Présentation sur la connaissance et les loteries
Par julien dutant le dimanche 1 mars 2009, 19:25 - Philosophie - Lien permanent
A l'occasion de la journée portes ouvertes du département de philosophie de l'Université de Genève (samedi dernier, le 21 février), plusieurs doctorants et assistants ont fait de brèves présentation d'un problème philosophique sur lequel ils travaillent, à destination du grand public. Voici le texte (rédigé après coup) de ma présentation, sur la connaissance et les loteries.
A l'occasion de la journée portes ouvertes du département de philosophie de l'Université de Genève (samedi dernier, le 21 février), plusieurs doctorants et assistants ont fait de brèves présentation d'un problème philosophique sur lequel ils travaillent, à destination du grand public. Voici le texte (rédigé après coup) de ma présentation, sur la connaissance et les loteries.
La journée porte ouvertes des collégiens (nb, équivalent des lycéens en France) fait partie du cycle Découvrir la philosophie, une initiative du département pour introduire le grand public à la philosophie telle qu'on la pratique dans la recherche contemporaine - et pour corriger un peu l'image qu'il peut en avoir sur la base de la philosophie médiatique. L'initiative est expérimentale (pas de conférence magistrale, mais des discussions de trois heures, sans filet!), et elle semble d'ores et déjà susciter un intérêt important. La première séance, destinée spécifiquement aux collégiens, était un peu spéciale, mais elle a été une expérience fructueuse (et on s'est bien amusés!).
Bref, voilà ma contribution d'une quinzaine de minutes (cela fait long sur papier, mais je parle vite et ne fais normalement pas des phrases bien construites grammaticalement!)
Connaissance et Loteries
J. Dutant, présentation à la journée La passion pour la vérité 17.02.2009
Le texte a été rédigé après l'intervention; ce n'est pas uneretranscription, mais il correspond raisonnablement à ce qui a été dit,surtout sur le fond. L'exemple de la centrale nucléaire a été un peu améliorépar rapport à l'intervention. J'ai ajouté des titres de section pour rendre la lecture plus digeste.
Le problème dont je veux vous parler aujourd’hui est un desproblèmes sur lesquels je travaille dans ma thèse ; je ne dirais pasqu’il m’empêche de dormir la nuit, mais presque. Cela peut vousdonner une idée du genre de chose que nous faisons quand nous faisons de la «recherche » en philosophie.
Pourquoi joue-t-on aux loteries?
Une façon d’introduire le problème est de se demander : pourquoi lesgens jouent-ils aux loteries ? Les jeux de loteries sont très populaires etrépandus dans les sociétés humaines ; précisément pour cette raison, ils sontl’objet de strictes régulations dans de nombreux pays - pourprotéger les joueurs, mais aussi pour financer les Etats. Alors, pourquoi les gensjouent-ils aux loteries ?
(a)L’appât du gain ? Certes l’appât du gain joue un rôle. Ilfaut admettre la triste vérité : c’est à peu près certain que si lesprix des loteries étaient des livres de philosophie, elles seraient moinspopulaires. Cependant l’appât du gain n’explique pas tout. Enfait si les gens veulent vraiment gagner de l’argent ils devraientplutôt ne pas jouer aux loteries ; jouer aux loteries est un moyenassez certain de perdre de l’argent.
(b)La passion du jeu ? Est-ce que les gens jouent pour l’excitationproduite par l’attente du résultat ? Cela semble plausible pour lesjoueurs de casino – du moins si j’en crois les films, jen’ai jamais été dans un casino. Mais cela me semble moins plausiblepour les joueurs de loteries publiques. Si j’en juge par mes prochesqui y jouent, l’excitation ne semble pas grandes – par exemple,ils regardent rarement les résultats en direct. Il y a même des systèmes danslesquels les gens s’abonnent à une loterie, de sorte qu’on joueautomatiquement à leur place, et qu’ils reçoivent à la fin du mois, parex, un bilan de leur gains.
(c)L’incertitude. A mon avis, ce qu’achètent lesgens en achetant un ticket de loterie, c’est de l’incertitude. Sion appelle « ignorance » l’absence de connaissance, alors cela signifieque des gens paient pour de l’ignorance. Cela peut sembler paradoxal àpremière vue: si j'ouvrais une sorte de magasin où je vendrais de l'oubli,j'aurais sûrement peu de clients. (Sourires dans le public, je meravise:) Quoique, peut-être que cela marcherait bien! En tout cas, dansle cas des loteries, on voit bien en quoi cela a un sens d'acheter del'incertitude. Par exemple, vous savez que vous habiterez dans la même maisonles vingt prochaines années, que vous aurez plus ou moins les mêmes meublespour les dix années à venir, vous aurez toujours le même emploi. Dans cettesituation, acheter un billet de loterie fait que vous ne savez plus si vousaurez toujours la même maison, le même emploi, etc., dans les mois à venir.Ou du moins il semble que la loterie engendre cette incertitude. Après tout,le slogan de la loterie de New York est « you never know! », « on nesait jamais! ».
(d)La rêverie. Pour bien comprendre l'idée, il est utile de la compareravec une réponse en apparence proche: que les gens achètent des tickets deloterie pour la rêverie qu'elle permet. En achetant un billet de loterie, lesgens s'imaginent ce qu'ils feraient s'ils remportaient le prix: des voyages,des cadeaux aux proches, etc. Mais cette explication est insatisfaisante: onpeut tout aussi bien, et probablement mieux, rêver à ce qu'on ferait si onétait riche en achetant des magazines de voyage ou des magazines sur la viede stars ou autres gens aisés. Et cela ne coûte probablement pas plus cherque des tickets de loterie. (Et probablement certains achètent ces magazinespour cette raison.) La différence cruciale est, me semble-t-il, qu'avec unticket de loterie on n'a pas seulement le rêve mais aussil'incertitude que le rêve ne se réalisera pas.
Donc, encore une fois, il me semble que ce qu'on achète avec les ticketsde loterie c'est de l'incertitude. La question qui m'intéresse ici est:les loteries génèrent-elles vraiment de l'incertitude? C'est cepoint qui va m'occuper dans la suite de l'exposé. La question de savoir cequi motive réellement, au fond, les joueurs de loterie, n'est pas centralepour moi, elle était juste un moyen d'introduire ce problème.
A ce point, si nous étions dans un cours ou un séminaire de philosophie,nous commencerions à présenter différentes théories ou analyses de laconnaissance, et quelles sont leurs implications sur la question de savoir siles loteries génèrent de l'incertitude, ou comment elles expliquent que cesoit le cas (ou non). Mais nous ne sommes pas en cours ni en séminaire ici,et je vais juste vous présenter le problème central et ses conséquences àtravers un exemple ou, si vous voulez, une « expérience de pensée ».
Le cas du « golf »
Mon « expérience de pensée » n'implique rien d'étrange ou departiculièrement imaginatif comme celles de transplantation de cerveaux ou deplanètes jumelles. C'est juste un exemple très simple, mais je suis curieux de connaître votre avis sur le sujet. Il peut vous paraître un peu stupideà première vue, mais j'essaierai de vous convaincre qu'il a des implicationspour des questions autrement plus importantes.
Supposons que j'ai deux petit cousins, Philipp et Akiko, qui ont douzeans. Ils ont un jeu dans leur jardin qu'ils appellent le « golf ». Leur «golf » est un plan incliné, couvert d'une moquette verte, avec un trou danssa partie basse. Ils y jouent avec une balle de ping-pong, qu'ils lâchent enhaut du « golf », en essayant de faire en sorte qu'elle roule dans le trou.Philipp et Akiko adorent leur « golf »; cela fait six ans qu'ils jouentchaque jour, et chaque jour ils lâchent la balle une centaine de fois. Or ily a quelques brindilles ci et là sur la moquette; et il est arrivé une fois,il y a trois ans, et une fois seulement, que la balle reste bloquée sur unebrindille et n'atteigne pas le bas du « golf » .
Maintenant voici la situation: Philipp et Akiko sont en train de jouer etPhilipp tient la balle en haut du« golf ». A ce moment-là, leur père lesappelle pour venir voir leur dessin animé préféré; ils se tournent tous lesdeux, de sorte qu'ils ne voient plus la balle. Philipp la lâche et ilspartent vers la maison sans se retourner. Dans leur dos, la balle rouletranquillement jusqu'au bas du jeu. Arrivés à la maison, leur père leurdemande où est la balle, et ils répondent qu'elle est en bas dugolf.
Clairement, Philipp et Akiko ne savent pas que la balle est dans letrou: malgré 6 ans d'entraînement, Philipp est loin d'être assez bonpour mettre la balle dans le trou à chaque fois, et même si elle avait enfait abouti dans le trou, ils ne seraient pas en position de le savoir. Maisla question que je veux vous poser est: Philipp et Akiko savent-ils quela balle est en bas du golf? Gardez bien tous les éléments du cas entête: ils jouent tous les jours, lâchant la balle une centaine de fois, etcela depuis 6 ans; et il est arrivé une fois, mais une fois seulement, que laballe soit arrêtée par une brindille en cours de route. Aujourd'hui Philipplâche la balle en haut du golf, mais ils se retournent et n'ont pas observésa descente. Est-ce qu'ils savent qu'elle est en bas?
(Le public est divisé; un peu plus de la moitié répondent, dontenviron 2/3 disent qu'ils ne savent pas et 1/3 qu'ils savent. Les membres dudépartement présent gardent un silence prudent, à quelques exceptionprès!)
Le problème ici que les deux réponses menent à des difficultés.
La solution sceptique
(1)Ils ne savent pas. Comme vous avez déjà dû le deviner, le rapportentre l'exemple des deux petits cousins et les loteries c'est qu'on peutreformuler la situation des cousins comme une loterie: la balle a unecertaine chance de s'arrêter en cours de route, et lorsque les enfants disentqu'elle est bas c'est comme quelqu'un qui affirmerait à l'avance qu'uncertain ticket dans une grande loterie à un seul gagnant sera perdant. Doncon est tenté de dire que, si les loteries génèrent de l'incertitude ou del'ignorance, il en va de même ici, et les enfants ne savent pas que la balleest bas du « golf ».
Le problème avec cette réponse est que, si on y regarde de près, la vieest pleine de choses semblables à des loteries. Par exemple, il semble que jesais que serais à Lausanne dans deux heures. Mais qu'est-ce qui me dit que jene serai pas le conducteur sur un million qui va avoir un accident de voituresur la route de Genève à Lausanne? Ou encore, je sais que je vous verrai pourun café lundi; mais qu'est-ce qui me dit que je ne serai pas la personne surcent mille qui va se fouler une cheville au ski ce weekend? Notez que cesproblèmes ne concernent pas seulement le futur. Je sais, semble-t-il, que mavoiture est garée devant Uni Mail: mais comment saurais-je que je ne suis pasla personne sur un million dont la voiture a été volée dans l'heure quiprécède? Il semble que je sais que mon portefeuille est resté dans le tiroirde ma commode, où je l'ai oubliée; mais comment est-ce possible, si je nesais pas que je ne suis pas la personne sur cinq cent mille qui a été victimed'un cambriolage aujourd'hui? Bref, vous voyez comment on peut multiplier lesexemples. Comment sais-je que je ne suis pas un génie, si je ne sais pas queje ne suis pas la personne sur un milliard qui est un génie qui s'ignore?
Donc dire qu'on ne sait pas dans le cas du golf semble mener à unscepticisme généralisé, c'est-à-dire à l'idée qu'on ne sait presque rien. Etles conséquences du scepticisme sont énormes; cela veut dire que je ne saispas que le sol ne va pas s'effondrer sous mes pieds au prochain pas; que jene sais pas que cette craie ne va pas exploser lorsque je vais la posercontre le tableau, etc.
La solution dogmatique
(2)Ils savent. Alors on peut être tentés par la réponse opposée: Philippet Akiko savent que la balle de ping-pong est en bas du « golf ». Mais cetteréponse pose d'autres difficultés, qu'on peut illustrer avec un exemple.
Olivier est un ingénieur qui planifie la construction d'une centralenucléaire. Le mouvement des atomes, en particulier dans des réactionsnucléaires, est en partie indéterminé; et si un ensemble suffisamment grandd'atomes partent ensemble dans une même direction, ils provoquerait une fuitedu réacteur et (supposons) la centrale exploserait. Heureusement, ditOlivier, tout va bien: pour chaque seconde de vie du réacteur (du moins dansles trentes premières années), il y a au plus une chance sur unmilliard que le mouvement catastrophique d'atomes se produise. Si on ditque Philipp et Akiko savent que la balle de ping pong a roulé jusqu'en bas dugolf, il semble qu'on devrait accepter aussi de dire qu'Olivier sait que leréacteur ne vas pas avoir une fuite durant sa première seconde defonctionnement. Mais si on l'admet pour la première seconde, alors on doitaussi l'admettre pour la seconde: après tout, la probabilité d'un accidentest tout aussi faible pour la seconde seconde que pour la première. Et ainside suite.
Or un principe apparemment plausible est que: si Olivier sait que leréacteur ne va pas exploser à la première seconde, et s'il sait que leréacteur ne va pas exploser à la seconde seconde, alors Olivier sait que leréacteur ne vas pas exploser durant les deux premières secondes. Et ainsi desuite. On en arrive à la conclusion qu'Olivier sait que le réacteur ne va pasexploser durant les 30 premières années.
Le problème avec cette conclusion, c'est que si vous faites le calcul, lacentrale a 50% de chances d'exploser dans les 22 premières années.C'est déjà une difficulté pour cette option: comment Olivier peut-il savoirque la centrale ne va pas exploser, s'il y a une chance sur deux que cela seproduise? (Et le problème reste entier, semble-t-il, si on admet qu'en faitelle n'explosera pas.)
Un autre conséquence problématique, c'est qu'on doit abandonner une idée àpremière vue plausible sur les liens entre connaissance et action. Il sembleque si je sais quelque chose, par exemple que ma porte est fermée à clef, ilest justifiable pour moi d'agir en présupposant ce fait: je n'ai pas besoinde vérifier que la porte est fermée. De même, une infirmière peut utiliserune seringue si elle sait qu'elle est stérile, et inversement ellene doit pas l'utiliser si elle ne sait pas que c'est le cas (même si en faitla seringue est stérile). On peut résumer cette idée en disant que laconnaissance est la norme de l'action.
Dans le cas de l'ingénieur Olivier, on peut discuter de la question desavoir s'il sait que la centrale n'explosera pas. Mais une chose estclaire, me semble-t-il: il est hors de question de le laisser la construire!On ne doit pas construire une centrale nucléaire alors qu'il y a une chancesur deux qu'elle explose. Donc si on admettait qu'Olivier sache que lacentrale n'explosera pas, on devrait nier que la connaissance soit la normede l'action.
Conclusion
Les deux réponses simples sur le cas des enfants semblent donc toutes deuxmener à des conséquences difficiles à accepter. Sans nul doute, vous avezdéjà envisagé d'autres solutions, par exemple en faisant intervenir desdegrés de connaissance, ou l'idée que les enfants savent seulement que laballe est très probablement en bas. Ces solutions plus subtilessoulèvent elles aussi leurs difficultés, et aujourd'hui il semble que leproblème posé par les loteries pour la notion de connaissance est trèsrésistant, et réapparaît sous diverses formes. Quoiqu'il en soit, si vousavez une solution, je serai très heureux que vous m'en fassiez part!
La conclusion de tout cela est peut-être qu'après tout, je ne sais pasqu'un apéritif vous sera offert au département dans dix minutes, mais en toutcas, s'il y en a un, j'y discuterai volontiers ce problème avec vous!
Références
Le problème des loteries pour la connaissance est discuté en détail par lephilosophe oxonien John Hawthorne dans son Knowledge and lotteries,Oxford University Press, 2004. L'idée que la connaissance est une norme del'action est défendue par John Hawthorne et Jason Stanley dans leur article «Knowledge and Action », Journal of Philosophy, jan 2008.
Commentaires
Pas mal du tout ! C'est très utile de faire appel à des expériences de pensée pour cerner certains problèmes philosophiques.Il faut bien justifier ses propres recherches ! On ne sait jamais.
Amicalement
c'est à mon avis la meilleure présentation courte du problème de la connaissance et des loteries que je connaisse . prenons en de la graine.
Merci! :)
Bravo, je confirme, c'était passionnant. Mais j'aurais aimé en savoir plus sur les réactions des collègiens à l'issu de ton intervention. Qu'en on t ils pensé? As tu rencontré des résistances, des objections?
s'agissant du problème des loteries, il me semble avoir lu quelque chose à ce sujet dans un livre en français, mais le titre m'échappe.
Voici quelques réflexions de béotien...
Pour les deux petits joueurs de golf, je dirais qu'ils savent que la balle est au fond du golf car c'est non seulement très improbable qu'elle n'y soit pas mais en plus courir le risque de l'erreur n'a aucune conséquence pratique. On peut bien donc se permettre d'appeler savoir une connaissance très probable quand le risque d'erreur ne fait courir aucun risque pratique.
Le cas de l'ingénieur est très différent parce qu'à la différence des enfants il court le risque de nouveau à chaque seconde et que donc la probabilité de l'échec devient grande, ce qu'à première vue il ne sait pas quand il dit qu'il sait que la centrale ne va pas exploser. Mais surtout en surestimant sa connaissance, c'est-à-dire en appelant savoir une connaissance seulement probable, il fait courir un risque pratique considérable.
Il ne me semble donc pas qu'en prenant la situation de l'ingénieur pour éclairer celle des enfants, on éclaire celle des enfants pour la raison suivante: si les enfants disent que la balle est au fond du golf, ils raisonnent bien (on s'inquiéterait sur leur capacité de raisonnement si les enfants disaient qu'ils ne savent pas que la balle est au fond); en revanche si l'ingénieur dit qu'il sait que la centrale ne va pas exploser, il raisonne mal pour deux raisons: une logique - il n'a pas pris sa calculette- et une autre éthique - il fait courir un risque inconsidéré à autrui.
Concernant la question de la loterie, c'est encore différent. Quand on achète un billet, ça n'a pas de sens de dire qu'on sait qu'on va gagner (on est alors dans l'illusion) ou qu'on sait qu'on va perdre (on est alors incohérent). On sait juste qu'on ne sait pas ce qui va se passer et si c'est effectivement objectivement de l'incertitude qu'on a acheté, c'est subjectivement de l'espérance (de l'incertitude positive, à la différence de la crainte).
désolé: il faut lire: pour éclairer celle des enfants, on n'éclaire pas celle des enfants
Philalète:
Julien (7)
Si on m'offre le ticket, ce n'est pas incohérent en effet de soutenir que je sais que je vais perdre. C'est défendable de dire aussi qu'on sait qu'un proche va perdre mais pour le dire ça suppose qu'on ne partage pas l'espérance du proche (on peut faire l'effort de ne pas la partager ou on peut ne pas être porté à la partager). Pensons à un proche qui fait un traitement de la dernière chance au succès très improbable, quel ami dira qu'il sait que le traitement va échouer? Il dira qu'il craint que le traitement va échouer (le médecin ne dira pas non plus qu'il sait qu'il va échouer mais seulement qu'il sait qu'il est très peu probable qu'il réussisse). Je crois donc qu'il faut prendre en compte la valeur du bien: si le bien est nul, l'ami peut dire qu'il sait qu'il n'y a aucune chance d'avoir le bien en question - il l'espère même peut-être; en revanche si le bien est digne d'être possédé, c'est très peu sensé de dire qu'on sait qu'il y aura échec, encore une fois on le craint.
Quant aux enfants, s'ils se retrouvent au fond dans la situation de l'ingénieur, il faudra vraiment les reprendre quand ils diront qu'ils savent que la balle est au fond car sinon on en ferait vraiment de futurs mauvais ingénieurs.
"Le problème avec cette conclusion, c'est que si vous faites le calcul, la centrale a 50% de chances d'exploser dans les 22 premières années. C'est déjà une difficulté pour cette option: comment Olivier peut-il savoir que la centrale ne va pas exploser, s'il y a une chance sur deux que cela se produise? (Et le problème reste entier, semble-t-il, si on admet qu'en fait elle n'explosera pas.)"
Oui, mais les "chances" d'explosion de la 1ère à la 2ème année sont infimes, celles de la 2ème à la 3ème tout aussi infimes. Si ça peut vous rassurer nous referons des statistiques tous les ans.
Steph: exactement; on peut tout aussi bien refaire les statistiques à chaque seconde, il n'y a (par hypothèse) qu'une chance sur un milliard que cela explose à la seconde suivante. Mais cela n'empêche certes pas qu'à chaque seconde/année, le risque d'explosion dans les 22 prochaines années est de plus d'une chance sur deux!
A chaque présentation de votre problème, je me fais la même réflexion: comment ne peut-il pas voir quelle différence il y a entre une information et une connaissance.
Savoir où se trouve une balle, c’est détenir une information. Ainsi, je ne suis jamais informé d’avance du fait que je détiens le billet gagnant de la loterie. Je peux connaître exactement mes chances de gains mais je ne serai informé de mon gain qu’après le tirage. Peu importe que j’emploie indifféremment l’expression «je sais ».
Si on demande à des physiciens si le LHD va provoquer un trou noir qui pourrait engloutir l’univers, on leur demande d’avoir une connaissance. Cela exige qu’ils aient une représentation correcte des phénomènes générés par l’engin et de toutes leurs conséquences et en particulier sur les trous noirs qu’ils peuvent provoquer, leur masse, leur durée de vie etc. C’est tout autre chose que d’avoir calculé la probabilité d’un accident.
On n’est pas cohérent, si on prend prétexte que toute information a sa part d’incertitude pour soutenir un scepticisme généralisé en matière de connaissance. On passe d’un domaine à l’autre de façon illégitime.
On n’est pas non plus logique si on imagine qu’il suffit que la probabilité d’une erreur soit faible pour qu’une information devienne une connaissance. On perd là encore de vue une différence essentielle.
Certes pas, mais pensons au sommeil de Victor. Son problème est de savoir s'il peut construire sa centrale en toute tranquillité à coté de la caverne du philosophe. Il ne peut effectivement pas la construire si à chaque seconde des 22 prochaines années, la centrale a une chance sur deux d'exploser. Si ce n'est pas le cas, il peut dormir sur ses deux oreilles, laissant le philosophe en combinaison étanche sur son fauteuil transpirer devant l'horloge arrêtée sur cette fatale seconde des 22 ans à venir.
Remarque: l'ingénieur lorsqu'il regarde sa montre est tranquille, il sait qu'a chaque seconde qui passe le risque d'explosion est infime, le philosophe, bien qu'il sache que le risque d'explosion dans la seconde est infime, regarde avec inquiétude l'horloge silencieuse, parce qu'il calcule sur 22 ans le risque que fait encourir une seconde. Qu'est-ce qui autorise le philosophe a faire un calcul si peu sensé? Le fait peut-être que son horloge étant arrêtée, il ne voit pas le temps passer!
Tu blagues?
(NB, les trois commentaires signés "Steph" ci-dessus viennent d'IPs différentes, on ne s'y retrouve plus!)
C'est ce qu'on appelle l'IP-séité!
Lemoine: "On n’est pas cohérent, si on prend prétexte que toute information a sa part d’incertitude pour soutenir un scepticisme généralisé en matière de connaissance." Certes. Quoique...
Tenez, prenez la mort, dont on nous rebat les oreilles. Etant d'un empirisme radical, je ne cesse de faire tous les jours l'expérience simple suivante. La mort d'un tel, la mort d'une telle... Un proche ou un inconnu, en Chine ou ailleurs... Affliction ou indifférence, c'est selon. Mais il me semble que l'honnêteté scientifique m'oblige à constater que, jusqu'à preuve du contraire, ce phénomène étrange n'a jamais frappé que d'AUTRES que moi. Dès lors, je n'ai pas la certitude métaphysique d'être véritablement concerné...
Naturellement, la même honnêteté scientifique me contraindrait, si un jour m'était donnée la preuve du contraire, de revenir vers vous, sur ce blog, et de reconnaître mon erreur.
未知生焉知死...
Je m'avise qu'il est fort discourtois de laisser ainsi une citation sans ses références. Au diables les pédants, du lointain comme du proche...
Donc: Lunyü, Entretiens de Confucius, XI, 12. A peu près: "Ne sachant encore à quoi m'en tenir sur la vie, comment pourrais-je prétendre savoir quelque chose sur la mort?"
(Ne vous laissez pas abuser par la fausse simplicité de notre maître Kong. Il y a quelque chose d'inépuisable chez cet homme-là)
Lemoine: le mot est en terme récent, d'orgine technique (mâtée d'aristotélisme), qui est employé à toutes les sauces. Par ex, il n'a pas le même sens en théorie de l'information (Shannon) que dans les sciences cognitives, ni bien sûr qu'au sens des médias. (Dans ces deux derniers cas, il est cohérent de parler d'informations fausses; dans le premier cas, on voit l'information comme une quantité plutôt que comme un contenu.)
Du coup ce n'est pas comme si il y avait un concept pré-établi d'information que je confondrais par erreur avec celui de connaissance.
Cela étant dit, ton point de vue est donc qu'il y a deux états distincts, et . Je ne suis pas sûr de bien comprendre la distinction. Est-ce que tu sais ce que tu as mangé hier soir? Ou est-ce que tu en es simplement informé? De même, est-ce que tu sais quel est ton nom, ou est-ce une information? Est-ce qu'une théorie scientifique fausse (ex Newton) est une connaissance? Est-ce que, dans ce dernier cas, il est ok de dire que Newton savait que l'Univers contentait une quantité infinie de matière (ce qui est faux)? Est-ce que tu fais une différence entre et , et si oui laquelle?
Il n'est pas faux de dire que l'Univers contient une quantité infinie de matière. Ce qui est faux, c'est de dire qu'on peut savoir que l'univers contient une quantité infinie de matière. Pour le savoir il faudrait pouvoir effectuer des mesures infinies, ce qui n'a aucun sens.
Imaginons que je me promène dans la campagne. Je vois des granges. En rentrant, je dis à ma femme: «il y a des granges dans la campagne ». C’est une information, l’énonciation d’un simple fait brut et singulier.
Mais imaginons cette fois qu’un instituteur interroge des enfants et leur demande ce qui distingue la ville de la campagne. Un enfant dit: «il y a des granges dans la campagne ». C’est une connaissance. La campagne cette fois n’est pas un lieu singulier, c’est tout lieu qu’on peut appeler «campagne ». La réponse vaut pour tout lieu et tout temps.
Supposons maintenant que j’ai cru voir des granges mais qu’il s’agissait de décors de cinéma. Mon information est fausse. Cela n’affecte en rien la réponse de l’enfant. Je ne peux pas prendre argument de ma mésaventure pour contester la validité de la réponse de l’enfant.
Bon évidemment, tout cela ne devrait pas ébranler la philosophie. C’est du gros bon sens. Mais tout de même il me semble que cela oblige à être prudent et à éviter d’étendre inconsidérément ce qui vaut pour l’information à la connaissance ou en tout cas à justifier l’extension. Ne serait-ce que parce que vous risquez de tomber sur un collégien retors qui pourrait vous mettre dans l’embarras!
Je me rends compte que ce que j’ai écrit est très insuffisant. La connaissance ne se reconnaît évidemment pas à ce qu’elle porterait sur un domaine plus général ou plus abstrait que l’information.
Je dirais que connaître c’est avoir une représentation raisonnée d’un phénomène ou d’un objet. L’enfant qui dit «il y a des granges dans la campagne » a une connaissance dans la mesure où il peut expliquer qu’il y a des animaux à la campagne et qu’on les nourrit avec des herbes qu’on garde pour l’hiver dans des sortes de hangars appelés granges.
Pour résumer et vous répondre clairement, je dirais que j’appelle information «l’énonciation d’un fait brut et singulier » et que j’appelle connaissance une «représentation raisonnée d’un phénomène ». Il me semble que c’est tout simplement la position du sens commun.
Steph: (1)je sais qu'il y a un nb infini d'instants dans la minute qui vient, cela ne nécessite pas de "faire des mesures infinies qui n'auraient aucun sens". (2)Les (astro)physiciens considèrent que la masse de l'Univers est fini. (3)Newton pouvait déduire de sa théorie et d'une observation que la masse de l'Univers était infinie, sans faire de "mesure infinie"; la déduction elle-même ne pose pas de pb, les seuls pbs sont qu'au final sa théorie et l'observation sont fausses. La déduction est simplement: d'après les lois de la gravitation, tout ensemble fini de masse doit tendre à se concentrer en un point; or on observe que l'Univers ne tend pas à se concentrer en un point; donc l'Univers a une masse infinie (et par un raisonnement analogue, cette masse est plus ou moins uniformément répartie sur un espace infini).
Lemoine: la différence que tu vises est donc celle que j'exprimerais dans mes termes de la façon suivante: une est la connaissance isolée d'un fait (ou plus largement une croyance isolée en un fait), une est une connaissance (ou plus largement croyance) insérée dans un réseau d'inférences, c'est-à-dire une théorie.
Le pb est que presque toute croyance/connaissance est insérée dans un réseau d'autres croyances. Si je vois une grange particulière dans un champ particulier, typiquement je crois également: qu'on pourrait mettre des animaux dans ce bâtiment, que probablement quelqu'un en est propriétaire, que s'il pleut on peut s'abriter dessous, etc. Du coup il me semble artificiel de tracer une distinction de genre entre les deux. Et cela ne me semble pas non plus être une distinction de , parce qu'elle n'est pas faite couramment - comme je l'ai dit plus haut, l'usage du terme d' est récent et multiple.
Je pense néanmoins que c'est une différence importante, qui correspond à mon avis à la différence entre la simple connaissance et la compréhension. La notion de compréhension commence à intéresser les philosophes analytiques de la connaissance depuis quelques années, et il n'y a pas encore de théories bien établies de ce en quoi elle consiste. Sans avoir d'avis définitif là-dessus, une hypothèse prometteuse me semble être que la compréhension peut être conçue comme (a)un ensemble de connaissances reliées inférentiellement, et/ou (b)un mécanisme de génération de connaissances. Par ex, comprendre le jeu de billard c'est être capable, dans des cas particuliers, de générer des connaissances sur les directions dans lesquelles les boules peuvent aller, les scores des joueurs, les motivations/stratégies, etc. Cela rendrait compte de ce qu'en un sens la compréhension implique plus de généralité, et qu'elle implique qqch comme une "explication raisonnée".
Mais cela étant dit, je ne crois pas que la distinction offre une solution au pb donné. Dans les cas que j'utilise, l'ingénieur a non seulement la connaissance des probabilités, mais la compréhension au sens où il tire ses connaissances sur les probabilités d'une théorie ("explication raisonnée" dans tes termes). Mais c'est un aspect non-essentiel du problème; on peut reformuler le même cas avec quelqu'un qui, d'une manière ou d'une autre, connaîtrait les probabilités comme un .
Juste une réaction à chaud, parce que pour le reste, il faut vraiment que je réfléchisse:
C’est certain que toute connaissance s’inscrit dans un réseau d’autres connaissances. Mais ce qui fait que la réponse de l’enfant «il y a des granges dans la campagne » est pertinente, et qu’elle est une connaissance, c’est le domaine défini par la question du maître «quelle différence y a-t-il entre la ville et la campagne? ». Le maître pourra ensuite proposer un autre réseau et demander quelle différence il y entre une grange, une étable, une écurie, un hangar etc. Dans tous les cas la connaissance s’inscrira dans un réseau défini et c’est la pertinence de l’insertion de la réponse dans ce réseau qui en fera une connaissance. Si le réseau est clairement appréhendé, il inclut son propre critère de pertinence des propositions émises. Ainsi dire «la campagne, c’est là où je vais en vacances » n’est pas une réponse pertinente car cette réponse dit la différence d’usage que je fais de la ville et de la campagne et non la différence entre la ville et la campagne. C’est une information puisque c’est l’énonciation d’un fait singulier hors d’un réseau de connaissances défini.
En revanche dans mon témoignage «il y a des granges dans la campagne », aucun domaine n’est défini. Il est seulement requis que nous ayons des connaissances communes comme la capacité à distinguer une grange d’un autre bâtiment et tout simplement un langage commun. Ces connaissances sont nécessaires à la bonne réception de l’information mais elles n’en affectent pas la nature «d’énonciation d’un fait brut ».
La question demeure de la légitimité de l’extension d’une conclusion de l’information à la connaissance, il me semble.
Peut-on arguer de l’incertitude possible des propositions énonçant des faits bruts, émises hors d’un réseau défini, pour douter a priori des propositions s’inscrivant dans un réseau de connaissances défini (dont on a vu qu’il donne au moins implicitement un critère de pertinence)? Et surtout sachant que cette différence posée entre information et connaissance permet d’éviter des difficultés qui semblent arrêter la philosophie de la connaissance, ne serait-il pas judicieux de la prendre en compte?
Julien
«(1) je sais qu'il y a un nb infini d'instants dans la minute qui vient, cela ne nécessite pas de faire des mesures infinies qui n'auraient aucun sens»
Je dirais même plus: je n'ai pas besoin de compter le nombre infini d'instants dans la minute qui vient pour savoir qu'une minute s'est «écoulée». Mais il me faut quand même mesurer qu'une minute s'est «écoulée» pour le savoir (et mesurer qu'une infinité de minutes s'est «écoulée» pour le savoir), même si j'ai une hypothèse, non réfutée (mais contestée), qui me dit que le temps est une entité que je peux représenter par une grandeur continue indéfiniment fractionnable.
L'impossibilité d'une mesure physique d'un infini, ne t'empêche évidemment pas d'avoir une théorie physique vraie qui comprend un infini. Mais comment veux-tu qu'un physicien (non dawkinsien) sache qu'elle est vraie? C'est à un infini réel qu'il aurait à faire, pas à un infini mathématique. Si comme tu le dis, savoir, c'est être informé, sa théorie vraie resterait infiniment une conjecture. Raison pour laquelle les physiciens essaient d'éliminer les infinis de leur théories.
Tu peux d'ailleurs le comprendre à partir de:
«(3)Newton pouvait déduire de sa théorie et d'une observation que la masse de l'Univers était infinie, sans faire de "mesure infinie"; la déduction elle-même ne pose pas de pb, les seuls pbs sont qu'au final sa théorie et l'observation sont fausses.exemple de Newton.»
Comme tu le remarques, une théorie physique vraie N' a besoin d'observations (vraies bien sûr) pour être distinguée d'une théorie fausse N. Comment sais-tu que ta déduction d'un infini est vraie? Parce qu'aucune observation ne vient l'infirmer? Mais aucune observation ultime ne viendra jamais infirmer ta déduction si ta théorie est vraie. Tu ne pourras donc pas dire que ta théorie est vraie.