits. L'agrégation devient alors un élément objectivant dans des dossiers car elle continue à être considérée (sans doute à tort) comme une sélection aveugle (et donc juste) validant des capacités généralistes et la maîtrise des codes traditionnels de l'enseignement philosophique (voir point 1) ci-dessus). C'est donc souvent comme un recours pour éviter l'arbitraire que l'agrégation est utilisée comme critère de sélection des enseignants chercheurs.
Autrement dit, dans une université parfaite, il ne devrait pas y avoir besoin de l'agrégation, faute de mieux elle continue de jouer un rôle prépondérant comme critère de sélection (avec un effet de renforcement car dans la situation de disette de financement de thèses, on accepte d'autant plus facilement un projet de doctorat que le candidat est agrégé parce que l'on sait qu'au pire il sera enseignant dans le secondaire, ce qui donne, in fine, des docteurs agrégés en nombre parmi les candidats aux postes de MCF).
"l'affirmation (de Dummett entre autres) selon laquelle Wittgenstein n'aurait pas été reconnu dans la profession philosophique aujourd'hui."
Dans le raisonnement de Stanley le Wittgenstein contemporain (non diplômé et peu conformiste) peut être reconnu par l'académie parce qu'il existe déjà un Russell contemporain (professionnel reconnu et peu conformiste) qui l'a reconnu et qui l'introduit. Il y a quand même une pétition de principe si on utilise l'argument pour contester que la situation académique actuelle puisse défavoriser l'émergence d'un Wittgenstein contemporain: l'académie est déjà ouverte au non diplômé peu conformiste à travers des figures professionnelles reconnues peu conformistes à la Russell, et ces figures ont le pouvoir d'introduire un candidat non diplômé dans la profession. Le pb formatage / reconnaissance, c'est plutôt celui de l'existence d'un Russell (je ne sous-entends pas ici qu'un Russell contemporain n'est pas possible).
"Conformiste" est ambigu dans cette discussion. Russell n'est certes pas un penseur conformiste, mais c'est un universitaire qui satisfait à tous les critères standards ("conformistes") de l'excellence universitaire (discussion avec les pairs, reconnaissance des pairs, nombreuses publications, publications influentes, enseignement, etc.)
Oui, tu peux postuler qu'un universitaire non légaliste satisfaisant les critères standards de l'excellence universitaire ne passerait pas à coté d'un nouveau Wittgenstein.
Je préfère l'affirmer...
16: Ce n'est pas parce qu'il y a moins de postes au CAPES qu'à l'agrég que le premier concours est plus difficile. Je trouve un peu démagogique de le laisser entendre. (Il y a beaucoup moins de places dans la liste d'attente d'un concours que dans la liste des reçus, il n'y a pas plus de mérite il me semble à être dans la liste d'attente que celle des reçus, même si selon vos critères il est statistiquement plus difficile d'être dans la liste d'attente. Les populations de candidats des deux concours, CAPES et Agreg, ne sont pas étanches l'une par rapport à l'autre et nous savons tous ce que choisiront les éventuels biadmis.)
Quant à l'argument selon lequel les normaliens doivent faire de la recherche et ne pas "bloquer" des postes d'agrég, je rappelle que l'an dernier treize élèves de Normale Sup (je ne sais pas combien l'ont eu à ENS-LSH) ont eu l'agrég de philosophie, ce qui est nettement plus que le nombre de postes de MCF mis au concours pour toute la France.
... Volontiers!
L'agrégation n'est aléatoire qu'à la marge: il est possible de la rater en étant très bon ainsi que de la réussir sans être excellent. Reste à savoir ce qu'on entend être les qualités requises pour être agrégé et/ou bon chercheur. Mais le fait est qu'il y a, le plus souvent, une concordance entre les qualités des agrégés et leur aptitude à faire de l'excellente recherche. Cela n'implique pas qu'un non-agrégé ne puisse pas faire un bon voire un excellent chercheur. Mais l'accusation de rhétorique portée contre l'agrégation, si elle n'est pas complètement injustifiée, a parfois elle-même un aspect rhétorique, incantatoire. Comme si le seul fait de qualifier l'épreuve de concours de rhétorique suffisait à rendre la proposition vraie. La maîtrise oratoire, la capacité de faire illusion font certes partie de la réussite. Mais elles ne suffisent en AUCUN cas et peuvent même être préjudiciables. Certes on ne peut attribuer une note décente à un candidat qui ne sait pas s'exprimer à l'oral, qui bafouille et parle tout bas sans regarder le jury, à moins que cette forme ne fasse pas obstacle à un excellent fond. Mais savoir organiser ses idées (fussent-elles empruntées), les présenter clairement en les articulant et les remettant en cause, démontrer par son aisance une maîtrise de ce dont on parle, c'est déjà faire preuve de qualités qu'on attend également d'un bon article. Cela ne suffit pas, mais c'est nécessaire. On ne peut pas exiger, il est vrai, d'une préparation de cinq heures la même chose que d'un article travaillé sur plusieurs mois. Mais à quoi bon écrire des papers sans une solide connaissance générale de l'histoire de la philosophie, une fréquentation régulière des auteurs et des arguments, une capacité de construire un raisonnement qui se tient (ce à quoi prépare notamment l'explication de texte).
Le système français a certes ses défauts et la place hybride de l'agrégation au sein du système de sélection universitaire en fait partie. Le peu de débouchés, y compris pour les normaliens, ne fait que rendre ce fait plus saillant. Mais on peut très bien ne pas savoir si l'on veut enseigner ou chercher à la sortie même de l'agrégation; on peut hésiter, la passer au cas où, pour avoir plus facilement un poste, comme roue de secours, par prestige, pour faire comme les autres ou pour tout un tas d'autres raisons insondables. Mais LE PLUS GENERALEMENT, l'agrégation sélectionne les meilleurs dans une discipline, que l'on retrouve par après dans la recherche. Il se trouve aussi que, cause ou effet, ces meilleurs soient aussi normaliens. Il est dramatique que l'agrégation soit autant un passage obligé et devienne ainsi un obstacle à ceux qui ne veulent pas enseigner; il est absurde que des places soient attribuées au concours à des gens qui n'enseigneront jamais; et le fait d'être agrégé ne devrait pas être un facteur ABSOLUMENT discriminant dans la sélection d'un maître de conférence. Mais les défauts d'un système de sont pas forcément ceux de ses éléments.
La leçon qui n'est pas tirée du message de Florian, c'est une légitimation de la tentative actuelle de partition entre masters recherche et enseignement et une coupure probable et selon moi préjudiciable des deux mondes. Une solution qui n'est pas envisagée parce qu'elle blesse, c'est qu'il y a tout simplement trop d'étudiants en philosophie en France, trop de candidats, trop d'étudiants et trop de thèses. Alors qu'aux Etats-Unis par exemple la sélection se fait par l'exigence, elle se fait ici par le découragement. L'agrégation est une solution (imparfaite) de sélection des meilleurs. Qu'elle en laisse sur le carreau est tragique mais cela ne signifie pas qu'il faille l'ignorer. En prendre acte, c'est déjà un début de solution.
Je ne voudrais pas laisser croire que j'admire le système français. Seulement, si l'on conserve l'agrégation, il faut en accepter les conséquences et ne pas couper ses lauréats de la recherche, ni espérer sauver celle-ci en la rendant indépendante de celle-là. Peut-être serait-il préférable de dissocier enseignement et recherche mais cela suppose un chamboulement radical du système dont la France n'a pas les moyens ni le désir. Un étudiant de PhD n'a pas pour première vocation l'enseignement secondaire. Mais il faut bien comprendre que ce n'est pas non plus, quoi qu'on en dise, le seul but de l'agrégation. Plus qu'un concours de recrutement, l'agrégation est une preuve d'excellence. Elle l'est au même titre qu'un dossier de candidature à un excellent programme graduate aux Etats-Unis. Je ne vous cache pas que celle-ci me semble préférable, mais aussi plus impitoyable. Elle n'offrirait pas PLUS de débouchés, au contraire, puisqu'elle induit une hiérarchisation féroce des programmes (cf. le Philosophical Gourmet Report de Brian Leiter) et que la plupart n'offrent même pas le débouché de l'enseignement dans le secondaire. Etant moi-même normalien et agrégé, j'ai un peu l'impression de cracher dans la soupe. Mais lorsqu'un système de sélection fait autorité, si vous voulez tirer votre épingle, vous y passer. Concernant l'agrégation, je n'ai constaté l'année où je l'ai passée que peu de surprises. Quelques échecs m'ont semblé, non injustes, mais surprenants et rudes. Car il est dur d'être jugé sur quelques épreuves et non sur l'ensemble de son parcours et de ses qualités. Il existe enfin d'excellents chercheurs non agrégés ici et là, à l'étranger ou au CNRS notamment. Pour reprendre l'argument évoqué à propos de Wittgenstein, j'ose supposer (mais je me voile probablement la face) qu'on pourra choisir indépendamment de l'agrégation un candidat à un poste de MCF ayant produit une thèse brillante et originale, publié plusieurs articles remarquables et remarqués (ce qu'on peut faire sans agrégation) et fait connaître ses qualités d'enseignement comme moniteur, vacataire ou ATER (je reconnais que c'est plus difficile sans agrégation et bourse). (Quant aux bourses, leur rareté a pour but de sélectionner, à nouveau, les meilleurs. Elle devrait fonctionner un peu comme la sélection au PhD selon moi afin de réduire le nombre de thèses tout en en augmentant la qualité).
Nicolas: bien sûr que l'agrégation ne choisit pas complètement aléatoirement, ou les beaux parleurs vs les bons, mais elle a à mon avis un biais statistique pour des pratiques qui ne sont pas bonnes pour un universitaire (voire un prof de secondaire). Tu écris:
Sur le premier point, je ne pense pas que l'agrégation favorise cela, comparée à des exercices comparables. Compare par ex les deux sujets ci-dessous:
Le sujet (1) est du genre de ceux qu'on donne en dissertation, dont l'agrégation. Le sujet (2) est du genre de ceux qu'on donne aux examens au Royaume-Uni. Le sujet (1) favorise au mieux ceux qui savent organiser thématiquement leurs idées, le sujet (2) ceux qui savent les organiser argumentativement. La seconde qualité me semble plus importante pour un universitaire.
De même un sujet comme:
Me semble beaucoup plus à même de sélectionner et que le commentaire de texte tel qu'il est pratiqué en ce moment en France. Dans ce dernier on tolère énormément (1)l'enchaînement de gloses à l'occasion de tel ou tel terme, (2)la réorganisation téléologique de l'ordre argumentatif, (3)le lissage des problèmes plutôt que l'exégèse.
Par "réorganisation téléologique de l'ordre argumentatif" j'entends le fait qu'on présente l'auteur comme ou une thèse que lui-même présente comme une réponse logique à une difficulté. Par ex on dira que et que c'est pour cela qu'il traite l'espace comme une condition de la sensibilité, alors que Kant argumente dans un sens plutôt opposé. (Le Kant de Deleuze est truffé de réorganisation de ce genre.) Au final ce qu'on teste c'est surtout la familiarité avec la doctrine (et le jargon) plutôt que la capacité à organiser les idées argumentativement ou à produire un raisonnement .
Par "lissage des problèmes plutôt qu'exégèse" j'entends qu'on voit rarement, dans les explications de textes, et qu'on conseille rarement de faire, des discussions d'interprétations. Qqch du genre: "Ici on peut attribuer deux arguments distincts à Platon. Le premier consisterait à dire A/B/C. Le second à dire A'/B'/C. Si l'argument est ABC, alors on a tel et tel problème - disons, la prémisse B n'est pas plausible. D'un autre côté, A'/B'/C n'est pas valide, du coup il ne peut établir C. L'argument marcherait si on avait A'/B/C mais, comme on l'a dit, B est peu défendable." Ce genre de discussion est essentiel dans la bonne histoire de la philosophie. Mais, sauf erreur de ma part, dans l'explication de texte on préfère que l'étudiant "bétonne" le texte, en faisant comme si il y avait une seule interprétation acceptable (on mentionne d'autres interprétations parfois, mais pour les rejeter comme des méprises), et comme si cette interprétation rendait le texte complètement non problèmatique. (Avec en arrière-plan la doctrine Hegelienne-éclectique selon laquelle chaque philosophie est un système clos inattaquable autrement que "de-l'extérieur-c'est-à-dire-d'un-autre-système").
Donc pourquoi pas simplement abandonner la dissert?
Julien,
Ce que tu dis de l'épreuve de l'explication de texte est en grande partie inexact. Il est tout à fait toléré voire encouragé me semble-t-il de décortiquer et discuter les arguments, de proposer plusieurs interprétations, de pointer les lacunes des raisonnements, de souligner l'aspect rhétorique de tel passage, etc. Le "lissage" est à mon avis plutôt proscrit qu'encouragé. Il s'agit certes de restituer le mouvement propre du texte, la méthode et les arguments employés, sans les discuter sur le fond. Mais une prémisse bancale, manquante ou un syllogisme incomplet peuvent - et doivent - être relevés. Avant de discuter les thèses des auteurs, il faut bien apprendre comment ils pensent. Comprendre Kant avant de le critiquer. Cela me semble assez sain et nullement incompatible.
Quant aux sujets de dissertation, le second ferait un parfait sujet d'oral et a certainement dû déjà tomber. Il sonne même très sujet de terminale. Je t'invite à jeter un oeil aux sujets tombés en logique-épistémologie l'an dernier, il y a de quoi satisfaire tout philosophe analytique qui se respecte. Quant à "la clarté", tant que tu trouves un problème, je ne vois pas le problème! Justement, tout ce que tu décris comme étant exigé pour l'agrégation me semble correspondre à ce qu'il faut précisément éviter (la glose, le catalogue, la doxographie...). L'agrégation n'est pas discriminatoire et n'a de biais que si tu refuses de t'y plier. Après tout, si ses intentions sont si claires, pourquoi ne tout simplement pas les suivre? On peut tout à fait répondre à deux lots d'exigences distincts sans être schizophrène, être agrégatif quand il le faut et devenir un brillant chercheur par la suite. Il n'y là rien d'exclusif et je maintiens que les meilleurs du point de vue qui est le tien sont aussi les plus prompts à majorer l'agrégation.
Pour vous distraire de ces cruels problèmes moraux, lisez les aventures de la Sorbonne au pays du pétrole.
Une petite remarque pour insister par une anecdote sur un point indiqué par Cédric (post 16, remarque 2.): un enseignant de Paris I, partageant sans doute globalement le point de vue de Florian et Julien, m'avait dit qu'en commission de recrutement il était réduit à tenir compte de l'agrégation. En effet, tout compte fait, c'était encore un des moins mauvais critères dont il disposait: quand on voit un candidat quelques dizaines de minutes parler d'une thèse ou d'articles qu'on n'a pas lus, sur un sujet qu'on connaît peu et qu'on ne fait pas confiance aux collègues spécialistes ni aux directeurs de thèses (soit parce qu'on les soupçonne de népotisme ou de lutte de réseau, soit parce que, étant donné l'absence de critères d'évaluation communs de la recherche en philo, on ne se fie pas à leur jugement), eh bien on en est réduit à regarder s'il est normalien et agrégé. C'est une stratégie de limitation des risques: ces concours sont la chose la plus objective dont ce prof disait disposer.
Sinon, Florian, j'espère que ça va marcher pour toi!
Merci, Arthur c'est gentil (et c'est sympa de voir que tu es toujours en vie, quelque part).
Bon, ce post, qui était à l'origine une quasi-blaguounette (un peu comme celui où j'établissais que faire la grève est immoral) a pas mal déchaîné les passions... L'agrégation, c'est décidément un "hot topic".
Grâce à Arthur et Clément, je pense que nous avons maintenant fait un pas en avant, en établissant l'équivalent de la thèse Duhem-Quine pour l'Université Française. Définissons-la de la manière suivante:
Thèse Muller-Layet*: Les pratiques universitaires n'affrontent jamais une à une le tribunal de la vindicte populaire, mais toujours collectivement (Ex: une critique de la pratique consistant à prendre en compte l'agrégation pour le recrutement des MCF finira par devoir aborder le système de recrutement en lui-même)
(*J'ai mis dans cet ordre, parce que cela rappelle une célèbre illusion visuelle.)
(Ceci est aussi, bien sûr, une blaguounette)
Merci. Je suis assez fier d'avoir contribué à établir ce résultat. Mais c'est l'oeuvre de tout un laboratoire...
De rien, Clément, mais j'ai peur de m'être trompé et de vous avoir crédité à la place de Cédric (message 16). Néanmoins, thèse "Muller - Cédric" sonne beaucoup moins bien...
A ce sujet, je voudrais expliquer comment il est possible de rater l'agrégation de philosophie sans le faire exprès! je vous donne la méthode:
- 1) ne pas rivaliser avec ses grands profs qui sont agrégés: G. Lebrun, M. Gaudemard, G.G Granger, C.Pichevin
- 2) l'agrégation, c'est pour ceux qui travaillent 12 heures par jour !
- 3) avoir un esprit de finesse comme moi et non un esprit géométrique
- 4) avoir la même note (presque la moyenne) avec un auteur connu (Hume) et un auteur non travaillé, non aimé (Hegel)
- 5) se rassurer en se disant que Wittenstein n'aurait pas eu l'agrégation. Ce concours, c'est pour Kant (1er), Bergson (2ème), Hegel, Descartes (3ème).
Je me disais bien que j'en avais pas fait lourd...
"Néanmoins, il me semble qu'à l'origine, le "goût" national pour les concours provient d'un souci parfaitement justifié: celui d'une évaluation nationale aveugle où ne serait pas prise en compte la provenance des candidats, ce qui n'est pas forcément le cas des universités. "
C'est une des raisons invoquées pour justifier les concours de la fonction publique. Historiquement (à l'origine), rien de plus faux. Le système des concours est généralisé par Napoléon, mais l'origine en France est à chercher chez les jésuites qui l'avaient découvert en Chine. Là aussi la raison invoquée chez les lettrés était celle que vous invoquez. Mais tout sinologue sérieux sait que c'était du pipeau. Comme cela l'est en France. Combien d'agrégés non normaliens? Combien de normaliens venant d'une classe préparatoire de province ? Quelques lycées parisiens en ont le quasi-monopole. Cessons de nous la jouer. Jamais le système de sélection n'a été aussi socialement déterminé qu'aujourd'hui en France.
Contre l'argument des doublons : je suppose que le nombre de postes à l'agrégation est théoriquement fixé en fonction des besoins pour l'enseignement, puisqu'en principe si un poste doit pouvoir être attribué à chaque agrégé on doit pouvoir fournir un agrégé (ou certifié ici peu importe) à chaque poste. Donc j'imagine qu'un agrégé qui n'enseigne pas n'a pris le poste de personne. Autrement dit il doit y avoir plus de postes à l'agrégation que de postes vacants d'enseignement (permettant ainsi d'attribuer des disponibilités pour ceux qui désirent poursuivre des recherches). Eviter les doublons aurait donc pour conséquence de diminuer le nombre de postes à l'agrégation et de supprimer les autorisation de disponibilité pour les agrégés, non d'offrir de nouvelles pespectives pour ceux qui n'obtiennent ni bourses de recherches ni agrégation, donc à séparer l'enseignement et la recherche et non pas à offrir des postes supplémentaires
Une restriction : à moins que l'argument des doublons ne concerne que l'individu qui est agrégé et enseigne dans le secondaire (donc qui n'est pas en disponibilité) et touche une allocation. A ce titre il percevrait donc un double salaire. Mais est-ce cela qui est visé ? Est-ce que c'est possible ?
Non ce n'est pas possible de cumuler de cette façon!
UN FUTURE UNIVERSITAIRE PREND PAS LA PLACE D'UN AGREGE, soyons logique. Il y a vraiment une très grosse erreurs de raisonnement dans la démonstration, ce qui rend caduque tout ce qui suit, et inutile le débat.
DEMONSTRATION
Il y a cette année 43 postes en agrégation de philo. Sur ces 43 postes, l'éducation nationale sait pertinemment qu'un partie non négligeable ne rejoindra jamais ses rangs. Nombreux sont ceux qui deviendront universitaire de tout bord. Et c'est calculé ! Il n'y a pas besoin de 50 agrégés de philo chaque année, mais comme une bonne partie de prend pas ses fonctions de suite, il y a environ 50 poste d'ouvert.
CONCLUSION
Si les normaliens (et autre futurs universitaire qui ne prendront jamais leur fonction) ne passaient pas l'agrégation, Le nombre de poste ouvert serait d'autant inférieur. Ca tombe sous le sens.
Je viens de me relire. Désolé pour les fautes d'orthographe. Je suis agrégé mais pas littéraire.