Passer l'agrégation (entendez : de philosophie) est-il immoral ? Je soutiendrai ici que oui.

I. Démonstration

Bien sûr, si vous êtes kantien, il est évident que passer l'agrégation est immoral, puisque "obtenir l'agrégation" n'est franchement pas une maxime universalisable (pensez-y : en gros 1200 appelés pour 40 élus). Plus sérieusement, d'un point de vue utilitariste, pensez à la chose suivante : pour celui qui a fait des études de philosophie et compte en vivre, il y a en gros deux façons principales de vivre de ses études (et donc de vivre de la philosophie). La première, c'est l'enseignement (secondaire et en classes préparatoires). La seconde, c'est la recherche. On sait que le nombre de places est limité dans l'une comme dans l'autre, de telle sorte que peu nombreux sont ceux qui finalement, parviendront à vivre de la philosophie. Par exemple, dans le Master II de Philosophie Politique et Morale de Paris IV, il y avait en gros une trentaine (quarantaine) d'élèves et les profs estimaient qu'un élève aurait une bourse de thèse et qu'un aurait l'agrégation (peut-être le même d'ailleurs). Devant cette diminution des débouchés, il est moralement important de tout faire pour maximiser le nombre de personnes qui pourront finalement vivre de la philosophie. Pour cela, un principe important : éviter les doublons. D'où deux principes importants : ceux qui ont l'agrégation ne doivent pas demander de bourses de thèses et, surtout, ceux qui ont déjà une bourse de thèse (ou sont surs d'en avoir une, comme les normaliens) ne doivent pas passer l'agrégation. En procédant de cette manière, on évitera que certaines personnes profitent des deux débouchés à la fois et diminuent en fait le nombre de ceux qui peuvent tirer avantage de leurs études de philosophie.

II. Pourquoi il y a un problème dans le système ?

Cela étant démontré, on pourra se demander ce qui pousse certaines ordures (comme moi) à passer l'agrégation alors qu'ils ont déjà les moyens de vivre de la recherche. Il y a plusieurs raisons à cela (par exemple, le fait que les cherches sont précaires mais pas les agrégés, donc que l'agrégation est une assurance-emploi). Mais l'une d'entre elles, la plus pernicieuse, est la suivante : la recherche philosophique française préfère les agrégés. Ce qui signifie qu'il est (beaucoup) plus facile pour un agrégé de devenir maître de conférences, voire même tout bêtement moniteur (l'ex-directrice de l'UFR de Philosophie de Paris I m'ayant ainsi assuré qu'il n'embauchait que des agrégés comme moniteurs). Du coup, (presque) toute personne commençant à faire de la recherche (=disposant d'une bourse de thèse ou pas) va chercher à cumuler agrégation et bourses de thèses. Ce qui entraîne, par une implacable nécessité mathématique), le nombre de débouchés pour les étudiants en philosophie.

Pour donc remédier à cette situation (les faibles débouchés en philosophie) que tout le monde déplore, je propose à tous les philosophes de l'université française d'adopter la solution suivante : ne pas prendre en compte, dans le recrutement de chercheur et l'attribution de bourses de thèses, le fait d'être ou de ne pas être agrégé. Continuer à exiger des chercheurs qu'ils soient agrégés tout en déplorant le manque de débouchés me semble contradictoire. Oublions l'agrégation dans la recherche et tout ira mieux.

(Et, au passage, ça m'arrangerait bien !!!)