Jean-Luc Marion élu à l'Académie Française
Par julien dutant le vendredi 7 novembre 2008, 08:29 - Annonces - Lien permanent
Jean-Luc Marion vient d'être élu à l'Académie Française.
La dépêche de l'AFP, republiée à l'identique dans le Monde, ne le présente que comme un spécialiste de Descartes, alors qu'il est plus connu (me semble-t-il) pour ses travaux en phénoménologie et sa théologie philosophique. C'était aussi un proche du cardinal Lustiger, dont il va occuper le siège à l'Académie.
Voir aussi wikipédia anglais, wikipédia français, la page officielle de Jean Luc Marion à Paris IV, et sa page à la faculté de théologie de l'Université de Chicago.
Commentaires
On ne peut que se réjouir qu'un philosophe de qualité entre à l'Acadéfraise. Mais JLM entre-t-il en tant que philosophe ou en tant qu'intellectuel catholique ? Il se présentait au fauteuil du Cardinal Lustiger, et un autre candidat était Maurice Ruben Hayoun. Il est donc plus dans la lignée d'un Gilson et d'un Gouhier que dans celle d'un Bergson ou d'un Serres, à fortiori d'un Voltaire dans cette académie. Notons aussi que le dernier "philosophe" élu, René Girard, est lui-même catholique. Peut-on être philosophe et catholique? De facto oui. De jure ? La question a déjà été posée sur ce blog et par Emile Bréhier en 1931.
Hilary Putnam répond lui aussi sans ambages. Il vient de publier un livre intitulé "Jewish philosophy as a guide to life: Rozenzweig, Buber, Levinas, Wittgenstein". Ce n'est pas la première fois que Wittgenstein apparaît comme philosophe religieux, mais cete fois il apparaît comme philosophe de confession juive.
On a parlé (Dominique Janicaud) de "tournant théologique" de la phenoménologie française.Il semble assez clair en tous cas que les représentants d'un tournant religieux en philosophie semblent avoir de beaux jours devant eux. Remarquons aussi que même les philosophes qui se placent dans le camp opposé et qui font profession d'athéisme et de matérialisme ( les Onfray, Comte Sponville , Sloterdjik, Zizek, Savater, Angamben et alii) se situent par rapport à la religion. Décidément qu'aurait dit Feuerbach ?
Une autre constante de la philosophie française est le fait qu'il semble faire partie de l'image du philosophe qu'il doive être autre chose que philosophe, et pas seulement philosophe. Il doit aussi faire de la politique, être écrivain, homme religieux, sportif, etc. Les journaux populaires de philosophie accréditent cette image: on y est friand de savoir où les philosophes passent leurs vacances, s'ils ont un chien, s'ils ont leur brevet de natation, etc.
Jean Luc Marion ne fait pas exception. Sur le site du Figaro (6 nov ) on apprend qu'il aime le football et le base ball américain et il déclare: "«Un philosophe aurait tort de s'interdire de parler de ce qu'il ne connaît pas. Bien au contraire. Si on fait de la philosophie, on doit s'intéresser à ce qu'on ne connaît pas et parler d'autre chose que de philosophie.»
Les deux propositions sont fortes de café. Il me semble qu'un philosophe devrait par définition s'interdire de parler de ce qu'il ne connaît pas, et on suppose que quand Jean Luc Marion parle de religion ou de Descartes, il s'y connaît et attend qu'on s'y connaisse. La seconde proposition est problématique aussi . On suppose que par excellence le philosophe a besoin de sortir de sa philosophie. Il doit faire autre chose, et être capable de parler d'autre chose, et on laisse entendre que c'est même cet autre chose qui semble compter le plus, pas les thèses ou ses arguments philosophiques. Tout le portrait du philosophe français typique est là. Un individu qui ne serait que philosophe, et qui ne serait pas, en outre, catholique, marin , ancien pilote de chasse, amateur de ceps et de bolets, etc. n'aurait aucune chance de retenir l'attention en France, a fortiori chez les Immortels.
Alors à quand l'election ,à l'Acadéfraise, d'un philosophe qui ne serait que philosophe, et qui ne se distinguerait pas par une confession particulière, par le fait qu'il écrit aussi des romans ou fait de la politique, par un hobby particulier, ou par une deuxième vie ?
Ne faisons pas semblant de penser, le temps d'un buzz, que c'est à l'excellemment sobriquetée «Acadéfraise» que nous regarderons d'abord si nous cherchons des philosophes, catholiques ou non. Compte tenu des traditions de l'Académie, l'élection de Jean-Luc Marion est aussi peu inattendue qu'elle constitue, au regard de son travail, quelque chose d'inessentiel. Bref: cette élection n'est-elle pas, à quantité d'égards, le prototype du non-événement?