Moretti sur la méthode de l'histoire littéraire et de la littérature comparée
Par Nicolas Pain le dimanche 21 septembre 2008, 16:32 - Littérature - Lien permanent
En 2005, Franco Moretti, professeur de Littérature à Stanford, publie en Italie, La letteratura vista da lontano (Einaudi, Turin), puis, dans une traduction incluant des modifications, Graphs, Maps, Trees (Verso, London, 2005).
En 2008, la traduction de la version anglaise est proposée en français: Franco Moretti, Graphes, cartes et arbres. Modèles abstraits pour une autre histoire de la littérature, trad. Étienne Dobenesque et présenté par Laurent Jeanpierre, coll. « Penser/Croiser », Les Prairies ordinaires, 2008, Paris. (144 pages)
Je vous propose un compte-rendu de ce livre accompagné par quelques réflexions sur l'histoire de la philosophie, inspirées par les thèses de Moretti.
Franco Moretti défend, dans ce livre, la thèse selon laquelle la "conception matérialiste de la forme" est le meilleur moyen pour faire de la Littérature comparée et de l'Histoire littéraire de véritables "sciences". Pour convaincre son lecteur, Moretti avance trois raisons:
- La conception matérialiste de la forme s'appuie sur des méthodes tirées des sciences sociales et naturelles déjà éprouvées (le formalisme).
- La conception matérialiste de la forme évite les écueils de l'internalisme et de l'externalisme (le matérialisme).
- La conception matérialiste de la forme permet d'expliquer et d'interpréter la totalité des textes produits dans l'histoire (la totalité).
Mon but est de montrer que, d'une part, le formalisme est une méthode assez convaincante, mais que, d'autre part, que le matérialisme affaiblit la puissance démonstrative du formalisme parce qu'il entraîne un trop grand nombre de difficultés.
1) Le Formalisme :
Le lecteur est immédiatement frappé par la volonté de l’auteur de s’inspirer des sciences sociales et des sciences naturelles. Ne croyant pas que les méthodes issues de la tradition métaphysique puissent résoudre les problèmes posés par l’histoire de la littérature et la littérature comparée, F. Moretti formule une hypothèse : les méthodes positives qui ont fait leur preuve dans les sciences naturelles et sociales peuvent peut-être permettre à la Littérature comparée et à l’Histoire littéraire d’obtenir des résultats concrètement vérifiables. Cet apport des méthodes positives se traduit par un formalisme méthodologique, ontologique et épistémologique.
1-a) Formalisme méthodologique: les méthodes quantitatives
Les méthodes quantitatives utilisées en histoire sont appliquées à l’histoire des livres. Appliquées à différents pays, ces méthodes permettent d’obtenir des résultats très intéressants pour l’histoire comparée :
- « Voyez comme les formes sont similaires : cinq pays, trois continents, à plus de deux siècles de distance, et c’est véritablement la même configuration, cette vieille métaphore de l’essor du roman (the rise of the novel) qui prend vie : en une vingtaine d’années (Grande-Bretagne : 1720-1740 ; Japon, 1745-1765 ; Italie, 1820-1840 ; Espagne, 1845-début des années 1860 ; Nigeria, 1965-1980), le graphe passe de cinq à dix nouveaux titres par an, c’est-à-dire un nouveau roman tous les un ou deux mois, à un nouveau roman par semaine. » p 37.
Le résultat obtenu, outre son intérêt théorique, présente un véritable avantage méthodologique : il est indépendant de l’individu qui s’adonne à cette recherche. L’objectivité des data permet de répondre aux objections concernant le « subjectivisme » des disciplines littéraires. En outre, le fait d’utiliser des données établies par d’autres personnes se présente comme une contrainte qui peut corriger les complaisances des chercheurs en faveur de leurs hypothèses, face à la diversité des données. Par ailleurs, l’objectivité peut avoir un impact très important sur la manière de travailler des chercheurs, car elle encourage la création de communautés scientifiques.
1-b) Formalisme épistémologique: l'atomisme (abstraction des éléments de leur environnement)
Le formalisme épistémologique ou « l’atomisme » désigne le moyen par lequel on réussira un obtenir un type d’objet connaissable : la connaissance sera obtenue grâce à la réduction du « texte à quelques-unes de ses données », par une abstraction « du flux narratif pour construire un nouvel objet artificiel » (p 88). Ces phénomènes « artificiels » ne sont rien d’autre que ce qu’on peut extraire d’un texte par une analyse courante : ce sont tous les procédés littéraires (stylistiques, narratifs…).
Pourquoi Moretti insiste-t-il sur l’abstraction des objets de leur environnement ? En Littérature comparée, le formalisme ontologique permet de répondre à la légitimité de la comparaison de textes issus de contextes différents. En isolant les procédés dans une oeuvre et en les rapprochant de procédés utilisés dans une autre oeuvre, on obtient une commune mesure qui permet de comparer les textes. En Histoire littéraire, l’atomisme permet de construire des « familles » (des genres) et d’étudier leur évolution dans le temps. En résumé, des œuvres seront rapprochées et formeront une famille parce qu’elles utilisent des procédés (narratifs, stylistiques…) semblables. Et l’étude du traitement de ces procédés dans les œuvres en question permettra de voir comment le genre évolue.
1-c) Formalisme ontologique: le statut des propriétés
Le formalisme ontologique est la manière de caractériser le type d’objet connu. Le formalisme épistémologique conduit à une « atomisation » du texte de telle sorte qu’on n’étudie plus le texte, mais certains éléments du texte. Cette approche implique une distinction très importante : « Les textes sont assurément les objets réels de la littérature (…), mais ils ne sont pas de bons objets de connaissance pour l’histoire littéraire. » (p 108).
En opposant l’objet réel qui appartient à l’ensemble des objets littéraires à l’objet connu par des méthodes savantes, il ne fait aucun doute que Moretti veut souligner la distinction entre un fait et le savoir qu’on en a ou peut en avoir ; mais surtout l’auteur veut dire qu’un texte ne peut pas être un objet de connaissance parce qu’une connaissance est une connaissance de propriétés (les phénomènes), non une connaissance de l’entité à laquelle ces propriétés sont attribuées.
La dichotomie philosophique entre l’individu inconnaissable et l’universalité connaissable des propriétés est très ancienne et très disputée. Mais les propriétés n’ont qu’une existence de commodité théorique dans la méthode proposée par Moretti. Il ne saurait donc être question d’une position réaliste.
2) Le Matérialisme :
L’originalité de la méthode de Moretti consiste à importer les méthodes positives utilisées dans les sciences naturelles et sociales non pas pour connaître les objets, mais déterminer les objets qui doivent être connus. On ne saurait donc, sans commettre une erreur d’interprétation, lui attribuer l’intention d’interpréter les textes à la lumière de méthodes héritées d’autres disciplines. Mais la question de l’interprétation des data restent entièrement ouverte :
- « C’est donc la quantification qui pose le problème et la forme qui offre la solution. Mais permettez-moi d’ajouter : avec un peu de chance. Car la dissymétrie entre un explanandum quantitatif et un explanans qualitatif vous laisse souvent avec un problème parfaitement clair… et pas la moindre idée pour le résoudre. » (p 59)
Comme on peut le lire, l’interprétation, selon Moretti, doit quitter le formalisme et l’approche quantitative pour pouvoir trouver des solutions aux problèmes posés. Mais quelle est la voie appropriée ? La perplexité exprimée par Moretti dans ce passage n’est pas que « rhétorique », car il manifeste assez souvent des doutes sur les solutions qu’il avance. En dépit de ses doutes, Moretti continue à défendre la conception matérialiste de la forme, non seulement parce que ses méthodes sont objectives, mais parce que le matérialisme qu’il définit permet d’éviter les écueils de l’internalisme et de l’externalisme.
2-a) L’impossibilité de l’internalisme
Ce qu’il faut entendre par « interprétation internaliste » correspond à ce que les Anglophones nomment Theory ou close reading : une approche issue des réinterprétations anglo-américaines du postmodernisme et du structuralisme. La Theory consiste, d’une part, à traiter la littérature comme une sorte de connaissance infiniment supérieure à toute connaissance rationnelle, et, d’autre part, à analyser chaque mot d’un texte comme le symbole ou le chemin vers ce savoir non rationnel ou rationnel en un « autre sens », en dehors de toute référence aux conditions socio-politiques qui environnent le texte.
La première raison pour laquelle Moretti ne saurait accepter cette approche est évidente : avec le formalisme, l’objet de la connaissance n’est plus le texte mais le modèle élaboré par des méthodes rationnelles. Le but de cette manœuvre est de remettre en question la croyance dans le pouvoir épistémique du texte. Non seulement cette croyance paraît incompréhensible, mais elle est accompagnée par des manifestations d’adoration quasi religieuse envers un petit corpus de texte (Kafka, Joyce, Derrida…), qui limite considérablement les possibilités de l’histoire de la littérature et génère des attitudes complaisantes envers des interprétations manifestement fausses.
L’inadaptation de l’approche internaliste face aux problèmes de l’histoire de la littérature est une autre raison pour ne pas l’accepter. Il est clair qu’on ne voit pas comment ce type d’approche peut expliquer pourquoi « plusieurs genres disparaissent ensemble du champ littéraire » (p 54) ou pourquoi certaines œuvres connaissent un certain succès (chapitre 3 : Arbre) quand d’autres sont délaissées. Et cette impossibilité provient du fait que la Theory admet implicitement et sans interrogation le pouvoir de certains textes sans pouvoir le justifier. Il apparaît donc qu’il faut abandonner le close reading pour pouvoir répondre aux problèmes posés par le formalisme.
2-b) Les défauts de l’externalisme marxiste
Rejeter l’internalisme, c’est préférer la solution de l’externalisme. Classiquement, l’externalisme est la position selon laquelle le savoir est conditionné par des facteurs socio-politiques ou, dans une version plus forte, est totalement réductible à ces conditions. Chez Moretti, l’externalisme est identifié à un mouvement qui lui est familier : le marxisme :
- « La cause lointaine de ces choix repose dans ma formation marxiste, qui fut profondément influencée par Galvano Della Volpe et éveilla donc en moi (en principe, si ce ne fut toujours en pratique) un très grand respect pour l’esprit scientifique. Ainsi tandis que, ces dernières années, la théorie littéraire cherchait son inspiration dans la métaphysique française et allemande, je persistais à penser qu’il y avait en réalité bien plus à apprendre des sciences naturelles et sociales. » (pp 33-34)
Laurent JeanPierre, l’auteur de la préface, explique de manière pertinente le rapport de Moretti au marxisme. Le moins qu’on puisse dire est que Moretti ne souscrit pas à la version forte de l’externalisme, parce que Moretti ne pense pas qu’on puisse soutenir sérieusement la « théorie du reflet » (p 15), ou le fait que l’art est la reproduction symbolisée de mécanismes sociaux, pour expliquer le contenu, la forme, la genèse et la place dans l’histoire qu’une œuvre a occupée. Autrement dit, on ne peut pas déduire le contenu, la forme, la genèse des œuvres des seuls rapports sociaux contemporains de leur production.
Par conséquent, les data établis par le formalisme sont autonomes. Cela étant dit, ce serait une erreur d’abandonner les apports « scientifiques » du marxisme pour rendre compte des phénomènes littéraires : « Déduire de la forme d’un objet les forces qui ont agi ou agissent sur elle : on ne voit pas de meilleure définition de ce que devrait être la sociologie de la littérature. » (p 92). La différence entre l’externalisme marxiste et l’externalisme formaliste de Moretti est le refus, pour le second, d’un cadre d’explication (les rapports de force) univoque pour l’ensemble des phénomènes littéraires.
2-c) Les défauts de "l’externalisme formaliste"
Certaines formules, de la main de Moretti, expriment l’insatisfaction de l’auteur face à la conception matérialiste de la forme :
- « Je conclue donc ici sur une note de perplexité : faute de mieux, une sorte de mécanisme générationnel semble la meilleure manière de rendre compte de la régularité du cycle de la production romanesque –mais ce concept de « génération » est lui-même très discutable. » (p 55)
L’auteur reconnaît lui-même l’insuffisance de ses propositions. Les raisons de cette insatisfaction sont faciles à comprendre et sont au cœur même de la méthode de Moretti :
- « Mais ce qui est vraiment important ici, c’est moins la réponse spécifique que la totale hétérogénéité du problème et de la solution : pour analyser des données quantitatives, j’ai dû abandonner l’univers quantitatif et me tourner vers la morphologie : évoquer la forme pour expliquer les chiffres. » (p 58)
La difficulté est précisément dans l’hétérogénéité : la relation entre le phénomène (la forme) et l’interprétation (le matérialisme) est si ténue qu’elle pourra apparaître à certains lecteurs comme arbitraire. Interpréter, par exemple, l’apparition et la disparition des genres par le cycle des générations peut sembler insuffisant, parce que, si les lecteurs sont bien un élément externe aux genres, ils ne sont pas le seul élément commun qui connaît des modifications régulières. D’autres facteurs peuvent prétendre à cette place : les gouvernements, les maisons d’édition… Ce qui manque c’est le critère qui permette d’indiquer qu’il s’agit de ce facteur et non d’un autre, ou le critère qui compense l’hétérogénéité de la relation.
Il n’est pas question de développer une théorie de l’interprétation complète et totalement satisfaisante ici. Toutefois, on peut suggérer que la hâte avec laquelle il quitte le domaine quantitatif et que l’identification un peu réductrice de l’internalisme au close reading ont peut-être un rôle à jouer dans les difficultés que rencontrent la conception matérialiste de la forme.
3) La Totalité :
3-a) Le primat de la structure:
Franco Moretti reconnaît lui-même que le point fort de sa méthode n’est pas l’interprétation, mais l’explication (les modèles formels) :
- « … les modèles que j’ai présentés partagent aussi une préférence nette pour l’explication sur l’interprétation ; ou peut-être, pour le dire mieux, pour l’explication des structures générales sur l’interprétation des textes singuliers… l’objectif ici n’était pas de proposer une nouvelle lecture de Waverley, des Schwarzwälder Dorfgeschichten ou des Malavoglia, mais de définir ces configurations plus vastes qui les conditionnent nécessairement… » (p 126)
Les modèles sont de trois types : les graphes (les cycles temporels des genres établis par l’histoire quantitative), les cartes (les configurations des rapports sociaux établies par la géographie) et les arbres (l’évolution des œuvres établie grâce au diagramme morphologique arborescent de la biologie darwinienne). Ces trois diagrammes, outre leur intérêt intellectuel, participent de l’originalité visuelle de ce livre.
Graphes, cartes et arbres sont des manières d’analyser et de comparer des phénomènes qui ne sont pas des propriétés d’un seul texte, comme on l'a déjà vu. Il n’est même pas question de trouver quel est l’effet produit pas ces phénomènes dans un seul texte (ce que serait l’interprétation). Le but de Moretti est d’élaborer des phénomènes autonomes des textes qui leur sont malgré tout reliés de manière « nécessaire ».
Le terme « nécessaire » est sans doute un peu fort. Je crois qu’il a surtout une valeur « rhétorique », au sens où Moretti veut simplement souligner qu’il n’y a pas un rapport arbitraire entre la production d’une œuvre de tel genre ou la disparition de tel genre avec certains phénomènes plus « vastes », comme les cycles. Ces phénomènes plus « vastes », à mi-chemin entre la micro-histoire et la macro-histoire, Moretti les considèrent comme des « structures ». Étant donné la difficulté à identifier (voir 1-c) la position de Moretti sur les propriétés, il m’est difficile de dire ce que Moretti entend par « structure » : sont-ce des éléments réels ? des objets purement théoriques ? Je ne me sens pas en mesure de définir clairement sa position sur ce point.
3-b) L'exigence de totalité ou l'irrésistible ascension de l'ordinaire:
Dans les diagrammes, les grandes œuvres de la littérature ne sont que des points parmi d’autres : « Pamela, Le Moine, Persuasion, Oliver Twist –où sont-ils ? quatre petits points sur la graphe de la figure 2, impossibles à distinguer des autres ? » (p 41).
Ce que nous propose Moretti, ce n’est rien de moins que la fin d’une histoire littéraire et comparée fondée sur des jugements de valeur esthétique, la fin d’une histoire qui ne considère que l’extraordinaire au détriment de l’ordinaire :
- « Mais que se passerait-il si les historiens de la littérature décidaient eux aussi de « déplacer leur regard » (Pomian toujours) « de l’extraordinaire vers le quotidien, des faits singuliers vers ceux qui apparaissent en masse » ? Quelle littérature trouverions-nous dans ces faits « qui apparaissent en masse » ? » (p 35)
« Déplacer leur regard », cela signifie mettre en suspens un jugement esthétique qui impose une restriction dans le champ historique. Il est clair que les historiens de la littérature, subissant la contrainte de l’esthétique, ont tendance à travailler sur un canon de textes qui ne peut pas être considéré comme représentatif de l’ensemble de la production. Pour l’Angleterre du 19ème siècle, Moretti émet l’hypothèse qu’environ 20 000 ou 30 000 romans furent publiés, tandis que les chercheurs se concentrent sur 200 œuvres environ. Certes, personne ne pourrait lire et analyser 20 000 ou 30 000 œuvres en une seule vie. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il est important de promulguer le travail collectif, la solidarité d’une communauté scientifique.
Il ne faut pas cependant croire que Moretti promulgue d’abandonner l’étude des œuvres « extraordinaires ». Ces œuvres doivent être l’objet d’un questionnement spécifique (pourquoi, par exemple, dans le genre des detective stories, les aventures écrites par Conan Doyle obtiennent-elles un si grand succès auprès du lectorat ?). Ce questionnement n’est pas conditionné par le jugement de valeur esthétique, mais par des conditions et des caractéristiques qui ont établies ou qui seront précisées par les modèles.
Par conséquent, les œuvres dites « extraordinaires » ou « ordinaires » dans une perspective sont soumises, dans un premier temps, à une même approche. En ne faisant aucune différence esthétique, Moretti promulgue une histoire totale du champ littéraire.
3-c) Les limites de la totalité:
En promulguant l’histoire littéraire de l’ordinaire contre l’histoire littéraire réductionniste ou « héroïque », Moretti semble proposer une véritable révolution. Il serait un peu exagéré de dire qu’elle n’a pas déjà eu lieu : l’histoire du livre, les méthodes de stylistique informatique, pour ne citer que ces pratiques, sont des disciplines bien développées. Outre le caractère « pseudo-messianique » du livre, l’histoire littéraire de l’ordinaire, telle qu’elle est proposée par Moretti, présente quelques défauts.
Pour commencer, il faut essayer d’entendre ce que Moretti veut signifier quand il veut rendre compte de toute la littérature. Quel est le référent de ce « toute » ? Une lecture attentive du premier chapitre nous instruit : il s’agit de toute la littérature présente sur le Marché. Étudier cette littérature, c’est déjà un grand pas et cela augmente considérablement le nombre de livres pris en compte.
Mais confondre toute la littérature et la littérature publiée sur le Marché entraîne deux difficultés. La première difficulté est qu’on ne voit finalement pas de raison, si on veut étudier toute la littérature, de se limiter au Marché. On sait par exemple que les maisons d’édition croule sous les manuscrits refusés. Pourquoi ne les prend-t-il pas en compte ? Il est possible qu’ils modifient sérieusement les data. On sait aussi que de nombreux ouvrages sont diffusés, pendant certaines périodes, « sous le manteau ». Il faudrait quantifier ces ouvrages et les introduire comme variable dans les diagrammes afin de vérifier qu’ils ne modifient pas les explications. La littérature ne se réduit pas au Marché et ce serait une erreur de procéder à une telle réduction si on veut expliquer toute la littérature.
La seconde difficulté résulte de la conception du Marché telle qu’elle est exprimée dans ce livre. Cherchant à rendre compte, dans le premier chapitre, de data qui concernent le XIXème siècle, il s’appuie sur les données telles que : « l’ensemble de la production du roman en Grande-Bretagne de 1740 à 1840 ». Mais il n’est pas certain que cette approche puisse être utilisée pour modéliser la production de la littérature au XXème siècle, à cause de la complexification considérable du Marché. L’apparition de lectorats captifs (par exemple, les étudiants), la politique de réédition en livre de poche… modifient sérieusement les rapports entre les lecteurs et les auteurs. Autrement dit, les modèles qu’on peut établir au 20ème siècle n’expriment pas seulement les goûts des lecteurs, mais les rapports complexes entre les lecteurs, les auteurs et le monde de l’édition (pris au sens le plus large).
La dernière difficulté que je soulèverai est formulée, dans la préface, par Laurent Jeanpierre. On sait que le dernier chapitre est consacré à la survie littéraire et essaie de comprendre comment certaines œuvres ont une durée de vie plus étendue que d’autres. Moretti s’appuie sur cette proposition (citée) de Darwin : « Les variations avantageuses seules persistent, ou, en d’autres termes, font l’objet de la sélection naturelle. » (p 100). Toute la difficulté se trouve dans l’interprétation du « bénéficiaire » de cet avantage : le procédé littéraire (mais qu’est-ce que cela signifie ?) ? L’auteur ? Le lecteur ? Le champ littéraire ? Il se trouve que Moretti ne répond pas précisément à cette question, si bien qu’on en vient à douter de la pertinence du modèle arborescent pour rendre compte de la survie des œuvres. Donc les raisons de la survie des œuvres dans la totalité de la production restent encore floues.
4) Quelques remarques sur la pratique de l’Histoire de la Philosophie inspirées des thèses de Moretti :
La pratique de l'histoire de la philosophie m'a toujours semblé peu historique, en France. Et voici les raisons qui me poussent à avancer cette proposition paradoxale:
- L'histoire de la Philosophie est presque toujours l'histoire des héros: les "grands philosophes" dont on narre la geste.
- Tous les niveaux de l'enseignement universitaire (Licence et Master) sont concernés. On rencontre presque toujours la même liste d'auteurs: Platon, Aristote, Descartes, Kant, Hegel, Heidegger. Dans cette liste, quelques éléments peuvent changer, mais elle reste globalement la même.
- L'enseignement n'est pas le seul concerné par la domination de ce canon. (Je m'appuie maintenant sur le livre de Pinto commenté dans un précédent billet). Dans les revues savantes ou académiques (Revue philosophique, Revue de Métaphysique et de Morale, Archives de Philosophie et Études philosophiques), l'histoire de la philosophie représente 58% des articles publiés. Or, dans la totalité des articles publiés en histoire de la Philosophie, 77% portent sur les auteurs du canon: Hegel, Spinoza, Kant, Descartes, Heidegger, Platon, Marx, Aristote, Diderot. Cela me donne l'impression que l'histoire de la philosophie (sauf exceptions) n'a jamais connu la révolution du positivisme historique.
- L'histoire de la Philosophie est presque toujours internaliste.
- Rares sont les investigations dans les dimensions sociales, politiques ou autres de la philosophie. Les études restent confinées dans les modifications conceptuelles.
- On a l'impression que l'idéal des historiens de la Philosophie est le travail de Martial Guéroult. Mais cet idéal est très ambigu. Cette ambiguïté permet de comprendre pourquoi l'histoire de la Philosophie n'est pas encore de l'histoire: dans la méthode de Géroult, 2 buts différents se mêlent au point d'être indistincts: a) comprendre ce que l'auteur a vraiment dit; b) démontrer ce que l'auteur a dit qui peut être considéré comme vrai (reconstitution de toute pensée sous la forme d'un système). Aussi longtemps que le but normatif sera présent dans l'histoire de la Philosophie, elle ne pourra pas être considérée comme un véritable investigation historique.
Notes:
1) Un long extrait du livre, contenant des figures obtenues à l'aide des méthodes quantitatives, peut être lu sur le site Vox poetica.
2) Ce texte (version amputée de la 4ème partie) a été publié sur Inquiries concerning Arts: Méthode pour Historiens de la Littérature et pour Comparatistes.
Mikolka
Commentaires
Merci!
L'épistémologie de Moretti me laisse perplexe sur plusieurs points:
Une note sur le point "formalisme ontologique". L'interprétation de Moretti proposée est que on ne peut connaître un objet, mais seulement des propriétés de l'objet. (Et les "propriétés de l'objet", ou du moins celles qui sont connaissables, sont les/des "phénomènes", mais je laisse de côté ce glissement archi-vérificationniste.)
A première vue l'idée qu'on ne peut pas connaître les objets est implausible: je connais le château de Versailles, parce que je l'ai visité, et je connais le Rouge et le Noir, parce que je l'ai lu. Mon neveu n'a fait aucune de ces deux choses et donc ne connait ni l'un ni l'autre, ou ne les connaît que "de nom".
Pour la soutenir il faudrait 1)admettre des "bare particulars", 2)soutenir que connaître l'objet = connaître le bare particular, 3)soutenir que connaître le bare particular = être capable de le discriminer d'autres, et 4)soutenir que être capable de le discriminer d'autres = être capable de le discriminer sans faire appel aux propriétés qu'il a. Bref rien qui n'aille de soi.
Je pourrais accepter une idée légérement différente: connaître un objet, c'est connaître un nombre significatif de ses propriétés, et lorsqu'il s'agit d'un objet concret, l'objet a un nombre infini (ou virtuellement infini) de propriétés, de sorte que la tâche de connaître un objet complètement est sans fin. (Mais pas forcément intéressante après un certain point! On peut commencer à compter le nombre de mots avec un nombre pair de lettres et commençant par un "t", ou connaître la liste des molécules qui donnent au manuscrit son odeur particulière, etc.) Cela justifierait l'idée que 1)toute connaissance d'un objet (et donc en particulier d'un objet littéraire) est connaissance de ses propriétés, et que 2)il est vain de s'assigner la connaissance d'un objet (et donc en particulier littéraire) comme but.
Mais ni de (1) ni de (2) je ne vois comment on peut justifier qu'il faut étudier les textes littéraires comme une liste de données rhétoriques/stylistiques (12 métaphores + 8 comparaisons + 20 portraits etc.).
Une ligne d'argument plus plausible serait de parler de lois et de généralisations. En gros: c'est en général une mauvaise idée d'étudier des faits unique. Il y a toujours des guérisons miraculeuses, des coïncidences incroyables, etc. Ces faits (ou dans certains cas fausses données) doivent être mis sur le compte du hasard: statistiquement parlant, on a toujours des données exceptionnelles, trompeuses ou non. A les étudier, on risque bâtir sur du vent. C'est pourquoi il est important de se concentrer sur des régularités. Ce qui implique de tester des généralisations. Ce qui implique d'étudier des séries d'objets. Donc de ne pas se concentrer sur une oeuvre (à moins d'étudier des séries dans cette oeuvre, par ex toutes les descriptions de Balzac), mais sur des groupes d'oeuvres.
Je ne comprends pas très bien les considérations sur l'"externalisme marxiste".
Que veut dire: ? Est-ce que cela veut dire, par exemple, que la même chose (le désir des bourgeois de dominer la planète?) explique tout dans le domaine visé? ou que le même type de chose explique tout dans le domaine visé? Mais "même type de chose" avec quelle généralité de type? Par ex, je pense que toute explication est une explication à partir de faits. Ce sont toujours des faits qui expliquent X ou Y. Est-ce que cela implique que j'ai une conception univoque de l'explication? Inversement, que signifie le "refus d'une conception univoque de l'explication"? Que Moretti a une conception ambiguë de l'explication Est-ce quelque chose qui est désirable?
D'autre part, je trouve le raisonnement sur l'hétérogénéité difficile à suivre et/ou douteux. Je ne vois pas du tout en quoi le fait qu'un livre d'une part, et une classe d'age (ou un gouvernement) d'autre part, rende inscrutable ou difficile la question de savoir quel est le rôle du second dans la production du premier. Par exemple, les théories et les gens sont des objets hétérogènes: cela ne rend pas pour autant difficile de savoir que Newton est l'auteur de la théorie des Principia. Cela étant dit je suis prêt à admettre que dans une société il y a beaucoup de choses qui sont de potentiels facteurs causaux (gens, institutions, actes,...) et en interaction causale réciproque constante, ce qui rend difficile de démêler l'origine causale de quoi que ce soit; mais ce point est juste un point sur la complexité du social, et ne concerne en rien l'hétérogénéité ontologique des objets sous considération.
Quelques autres remarques:
A propos de l'application des idées de Moretti à l'histoire de la philosophie:
En idéalisant, on pourrait dire que l'histoire de la philosophie, comme l'histoire des disciplines scientifiques en général, a la forme suivante:
Quelques exemples sont assez clairs: le stoïcisme et l'épicurisme, le cartésianisme, l'aristotélisme médiévale et ses sous-courants, etc.
Si on admettait que l'histoire de la philosophie a cette structure, alors il y aurait un sens à ce qu'on n'adopte PAS un idéal de traitement égal de la production philosophique, mais qu'au contraire une majorité des travaux se concentrent sur les grandes théories.
On pourrait imaginer une littérature qui ait cette structure. Par ex, quelques grands auteurs crééraient des "univers" ou "histoires-cadres", et la majorité des autres auteurs se contenteraient d'ajouter des intrigues secondaires ou des détails sur ces grandes histoires. (Peut-être les mythes et les littératures transmises oralement type légendes arthurienne ont cette forme de développement.) Mais de fait, la littérature n'a clairement pas cette forme, ce qui pourrait justifier l'idée que l'attention exclusive aux grandes oeuvres est injustifieé.
Un autre problème avec le parallèle est de supposer que l'histoire de la philosophie est à la philosophie ce que l'histoire de la littérature est à la littérature. Il me semble qu'une grande partie de l' "histoire de la philosophie" en France n'a pas simplement pour but l'établissement de l'histoire de la philosophie, mais aussi la découverte (indirecte) de vérités philosophiques. (Au sens "allégé" auquel les historiens pensent typiquement que leur auteur "dit qqch d'important".)
Bonjour,
Merci Julien pour vos commentaires et votre lecture suivie. Je vais tenter de répondre à vos objections.
Quantitatif et Qualitatif
1) Vous écrivez que l"opposition entre le qualitatif et la quantitatif ne reflète rien dans les choses et que cette opposition ne peut donc pas être pertinente pour constituer des connaissances.
D"une certaine manière, je soutiens, avec Moretti, qu"en Histoire de la Littérature (et j"insiste sur cette précision), les méthodes quantitatives ne permettent pas de connaître les objets, mais permettent de constituer avec une certaine commodité des objets à connaître. Exemple fictionnel : 25 000 romans sont publiés par an en UK en 1845, puis 15 000 en 1846. C"est un phénomène historique « quantitatif », élaboré par des méthodes historiques (fouille dans les archives, vérification d"authenticité"). Mais ce n"est pas une connaissance, c"est un datum. Rien de plus.
2) Votre exemple tiré de la psychologie permet de douter de l"emploi du quantitatif comme garantie de l"objectivité. Excellent exemple ! Mais cela n"apporte rien pour l"histoire de la littérature.
Comment obtenir des informations sur l"évolution de l"emploi des mesures rythmiques au cours du temps ? Comment savoir si la référence à la peinture est toujours importante en Littérature ? C"est très simple : on utilise des logiciels dans lesquels sont introduits certaines variables ; les logiciels sont ensuite appliqués à un corpus. On obtient des data à traiter, par exemple (complètement inventé) : la mesure iambique a supplanté l"anapeste au 2ème s. ap JC.
Les méthodes positives :
Les méthodes « positives » en question sont : les méthodes quantitatives en histoire, les « diagrammes géographiques », et les arbres de l"évolution.
Par « faire leur preuve », je voulais dire (et il veut dire) « dont on a de bonnes raisons de penser qu"elles sont correctes ou susceptibles de nous apporter des connaissances fiables ».
1) Vous soulevez un problème qui concerne Moretti. Ce n"est pas ma position. Je suis un peu plus réservé que lui sur la puissance des méthodes positives. Je pense par exemple qu"il a raison d"employer les méthodes quantitatives issues de l"investigation historique, mais je ne suis pas certain que l"utilisation de la géographie soit particulièrement pertinente.
2) Je crois que vous faites une confusion entre a) ce qui pousse un individu à prendre telle ou telle position ; b) la validité des résultats de cette position. Au vu de l"extrait que je cite en 2-b), il est clair qu"il est venu aux méthodes quantitatives par une sorte d" « intuition » ; il tenait ces méthodes pour les « bonnes » (par rapport à la tradition du « close reading ») parce qu"elles étaient formelles et quantitatives. Sur ce point, vous avez raison. Mais ce n"est pas parce qu"il a eu cette motivation à cette époque qu"elle est aujourd"hui la raison pour laquelle il continue à travailler de cette manière : il soutient que c"est une bonne manière de travailler parce qu"on obtient grâce à ces méthodes de bons résultats.
Internalisme et externalisme :
Je crains que vous m"ayez mal lu ou que j"ai été peu clair dans ce passage. L"internalisme et l"externalisme en Histoire de la Littérature ou en Littérature comparée ne concernent pas ce qu"est la Littérature, mais ce que doivent être les connaissances ou les disciplines qui analysent les textes.
Ce qui signifie que la position internaliste est (de manière caricaturale) : tout ce qui est à analyser se trouve dans le texte et tous les mécanismes « causaux » qui ont produit ce qui est à analyser se trouvent dans le texte.
Et la position externaliste : il n"y a pas que le texte à analyser et les mécanismes causaux sont tous en dehors du texte (version hard) ou en partie en dehors du texte (version soft).
La nature de la Littérature :
1) Réduire la Littérature aux textes. Oui, l"expression est juste, dans une certaine mesure (voir la partie suivante).
2) Je ne pense pas qu"une approche psychologique soit incompatible avec l"entreprise de Moretti. J"ai soutenu ici, comme vous le savez, en d"autres billets, une position nettement en faveur de la psychologie.
Toutefois, les buts de l"approche historique et de l"approche psychologique sont radicalement différents. L"approche psychologique permet, seulement, à mon avis, de connaître les états mentaux esthétiques. Et c"est très important, car cela fait partie, comme vous le dites, de la « Littérature ». Mais je ne vois pas comment on peut obtenir des connaissances sur les textes par le biais de la psychologie.
L"approche historique apporte quelques connaissances sur les textes dans certains cas et parfois aucunes dans d"autres cas. Mais elle vise surtout à établir des faits passés dans le domaine littéraire : édition, changement dans les styles, modification des états d'un texte"
La nature de la connaissance:
Je crois qu"il est inutile, sans vouloir vous offenser, de répondre à votre objection sur la connaissance. Car vous vous trompez d"objet. Vous dites qu"on connaît Le Rouge et le Noir parce qu"on l"a lu.
Mais Moretti ne cherche pas à connaître des propriétés qui seraient attribuées à une substance qui serait le Rouge et le Noir. Il ne suppose pas l"existence d"une telle substance. Il ne cherche pas à établir des connaissances sur des œuvres (ou ce qu"il appelle « proposer une nouvelle interprétation des grandes œuvres »), mais à établir des connaissances sur des phénomènes tirés de l"histoire des livres (pourquoi le roman gothique disparaît à telle époque ?) et des phénomènes d"histoire textuelle (pourquoi utilise-t-on des indices dans la narration des detective stories ? Comment le procédé de l"éloge a-t-il évolué au cours de l"histoire ?).
Ces phénomènes peuvent être considérés comme des « propriétés » des œuvres particulières : c"est une propriété des œuvres de Conan Doyle d"utiliser des indices ; c"est une propriété du livre Melmoth d"être disparu du monde des livres publiés assez rapidement en dépit de sa qualité (ici, j"invente).
La connaissance porte en premier lieu sur les phénomènes historiques et textuels. Dans certains cas (rarement), cela permet d"expliquer certaines choses dans les œuvres. Mais ce serait une erreur d"attribuer à Moretti une position où la connaissance des œuvres vient de la connaissance de l"histoire.
L"externalisme marxiste :
1) Vous avez raison de soulever la faiblesse de mon propos. Je précise donc : l"explication univoque consiste en : pour tout x, si x appartient à L(ensemble de la littérature), alors x est causé par RP (rapport de force sociaux). Mais RP dépend des rapports sociaux dans l"histoire.
Un exemple de l"externalisme marxiste : Le Dieu caché de Lucien Goldmann. La vision du monde de Pascal et de Racine est l"expression des rapports sociaux entre la cour et le jansénisme (je caricature).
2) « Par ex, je pense que toute explication est une explication à partir de faits. Ce sont toujours des faits qui expliquent X ou Y. Est-ce que cela implique que j'ai une conception univoque de l'explication? » écrit Julien Dutant.
Votre remarque ne concerne pas l"objet à expliquer, mais définit la règle ou la relation que vous allez utiliser pour expliquer l"objet. Vous vous trompez de « niveau ».
3) Vous avez mal lu : le renouvellement des générations ne vient pas expliquer la production d"un livre, mais l"apparition et la disparition des genres.
Toutefois, vous avez raison de souligner la mauvaise formulation de mon argument. Ce n"est pas tant l"hétérogénéité entre les deux objets qui est problématique que le manque d"arguments pour soutenir la thèse selon laquelle le renouvellement des générations est la meilleure façon d"expliquer la disparition et l"apparition des genres. Comme vous l"écrivez, les phénomènes sociaux sont extrêmement complexes et imbriqués les uns dans les autres, et je ne vois pas pourquoi on doit admettre le renouvellement des générations comme un facteur causal plus « pertinent » qu"un autre.
Les arbres de l'évolution:
1) Je ne suis pas d"accord avec vous sur le refus de l"analogie. La théorie de l"évolution implique une sélection et il y a bel et bien des sélections en littérature. J"en répertorie plusieurs.
2) Je pense que votre erreur vient du fait que vous vous situez du côté de la production, de la création des œuvres, au lieu de prendre le point du vue du produit. Certes, je peux introduire de la poésie dans un roman. Mais le problème de l"histoire de la littérature n"est pas de savoir ce qu"il est possible de faire quand on écrit (problème de poétique), mais de savoir pourquoi de manière collective les écrivains ont utilisé le style indirect libre collectivement après 1850 alors qu"il était utilisé de manière exceptionnelle avant cette date.
3) Le problème de l"analogie avec l"arbre, à mon avis, est surtout celui de l"identification de ce qui obtient l"avantage de la sélection : le procédé ? L"auteur ? Le lecteur ?"
Ouf! J'espère que j'ai répondu de manière satisfaisante à vos objections. Pour résumer ma position, j'ai peur que vous ne mélangiez des problèmes d'histoire avec des problèmes de poétique, d'esthétique et de linguistique. Si en dépit de mes efforts, vous pensez que je n'ai pas réussi à répondre, n'hésitez pas à me le faire savoir.
Cela m'a fait plaisir de vous lire, car vous êtes plutôt absent en ce moment.
Amicalement,
Je ne suis pas d'accord avec l'analogie darwinienne, telle que présentée ici. Une théorie de l'évolution (darwinienne, culturelle) explique la survie d'un certain nombre de propriétés à travers des générations d'individu et non la longueur de vie des individus eux-mêmes. Or, les livres étant ici clairement les individus, et ce que l'on veut expliquer étant leur longévité, l'analogie tombe à l'eau.
Néanmoins, je pense que l'analogie peut être utile dans un autre sens. Soit les oeuvres les "individus" / et les "gènes" peuvent être les différentes propriétés d'une oeuvre (son sujet, sa forme, les procédés littéraires, son style, etc.) / et un environnement (les lecteurs, le contexte politique, les techniques de reproduction et de transmission des ouvrages, etc.). Alors on peut utiliser un modèle darwinien pour expliquer pourquoi un certain type d'ouvrage (roman policier, barbara cartland) se développe. On peut ainsi faire une histoire informante des "types", mais pas des "individus".
Au sujet de la remarque de JD (que je me permet d'éclairer) : ce qu'ont de formidables les arbres phylogénétiques en biologie (et ce que fait remarquer Dawkins dans The Blind Watchmaker), c'est qu'il n'y aura jamais d'ambiguïté : un individu ne pourra pas être sur deux branches en même temps et deux branches ne se rejoindront pas dans le temps. Chaque individu appartient à une catégorie bien déterminée. Or, ce n'est pas pareil en littérature : on peut avoir un individu qui fait partie de deux branches. Prenez certains romans d'Asimov : ils font à la fois partie du roman de SF et du polar, et leur succès s'explique par les propriétés des deux genres. On aura donc des oeuvres appartenant à plusieurs branches (des métissages !!!) - ce qui ne peut pas arriver sur un véritable arbre darwinien. Donc les arbres de littérature ne peuvent pas être de véritables arbres darwiniens (ce qui ne leur enlève pas une valeur explicative - je signale juste que l'analogie est encore la limitée).
Un mot sur votre commentaire sur l'histoire de la philosophie.
"Si"...Mais à quel coût?
J'ai quelques difficultés à considérer la conception de l'histoire chez Kuhn ou inspirée de Kuhn, comme vous la soutenez, comme une véritable investigation historique. Cela relève, à mes yeux, plutôt de la sociologie.
Admettre que la production philosophiques est bipartite (théorie dominante et auxilaires) et organisée hiérarchiquement, c'est décrire les rapports de force dans un champ où plusieurs théories, à puissance descriptive plus ou moins égale, se font concurrence, et décrire comment l'une d'entre elle parvient à supplanter les autres.
L'histoire, ce n'est pas récit de la vie des héros. Mais la description des faits passés. Tous les faits. Même l'histoire des perdants.
C'est ce que j'ai décrit en termes d'ambiguïté dans l'idéal de l'histoire de la philosophie: un internalisme historique mêlé avec une recherche normative.
Ne vous semble-t-il pas que l'intitulé "histoire de la philosophie" est inapproprié? Qui, lorsqu'il lit un livre d'histoire de la philosophie voit la même chose que dans un livre d'histoire?
Ce qui me semble poser un problème ce n'est pas qu'on suppose qu'il y a un rapport identique entre la philosophie et l'histoire de la philosophie, et la littérature et l'histoire de la littérature, c'est qu'on prétende faire de l'histoire en montrant pourquoi tel concept ou telle thèse est capable de résoudre tel problème, dans un passé éloigné ou proche (dans le meilleur des cas), ou pourquoi telle thèse est la solution à tous les problèmes de notre monde (pas dans le meilleur des cas, mais ce n'est pas le pire non plus).
Amicalement,
Le message précédent était adressé à Julien Dutant.
Bonsoir Florian,
J'ai du mal à comprendre encore toute la signification de l'utilisation des arbres chez Moretti. Cependant, je crois que Moretti vous répondrait que 1) les arbres ne servent pas qu'à expliquer la persistance de certaines oeuvres (ils ne le font qu'indirectement); 2) les arbres servent à expliquer la persistance de certaines propriétés.
Par "propriétés", il faut entendre, comme je l'ai dit dans le billet, l'usage de certains procédés. Ce que les arbres montrent, c'est la persistance du style indirect libre depuis une certaine période; c'est la persistance des indices dans le récit des romans policiers.
Comme je l'ai dit, si l'on s'en tient à la persistance de propriétés (genre : style indirect libre), alors on est dans un cadre darwinien (même si les arbres ne seront pas darwiniens).
Par contre, contrairement à ce que vous dites en 6, la question de la longévité d'une oeuvre particulière, bien qu'étant une question intéressante, n'est pas un problème darwinien : la survie d'un individu peut dépendre de propriétés qui ne sont pas transmissibles (par exemple, se trouver sous un arbre qui tombe). Pareil pour les livres individuels (par exemple, avoir un auteur contre qui le Roi du coin est en colère et qui va droit à la censure - ou alors l'auteur devient politiquement incorrect et tombe en désuétude).
Votre remarque est tout à fait exacte. Un individu tiré de l’histoire littéraire comporte tellement de propriétés qu’il pourra se situer sur plusieurs branches.
Moretti consacre quelques pages à ce problème, que je trouve un peu fumeuses. Grossièrement dit, Moretti fait une sorte de « métaphysique » de la convergence et de la divergence : ce serait les propriétés essentielles du fonctionnement de l’histoire littéraire. Il va, à mes yeux, un peu vite en besogne.
Mais, pour revenir sur votre propos, cette remarque est importante parce qu’elle soulève un vrai problème, qui est celui de la classification des œuvres en famille ou en genre. Si une œuvre comporte plusieurs caractères propres à un genre et de manière aussi significative, plusieurs autres caractères propres à un autre genre, comment pourra-t-on décider le genre auquel l’œuvre appartient ?
Une réponse facile serait celle l’anarchie : pas de genre propre. Mais je ne pense pas qu’on puisse s’y tenir. Il ne faut pas confondre la difficulté à résoudre un problème avec l’impossibilité de sa réponse.
Vous avez raison de souligner que le cadre n’est pas darwinien. Quelques remarques.
1) Je pense que Moretti serait tout à fait d’accord sur le fait que les propriétés à cause desquelles les œuvres survivent sont, non seulement non transmissibles, mais externes.
2) Je suis un peu surpris de voir que, pour expliquer la survie des œuvres, vous employez un exemple qui explique pourquoi une œuvre ne survit pas (la censure et les foudres royales).
3) Prenons un auteur qui a subi les foudres d’un roi : Théophile de Viau. Si votre thèse est correcte, après que le roi a prononcé l’arrestation de l’auteur et l’interdiction de ses œuvres, la survie de ses œuvres devrait être compromise.
Est-ce le cas ? Non. Théophile de Viau est encore publié dans des éditions prestigieuses (NRF Gallimard, Poésie), dans des collections à destination du public savant (Honoré Champion). Bref, c’est la gloire parmi les amateurs du genre et les lauriers dans la recherche savante en littérature.
Prenons le cas inverse : un auteur qui a obtenu les faveurs d’un roi. Racine par exemple. Il est chargé par Mme de Maintenon, la favorite de Louis XIV, d’écrire une pièce pour les filles de Saint-Cyr. Ce sera Esther (puis Athalie). Après les faveurs de ce roi, la survie de cette œuvre est-elle compromise ?
On ne peut pas dire qu’Esther soit à la tête des ventes littéraires. Mais la pièce a continué à être publiée, généralement dans des éditions d’œuvres complètes. Elle a été éclipsée par d’autres œuvres de Racine, tout en continuant son bonhomme de chemin. En 2007, elle bénéficie d’une édition chez Folio Gallimard coll Théâtre. Cela montre qu’elle a accédé au statut d’œuvre à part entière, qu’elle sort du cercle des amateurs et du lectorat savant. Elle est maintenant à destination du grand public.
Quelle conclusion en tirer ? Premièrement, il ne fait aucun doute que nous sommes en dehors d’un cadre darwinien. Deuxièmement, la question de la longévité d’une œuvre est extrêmement complexe et n’est pas entièrement dépendante de l’époque de sa production. Moretti ne parvient pas à prendre en compte cet aspect dans son étude. C’est ce que j’ai voulu dire quand j’ai écrit que sa conception du Marché a des limites.
Amicalement
Merci beaucoup Mikolka pour ce billet.
Ce qui m'a intéressé dans Graphs, Maps and Trees, c'est ce que Ernst Mayr appelait le "population thinking": au lieu de ne considérer que quelques individus archétypaux, on regarde l'ensemble de la distribution d'une population dans l'espace et dans le temps. Là où la biologie des Anciens se demandait: qu'est-ce qu'un Lion? Quelles sont ses propriétés essentielles et quelles sont celles qui ne le sont pas? Comment les déduire de l'essence du Lion? La biologie des Modernes se demande: où ont vécu les populations d'animaux parmi lesquelles on trouve les animaux que nous appelons Lions? Combien d'individus comptent-elles? Quelle est leur histoire? Sont-elles sur le déclin ou non, et pourquoi? C'est cette perspective que, selon Mayr, Darwin a été le premier à imposer en biologie.
De même, il y a une place, à côté de l'histoire des idées traditionnelle qui n'étudie que 0,2% de la philosophie, des romans, des contes, et se pose des questions comme: "qu'est-ce que le Roman?" "qu'est-ce que le Rationalisme?", "qu'est-ce que le Conte"? Il y aurait place, à côté de cette histoire-là, pour une histoire populationelle qui se demanderait: depuis combien de temps y a-t-il des contes? Qui les raconte? Où se rencontrent-ils? Raconte-t-on de plus en plus d'histoires?
Ou encore: Kant, combien de divisions? Combien d'auteurs kantiens dans l'Europe du XIXe siècle? Où les trouve-t-on? Leurs disciples resteront-ils Kantiens? etc.
Des travaux quantitatifs, historiques et géographiques de ce genre existent parfois mais ils sont rares et difficiles à trouver. La grande majorité des humanistes reste persuadée qu'ils perdront leur âme s'ils sortent de l'étude de l'unique et de l'absolument contingent. On peut noter quelques exceptions (les bourdieusiens pour la philo, et surtout la sociolinguistique qui a parfois été appliquée à la littérature avec des auteurs comme Albert Lord dans The Singer of Tales).
Si on accepte avec Mayr que le population thinking est un apport spécifiquement Darwinien, alors on peut dire qu'en ce sens, qu'il est loin de soupçonner, Mayr est effectivement darwinien dans son attention à l'histoire quantitative et à la distribution géographique des idées.
Cher Olivier Morin,
Je vous remercie pour votre commentaire. Et je suis très heureux de voir que vous avez lu le livre de Moretti.
1) Pour ceux qui n’ont pas lu le livre de Moretti, Mayr est cité à plusieurs reprises.
2) Vous avez tout à fait raison de souligner l’importance du passage d’une analyse de l’individu à une analyse de la population, pour déterminer le genre.
Moretti est très sévère contre la conception archétypale du genre. Elle consiste à prendre un individu, par exemple Wilhelm Meister, à déterminer les traits principaux de cet individu, à l’ériger en archétype du genre « Roman de formation (Bildung) ».
L’utilisation des méthodes quantitatives remet totalement en question ce type de conception. Sur les graphes, on ne voit pas d’essence du roman de formation. On voit un sous-genre qui connaît une phase d’apparition et une phase de disparition, précédé par des sous-genres et suivis par d’autres sous-genres.
Pour déterminer les propriétés de ce sous-genre, on s’adresse en priorité à ce qu’on voit sur le graphe, au lieu d’extrapoler à partir d’un individu.
3)
Je ne suis pas certain que l’explication psychologique soit la meilleure façon de rendre compte de ce phénomène. Car, il suffirait d’expliquer que notre âme n’est pas en jeu pour que les littéraires et les philosophes cessent de se concentrer sur l’unique. Or, je ne suis pas certain que ce type d’explication soit suivi de l’effet espéré.
J’ai l’impression, mais ce n’est qu’une supposition, que la pratique de l’histoire littéraire et de l’histoire de la philosophie telle que je les ai décrites (normatives et historiques) est en quelque sorte constitutive de la manière dont ces activités se sont institutionnalisées. Autrement dit, ce n’est pas un sentiment psychologique chez des individus, mais un véritable « habitus » collectif.
Par ailleurs, je pense qu’il faut nuancer les propos outranciers qui font feu sur le conservatisme de la discipline. Car des petites « révolutions » dans la conception de l’histoire littéraire ont déjà eu lieu. J’ai évoqué l’histoire du livre et la stylistique informatique. Mais ce n’est pas tout.
Je pense par exemple au centre des correspondances de Paris-IV, dirigé par André Guyaux et Bertrand Marchal. Le travail qu’ils font est issu d’un changement de la conception de la micro-histoire littéraire : ils cessent de prendre les œuvres publiées pour le « plat principal » de l’histoire littéraire et se concentrent sur une étude des journaux personnels, des correspondances, des brouillons, sans adopter une position téléologique (celle qui consisterait à subordonner tous les data à l’ŒUVRE).
Ce changement n’a pas eu lieu sans heurs. Il y eut une assez longue période (qui perdure encore chez certains”) où les travaux inachevés ont été observés avec attention, mais avec le point de vue normatif et historique qu’on portait sur les œuvres. Au lieu de tout prendre au niveau historique, les historiens de la littérature considéraient tout ce qui avait été écrit par un auteur comme une œuvre. Ce qui a donné beaucoup d’extrapolation comme l’esthétique du fragment et la métaphysique de l’inachevé. Exemple canonique : les interprétations d’Igitur de Mallarmé.
Heureusement, chez les bons historiens de la littérature, ce type d’erreur a disparu. Il me semble que la révolution actuelle en histoire littéraire consisterait à changer le point de vue en matière de macro-histoire.
4) Encore un mot sur le darwinisme. Je comprends tout à fait la remarque de Florian sur les risques d’un usage abusif du terme « darwinien ». Mais une précision est nécessaire.
Le livre de Moretti a un but officiel qui est de démontrer que la conception matérialiste de la forme est le meilleur moyen de rendre compte de l’histoire littéraire. Mais il a aussi un but officieux qui est modifier la conception de l’histoire dans les études littéraires. Et c’est dans ce cadre qu’il fait appel à Darwin.
J’ai l’impression qu’il y a deux usages du terme « darwinien » chez Moretti. Un usage technique : la construction des arbres à partir des propriétés. Et un usage stratégique : s’appuyer sur la puissance « institutionnelle » et axiologique du darwinisme, pour faire admettre un changement en histoire littéraire, ou, autrement dit, s’appuyer sur l’importance culturelle du darwinisme pour mieux convaincre les individus.
Je ne suis pas tout à fait certain de soutenir son projet officiel, mais son projet officieux me paraît important et légitime. C’est pour cela qu’en dépit des réserves que j’ai pu émettre vis-à-vis de sa théorie, j’ai tout de même envie de le défendre.
Amicalement,
J’ai l’impression, mais ce n’est qu’une supposition, que la pratique de l’histoire littéraire et de l’histoire de la philosophie telle que je les ai décrites (normatives et historiques) est en quelque sorte constitutive de la manière dont ces activités se sont institutionnalisées. Autrement dit, ce n’est pas un sentiment psychologique chez des individus, mais un véritable « habitus » collectif.
J'avoue que j'ai du mal à vous suivre... Qu'est-ce qu'un habitus sinon une certaine somme de propriétés psychologiques ? L'explication par les institutions semble faible : il y a certes des individus "opprimés" par la logique institutionnelle, mais l'institution n'existe pas en-dehors de ceux qui la contrôlent et qui orientent sa politique en fonction de choix personnels. L'explication institutionnelle est en dernier recours au moins en partie psychologique. On voit mal fonctionner une institution dont tous les membres sont opposés à la politique.
Cela ne veut pas forcément dire que l'institution reflète la moyenne des idées individuelles. On pourrait avoir le phénomène suivant : personne n'a rien contre D mais suppose qu'afficher D est mauvais parce que les autres sont contre D. Du coup, sans que personne ne soit contre D, les pratiques institutionnelles vont contre D. Mais cet état d'équilibre nécessite qu'à une époque donnée, "anti-D" ait été un standard explicitement imposé... et donc que certains individus l'ait explicitement refusé. Toute explication institutionnelle n'est pas de part en part psychologique mais suppose un peu de psychologie.
Personnellement, d'après mon expérience, en philo, les pratiques institutionnelles ne sont pas de pures abstractions mais s'incarnent réellement dans les comportements et les réactions quasi-viscérales des gens. Je vais pas me lancer dans des anecdotes, mais on me répète souvent que "je ne fais pas de la vraie philo", etc. Je vais pas jouer à la minorité en position dominée et persécutée... mais les mauvais rapports qui peuvent s'instaurer entre diverses instances (par exemples les départements de philosophie et de sciences cognitives de l'ENS) dépendent énormément de réactions khagneuses préprogrammées. Dans de tels cas, je dirais que : l'histoire modèle le psychologique qui modèle les institutions qui modèlent, etc.
Je ne suis pas certain que l’explication psychologique soit la meilleure façon de rendre compte de ce phénomène. Car, il suffirait d’expliquer que notre âme n’est pas en jeu pour que les littéraires et les philosophes cessent de se concentrer sur l’unique. Or, je ne suis pas certain que ce type d’explication soit suivi de l’effet espéré.
Vous rigolez j'espère ? Vous croyez vraiment que des "arguments" pourront avoir raison de croyances et (surtout) de réflexes intellectuels renforcés chaque jour par le contexte et la littérature académique ? Relisez Nietzsche !
C'est pourquoi, quand vous écrivez :
J’ai l’impression qu’il y a deux usages du terme « darwinien » chez Moretti. Un usage technique : la construction des arbres à partir des propriétés. Et un usage stratégique : s’appuyer sur la puissance « institutionnelle » et axiologique du darwinisme, pour faire admettre un changement en histoire littéraire, ou, autrement dit, s’appuyer sur l’importance culturelle du darwinisme pour mieux convaincre les individus.
j'ai envie de rire (jaune). Je ne sais pas ce qu'il en est dans le pays d'origine de Moretti. Mais en France, je ne pense pas qu'utiliser des termes avec "Darwin" à l'intérieur soit le meilleur moyen de pénétrer les études littéraires.
(Ou alors, c'est moi qui n'ai pas eu de bol et vous qui avez fait vos études dans des milieux très ouverts...)
"Vous croyez vraiment que des "arguments" pourront avoir raison de croyances et (surtout) de réflexes intellectuels renforcés chaque jour par le contexte et la littérature académique ? Relisez Nietzsche !" Florian Cova
Manifestement je n'ai pas été clair ou vous m'avez mal lu. Mon argument consistait au contaire à montrer que les arguments et que les tentatives appuyées sur la rationalité ne parviendront pas à convaincre les individus. Donc nous sommes d'accords sur ce point.
Je n'ai pas le temps de répondre au reste pour l'instant. Désolé.
Si si j'ai bien lu. Mais votre déduction semble être la suivante :
1) Si ces blocages (académiques) avaient une source psychologique, des arguments suffiraient à les dépasser,
2) Les arguments n'ont aucune force
3) DONC (par Modus Tollens), ces blocages n'ont pas une source psychologique.
Ce que vous dites, c'est que nous sommes d'accord sur 2. Ce que je disais, c'est que nous n'étions pas d'accord sur 1.
Et puis zut, je réponds quand même...
Moretti est italien et enseigne aux USA. Vous formulez une bonne objection. J'ai dit dit que je soutenais le projet officieux de Moretti, je n'ai pas dit que je soutenais les moyens lesquels il tentait de le faire admettre.
Cela étant dit, il ne fait aucun doute que la valeur stratégique de l'emploi du terme "darwinien" est à double tranchant: on gagne sans doute autant d'adeptes qu'on en perd.
Mais j'ai du mal à mesurer en France le type de réception que peut entraîner une théorie qui s'appuie sur le darwinisme. Si vous avez des données sur ce point, je veux bien les entendre.
Cher Florian, ce n'est pas la peine de monter sur vos grands chevaux!
Suis-je plus clair?
Amicalement,
Réponse au message 17: vous avez raison, mon argument était ambigu.
Ai-je dit quelque part que l'explication par l'habitus n'était pas en partie psychologique?
J'ai peut-être mal compris, mais je trouvais que ceci y ressemblait :
Autrement dit, ce n’est pas un sentiment psychologique chez des individus, mais un véritable « habitus » collectif.
Ai-je dit quelque part que l'explication par l'habitus était la meilleure explication? Non. J'ai bien indiqué qu'il s'agissait seulement d'une supposition. C'est, à mon avis, une explication faible que j'ai soumis à votre jugement.
Intuitivement, cela me semble pourtant être une bonne solution... Mais sans données à l'appui, il n'y a pas grand chose que l'on puisse faire.
Faible, car
Cher Mikolka,
J'accepte de bon coeur vos corrections: j'ai été trop sceptique trop vite en parlant de l'incapacité de l'histoire littéraire à se réformer dans un sens populationnel... la situation n'est pas désespérée.
Cela dit, de mon point de vue, les meilleurs travaux d'histoire culturelle quantitative viennent de la sociolinguistique, de l'archéologie, de l'histoire de la longue durée à la française, ou du courant qui dit étudier "l'évolution culturelle". Moretti est à am connaissance le seul représentant important de cette tendance dans les humanités lui-même me semble bien en dessous de ses modèles (Braudel, Mayr, etc.), et je crois savoir qu'il n'a pas d'étudiant ou de disciples sur cet aspect de son oeuvre (si je me souviens bien, Graphs Maps and Trees devait servir de prospectus à un grand projet qui n'a finalement pas été financé).
Ne sont-ce pas, au fond, les idées d'André Jolles, remises au goût du jour ? On sait que son livre Forme semplici connut, dans sa traduction italienne, une grande faveur dans les universités italiennes au cours des années 1980 (du moins à Milan). On sait encore que ce livre a été rédigé, à l'origine, en allemand, par un Néerlandais que ses convictions aryennes conduisirent à endosser l'uniforme allemand en 1914 (acte qui le fit déchoir de sa nationalité néerlandaise et lui valut d'acquérir la nationalité allemande pour services rendus au Reich, avec bénéfice collatéral d'une chaire à l'Université de Leipzig). Il arrive même qu'on sache que l'engouement aryen de Jolles puise aux sources de ses études sanscrites, où il fut le camarade de Huizinga, l'auteur futur de l'Automne du moyen âge (1919), livre exceptionnel et trop peu lu en France (peut-être en raison de la médiocrité de la traduction française commandée par Gabriel Hanotaux), dont, d'ailleurs, la traduction allemande est de la plume de l'épouse allemande de Jolles. Il est plus rare qu'on sache que l'engouement aryen de Jolles culmina dans son adhésion au national-socialisme, qui provoqua la rupture définitive avec Huizinga. Et c'est ça qu'on prend aujourd'hui pour « moderne ». Un peu de recherches biographiques vous ferait du bien.
Cher Oyseaulx
Ce que vous venez de commettre, d'une part, s'appelle "sophisme de la genèse" et, d'autre part, mérite un point Godwin...
Par ailleurs, le problème de la modernité de la théorie n'a pas été abordé. C'est la vérité de la théorie qui nous intéresse, pas sa "modernité" ou sa "postmodernité".
Amicalement,
La vérité, c'est que l'Homme a inventé le Singe pour se donner un ancêtre.
Un mot sur André Jolles.
Le livre dont parle Oyseaulx s'intitule Formes simples.
Les formes simples « ne sont saisies, ni par la stylistique, ni par la rhétorique, ni par la poétique, ... ne deviennent pas véritablement des oeuvres quoiqu'elles fassent partie de l'art, ne constituent pas des poèmes bien qu'elles soient de la poésie, ... ces formes qu'on appelle communément Légende, Geste, Mythe, Devinette, Locution, Cas, Mémorable, Conte ou Trait d'esprit » (p. 17 de la traduction de 1972).
Ces 9 formes simples ont pour origine la tradition populaire, la tradition orale et le discours. Elles ne sont donc pas des genres proprement "littéraires" (au sens où elles ne sont pas répertoriées dans les traités poétiques, rhétoriques, etc).
Mais les genres littéraires répertoriés sont dérivés des formes simples: l'épopée vient des gestes, la nouvelle vient du conte...
Le rapprochement entre André Jolles et Moretti peut se faire sur un point: André Jolles refuse le traitement normatif des genres, il veut rendre compte de tous les genres et non pas subordonner la littérature existante à la triade dominatrice (drame, épopée, poésie).
Au-delà de ce point particulier, je ne vois pas d'autres rapprochements possibles (il n'y a pas de quête de l'origine chez Moretti, par exemple).
Mais cela ne change rien au problème: cette théorie réaliste, formulée par Jolles ou par Moretti ou par y, est-elle celle dont on a le plus de raisons de croire qu'elle est la plus pertinente?
Amicalement
Je ne savais pas que les singes étaient nos ancêtres...
Et Franco Moretti s'appelle Franco! comme l'infâme dictateur!
Florian Cova, on ne parle pas de ta famille
Je suis un peu navré de voir que le débat aille vers sa conclusion par une queue de poisson (des remarques qui sont des accusations extrêmement graves), et s'achève par un échange d'insultes, dont les auteurs sont tellement courageux qu'ils s'affublent de pseudonymes ridicules et font une si belle preuve de leur probité intellectuelle en négligeant les idées au profit de toutes les bassesses.
Mikolka, prenons les choses avec philosophie: ces interventions inopportunes permettent d'affiner la typologie des trolls...