Un dernier verre
Par julien dutant le dimanche 31 août 2008, 17:59 - Langage - Lien permanent
Un effet subtil de sensibilité au contexte.
Agathe et Berthe sont accoudées au comptoir, et on déjà bu un certain nombre de verres chacune.
- Je peux avoir un dernier verre? demande Agathe.
- Non, répond Berthe.
Supposons qu'Agathe ne peut pas avoir de verre supplémentaire - soit qu'elle ait déjà trop bu, soit que ni Agathe ni Berthe n'aient de quoi le payer. Est-ce que la réponse de Berthe est vraie? Et est-ce que la question d'Agathe avait un sens?
Le problème est le suivant: étant donné qu'Agathe a déjà bu un verre, il est analytiquement impossible qu'elle n'ait pas un dernier verre. Le dernier verre d'Agathe est le verre, quel qu'il soit, qu'elle a eu en dernier. (Cela ne fait aucune différence qu'on parle ici de la vie entière d'Agathe, ou de cette seule journée, ou de ce seul bar.) Du coup, il est absurde pour Agathe de demander si elle peut en avoir un - il est déjà sûr qu'elle l'aura -; et stupide pour Berthe de dire qu'elle ne peut pas en avoir.
Exercice: construisez une théorie d'après laquelle l'échange entre Agathe et Berthe est (malgré leur ébriété partielle) rationnel.
Règle: il ne suffit pas de dire qu'en disant je peux avoir un
dernier verre?
Agathe veut demander si elle peut avoir un verre de plus, et
qu'en disant Non
Berthe veut dire qu'Agathe ne peut pas avoir un verre
de plus. C'est vrai, mais la question est de savoir comment en disant un
dernier verre
on parvient à signifier un verre de plus. La
solution paresseuse est de dire que dernier
est ambigu; l'un des sens de
dernier
est en fait supplémentaire.
Remarque: je n'ai pas moi-même de solution pour l'instant.
Exercice facultatif: trouvez des arguments contre la théorie de
l'ambiguïté de dernier
!
Commentaires
Dans ce contexte où Agathe et Berthe sont en situation de boire des verres, tout verre bu, par l'une ou l'autre, sera soit un autre verre soit un pénultième verre. Aussi, si l'une interdit expressément à l'autre de boire un dernier verre, étant donné que c'eût été peu raisonnable dans la situation présente, c'est qu'elle remet, implicitement, la possibilité de boire un autre verre à plus tard.
Salut à tous :
"Je peux avoir un dernier verre" est une sorte de "contraction" : il signifie à la fois :
1) Puis-je avoir encore un verre ?
et
2) Si tu acceptes, je te jure que ce sera le dernier que je bois dans la soirée
On ne peut pas traduire directement "Puis-je avoir un dernier verre ?" par "Puis-je avoir encore un verre ?" Imaginons une nuit de beuverie où je n'en suis qu'à mon premier verre et où, à la connaissance de tous, j'ai l'intention d'en boire une bonne dizaine : je ne peux pas demander un deuxième verre en disant "Puis-je avoir une dernier verre ?"
Selon, moi cette question est une conjonction de 1 et 2, ce qui fait qu'on peut y répondre négativement de deux façons :
A) Si je nie 1, je répond juste "Non"
B) Si je met en doute 2, je répond "Tu parles !"
Hips !
Fanny: qu'est-ce qu' dans ce contexte? "le dernier ou un autre"? (NB: pénultième = avant-dernier, on est d'accord? du coup pour rendre vrai l'affirmation "tout verre est soit un autre soit un pénultième", il faut que "autre" signifie: "le dernier ou n'importe quel autre"). Du coup je ne saisis pas bien comment tu expliques l'échange.
Fanny: tu penses que quelqu'un qui dit "Non, tu n'auras pas un dernier verre" communique implicitement "il est possible que tu aies un verre plus tard"?
Florian: d'accord sur l'idée que "dernier" dans ce dialogue communique (2), i.e. l'idée qu'après ce verre (si elle l'avait obtenu) il n'y en aura pas d'autre. Et d'accord sur l'idée que c'est là un argument contre la théorie "dernier" est ambigu et l'un de ses sens est "supplémentaire". Cela dit cela laisse la porte ouverte à une autre version de la théorie-ambiguité, selon laquelle l'un des sens de dernier est "supplémentaire et ultime".
Florian: même si (2) est communiqué, il reste a) à dire comment on peut faire cela en utilisant "dernier"; b) à dire comment "dernier" peut communiquer (1); c) à dire si (1) ou (2) sont implicités ou assertés.
Florian: la distinction entre les deux réponses "non/tu parles" suggère que (2) est présupposé ou implicité, mais pas affirmé!
Bonsoir,
Voici une tentative de résolution du problème. Je crois que tout dépend de ce qu’on entend par « rationnel », au cours de l’exercice. Si « rationnel » est équivalent à « logique », voilà ce à quoi on aboutit :
1) Vocabulaire et syntaxe :
A : Agathe
B : Berthe
(b) boire un verre
(b)+n : boire un verre de plus
!: possible de (désolé, je ne sais pas reproduire en wiki les signes de la logique modale...)
!!: impossible de
Je suppose que si (b) est correct, alors (b)+n l’est aussi.
Je suppose que si (b)+n est correct, alors ! ((b)+n) et !! ((b)+n) le sont aussi.
J’implique que !! ((b)+n) et « dernier verre » sont synonymes : « impossible de boire un verre de plus » signifie que quel que soit le nombre de verres qui ont été bus auparavant (x(b)), on ne peut rien ajouter à celui-là. Ce qu’on nomme « le dernier ».
2) Résolution :
Si !! ((b)+n) signifie qu’on ne peut rien ajouter au nombre de verres bus, alors la négation de !!((b)+n) signifie qu’on peut ajouter un verre au moins au nombre de verre déjà bus (non il est impossible que tu aies bu ton dernier verre). Autrement dit, c’est une invitation à boire encore.
Prise dans l’absolu, cette proposition est vraie (la réponse de Berthe est vraie) : Agathe peut boire un autre verre.
Prise relativement au contexte, la réponse de Berthe est fausse : Agathe ne pourra plus boire un verre de plus.
3) Remarque :
On voit intuitivement, sans faire la démonstration, qu’on ne peut pas réduire (b)+n (« Puis-je boire un verre de plus ? ») à ! ((b)+n) (« Pourrais-je avoir un dernier verre ? »).
Conséquence : on ne peut pas utiliser la « solution paresseuse » suivant laquelle « Puis-je boire un verre de plus ? » est équivalent à « Puis-je avoir un dernier verre ? ».
4) Conclusion :
C’est le contexte qui introduit la fausseté de la proposition. Le contexte conduit à abandonner l’identification du « rationnel » et du « logique », pour rendre compte de la vérité du dialogue entre Agathe et Berthe. (Le rationnel n'est pas ce qui est fondé sur un raisonnement formel, mais ce qui est fondé sur des raisons).
(Peut-être une suite bientôt...)
Amicalement,
saluts,
-"un dernier verre" ne signifie pas ici seulement "un verre de plus" mais "un verre de plus et ce sera le dernier".
-du coup je suis d'accord avec Florian : au niveau des actes de langage, "dernier" semble avoir le statut d'une promesse "je te promets qu'après le prochain je n'en prendrai plus d'autre", qui est inséré dans un acte directif (une demande de boisson) pour augmenter ses chances de succès.
- cette promesse est-elle implicite comme tu le suggère Julien ? Il est clair qu'Agathe ne dit pas explicitement "je te promets de..." mais elle dit bien "dernier", qui semble être l'ellipse d'une promesse ici, est-ce que ça compte pour de l'implicite ?
-Julien et Mikolka vous semblez accepter que la réponse de Berthe a une valeur de vérité, mais est-ce que vous tombez pas dans ce qu'Austin appelle l'illusion descriptive ? La réponse de Berthe n'est pas une assertion au sujet du monde, qui prétend à la vérité (même si elle a superficiellement la forme d'une assertion. De même Agathe ne cherche pas à acquérir une connaissance sur ses capacités). Si je vous interdit de me répondre, ça n'est ni vrai ni faux, même s'il y a d'autres critères d'évaluation qui s'appliquent (correction...) en vertu desquels je peux avoir tort de le faire.
Mikolka: je comprends mal ton formalisme! "dernier verre" ne peut être synonyme de "impossible de boire un verre de plus", parce qu'il est clair que la question d'Agathe n'est pas: "Est-ce que je peux avoir impossible de boire un verre de plus?"
"boire un verre de plus" ne peut pas être une proposition, parce que ce n'est ni vrai ni faux. Ni même "Agathe boit un verre un de plus"; il faut au moins un référence au temps, par ex "boire un verre de plus que les verres déjà bus à t".
C'est aussi un problème de fond que ta proposition me semble avoir: d'une part tu supposes qu'il y a un nombre qui est le nombre de verre bus, d'autre part tu dis qu'on peut (parfois) ajouter 1 à ce nombre. Dans le premier cas, "nombre" désigne un nombre particulier, par ex 7 ou 9; dans le second, il désigne un "nombre de", par ex le nombre de planètes.
Au final, ta résolution () me semble être que Agathe demande: "Est-il le cas que: il est impossible que je boive un verre de plus?". Le problème, c'est que cela va à contre-sens! Cela implique (comme tu le signales!) que la réponse "Non" signifie: "Il est possible que tu boives un verre de plus". Donc Berthe proposerait un verre de plus. Mais intuitivement, c'est tout le contraire!
On pourrait être tenté de proposer plutôt que la question est juste l'inverse, i.e. "Est-il le cas que: il est possible que je boive un verre de plus?". Mais le problème est qu'on perd le sens de "dernier"; intuitivement, Agathe ne demande pas juste un verre de plus, elle précise que si elle l'obtient, ce sera le dernier.
Olivier: du coup tu adhères à une théorie de l'ambiguïté, "dernier" signifie parfois: "supplémentaire et dernier"?
Sur la vérité, on peut peut-être éviter la question en utilisant une théorie déflationniste selon laquelle dire "il est vrai que p" revient à dire "p". C'est un peu compliqué ici parce qu'il y a deux perspectives (nous / Agathe) et si on pense que les interdictions ne sont valides que relativement à des perspectives on va avoir des problèmes subtils. Mais disons que lorsque je dis "ce que Berthe dit en disant est vrai", je veux dire: "il serait correct/valide/juste pour Berthe de dire "tu ne peux pas boire un dernier verre}}". Cela suffit pour soulever notre énigme: s'il est trivialement vrai que Berthe aura un dernier verre, alors quelque soit le sens de "correct" en jeu, intuitivement il n'est pas correct pour Berthe de dire "non" ici; et - c'est ce qui rendrait l'échange irrationnel - Berthe ne peut pas manquer de le savoir.
Mikolka: le sens de "rationnel" ici n'est pas logique. (Je ne suis pas sûr de ce que cela signifierait de dire qu'une conversation est logique.) C'est simplement le sens de: ne pas faire des choses évidemment stupides. Un agent n'agit pas rationnellement si il fait des choses dont il sait pertinemment qu'elles vont à l'encontre de ses fins.
Les fins des sujets du scénario sont assez claires: Agathe veut boire un verre additionnel, et veut promettre (sincèrement ou non) que ce verre additionnel ne sera pas suivi d'un autre. Et Berthe veut convaincre Agathe que cette fin ne "peut" pas être réalisée;ou bien au sens où c'est impossible dans les faits (pas d'argent) ou bien au sens où c'est moralement/prudemment mauvais (trop bu) - peut importe le sens en jeu ici.
La question est: comment les interlocuteurs peuvent poursuivre ses fins en énonçant les phrases données? La question se pose parce qu'à première vue, une interprétation mécanique des phrases suggère qu'Agathe demande à propos d'une chose trivialement vraie si elle est vraie, et Berthe répond qu'elle ne l'est pas.
"du coup tu adhères à une théorie de l'ambiguïté, "dernier" signifie parfois: "supplémentaire et dernier"?"
--> non, dernier signifie dernier ici, c'est tout, ça a dire "il y a des verres avant mais pas après". Ce qui signifie supplémentaire n'est pas "dernier", mais "puis-je avoir un verre ?" : il y a une implicature selon laquelle on ne demande pas ce qu'on a déjà, donc on demande à avoir un nouveau verre. "Dernier" dit simplement que ce nouveau verre n'aura pas de successeur mais qu'il a eu des prédécesseurs. Dernier quoi.
Essai de résolution du problème : ce qu'Agathe demande n'est pas un dernier verre, mais un verre. C'est à cette demande que répond Berthe. Ca semble rationnel. Le fait que ce verre soit le dernier ne fait pas partie de ce qui est demandé par Agathe, mais de ce qu'elle promet. Berthe ne réagit pas explicitement à cette promesse (peut-être qu'elle pense qu'elle ne pas être tenue, que même si Agathe ne boit plus qu'un verre c'est déjà trop...). Elle ne répond qu'à la demande.
Bonjour,
Julien : je comprends sans comprendre vraiment, j'essaie autre chose.
Agathe a bu un premier verre Tout verre bu par Agathe est un autre verre Interdire à Agathe de boire un autre verre implique qu'elle a bu un dernier verre.
Mais peut-être est-ce paresseux ?
Erratum : mauvaise mise en page
Julien : je comprends sans comprendre vraiment, j'essaie autre chose.
— Agathe a bu un premier verre — Tout verre bu par Agathe est un autre verre — Interdire à Agathe de boire un autre verre implique qu'elle a bu un dernier verre.
Mais peut-être est-ce paresseux ?
Salut,
J'ai une théorie assez simple (peut-être simpliste!).
« Avoir un dernier verre » implique que le verre que l'on a déjà pris n'est pas le dernier d'où la récupération de l'implicature: « avoir un verre de plus et qui sera le dernier ». Du coup, le « non » répond d'abord au « avoir un verre de plus » et est parfaitement rationnel.
Fanny: d'accord, mais c'est précisément le problème. Quoiqu'il arrive, Agathe a bu un dernier verre. Du coup la quesiton "est-ce que je peux avoir un dernier verre" est absurde.
Hady: Oui, je pensais à qqch comme cela! L'idée est en gros: (1)Littéralement, sa question signifie si elle peut avoir un verre X qui soit le dernier. (2)Le fait qu'Agathe pose cette question communique implicitement qu'elle ne sait pas que le verre précédent est le dernier. De (1) et (2) on arrive d'une manière ou d'une autre à l'idée qu'elle demande un verre supplémentaire qui soit le dernier.
(L'idée de départ c'est: précisément la question, prise littéralement, est absurde; du coup nous modifions son contenu ou attribuons une implicature qui rende l'assertion d'Agathe rationnelle. L'avantage de cette approche c'est que signifie ici tout simplement dernier: le dernier élément d'une liste.)
Le détail (avec sémantique compositionnelle et implicatures à la Grice) n'est pas facile à donner toutefois. En gros il faut que l'implicature "étende" d'une manière ou d'une autre le domaine de verres sur lesquels "dernier" quantifie...
Bonjour,
J'ai fait du formalisme sauvage dans mon dernier commentaire! Quelques remarques malgré tout.
1) Julien Dutant écrit:
"boire un verre de plus" ne peut pas être une proposition, parce que ce n'est ni vrai ni faux. Ni même "Agathe boit un verre un de plus"; il faut au moins un référence au temps, par ex "boire un verre de plus que les verres déjà bus à t".
OK pour la correction.
2) !!((b)+n) est inutilisable parce qu'il désigne le fait qu'il n'est pas possible de continuer la série sans désigner un élément dans cette série.
3) Julien écrit:
Au final, ta résolution (!! ((b)+n) signifie qu’on ne peut rien ajouter au nombre de verres bus) me semble être que Agathe demande: "Est-il le cas que: il est impossible que je boive un verre de plus?". Le problème, c'est que cela va à contre-sens! Cela implique (comme tu le signales!) que la réponse "Non" signifie: "Il est possible que tu boives un verre de plus". Donc Berthe proposerait un verre de plus. Mais intuitivement, c'est tout le contraire!
C'est précisément la raison pour laquelle j'envisageais une suite. J'avais bien conscience que mon essai produisait des résultats qu'on pourrait qualifier de (n'ayons pas peur des mots) ridicules et d'inappropriés!
4) Voilà tout de même comment j'ai essayé de trouver la solution de l'exercice avant de m'endormir:
Supposons qu'Agathe (A) et Berthe (B) aient déjà bu au moins un verre
A-1 est une interrogation sur le monde: est-il possible, compte tenu des circonstances, d'avoir un verre de plus? Si B répond "non" ou "oui", elle informe A sur les circonstances. B dit à A le résultat d'une comparaison entre les circonstances et la demande.
A-2 est 1) une demande pour avoir un verre de plus et, 2) une information sur la série des verres. Si B répond "non", elle répond à 1).
A-3 est 1) une demande pour avoir un verre de plus, 2) une information sur le fait qu'il y a une série de verres et 3) un jugement sur cette série. Si B répond "non", elle répond à 1). "Dernier", à mes yeux, n'est pas ambigu, mais il est difficile à interpréter, car c'est un "méta-méta" adjectif temporel qui qualifie le verre de plus et le commentaire numéral sur ce verre de plus.
Je crois que c'est une solution proche de ce que proposait Hady Ba.
Amicalement,
Bonjour,
J'aimerais intervenir sur deux points. Mon premier point est vraiment un point de détail, vous pouvez sauter sans problème cette première partie qui ne concerne pas le cÅur du problème posé par Julien.
Julien, tu écris que : « étant donné qu'Agathe a déjà bu un verre, il est analytiquement impossible qu'elle n'ait pas un dernier verre ».
Est-ce vraiment analytiquement impossible ?
En fait, l'affirmation de l'impossibité de l'inexistence d'un dernier verre repose au moins sur un présupposé qui est le suivant :
- Agathe ne boit qu'un nombre fini de verres en un temps fini.
En effet, si Agathe peut boire une infinité de verres dans un temps fini (c'est ce qu'on appelle accomplir une supertâche, cf. l'article de l'encyclopédie Stanford à ce sujet : Stanford Encyclopedia - supertasks ), alors il n'y a pas de dernier verre.
J'ai pensé un moment qu'il y avait également un autre présupposé :
- Agathe ne boit pas deux verres en même temps.
Mon raisonnement était le suivant : supposons qu'après avoir bu une série de verres, un par un, Agathe décide pour la fin, de boire deux verres en même temps. Peut-on alors dire qu'elle a eu un dernier verre ? Peut-on dire qu'elle n'a pas eu un dernier verre ? Le propos est ambigu.
Quoi qu'il en soit, la question est de savoir si l'on peut parler d'une impossibilité analytique. S'agit-il plutôt d'une impossibilité qui repose en dernier ressort sur une impossibilité physique (nous n'avons pas la capacité physique de boire une infinité de verres en un temps fini) ?
Faut-il intégrer dans le sens des termes le contexte de leur application dans le monde réel ? (Cela me fait un peu penser aux réflexions de Searle à propos de la phrase « Le chat est sur le tapis »).
Remarque : pour dégager ces présupposés, on peut s'amuser (;>) à reconstituer le raisonnement qui fonde l'affirmation de l'impossibilité de l'inexistence d'un dernier verre.
Soit E : l'ensemble des verres bus par x entre deux moments du temps : t0 et t1
Soit xRy : la relation suivante : le moment où le verre x a été bu est antérieur ou identique au moment où le verre y a été bu
(1) Tout ensemble non vide, fini, ordonné par une relation d'ordre total possède un élément maximum (Exercice : démontrez cette propriété !)
(2) E est un ensemble non vide.
(3) E est un ensemble fini.
(4) R est une relation d'ordre total sur E.
Donc : E possède un élément maximum, c'est-à -dire : il existe un verre bu tel que tous les autres verres bus ont été bus avant ou au même moment que ce verre.
(3) correspond au premier présupposé que j'ai dégagé
Le choix de (4) correspond à la question posé par l'éventuel deuxième présupposé. Si on veut retrouver le présupposé en question, il suffit de transformer la relation R pour avoir une relation d'ordre strict total sur E, et de dans ce cas, on parlera de l'existence d'un unique élément maximum.
Pour le moment ont été évoquées deux possibilités de résolution du problème de Julien : une sorte de théorie de l'ambiguïté, et un appel aux implicatures.
La théorie de l'ambiguïté
Le problème de la théorie de l'ambiguïté est d'abord qu'elle est tout à fait ad hoc et d'autre part qu'elle n'explique pas pourquoi cette phrase a le sens qu'elle a. On en reste il me semble au niveau de l'intuition (âon sait bien ce que cela signifie, d'ailleurs ça veut dire : âââ). En quoi s'agit-il alors d'une théorie ? (Voici donc deux réponses à l'exercice facultatif de Julien)
L'appel aux implicatures
Le problème de l'appel aux implicatures est de savoir ici de quel type d'implicature on parle, de déterminer ce qui déclencherait l'implicature, et ce qui est vraiment inféré dans cette implicature.
1
S'agit-il d'une implicature conventionnelle ?
C'est le sens, je crois, d'une des interventions d'Olivier Massin : « Ce qui signifie supplémentaire n'est pas "dernier", mais "puis-je avoir un verre ?" : il y a une implicature selon laquelle on ne demande pas ce qu'on a déjà , donc on demande à avoir un nouveau verre. » (message 8).
Il y aurait donc une implicature conventionnelle liée au sens de l'expression âpuis-je avoirâ qui signifierait ici une demande.
Mais pourquoi le verbe âpouvoirâ est-il ici interprétée comme l'expression d'une demande ? Faut-il à nouveau faire appel à une implicature préalable ?
2
Il y aurait alors en premier lieu une implicature conversationnelle déclenchée par une possible rupture des maximes de la conversation.
Plus spécifiquement, l'interprétation est guidée par une possible rupture de la maxime de qualité (appliquée aux questions) : on ne peut pas demander si quelque chose est vraie, dans le cas où la réponse semble évidente.
L'interprétation est également guidée par une possible rupture de la maxime de relation (le contexte n'est pas celui d'une discussion sur la possibilité métaphysique, ou physique des supertâches, mais celui d'un apéro par exemple).
Or seule l'interprétation de âpuis-je avoirâ en terme de demande respecte la maxime de qualité et la maxime de relation.
3
Hady Ba pointait déjà , il me semble, vers une implicature de ce type mais en s'intéressant cette fois, non plus à l'expression âpuis-jeâ, mais à l'expression âavoir un dernier verreâ :
«« Avoir un dernier verre » implique que le verre que l'on a déjà pris n'est pas le dernier d'où la récupération de l'implicature: « avoir un verre de plus et qui sera le dernier » ».
Là encore, on a en effet une implicature conversationnelle, déclenchée par une possible rupture de la maxime de qualité : il n'est pas possible qu'en utilisant l'expression âun dernier verreâ, Agathe fasse référence au dernier verre parmi l'ensemble des verres qu'elle a déjà bu (sinon, sa question est absurde).
4
On a bien une implicature encore ici, mais peut-on dire, comme tu le fais Julien qu'« il faut que l'implicature "étende" d'une manière ou d'une autre le domaine de verres sur lesquels "dernier" quantifie » (message 12) ? Il me semble que tu fais ici comme s'il existait d'abord un ensemble fixé de verres bus sur lesquels "dernier" s'applique. Or je crois qu'on a au contraire un ensemble ouvert de verres bus, qui n'est pas encore déterminé, et appliquer "dernier" constituer un acte de clôture de cet ensemble : c'est finalement le terme âdernierâ qui clôt l'ensemble et le fixe.
Ici on aurait une implicature conventionnelle, liée au sens du terme âdernierâ : si j'utilise le terme âdernierâ, c'est que l'ensemble est maintenant fixé : on fixe le point de référence à partir duquel on considère l'ensemble comme fixé.
Du coup, on aurait pour schématiser deux âmécanismesâ qui permettent de comprendre la signification de l'expression :
a - implicature conversationnelle : âpuis-je avoirâ signifie la demande.
b - puis implicature conventionnelle : la demande signifie que l'on se place dans le futur.
a - implicature conversationnelle : âun dernier verreâ ne fait pas référence au verre qu'Agathe vient de boire.
b - implicature conventionnelle : "un dernier verre" fixe l'ensemble de verres bus à considérer : étant donné que l'on se place dans le futur (puisqu'on a une demande), la question n'est pas : « est-il possible qu'il existe un dernier verre dans l'ensemble des verres qu'Agathe a déjà bu ? », mais : « la série de verres que je vais boire ce soir peut-elle se clore au prochain verre ? ».
Oups, c'est peut-être un peu compliqué comme théorie, non ?
J'arrive après la bataille, semble-t-il.
J'ai l'impression que la "théorie" qui se rapproche le plus d'une solution cohérente est celle de Fanny (message 10), car elle s'en tient littéralement au contexte. Elle ne le complique (ne l'interprète) pas. Le recours à l'implicature n'est donc pas justifié.
(1). Agathe a bu un premier verre (c'est nécessaire dans ce contexte)
(2). Tout verre bu par Agathe est un autre verre (ce qui implique qu'elle demande à chaque fois un autre verre et non pas un dernier)
(3). Agathe doute qu'elle puisse boire un autre verre (ce qui implique qu'elle demande si elle peut avoir un dernier verre)
(4). Dans ce contexte donc, exclure qu'Agathe puisse avoir ce dernier verre implique qu'elle a bu tous les verres qu'elle pouvait boire et, du même coup, qu'elle a bu son dernier verre.
L'échange semble rationnel.
(1). Une bière, s'il vous plaît.
(2). J'en prendrai une autre s'il vous plaît
(3). Je peux avoir un dernier verre ?
(4). Non.
Je retire, c'est absurde, Désolé. L'implicature est justifiée : "demander si on peut avoir un dernier verre, c'est rendre possible que celui qui vient d'être bu n'est pas le dernier".
Il me semble que Deleuze évoque ce problème dans l'abécédaire...