A l'occasion de la journée portes ouvertes du département de philosophie de l'Université de Genève (samedi dernier, le 21 février), plusieurs doctorants et assistants ont fait de brèves présentation d'un problème philosophique sur lequel ils travaillent, à destination du grand public. Voici le texte (rédigé après coup) de ma présentation, sur la connaissance et les loteries.

La journée porte ouvertes des collégiens (nb, équivalent des lycéens en France) fait partie du cycle Découvrir la philosophie, une initiative du département pour introduire le grand public à la philosophie telle qu'on la pratique dans la recherche contemporaine - et pour corriger un peu l'image qu'il peut en avoir sur la base de la philosophie médiatique. L'initiative est expérimentale (pas de conférence magistrale, mais des discussions de trois heures, sans filet!), et elle semble d'ores et déjà susciter un intérêt important. La première séance, destinée spécifiquement aux collégiens, était un peu spéciale, mais elle a été une expérience fructueuse (et on s'est bien amusés!).

Bref, voilà ma contribution d'une quinzaine de minutes (cela fait long sur papier, mais je parle vite et ne fais normalement pas des phrases bien construites grammaticalement!)

Connaissance et Loteries

J. Dutant, présentation à la journée La passion pour la vérité 17.02.2009

Le texte a été rédigé après l'intervention; ce n'est pas uneretranscription, mais il correspond raisonnablement à ce qui a été dit,surtout sur le fond. L'exemple de la centrale nucléaire a été un peu améliorépar rapport à l'intervention. J'ai ajouté des titres de section pour rendre la lecture plus digeste.

Le problème dont je veux vous parler aujourd’hui est un desproblèmes sur lesquels je travaille dans ma thèse ; je ne dirais pasqu’il m’empêche de dormir la nuit, mais presque. Cela peut vousdonner une idée du genre de chose que nous faisons quand nous faisons de la «recherche » en philosophie.

Pourquoi joue-t-on aux loteries?

Une façon d’introduire le problème est de se demander : pourquoi lesgens jouent-ils aux loteries ? Les jeux de loteries sont très populaires etrépandus dans les sociétés humaines ; précisément pour cette raison, ils sontl’objet de strictes régulations dans de nombreux pays - pourprotéger les joueurs, mais aussi pour financer les Etats. Alors, pourquoi les gensjouent-ils aux loteries ?

(a)L’appât du gain ? Certes l’appât du gain joue un rôle. Ilfaut admettre la triste vérité : c’est à peu près certain que si lesprix des loteries étaient des livres de philosophie, elles seraient moinspopulaires. Cependant l’appât du gain n’explique pas tout. Enfait si les gens veulent vraiment gagner de l’argent ils devraientplutôt ne pas jouer aux loteries ; jouer aux loteries est un moyenassez certain de perdre de l’argent.

(b)La passion du jeu ? Est-ce que les gens jouent pour l’excitationproduite par l’attente du résultat ? Cela semble plausible pour lesjoueurs de casino – du moins si j’en crois les films, jen’ai jamais été dans un casino. Mais cela me semble moins plausiblepour les joueurs de loteries publiques. Si j’en juge par mes prochesqui y jouent, l’excitation ne semble pas grandes – par exemple,ils regardent rarement les résultats en direct. Il y a même des systèmes danslesquels les gens s’abonnent à une loterie, de sorte qu’on joueautomatiquement à leur place, et qu’ils reçoivent à la fin du mois, parex, un bilan de leur gains.

(c)L’incertitude. A mon avis, ce qu’achètent lesgens en achetant un ticket de loterie, c’est de l’incertitude. Sion appelle « ignorance » l’absence de connaissance, alors cela signifieque des gens paient pour de l’ignorance. Cela peut sembler paradoxal àpremière vue: si j'ouvrais une sorte de magasin où je vendrais de l'oubli,j'aurais sûrement peu de clients. (Sourires dans le public, je meravise:) Quoique, peut-être que cela marcherait bien! En tout cas, dansle cas des loteries, on voit bien en quoi cela a un sens d'acheter del'incertitude. Par exemple, vous savez que vous habiterez dans la même maisonles vingt prochaines années, que vous aurez plus ou moins les mêmes meublespour les dix années à venir, vous aurez toujours le même emploi. Dans cettesituation, acheter un billet de loterie fait que vous ne savez plus si vousaurez toujours la même maison, le même emploi, etc., dans les mois à venir.Ou du moins il semble que la loterie engendre cette incertitude. Après tout,le slogan de la loterie de New York est « you never know! », « on nesait jamais! ».

(d)La rêverie. Pour bien comprendre l'idée, il est utile de la compareravec une réponse en apparence proche: que les gens achètent des tickets deloterie pour la rêverie qu'elle permet. En achetant un billet de loterie, lesgens s'imaginent ce qu'ils feraient s'ils remportaient le prix: des voyages,des cadeaux aux proches, etc. Mais cette explication est insatisfaisante: onpeut tout aussi bien, et probablement mieux, rêver à ce qu'on ferait si onétait riche en achetant des magazines de voyage ou des magazines sur la viede stars ou autres gens aisés. Et cela ne coûte probablement pas plus cherque des tickets de loterie. (Et probablement certains achètent ces magazinespour cette raison.) La différence cruciale est, me semble-t-il, qu'avec unticket de loterie on n'a pas seulement le rêve mais aussil'incertitude que le rêve ne se réalisera pas.

Donc, encore une fois, il me semble que ce qu'on achète avec les ticketsde loterie c'est de l'incertitude. La question qui m'intéresse ici est:les loteries génèrent-elles vraiment de l'incertitude? C'est cepoint qui va m'occuper dans la suite de l'exposé. La question de savoir cequi motive réellement, au fond, les joueurs de loterie, n'est pas centralepour moi, elle était juste un moyen d'introduire ce problème.

A ce point, si nous étions dans un cours ou un séminaire de philosophie,nous commencerions à présenter différentes théories ou analyses de laconnaissance, et quelles sont leurs implications sur la question de savoir siles loteries génèrent de l'incertitude, ou comment elles expliquent que cesoit le cas (ou non). Mais nous ne sommes pas en cours ni en séminaire ici,et je vais juste vous présenter le problème central et ses conséquences àtravers un exemple ou, si vous voulez, une « expérience de pensée ».

Le cas du « golf »

Mon « expérience de pensée » n'implique rien d'étrange ou departiculièrement imaginatif comme celles de transplantation de cerveaux ou deplanètes jumelles. C'est juste un exemple très simple, mais je suis curieux de connaître votre avis sur le sujet. Il peut vous paraître un peu stupideà première vue, mais j'essaierai de vous convaincre qu'il a des implicationspour des questions autrement plus importantes.

Supposons que j'ai deux petit cousins, Philipp et Akiko, qui ont douzeans. Ils ont un jeu dans leur jardin qu'ils appellent le « golf ». Leur «golf » est un plan incliné, couvert d'une moquette verte, avec un trou danssa partie basse. Ils y jouent avec une balle de ping-pong, qu'ils lâchent enhaut du « golf », en essayant de faire en sorte qu'elle roule dans le trou.Philipp et Akiko adorent leur « golf »; cela fait six ans qu'ils jouentchaque jour, et chaque jour ils lâchent la balle une centaine de fois. Or ily a quelques brindilles ci et là sur la moquette; et il est arrivé une fois,il y a trois ans, et une fois seulement, que la balle reste bloquée sur unebrindille et n'atteigne pas le bas du « golf » .

Maintenant voici la situation: Philipp et Akiko sont en train de jouer etPhilipp tient la balle en haut du« golf ». A ce moment-là, leur père lesappelle pour venir voir leur dessin animé préféré; ils se tournent tous lesdeux, de sorte qu'ils ne voient plus la balle. Philipp la lâche et ilspartent vers la maison sans se retourner. Dans leur dos, la balle rouletranquillement jusqu'au bas du jeu. Arrivés à la maison, leur père leurdemande où est la balle, et ils répondent qu'elle est en bas dugolf.

Clairement, Philipp et Akiko ne savent pas que la balle est dans letrou: malgré 6 ans d'entraînement, Philipp est loin d'être assez bonpour mettre la balle dans le trou à chaque fois, et même si elle avait enfait abouti dans le trou, ils ne seraient pas en position de le savoir. Maisla question que je veux vous poser est: Philipp et Akiko savent-ils quela balle est en bas du golf? Gardez bien tous les éléments du cas entête: ils jouent tous les jours, lâchant la balle une centaine de fois, etcela depuis 6 ans; et il est arrivé une fois, mais une fois seulement, que laballe soit arrêtée par une brindille en cours de route. Aujourd'hui Philipplâche la balle en haut du golf, mais ils se retournent et n'ont pas observésa descente. Est-ce qu'ils savent qu'elle est en bas?

(Le public est divisé; un peu plus de la moitié répondent, dontenviron 2/3 disent qu'ils ne savent pas et 1/3 qu'ils savent. Les membres dudépartement présent gardent un silence prudent, à quelques exceptionprès!)

Le problème ici que les deux réponses menent à des difficultés.

La solution sceptique

(1)Ils ne savent pas. Comme vous avez déjà dû le deviner, le rapportentre l'exemple des deux petits cousins et les loteries c'est qu'on peutreformuler la situation des cousins comme une loterie: la balle a unecertaine chance de s'arrêter en cours de route, et lorsque les enfants disentqu'elle est bas c'est comme quelqu'un qui affirmerait à l'avance qu'uncertain ticket dans une grande loterie à un seul gagnant sera perdant. Doncon est tenté de dire que, si les loteries génèrent de l'incertitude ou del'ignorance, il en va de même ici, et les enfants ne savent pas que la balleest bas du « golf ».

Le problème avec cette réponse est que, si on y regarde de près, la vieest pleine de choses semblables à des loteries. Par exemple, il semble que jesais que serais à Lausanne dans deux heures. Mais qu'est-ce qui me dit que jene serai pas le conducteur sur un million qui va avoir un accident de voituresur la route de Genève à Lausanne? Ou encore, je sais que je vous verrai pourun café lundi; mais qu'est-ce qui me dit que je ne serai pas la personne surcent mille qui va se fouler une cheville au ski ce weekend? Notez que cesproblèmes ne concernent pas seulement le futur. Je sais, semble-t-il, que mavoiture est garée devant Uni Mail: mais comment saurais-je que je ne suis pasla personne sur un million dont la voiture a été volée dans l'heure quiprécède? Il semble que je sais que mon portefeuille est resté dans le tiroirde ma commode, où je l'ai oubliée; mais comment est-ce possible, si je nesais pas que je ne suis pas la personne sur cinq cent mille qui a été victimed'un cambriolage aujourd'hui? Bref, vous voyez comment on peut multiplier lesexemples. Comment sais-je que je ne suis pas un génie, si je ne sais pas queje ne suis pas la personne sur un milliard qui est un génie qui s'ignore?

Donc dire qu'on ne sait pas dans le cas du golf semble mener à unscepticisme généralisé, c'est-à-dire à l'idée qu'on ne sait presque rien. Etles conséquences du scepticisme sont énormes; cela veut dire que je ne saispas que le sol ne va pas s'effondrer sous mes pieds au prochain pas; que jene sais pas que cette craie ne va pas exploser lorsque je vais la posercontre le tableau, etc.

La solution dogmatique

(2)Ils savent. Alors on peut être tentés par la réponse opposée: Philippet Akiko savent que la balle de ping-pong est en bas du « golf ». Mais cetteréponse pose d'autres difficultés, qu'on peut illustrer avec un exemple.

Olivier est un ingénieur qui planifie la construction d'une centralenucléaire. Le mouvement des atomes, en particulier dans des réactionsnucléaires, est en partie indéterminé; et si un ensemble suffisamment grandd'atomes partent ensemble dans une même direction, ils provoquerait une fuitedu réacteur et (supposons) la centrale exploserait. Heureusement, ditOlivier, tout va bien: pour chaque seconde de vie du réacteur (du moins dansles trentes premières années), il y a au plus une chance sur unmilliard que le mouvement catastrophique d'atomes se produise. Si on ditque Philipp et Akiko savent que la balle de ping pong a roulé jusqu'en bas dugolf, il semble qu'on devrait accepter aussi de dire qu'Olivier sait que leréacteur ne vas pas avoir une fuite durant sa première seconde defonctionnement. Mais si on l'admet pour la première seconde, alors on doitaussi l'admettre pour la seconde: après tout, la probabilité d'un accidentest tout aussi faible pour la seconde seconde que pour la première. Et ainside suite.

Or un principe apparemment plausible est que: si Olivier sait que leréacteur ne va pas exploser à la première seconde, et s'il sait que leréacteur ne va pas exploser à la seconde seconde, alors Olivier sait que leréacteur ne vas pas exploser durant les deux premières secondes. Et ainsi desuite. On en arrive à la conclusion qu'Olivier sait que le réacteur ne va pasexploser durant les 30 premières années.

Le problème avec cette conclusion, c'est que si vous faites le calcul, lacentrale a 50% de chances d'exploser dans les 22 premières années.C'est déjà une difficulté pour cette option: comment Olivier peut-il savoirque la centrale ne va pas exploser, s'il y a une chance sur deux que cela seproduise? (Et le problème reste entier, semble-t-il, si on admet qu'en faitelle n'explosera pas.)

Un autre conséquence problématique, c'est qu'on doit abandonner une idée àpremière vue plausible sur les liens entre connaissance et action. Il sembleque si je sais quelque chose, par exemple que ma porte est fermée à clef, ilest justifiable pour moi d'agir en présupposant ce fait: je n'ai pas besoinde vérifier que la porte est fermée. De même, une infirmière peut utiliserune seringue si elle sait qu'elle est stérile, et inversement ellene doit pas l'utiliser si elle ne sait pas que c'est le cas (même si en faitla seringue est stérile). On peut résumer cette idée en disant que laconnaissance est la norme de l'action.

Dans le cas de l'ingénieur Olivier, on peut discuter de la question desavoir s'il sait que la centrale n'explosera pas. Mais une chose estclaire, me semble-t-il: il est hors de question de le laisser la construire!On ne doit pas construire une centrale nucléaire alors qu'il y a une chancesur deux qu'elle explose. Donc si on admettait qu'Olivier sache que lacentrale n'explosera pas, on devrait nier que la connaissance soit la normede l'action.

Conclusion

Les deux réponses simples sur le cas des enfants semblent donc toutes deuxmener à des conséquences difficiles à accepter. Sans nul doute, vous avezdéjà envisagé d'autres solutions, par exemple en faisant intervenir desdegrés de connaissance, ou l'idée que les enfants savent seulement que laballe est très probablement en bas. Ces solutions plus subtilessoulèvent elles aussi leurs difficultés, et aujourd'hui il semble que leproblème posé par les loteries pour la notion de connaissance est trèsrésistant, et réapparaît sous diverses formes. Quoiqu'il en soit, si vousavez une solution, je serai très heureux que vous m'en fassiez part!

La conclusion de tout cela est peut-être qu'après tout, je ne sais pasqu'un apéritif vous sera offert au département dans dix minutes, mais en toutcas, s'il y en a un, j'y discuterai volontiers ce problème avec vous!

Références

Le problème des loteries pour la connaissance est discuté en détail par lephilosophe oxonien John Hawthorne dans son Knowledge and lotteries,Oxford University Press, 2004. L'idée que la connaissance est une norme del'action est défendue par John Hawthorne et Jason Stanley dans leur article «Knowledge and Action », Journal of Philosophy, jan 2008.