J'avoue d'emblée avoir juste survolé l'article: c'est tellement décousu et sans objet défini que je n'ai pas eu la patience de le lire en entier; j'ai sauté des paragraphes ici et là (la lecture n'en est pas rendue plus difficile) pour voir s'il y avait un point au final, mais cela ne semble pas être le cas. C'est plutôt l'expression générale du désarroi de B. Cassin face à divers aspects du gouvernement français actuel, qui vont du style et de la politique du président aux fautes d'orthographe sur son site internet.

Je sais qu'il y a des raisons pour les chercheurs français d'être choqués par les déclarations de Sarkozy, mais on parle déjà largement trop de lui à mon goût, ce pourquoi je ne compte pas en rajouter sur le sujet ici. Je compte juste parler de deux choses qui m'ont frappé à la lecture au survol de l'article.

La sémiotique du discours politique

Cette idée de discuter la signification implicite des fautes d'orthographes sur le site internet de la présidence me semble être un exemple extrême d'un travers de la culture française (surtout littéraire) de discuter la politique sous l'angle de l'analyse ou du décryptage de significations implicite du vocabulaire ou d'attitudes d'un homme politique. En voici quelques exemples. L'idée est que le simple fait d'utiliser certains mots communique un message implicite. Prise à la lettre, cette idée est ridicule. Comparez par ex les deux phrases suivantes:

  • Les étrangers ne sont pas les bienvenus dans ce pays.

  • Les étrangers sont les bienvenus dans ce pays.

Si on se contente de regarder le choix des mots, on pourrait conclure que le message communiqué par ces deux phrases est le même. Ne manquerait-on pas quelque chose d'important?

Je soupçonne que cette habitude qui me semble très française est au fond un reliquat de la sémiotique (style Mythologies de Barthes). L'idée de fond est que le langage (et les attitudes, et les apparences physiques) exercent une énorme influence par association inconsciente sur la base de codes implicites. Il a de bonnes raisons de douter que ce soit le cas.

En pratique ce genre d'analyse "marche" tout simplement parce que les gens qui les font connaissent par ailleurs les intentions/idées du politicien en question (ou ont des hypothèses raisonnables sur celles-ci). C'est d'ailleurs facile à tester. Donnez à des gens férus de ce genre d'analyse (a)des statistiques d'occurrences de mots ou (b)des extraits de discours, sans leur dire d'où ils viennent, et demandez-leur d'en tirer une description du programme politique de leur auteur. Je pense qu'on aurait des résultats amusants!

(On doit aussi concéder que ce genre d'analyse "marche" aussi en partie parce que... les hommes politiques y croient! Comme il est d'entente commune que les choix des mots seront analysés comme porteurs de messages politiques, les hommes politiques en viennent à les utiliser de cette façon.)

Notez que s'en passer complètement sans pour autant prendre les discours pour argent comptant. Les syndicats, partis politiques et autres mouvements (type Sauvons La Recherche) n'ont aucun mal à attribuer au gouvernement (et à s'attribuer les uns aux autres) des intentions cachées ou à lui reprocher des discours trompeurs ou déformant la vérité, sans consulter de sémioticiens sur les significations subliminales des discours en question.

Une des raisons de cette habitude doit aussi être qu'elle permet aux chercheurs/universitaires concernés (lorsqu'il s'agit de chercheurs/universitaires) de parler en tant qu'experts: après tout, le commentaire de texte, c'est notre boulot.

Pourquoi les philosophes français ne publient pas en anglais

Mon désarroi face à cette sous-culture de sémiotique de la politique étant dûment exprimé, j'en viens au passage de l'article de B. Cassin qui m'a frappé:

Le CNRS est, chiffres à l'appui, au premier rang européen et au quatrième rang mondial. Dans les "mauvais" secteurs, en philosophie par exemple, le biais linguistique est évident : publions en anglais short and dirty des articles saucissonnés, et notre score va grimper aussitôt.

L'idée est, si j'ai compris: les philosophes français sont sous-évaluées par les mesures (notamment quantitatives) de la recherche parce qu'ils publient peu en anglais. Mais il leur suffirait de le faire pour qu'on voit leur vraie valeur. Et ce serait facile.

Moi qui naïvement pensais que les philosophes français publient rarement en anglais parce que 1)c'est souvent difficile pour eux d'écrire dans cette langue et 2)publier dans une bonne revue en anglais exige de peaufiner ses articles bien plus que les français ont l'habitude de le faire! Mais non, pas du tout! C'est juste qu'ils ne prennent pas la peine de le faire, parce que la qualité des publications anglaise est inférieure (short and dirty--- pourquoi pas le plus commun quick and dirty, d'ailleurs?). Demander à un philosophe français de publier dans une revue anglophone, c'est un peu comme demander à un grand chef de diriger une cantine d'usine!