Le papier de 1993 1998, The Extended Mind, est signé Clark et Chalmers et indique que "les auteurs sont listés dans l'ordre de degré de croyance en la thèse principale de l'article". Chalmers donne bcp moins de voix que Clark en faveur de l'externalisme cognitif, mais c'est intéressant de voir qu'il continue de penser que les arguments en [sa] faveur restent forts.

Rappel sur l'externalisme cognitif et les golden 70s

Qu'est-ce que l'externalisme cognitif? On appelle habituellement état mental des états comme, par ex, le fait de désirer manger du pain, de penser que le train est en retard, ou aimer la Provence. Un état mental a deux aspects: un contenu et une attitude.[1] Le contenu est, par ex, manger du pain, que le train [auquel je suis en train de penser] est en retard, ou la Provence. Les attitudes sont, par ex, désirer, croire, aimer, etc. Dans une certaine mesure, on peut prendre plusieurs attitudes envers un même contenu (simultanément ou successivement): on peut haïr et connaître la Provence, penser et désirer que le train soit en retard, etc. Et avoir une même attitude envers divers contenus.

Dans les 70s, l'idée est apparue que le contenu d'un état mental pouvait dépendre de l'environnement dans lequel on se trouve, et non pas seulement de l'état physique "interne" du sujet - en clair, de l'état de son cerveau. L'idée a été imposée par "The Meaning of Meaning" de Putnam (1975, où est introduite l'expérience de pensée de la Terre-Jumelle, trad.fr. in Philosophie de l'esprit vol I de Fisette & Poirier, Vrin), puis de "Individualism and the mental" de Burge (1979), qui argumente en faveur du rôle de l'environnement social avec l'exemple de l'arthrose. En gros, deux sujets peuvent tels que "de l'intérieur" il n'y a rien qui les distingue, et qu'ils assentiraient par ex tous deux à la phrase "Les citrons sont jaunes", mais qu'en même temps la pensée de l'un porte sur des citrons et la pensée de l'autre sur des pseudos-citrons qui s'avèrent peupler son environnement.

(L'externalisme du contenu mental était aussi une conséquence naturelle de la théorie causale de la référence développée simultanément par Kripke et Putnam au début des années 70, à partir du moment où on pensait que les contenus mentaux sont identiques au contenus linguistiques. Notez qu'au début ce n'était pas la ligne adoptée par Putnam; dans les années 70 il utilise plutôt le slogan "meanings ain't in the head" (les significations ne sont pas dans la tête) mais sans aller jusqu'à dire que les (contenus des) pensées ne sont pas dans la tête non plus, comme il le fera dans le premier chap de Raison, Vérité et Histoire, 1981, trad.fr. Minuit.)

Ca c'est la version américaine de l'histoire. Dans la version anglaise on ajoute que G. Evans et J. McDowell avait avancé en parallèle la même thèse à propos des indexicaux et démonstratifs, tout en présentant l'idée comme une conséquence de la notion frégéenne de mode de présentation. Ils introduisent des modes de présentation "dépendant des objets", c-à-d qui n'existent que si un object particulier existe, et sont associés au noms propres, indexicaux, démonstratifs, et aux pensées correspondantes. (Voir notamment Dokic & Corazza, Penser en contexte, L'Eclat, 1993.)

Arrivant de tout ailleurs, à savoir de l'intelligence artificielle, l'idée s'est développé ci et là que la bonne unité pour étudier ou concevoir un "système cognitif" (c'est-à-dire une chose qui pense!) n'était pas l'organisme ou la machine elle-même, mais le tout qu'elle forme avec son environnement. La notion d'enaction chez F. Varela est un exemple influent de ce genre d'idée. Dans ce genre de position, ce n'est pas tant vous ou le pigeon qui effectuez telle ou telle tâche intelligente, mais le pigeon et la boîte dans laquelle il se trouve, ou vous et la chambre dans laquelle vous vous trouvez.

Cela a ouvert la voie à ce qu'on appelle l'externalisme cognitif: l'idée que non seulement le contenu, mais aussi l'attitude elle-même (et du coup tout l'état) peut dépendre de faits exterieurs au corps ou cerveau. C'est ce que Clark et Chalmers ont défendu dans leur article de 1993 1998. Pour reprendre leur exemple: un agenda peut constituer la mémoire de quelqu'un strictement au même titre que ses mécanismes cérébraux. (Le "strictement" est important: il ne s'agit pas juste de dire que l'agenda remplit la même fonction ou qu'il est comme une mémoire, mais de dire qu'il est ontologiquement et psychologiquement au même plan en tant que mémoire.)[2]

Cela implique que deux individus peuvent être entièrement identiques sur le plan physique (plus précisément, pour les métaphysiciens qui nous lisent: dans leurs pptés physiques intrinsèques), et identiques "vus de l'intérieur" (c'est-à-dire sur le plan de leur expérience vécue), et pourtant tels que l'un a une pensée (un désir, etc.) que l'autre n'a pas.

Ce qu'il s'est passé dans la tête de Fodor

L'idée d'externalisme cognitif a ses adeptes aujourd'hui, mais beaucoup moins que l'externalisme du contenu mental. Fodor est l'un de ceux qui adoptent le second en rejetant le premier.

Fodor était un arch-ennemi de l'externalisme du contenu mental dans les 80s, qu'il considérait incompatible avec la méthode des sciences cognitives (voir son article Methodological solipsism...). Il s'est converti à l'externalisme du contenu mental dans The Elm and the Expert, 1994 (basé sur des conférences données à Jean Nicod d'ailleurs); voir aussi Concepts, 1998. Par contre il rejette complètement l'externalisme cognitif, comme son compte-rendu le montre.

Le compte-rendu de Fodor est émaillé d'impertinences jouissives caractéristiques de son style, mais irritant à la fois parce que certains arguments cruciaux sont difficiles à reconstruire. Dans sa réponse, Chalmers fait un excellent travail de clarification de ce qu'il pense être les arguments centraux du compte-rendu.

Rien de nouveau sous le soleil? D'Heidegger et Merleau-Ponty à Putnam et Clark

On dit parfois, ou souvent, que l'externalisme (mental et ou cognitif) est une idée déjà présente chez Heidegger et Merleau-Ponty.[3] Il y a certes chez ses auteurs des idées qui ressemblent à cela. Mais je ne peux m'empêcher d'avoir de sérieux doutes là-dessus; je me demande s'il n'y a pas malentendu, et si au fond les positions de Heidegger et Merleau-Ponty ne sont pas bcp plus classiques que l'externalisme.

Le problème vient du fait que "corps", "objet", "chose", "chaise" sont, me semble-t-il, des entités déjà très idéalisées chez ces auteurs: ce sont, par ex, des entités en partie façonnées par ou indissociables notre attitude à leur égard, ou par la façon dont elles nous apparaissent. Donc quand Merleau-Ponty dit que la perception s'enracine dans le corps, est-ce qu'il veut parler du corps phénoménologique ou du corps réél? Ce n'est pas clair. Idem pour le Umwelt heideggerien: est-ce l'environnement phénoménologique ou réél? Dans le second cas on aurait une forme d'externalisme, mais dans le premier ce serait une forme d'internalisme avec une conception "anti-conceptuelle" ou "anti-intellectualiste" du contenu de la perception.

(Qu'est-ce que cette différence entre corps phénoménologique et corps réel? Pour prendre un ex vieux comme Descartes, supposez qu'un amputé ait des sensations dans son bras fantôme: alors l'amputé a une main phénoménologique, mais pas de main réelle.)

Externalisme, externalisme, externalisme, externalisme et externalisme

Pour les débutants, pensez à ne pas confondre 1) l'externalisme du contenu et 2) l'externalisme cognitif (eux-mêmes distincts et même logiquement indépendants) avec 3) l'externalisme épistémique, qu'on peut lui-même diviser en externalisme à propos de la justification et externalisme à propos de la connaissance, et à propos duquel le fait de savoir/d'être justifié peut dépendre de facteurs dont le sujet n'est pas conscient, 4) l'externalisme en histoire des sciences, qui consiste à dire qu'une bonne partie du dvpt scientifique résulte de facteurs externes à la science elle-même (politique, religion etc), 5) l'externalisme en philosophie de l'action, qui considère que le jugement moral n'est pas intrinsèquement motivant (je peux juger qu'une action est bonne sans avoir la moindre inclination à la réaliser).

Le cas des états mentaux factifs

Toute l'histoire ci-dessus présuppose qu'on entende par état mental des choses comme: croire, désirer, avoir l'impression de se souvenir de, etc. On peut appeler ces états des "états mentaux internes" (ce qui est déjà faire une pétition de ppe contre l'externalisme cognitif) ou peut-être "états mentaux strictement psychologiques".

Les choses se compliquent si l'on soutient, notamment à la suite de Williamson (Knowledge and its limits chap I, trad.fr. in Dutant & Engel La philosophie de la connaissance, Vrin), qu'il faut aussi compter au nombre des états mentaux des états comme voir la Tour Eiffel, savoir que les clefs sont dans le tiroir de gauche, se souvenir de la robe que portait l'assassin, etc. Lorsque les verbes correspondants prennent des propositions (ou faits, chers lecteurs métaphysiciens et linguistes, passons là-dessus) pour objets, ils ont la propriété d'impliquer que la proposition est vraie, à la différence des verbes de la première catégorie:

  • Ali pense que la porte est ouverte, mais elle est fermée n'est pas contradictoire, par contre:

  • Ali sait que la porte est ouverte, mais elle est fermée l'est.

C'est ce que les philosophes appellent la factivité.[4] (On l'a discuté un peu plus en détail il y a qque temps.) Lorsque ces verbes ont des objets, ils présupposent que l'objet en question existe:

  • Ali imagine une femme russe, mais cette femme n'existe pas est ok

  • Ali connaît une femme russe, mais cette femme n'existe pas n'est pas ok ou à réinterpréter

Cela reflète le fait que les états que ces verbes désignent (savoir, connaître, voir, entendre, etc.) consistent en des relations entre le sujet et l'environnement. S'il n'y a pas d'environnement (ou si les morceaux pertinents d'environnement manquent), on ne peut pas être dans cet état. Tout comme on ne peut pas être un frère sans qu'un frère ait existé ou existe.

Pour cette raison, des philosophes seront tentés que ces verbes désignent des états mentaux proprement dits. Ils désignent plutôt, diront-ils, des relations entre les états mentaux et l'environnement. Cette ligne de pensée est bien articulée dans l'article de Williamson (qui la rejette).

Mais on peut inversement penser que ces états (qu'on pourrait utilement nommer, à mon avis, les états mentaux épistémiques, mais c'est une pétition de ppe en faveur de Williamson) sont bien des états mentaux; cette ligne est d'autant plus plausible si, étant externaliste du mental, on admet déjà que les contenus des états mentaux "purement psychologiques" sont eux-mêmes dépendants de l'environnement.

Cela complique alors le débat autour de l'externalisme cognitif. Vu la façon dont il est formulé, les états mentaux épistémiques sont une preuve simple de l'existence d'états mentaux dépendant de l'environnement. L'externalisme cognitif apparaît alors comme trivial. Mais il ne l'est pas, même si on adopte une conception Williamsonienne du mental.

Fun fact: Williamson a encore un autre usage de la paire de termes externalisme/internalisme, qu'il nomme l'externalisme du mental. L'idée est d'avoir une thèse abstraite qui soit non spécifiée sur la question de contenu vs. état, et surtout qui saisisse bien ce que Williamson tient pour le fond du débat. Il tient en conséquence l'internalisme du mental pour la thèse selon laquelle il exige un domaine privilégié d'états mentaux tels que: si on est dans l'un de ses états, on sait qu'on y est. Dans les termes de Williamson: ces états sont lumineux, et cette partie du mental est transparente à nous-mêmes. C'est cette thèse plus générale, et pas exactement équivalente aux deux autres présentées plus haut, que Williamson attaque.

Notes

[1] C'est une généralisation de la notion d'attitude propositionnelle de Russell, pour laquelle le contenu est une proposition.

[2] Exercice pour le lecteur: quelle différence entre la conception "enactive" telle que décrite ci-dessus et l'externalisme cognitif? Indice: qu'est-ce qui fait partie de quoi dans chacune des position? NB, je n'ai pas de réponse juste à donner là-dessus, et Chalmers rejette la formulation en termes de "parties".

[3] Voir notamment le courant français qui a tenté de rapprocher la théorie enactive et les théories de la cognition "incarnée" (embodied cognition) de la phénoménologie: Petitot, Roy, Varela, Pachoud eds. Naturaliser la phénoménologie, CNRS 2003.

[4] Les linguistes appellent plutôt factivité le fait que l'implication soit préservée sous la négation et autres embeddings (emboîtements?): Ali ne sait pas que la porte est ouverte présuppose que la porte est ouverte.