Quand ce neurone s'allume, tu crois en Dieu
Par julien dutant le mercredi 11 mars 2009, 17:12 - Psychologie - Lien permanent
Le cerveau a la foi (non signé - dépêche? - Le Monde 10/3/09): ouh là là que c'est mauvais!
Les chercheurs déclarent, dans le journal américain Proceedings of the National Academy of Sciences du 9 mars, avoir localisé la zone du cerveau qui contrôle la foi religieuse. Selon leurs travaux relatés dans The Independant (sic), la croyance en un pouvoir supérieur, céleste, est un atout de l'évolution qui aide les hommes à survivre.
La croyance en un dieu serait profondément ancrée dans le cerveau humain, qui serait programmé pour l'expérience de la religiosité.
No comment.
Les malheureux auteurs de l'étude qui suscite cet article (Cognitive and neural foundations of religious belief, PNAS 2009) doivent pleurer de voir leur travail résumé de la sorte. (Ou plutôt ils pleureraient s'ils lisaient Le Monde.) Voici leur résumé, je mets en gras les passages qui indiquent avec une quasi-certitude que les journalistes ont mal compris:
We propose an integrative cognitive neuroscience framework for understanding the cognitive and neural foundations of religious belief. Our analysis reveals 3 principle psychological dimensions of religious belief (God's perceived level of involvement, God's perceived emotion, and doctrinal/experiential religious knowledge), which functional MRI localizes within networks processing Theory of Mind regarding intent and emotion, abstract semantics, and imagery. Our results are unique in demonstrating that specific components of religious belief are mediated by well-known brain networks, and support contemporary psychological theories that ground religious belief within evolutionary adaptive cognitive functions.
Bref, ce ne sont pas les zones de la religion, mais les zones d'autres choses qui sont utilisées aussi par les croyances religieuses. (Et oh surprise, les zones qu'on utilise pour penser aux personnes (=Theory of Mind) sont celles qu'on utilise pour penser à un dieu personnel!)
L'article français avoue indirectement prendre sa source dans (en fait traduire certains passages d') un article de l'Independent (avec un "e"), Belief and the brain's "god spot", que je suspecte lui-même de déformer les idées des chercheurs.
Le point de fond intéressant est de savoir si (a)la religion est une adaptation, (b)la religion est un sous-produit (non adaptatif) d'adaptations, (c)ni l'un ni l'autre. A première vue il ne semble pas que l'article favorise (a) vs (b), contrairement à ce que les articles suggèrent, par ex dans Le Monde:
Les scientifiques qui cherchaient "l'aire de la foi", supposée contrôler la croyance religieuse, pensent qu'il n'y pas une mais plusieurs zones du cerveau qui forment les fondations biologiques de la foi. Le cerveau aurait évolué en devenant plus sensible à toute forme de croyance qui améliore les chances de survie. Ce qui pourrait expliquer pourquoi la croyance en un dieu et au surnaturel est si répandue à travers le monde.
(Euh...? Parce qu'elle augmente les chances de survie après la mort??)
Je vous recommande plutôt de lire Et l'homme créa les dieux, de Pascal Boyer, pour une défense (par un anthropologue) de l'option (b)!
Commentaires
Pourrais-tu expliciter l'option b) pour les novices, s'il te plaît?
"(Et oh surprise, les zones qu'on utilise pour penser aux personnes (=Theory of Mind) sont celles qu'on utilise pour penser à un dieu personnel!)"
"Ad primum ergo dicendum quod secundum hoc dicimur in fine nostrae cognitionis Deum tamquam ignotum cognoscere, quia tunc maxime mens in cognitione profecisse invenitur, quando cognoscit eius essentiam esse supra omne quod apprehendere potest in statu viae, et sic quamvis maneat ignotum quid est, scitur tamen quia est."
Je vous recommande plutôt de lire Super Boetium De Trinitate
Un ex de (b) pourrait être: la capacité à lire des signes (par ex des lettres). Apparemment c'est nos capacités à reconnaître les visages qu'on utilise pour reconnaître les lettres. L'évolution a sélectionné la capacité à reconnaître les visages (adaptative dans l'environnement de sélection), or cette capacité nous rend susceptible de reconnaître des lettres, et la culture s'est emparée de cette opportunité. Donc on n'a pas de cerveau "programmé pour" lire des lettres, mais la capacité à lire des lettres est "basée sur" une capacité adaptative produite par l'évolution, la capacité à reconnaître les visages.
(Je ne dis pas que je crois cela, c'est un ex de ce que pourrait être un sous-produit non-adaptatif d'une adaption.)
(C'est le premier ex qui me vient à l'esprit, si qqn en a un meilleur...)
Appliqué à la religion, la thèse de P. Boyer (et d'autres) en
deux10 lignes: l'évolution a sélectionné chez nous (1)la capacité à rentrer dans des échanges avec des personnes (contrats, promesses, rétributions, etc.), (2)la capacité à attribuer des intentions à ce qui nous entoure (typiquement des humains ou animaux, mais les "détecteurs" correspondants peuvent se déclencher à tort et on peut avoir l'impression d'une "présence" en entendant un bruissement de feuilles, le vent, etc.), (3)la capacité à acquérir et transmettre, par la langue, des représentations qu'on ne comprend pas entièrement. Chacune de ses capacités est adaptative pour une espèce sociale. Mais conjointement, elle nous rendent aussi susceptibles d'imaginer des être personnels (par 2) et surnaturels (par 3) avec qui on "rentrer" dans des relations supposées d'échange (par 1). Ce que la culture exploite, sous forme de religion (par "exploite" il faut entendre: cela se répand tout seul). Et tout cela sans que la religion ait été elle-même sélectionnée comme adaptative.(A ce propos, question à ceux qui penseraient que la religion est une adaptation au sens évolutif: quand est-ce qu'ils pensent que la religion a commencé à exister chez les hominidés? A-t-elle eu le temps d'effectuer une quelconque sélection?)
Que le Monde donne de la pub à d'aussi mauvais travaux, c'est déjà choquant, mais qu'il le fasse en recopiant The Independent, c'est vraiment le fond du trou... En ce qui concerne le PNAS lui-même, j'ai aussi (petite pub subreptice!) couvert cette triste affaire avant-hier sur cognitionandculture.net
"A-t-elle eu le temps d'effectuer une quelconque sélection?"
Je n'ai pas de conclusion sur la discussion entre a) et b), mais le temps nécessaire pour que la sélection naturelle permette la diffusion d'un trait adaptatif n'est pas suffisant pour écarter a).
-Certains traits clairement identifiés comme adaptatifs ont émergé depuis la séparation de l'humanité par les migrations. La diffusion de la drépanocytose en Afrique est sans doute l'exemple le plus cité: le portage sain (un seul gène muté sur deux, donc pas de maladie) est protecteur contre la malaria.
-Un autre exemple frappant de la rapidité avec laquelle la sélection naturelle peut opérer est le village anglais d'Eyam, qui a choisi en 1665 de s'isoler pour empêcher une épidémie de peste de se répandre dans la région. Sur 350 villageois, 83 ont survécu. On pense maintenant qu'ils étaient porteurs d'une mutation qui les aurait protégés.
Sans doute y a-t-il eu amplement le temps de voir émerger la foi comme trait adaptatif depuis que "les hominidés" existent... Ce qui ne veut bien sûr pas dire que c'en est un.
Bonjour Samia,
Intéressant, merci beaucoup! J'avais en effet entendu parler de la drépanocytose, mais je ne m'en souvenais plus du tout!
Je ne savais pas que tu avais un blog, il a l'air excellent!
J
Merci beaucoup à toi, Julien! Je me réjouis que tu viennes y laisser des commentaires.
Humm Le reductionnisme scientiste dans toute sa splendeur... Parce que bien sûr la valeur épistémologique de ces travaux est nulle. Il convenait de le préciser. J'espère que vous vous rendez compte qu'on n'est plus dans la science mais dans l'idéologie (par ailleurs le terme "religion" est un fourre-tout bien pratique qu'aucun anthropologue sérieux n'accorderait à ces bouffons qui font de la neuro de base...) "Ca rappelle la propaganda" de l'Eglise, mais à l'envers...
Je conseillerais plutôt de lire Bergson, Heidegger, ou n'importe quel spécialiste sérieux des théories of mind pour une déconstruction systématique des prétentions scientifiques de ce genre d'étude. J'y ajoute une critique classique adressée à Newton: il n'y a aucun lien logique/causal (de necessité donc) entre la loi de la gravité et son affirmation selon laquelle "l'univers est écrit en langage mathématique". Bref, la médiocrité intellectuelle des scientifiques n'est pas d'aujourd hui... ce qu'ils avancent quand ils s'avanturent dans ce genre de domaine n'est pas rigoureusement démontré, mais n'est rien d'autre qu'une profession de foi (il se pourrait qu'une partie de la nature seulement soit écrite en langage mathématique, et la généralisation opérée n'est pas une déduction mais une "interprétation" purement arbitraire de Newton).
Un peu de "logique" ferait du bien à ces gens là, non? Juste pour rire, mentionnons cette belle étude qui au contraire de celle présentée ici, montre qu'à rebours de tout ce qui était prévu, AUCUNE des sphères cérébrales associées à la parole n'est mobilisée dans la pratique -relativement "courante" dans certaines confessions, de "parler en langues". Mais curieusement ces études là qui défendent une autre explication des rapports entre le corps/ le mind et le cerveau (le cerveau y tient une place subordonnée et non pas centrale), ne sont pas tellement vulgarisées... voire financées. Faudrait pas remettre en cause les croyances des occidentaux, socle anthropologique majeur. Sujet tabou sans doute...
Cher Pouette,
Tout ce que vous dites sur cette étude de neuroimagerie du parler en langues est erroné.
1. L'étude de 2006 dont vous parlez
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/17046214?dopt=AbstractPlus
n'a pas observé d'activation des aires de la parole dans la condition où les sujets parlaient en langues, mais c'est parce que cette condition a été comparée (on compare toujours deux conditions dans une expérience, sinon ça ne veut rien dire!) à une condition où les sujets chantaient des hymnes, autre activité linguistique. Il est donc tout à fait normal qu'aucune activation linguistique ne se soit montrée quand on a comparé les deux conditions. Cette étude ne montre pas du tout que "AUCUNE des sphères cérébrales associées à la parole n'est mobilisée dans la pratique de "parler en langues".
2. Cette étude est tout aussi critiquable, approximative et pseudoscientifique que l'autre.
3. L'étude neuroscientifique du parler en langue est relativement ancienne (Persinger en 1984) et très bien financée. L'auteur de l'étude de 2006 sur speaking in tongues est financée par la très riche Templeton Foundation.
Il y aurait lieu de conclure par une parabole évangélique... quelque chose au sujet d'une paille et d'une poutre...
La citation de Newton m'a l'air eronné aussi. La métaphore du livre de l'univers écrit dans la langue mathématique revient en premier lieu à un autre médiocre: Galilée. Une belle étude de H. Blumenberg (qui a non seulement lu Heidegger et Bergson, mais aussi Newton et Galilée) sur cette métaphore du livre du monde: "La lisibilité du monde", cerf
"(Euh...? Parce qu'elle augmente les chances de survie après la mort )"
Ben non, les chances de survie avant la mort, c'est-à-dire donner un sens à l'existence pour ne pas se suicider, par exemple.
Ce serait une hypothèse envisageable, mais ils ne disaient rien de ce genre, faisant au contraire comme s'il était évident que la foi favorise la survie.
L'hypothèse est toutefois bizarre sur un plan évolutionniste. Il faudrait imaginer que des hominidés ait d'abord acquis une tendance au suicide (déjà en elle-même un difficile à comprendre du pt de vue évolutionniste), puis évolué derechef pour acquérir une disposition à croire qui les protège de cette pratique. C'est assez compliqué!
Par contre on aurait des raisons assez directes de penser que la disposition à croire a des effets anti-adaptatifs (i.e., diminuent les chances de survie et reproduction): sacrifice de nourriture ou de temps ou d'énergie qui augmente la probabilité de mourir, sacrifice de sa vie dans une guerre religieuse, célibat.
Je ne sais pas si c'est si compliqué que ça, si l 'on envisage l'a priori suivant: la tendance au suicide est envisageable, même si effectivement contradictoire d'un point de vue évolutionniste, car il suffit d'observer la situation actuelle pour ce dire qu'un désir de suicide existe réellement et n'est pas uniquement culturel. Il est donc facile d'imaginer que le désir de suicide, s'il existe maintenant, a toujours existé. Outre de donner un sens à l'existence, sans même parler de vie dans l'au-delà, la foi aide à la survie dans la mesure où elle conforte ceux qui n'ont pas accès aux richesses, aux femelles et autres, en deux mots, à un statut social satisfaisant. Ceux qui de tout temps ont été les laissés pour compte de leur tribus/groupe social ont sûrement déjà expérimentés des sentiments clairement négatifs, et donc, peut-être des envies d'en finir. Maintenant, qui de l'envie de suicide ou de la disposition à la foi était là en premier, on ne le sait pas.
Oui et non. Les récentes théories sur l'altruïsme soulignent ses bénéfices pour la survie de l'individu et du groupe social. Et il ne faut pas confondre "vraie" foi, c'est-à-dire la croyance instinctive pure et dénuée de doctrines avec la "fausse" foi, celle des dogmes et culturellement acquise, qui mène aux guerres de religions ou au célibat par exemple.
Chilpo:
(1) Je n'envie pas celui qui essaie de défendre l'hypothèse selon laquelle (a)l'existence du suicide est inexplicable comme adaptation, mais elle a toujours existé, (b)la foi est une adaptation au suicide.
(2) : je ne vois pas en quoi l'inconfort tue. Par ex, je peux très bien imaginer que l'évolution fasse en sorte qu'on se sente très mal d'être pauvre.
(3) A moins de dire que l'inconfort tue parce qu'il pousse au suicide. Mais cela nous ramène au point (1): tout cela n'aurait de sens que si on suppose que le suicide préexiste à la foi, ce qui reste à prouver.
(4) La foi n'est ni nécessaire ni suffisante pour l'altruisme.
(5) La distinction entre la "vraie" foi (=naturelle, inée, qui ne pousse pas au sacrifice ou au crime) et la "fausse" (=résultat accidentel de la culture, qui pousse au crime) est jolie mais cela me semble franchement être prendre ses désirs pour des réalités. Les religions ne sont peut-être pas typiquement violentes, mais certainement typiquement sacrificielles. Il faut donner aux dieux: de son temps, de son effort, de ses possessions. Le style de foi qui se résume essentiellement à: me semble une invention récente. Mais bon, je ne suis pas un anthropologue non plus.