Le dilemme du Trolley : quel intérêt pour les psychologues ?
Par Florian Cova le lundi 29 décembre 2008, 21:04 - Psychologie - Lien permanent
Suite de notre saga sur les "Trolley Problems". Dans l'épisode d'aujourd'hui : comment une expérience de pensée engendrée par l'esprit tortueux de deux philosophes est devenu un objet d'étude central de la psychologie morale ?
I. Histoire de la psychologie morale : la vulgate
En guise d'ouverture : Psychologie morale = partie de la psychologie qui s'intéresse aux processus mentaux par lesquels nous parvenons à juger moralement les comportements d'autrui (et les nôtres).
Pour bien comprendre l'engouement des psychologues / philosophes expérimentaux pour l'asymétrie Trolley / Footbridge (autre nom du scénario où il faut pousser le gros bonhomme du pont), il est nécessaire d'exposer brièvement comment les psychologues moraux eux-mêmes se représentent l'histoire de leur discipline. Le point-clé à retenir est le suivant : le changement de siècle (du XXe au XXIe) a vu s'opérer une métamorphose de la psychologie morale, qui est passé d'une perspective rationaliste (les méchants qui ont tort) à une perspective intuitionniste (les gentils qui ont raison, pour simplifier).
a) la psychologie morale rationaliste
Qu'est-ce qu'une psychologie morale rationaliste ? C'est une psychologie morale qui part de l'idée que les jugements moraux sont le produit d'une chaîne de raisonnement, et que le développement moral de l'individu est lié au développement de sa capacité à raisonner. Les grands représentants de cette tendance sont Piaget et Kohlberg. L'idée principale de Piaget, considérablement raffinée par Kohlberg est que les normes morales ne sont pas de simples normes culturelles acquis par "intériorisation", mais au contraire le produit de raisonnements, et que chaque individu, au cours de son développement, passe par différents stades qui reflète chacun une forme différente de raisonnement, depuis le "raisonnement égocentrique" jusqu'au "raisonnement autonome". Selon Kohlberg, ces stades sont les 3x2 suivants :
- Niveau 1 : pré conventionnel : 1) Obéissance et évitement de la punition, 2) Cherche à satisfaire ses propres intérêts,
- Niveau 2 : conventionnel : 3) Accord interpersonnel et conformisme, 4) Tend à respecter l’autorité et la loi et à maintenir l’ordre,
- Niveau 3 : post conventionnel: 5) Stade du contrat social et des droits humains, 6) Tend à réfléchir à partir de principes moraux universels.
Pour Kohlberg comme pour Piaget, l’enfant commence son apprentissage moral en associant certaines situations à des punitions et d’autres à des récompenses. La maturation morale se fait par la suite grâce à l’acquisition de fonctions cognitives qui ne sont pas propres au domaine moral : empathie (l’enfant doit pouvoir se décentrer et se mettre à la place des autres) ou encore capacité à former des métareprésentations. D’un point de vue méthodologique, Piaget et surtout Kohlberg construisent leur modèle en partant principalement de l’étude des justifications que fournissent les individus. À chaque stade correspond un type particulier de justification. Plus particulièrement Kohlberg mit au point en 1958 une méthode d’entretien destinée à évaluer le stade moral d’un individu en soumettant à cet individu différents dilemmes moraux et différentes questions au sujet de ces mêmes dilemmes. Dans tous les cas, ce n’est pas le contenu des réponses des sujets qui est pris en compte (ce qu’ils estiment être la meilleure issue du dilemme) mais bien la forme de ces réponses (c’est-à-dire la façon dont elles sont justifiées).
Prenons par exemple le "dilemme de Heinz", que l'on peut présenter de la façon suivante :
Une femme est sur le point de mourir d'un cancer. Selon les docteurs, il existe un médicament susceptible de la sauver. C'est une forme de radium qu'un pharmacien de la ville vient tout juste de découvrir. Le médicament est très cher à produire, mais le pharmacien le vend dix fois plus cher que son coût de production. Il paie 200$ pour produire le radium et revend 2000$ la petite dose. Le mari de la femme malade, Heinz, emprunte de l'argent à tous les gens qu'il connaît, mais ne parvient à réunir que 1000$, c'est-à-dire la moitié du prix. Il dit au pharmacien que sa femme est malade et le supplie de lui vendre à bas prix, ou de le laisser payer plus tard. Mais le pharmacien répond : "J'ai découvert ce médicament et je veux en tirer de l'argent." Désespéré, Heinz cambriole la pharmacie et vole le médicament pour sa femme. Aurait-il dû agir autrement ? Pourquoi ?
Voici, selon Kohlberg, des échantillons de justification correspondant à chaque stade :
- Stade 1 ("Obéissance et évitement de la punition") : Heinz ne devrait pas faire ça, car sinon il sera mis en prison, ce qui veut dire que c'est un méchant" OU "Heinz devrait voler le médicament parce qu'il ne vaut que 200$ et pas ce qu'en demande le pharmacien, de plus il a proposé de payer et n'a rien volé d'autre".
- Stade 2 ("Intérêts personnels") : "Heinz devrait voler le médicament car sauver sa femme le rendra heureux" OU "Il ne devrait pas parce que la prison est un lieu horrible, et Heinz y sera plus malheureux que si sa femme était morte".
- Stade 3 ("Conformisme") : "Heinz devrait voler le médicament parce que c'est ce que sa femme attend de lui : il veut être un bon mari" OU "Heinz ne devrait pas voler le médicament parce que voler est mal et qu'il n'est pas un criminel".
- Stade 4 ("Maintien de l'ordre social") : "Heinz ne devrait pas voler le médicament, parce que c'est interdit par la loi." OU "Heinz devrait voler le médicament, à condition de purger sa peine et de rembourser le pharmacien par la suite".
- Stade 5 ("Contrat social") : "Heinz devrait voler le médicament car tout le monde a le droit de vivre." OU "Heinz ne devrait pas voler le médicament, car le pharmacien a le droit à une compensation".
- Stade 6 ("Principes universaux") : "Heinz devrait voler le médicament parce que la vie est une valeur plus fondamentale que n'importe quel autre droit" OU "Heinz ne devrait pas voler le médicament parce que d'autres pourraient avoir besoin de ce même médicament et que leur vie ont une importance égale".
Les approches de Piaget et de Kohlberg sont ainsi rationalistes au sens où elles supposent deux choses :
- 1) Que les jugements moraux des individus découlent de raisonnements basés sur des principes,
- 2) Que les jugements moraux et leurs justifications sont intimement liés et que le développement de la capacité à formuler les premiers est parallèle à celui de la capacité à fournir les secondes.
Ce sont ces deux points que les modèles psychologiques intuitionnistes vont remettre en cause.
b) la psychologie morale intuitionniste
On peut légitimement considérer que l'article manifeste de la psychologie morale intuitionniste (c'est-à-dire celui que la plupart des psychologues de cette tendance citent dans leur article) est l'article de Jonathan Haidt paru en 2001 et intitulé ''The emotional dog and its rational tail: A social intuitionist approach to moral judgment''. Le titre de l'article résume en image la thèse : les intuitions dirigent entièrement nos jugements et nos justifications, tout comme le chien remue sa queue.
Haidt distingue, comme nombre de psychologues, deux types de processus cognitifs : des processus contrôlés par le sujet, volontaires, conscients, et qui demandent beaucoup de ressources cognitives (par exemple : de mémoire de travail) VS des processus automatiques, involontaires, inconscients, dont le sujet ne perçoit que le résultat. Prenons par exemple la multiplication : "17x31" - pour faire cette multiplication, vous devez volontairement "vous y mettre", faire des efforts, et vous êtes conscients des diverses étapes nécessaires pour réaliser l'opération (du moins de certaines d'entre elles). C'est un exemple du premier type de processus cognitif. Prenez maintenant le mot suivant : "Philosophie". Une fois que celui-ci est entré dans votre champ visuel, vous ne pouvez pas vous empêcher de le lire, et vous n'avez pas été conscient de toutes les étapes nécessaires pour le décoder : reconnaissances des lettres, comparaison graphème-phonème, etc. De plus, cela a été relativement rapide et n'a pas demandé beaucoup de concentration.
Pour Piaget et Kohlberg, les jugements moraux faisaient partie du premier type de cognition. Chaque jugement était le résultat d'une chaîne de raisons, sa justification, et demander au sujet de justifier son raisonnement revenait à lui demander de restituer cette chaîne de raison. Pour Haidt, au contraire, les jugements moraux sont "intuitifs", c'est-à-dire qu'ils font partie du second type de cognition (comme les émotions). La perception d'une situation "morale" entraîne automatiquement une somme de computation inconscientes dont le résultat seul est accessible au sujet, sous la forme d'une intuition morale (possiblement mais pas nécessairement une émotion) qui attribue à la dite situation une valeur morale.
Quel est alors le rôle des justifications ? Pour Haidt, à l'exception de ces cas pathologiques que sont les philosophes moraux et les juristes, les gens formulent des justifications pour justifier "après coup" leur jugement. Mais leur justification n'a peut-être rien à avoir avec les "véritables critères" pris en compte par nos systèmes cognitifs. De la même façon qu'une femme (un homme) peut nous plaire sans que nous sachions pourquoi, nous jugeons que c'est mal, sans savoir pourtant pourquoi. Du coup, ce qu'ont étudié Piaget et Kohlberg en se focalisant sur les justifications, ce n'est pas le développement des jugements moraux, mais le développement de notre faculté à rationaliser notre raisonnement.
Haidt propose alors le tableau suivant : nos jugements moraux sont le produit d'intuitions morales mises en nous par l'évolution et dont nous ne connaissons pas directement tous les rapports. L'éducation peut, selon Haidt, amener certaines de ces intuitions à prévaloir sur d'autres, ce qui expliquerait selon lui la diversité morale.
c) les sources de la psychologie morale intuitionniste
Cette partie sera purement spéculative. Je vais exposer quelles sont selon moi les différentes influences qui ont amené à ce renversement en psychologie morale.
- 1) Déjà, une remise en cause générale de l'influence de Piaget. Dans de nombreux domaines, les thèses de Piaget ont été remises en cause, en montrant qu'il avait très souvent sous-estimé les compétences des très jeunes enfants. C'est par exemple le cas dans le domaine de la psychologie du développement où l'on estime aujourd'hui que les jeunes enfant ont des connaissances sur le monde physique (par exemple le principe dit de la "persistance de l'objet") de façon très précoce.
- 2) Les théories dites "dual process" qui distinguent les deux types de cognition. Cette distinction est importée par Haidt de la psychologie du raisonnement (ou l'on différencie les inférences faites automatiquement par les sujets de celles qui nécessite un raisonnement soutenu) mais aussi de l'économie expérimentale à la Kahneman et Tversky (où l'on distingue le "choix rationnel" des divers "biais" plus ou moins automatiques qui peuvent influencer ce choix).
- 3) La psychologie évolutionniste, ou plutôt une certaine influence de la théorie de l'évolution sur le travail des psychologues. Dans le domaine moral : les travaux en "evolutionary game theory" (la théorie des jeux appliquée à l'évolution) ou l'influence lointaine de la sociobiologie.
Toutes ces sources sont susceptibles d'avoir influencé les psychologues pour arriver à cette mutation en psychologie morale. Que viennent faire maintenant les "trolley problems" dans cette histoire ?
II. Les "trolley problems" : intuitifs et universels
L'asymétrie Trolley / Footbridge est un objet d'étude d'étude privilégié, parce qu'elle exemplifie en fait deux des principaux traits des jugements moraux selon la psychologie morale intuitionniste : elle est intuitive et elle est universelle.
a) l'asymétrie Trolley / Footbridge est universelle
Si les intuitions morales sont déposées en nous par l'évolution, elles peuvent certes intégrer une certaine variabilité, mais il existe aussi une forte chance pour que demeure aussi un noyau dur universel. Si pour la génération précédente de philosophes, c'est l'interdiction de l'inceste qui jouait ce rôle (grâce à Lévi-Strauss), l'asymétrie Trolley / Footbridge est bien partie pour prendre la place dans la nouvelle génération de psychologues.
Que se passe-t-il quand on teste sur de "véritables" sujets (entendez par là : pas des philosophes) les deux scénarios connus sous le nom de Trolley et Footbridge. Ce qui se passe, c'est qu'environ 80% des sujets trouve acceptable de détourner le train dans le premier scénario tandis que 20% des sujets (maximum) seulement considèrent qu'il est acceptable de pousser l'homme sur la voie. Mais qui sont ces "véritables sujets" ? La plupart du temps, ce sont les étudiants du campus sur lesquels travaillent les psychologues qui ont mené l'expérience (problème qui se retrouve aussi dans le domaine de l'économie expérimentale).
Le biologiste Marc Hauser (dont vous entendrez reparler dans le prochain billet) et ses collaborateurs ont pallié à ce problème en utilisant Internet : ils ont proposé en ligne leur "Moral Sense Test" et récolté les réponses de plusieurs milliers de personnes d'un peu partout dans le monde. Pour ce qui est de l'asymétrie Trolley / Footbridge, les résultats sont résumés dans cet article.
Pour l'asymétrie Trolley / Footbridge, Hauser et ses collègues disposaient des réponse de plus de 2600 sujets. Au total, 89% jugeaient acceptable de détourner le train tandis que 11% des sujets seulement jugeaient acceptable de pousser le gros bonhomme sur la voie. Mais plus intéressant : cette asymétrie se retrouvait dans tous les sous-groupes, qu'ils soient classés par âge, niveau d'éducation, sexe, religion, localisation géographique ou encore taux d'exposition à la philosophie morale. Dans les limites des données dont nous disposons actuellement, l'hypothèse selon laquelle l'asymétrie Trolley / Footbridge est universelle paraît donc probable.
b) l'asymétrie Trolley / Footbridge est intuitive
Enfin, l'asymétrie Trolley / Footbridge pourrait être un moyen de vérifier la thèse selon laquelle les principes de nos jugements moraux ne nous sont pas directement accessible. Parmi les sujets qui ont répondu au test de Hauser et ses compagnons, environ 600 avait pu répondre à la fois au Trolley et au Footbridge, en jugeant le premier scénario acceptable et le second non acceptable. Dans la dernière phase du test, ces sujets devaient justifier la différence de leurs réponses à ces deux scénarios. Hauser et ses compagnons ont classifié les justifications en trois catégories : 1) Suffisante, 2) Insuffisante et 3) Non prises en compte. Les réponses non prises en compte étaient celles qui montraient que le sujet n'avait pas compris le scénario et y rajoutaient des éléments de son cru, ou n'avait pas pris la peine de répondre. Les réponses insuffisantes étaient celles où le sujet admettait son incapacité à répondre, répondait que c'était comme ça, point à la ligne, où invoquait un principe qui allait dans le sens d'une des réponses, mais pas dans le sens de l'autre (par exemple : "5 vaut mieux que un" ou "il ne faut jamais causer la mort d'un homme"). Les réponses suffisantes étaient celles qui se basaient sur une différence factuelle entre les deux textes ("il touche la personne dans un scénario et pas dans l'autre", "dans un scénario, ce n'est qu'un effet secondaire, tandis que dans l'autre la mort est un moyen", etc.) Il en ressort qu'au final, une fois exclu les réponses non prises en compte, 30% des sujets restant seulement donnaient une justification suffisante, contre 70% qui donnaient une justification insuffisante. Les sujets seraient ainsi en majorité incapables de justifier leur différence de jugements : les principes de nos jugements nous seraient ainsi cachés (d'où l'utilité, entre autres, de la philosophie morale analytique).
Conclusion
Ainsi, l'asymétrie Trolley / Footbridge est un objet d'étude de choix pour les psychologues ralliés à la cause intuitionniste. Comme nous le verrons, ils n'en tirent néanmoins pas tous les mêmes conclusions. A suivre, donc.
Bibliographie
- Haidt, J . (2001). The emotional dog and its rational tail: A social intuitionist approach to moral judgment. Psychological Review. 108, 814-834.
- Hauser, M.D et. al (2007). A dissociation between moral judgments and justifications. Mind & Language. 22(1):1-21.
Commentaires
Merci beaucoup Florian pour cette belle et claire présentation des psychologies morales rationalistes et intuitionnistes. Vos étudiants auront bien de la chance, car j'appartiens à une génération qui a subi le gavage kantien de rigueur à une certaine époque dans beaucoup d'universités françaises ; pour nombre d'entre nous, cela a eu pour conséquence de nous détourner durablement des questions de philosophie et de psychologie morales...
Je suis fort peut convaincu par la théorie du double effet, la seule différence entre le cas du trolley et celui du foot bridge me paraît être une relation causale moins immédiatement visible dans le premier cas et plus évidente dans le second. L'impression d'être cause de la mort d'une personne pour en sauver quelques autres est moins nette si l'on actionne un levier que si l'on pousse un gros homme. Il est possible qu'en situation je ne pousse pas le gros homme, mais je n'y donnerais pas d'autre raison que cette plus forte visibilité du meurtre.
Gloups ! "fort peu" bien sûr !
Merci du (des) compliment(s). Personnellement, je ne suis pas convaincu non plus par les explications en terme de double effet : mais cette question sera au coeur du prochain billet, donc je vais encore maintenir le suspense.
Ah, j'aurais tant aimé que cette définition soit la seule possible:
"Psychologie morale = partie de la psychologie qui s'intéresse aux processus mentaux par lesquels nous parvenons à juger moralement les comportements d'autrui"
... Tu as réussi à évacuer l'éthique de la vertu, et t'envie sincèrement :) (Le billet impressionnant, par ailleurs)
ERRATUM, donc : "Psychologie morale = partie de la psychologie qui s'intéresse aux processus mentaux par lesquels nous parvenons à juger moralement autrui et ses comportements".
Et hop ! L'éthique de la vertu est réintroduite (zut alors !)
En ce moment : beaucoup de travail. N'escomptez pas la suite avant au moins une semaine (mais je ferai en sorte que ça vaille le coup d'attendre)