Agrégation 2009 : Round 3 et K.O.
Par Florian Cova le vendredi 24 avril 2009, 09:38 - Divers - Lien permanent
Un peu en retard, le texte de la troisième journée d'agrégation, tout droit tiré du Timée de Platon.
Comme nous l'avons souvent dit, il y a en nous trois espèces d'âmes, ayant trois demeures différentes, et dont chacune est dotée de mouvements. A partir de là, maintenant, de même, il nous faut dire de la façon la plus brève que celle d'entre elles qui demeure oisive et reste en repos, sans se mouvoir de ses mouvements propres, nécessairement devient très faible, alors que celle qui fait de l'exercice devient très vigoureuse. Voilà pourquoi il faut veiller à ce que les mouvements de trois sortes d'âme préservent entre elles une juste proportion.
Pour l'espèce d'âme qui est en nous la principale, il faut s'en faire l'idée que voici : le dieu l'a donnée à chacun d'entre nous comme un démon (daimôn) ; elle est ce principe dont nous disons précisément qu'il demeure dans la partie la plus élevée de notre corps, et qu'il nous élève au-dessus de la terre, vers ce qui dans le ciel lui est apparenté ; car nous sommes une plante non pas terrestre mais céleste. Rien n'est plus juste que de dire cela. En effet, c'est du côté du haut, du côté où l'âme a eu sa première naissance, que ce principe divin accroche notre tête, qui est comme notre racine, pour donner à notre corps entier la station droite. Un homme donc qui s'est abandonné aux appétits ou aux ambitions et qui s'y applique fortement, nécessairement toutes ses pensées sont devenues mortelles ; et à tous égards, dans toute la mesure où il peut se rendre mortel, il n'y manque pas, si peu que ce soit, tant il a développé cette partie-là. Mais lorsqu'un homme a cultivé en lui-même l'amour de la science et les pensées vraies, lorsqu'entre tiutes ses facultés, il a exercé principalement la capacité de penser aux choses immortelles et divines, un tel homme, chaque fois qu'il atteint la vérité, sans doute est-il absolument nécessaire que, dans la mesure où la nature humaine peut participer à l'immortalité, il ne lui en échappe pas la moindre parcelle, et qui puisqu'il prend soin sans cesse de son principe divin et entretient toujours dans une forme parfaite le démon qui habite en lui, il soit supérieurement heureux (eudaimôn).
Pour tout être il y a donc une seule manière de tout soigner : donner à chaque partie les nourritures et les mouvements qui lui sont propres. Or, les mouvements apparentés à ce qu'il y a de divin en nous, ce sont les pensées du Tout et ses révolutions circulaires. Ce sont elles que chacun doit suivre, en redressant par l'étude approfondie des harmonies et des révolutions du Tout les révolutions qui sont dans notre tête et qui ont été troublées lors de notre naissance ; que celui qui contemple se rendre semblable à l'objet de sa contemplation, en conformité avec la nature originelle, et par cette assimilation il atteindra, pour le présent et pour l'avenir, le dernier terme de la vie excellente que les dieux ont proposée aux hommes.
On voit donc bien que, conformément au libellé, il s'agit plus d'une épreuve "d'Histoire de la Philosophie" que de "Commentaire de texte". Je trouve que le texte est plus une exposition de doctrine que le développement d'une argumentation. J'ai eu beaucoup de mal avec le "Pour tout être il y a donc une seule manière de tout soigner : donner à chaque partie les nourritures et les mouvements qui lui sont propres." En effet, je vois mal en quoi cela découle des lignes précédentes, qui pourraient très bien s'accorder avec une autre thèse : DONC il faut n'entretenir que l'âme supérieure. J'ai bien galérer pour montrer en quoi cette conclusion découlait des deux paragraphes précédents, et je ne suis moi-même pas très convaincu...
A part ça, le texte nécessitait une certaine connaissance de la cosmogonie du Timée. En le recopiant, je me suis aperçu que j'avais oublié de commenter la phrase suivante : " les révolutions qui sont dans notre tête et qui ont été troublées lors de notre naissance" et qui fait référence à l'idée que le fait de "tomber" dans un corps a affolé notre âme. Bon, je pense que ce n'était pas non plus le point le plus crucial du texte... En tout cas, j'ai été légèrement déçu par comparaison aux sujets de dissertation, que j'ai trouvé cette année particulièrement "funs".
Commentaires
«J'ai eu beaucoup de mal avec le "Pour tout être il y a donc une seule manière de tout soigner: donner à chaque partie les nourritures et les mouvements qui lui sont propres." En effet, je vois mal en quoi cela découle des lignes précédentes, qui pourraient très bien s'accorder avec une autre thèse: DONC il faut n'entretenir que l'âme supérieure. »
C'est en fait le principe d'exclusivité de la fonction propre: chaque partie de l'âme ne doit remplir qu'une fonction. Lorsque c'est le cas, il y a une «juste proportion ». Or, cette juste proportion, selon la thèse intellectualiste de Platon, ne peut découler que d'un exercice correct de l'intellect en rapport avec les autres parties: le courage = savoir de ce qu'il faut craindre et ne pas craindre = exercice correct de la partie ardente; la tempérance = connaissance des plaisirs bons et mauvais = exercice correct de la partie désirante. Chaque partie doit donc avoir la nourriture qui lui convient, sous la direction de la partie supérieure. Mais tu vois bien que, dans ce cas, il n'est pas possible de n'entretenir que cette partie.
Merci Pierrot, c'est effectivement la première intuition que j'ai eu aussi (d'autant plus que l'expression "juste mesure" dans le premier paragraphe faisait irrésistiblement penser à la République, etc.) Mais le problème, si l'on explique cela comme ça, c'est que le DONC de "Pour tout être il y a donc une seule manière de tout soigner" n'est plus véritablement un DONC: la thèse ne découle pas de ce qui précède dans le texte. Abandonnant donc (peut-être stupidement) cette première piste (qui me semblait à ce moment-là un piège du genre "plaquer sur le texte un autre texte, blablabla"), j'ai cherché à montrer comment la proposition:
découle des deux premiers paragraphes. Et... ben, c'est pas si clair que ça quand même, hein? Mais je me suis peut-être compliqué la vie pour rien...
Peut-être: je doute que les correcteurs d'agrèg exigent une attention précise aux articulations logiques. Ce qui importe c'est surtout la conception + différence avec d'autres conceptions historiques, à mon avis. Mais cela dit, je ne serais pas étonné qu'ils valorisent une copie capable de soulever un problème intéressant sur la base d'une articulation logique en apparence problèmatique. (Pourvu qu'à la fin Platon soit sauvé, ouf!)