"Vocabulaires des philosophes"
Par julien dutant le vendredi 29 août 2008, 13:59 - Philosophie - Lien permanent
Pourquoi tant de dictionnaires? Et une suggestion aux éditeurs...
De retour à Genève, je découvre via quelque publicités dans ma
boîte aux lettres universitaire que le les publications de Vocabulaires des
philosophes
continuent de proliférer en France: Dictionnaire Spinoza,
Vocabulaire de Husserl, Aristote en 100 mots, etc., sans parler des
dictionnaires de termes de la philosophie. J'hésite entre deux explications,
compatibles, du phénomènes: manque d'idées éditoriales, et conséquence de la
façon de réfléchir par notions qui domine en France. (Plus
précisément, qui co-domine avec la façon de penser par auteur; d'où l'idée
naturelle de faire un dictionnaire par auteur.)
Editeurs, si vous m'entendez, voici une suggestion que je vous offre de bon coeur: pourquoi pas une série Thèses des philosophes, pour changer? Les (principales) thèses d'un philosophe, présentées à la façon médiévale, numérotées et avec glose si besoin est. J'achète de suite!
Autre format, parallèle au dictionnaire de philosophie: le Who's
What Philosophique. Qui est matérialiste? Qui est réaliste à
propos des qualités secondaires? Etc. En bref, vous reprenez les thèses mais
cette fois-ci vous donnez la liste des auteurs (et références nécessaires) qui
les soutiennent. Si vous insistez pour contextualiser
les positions
philosophiques, vous pouvez en faire un par siècle / grande période.
Si certains sont tentés par l'objection mais on ne peut pas se mettre
objectivement d'accord sur de telles listes de thèses
, demandez-vous s'il
est plus ou moins facile de s'entendre sur le "sens" d'un mot chez un
philosophe.
(PS1: N'ayez crainte d'assécher le marché; quand ce format arrivera à terme, on pourra passer aux Arguments des philosophes.)
(PS2: Question facultative. Est-ce que les auteurs/éditeurs
de dictionnaires des philosophes
adoptent implicitement ce qu'on
pourrait appeler l'idéal de la libre interprétation suivant:
chez un philosophe donné, les mots ont un sens fixé, qui fait normalement
l'objet d'un consensus exégétique; par contre, il y a plusieurs points de vue
possibles/acceptables/vrais sur la question de savoir quelles thèses il
soutient sur la base de ces mots, et quelles sont ses
arguments/présupposés/objectifs?)
Commentaires
Tout à fait d'accord. Après "Argument des philosophes" on pourrait lancer la série "Pourquoi X a tout faux" !
Cher Julien,
Dans le fond, je suis plutôt d'accord avec vous.
Je mettrais seulement un bémol. Les éditions de "vocabulaire de x" ne sont pas unilatéralement thématiques ou notionnelles.
Je prends un exemple: j'ai sous la main un "vocabulaire de Kant", dont je me suis d'ailleurs beaucoup servi pendant notre discussion sur la poésie. On y trouve des notions ou des thèmes tels que: le Beau, le Souverain Bien, le Mal, l'Expérience... Ce sont des thèmes auxquels sont attribués des rhèmes: le Beau est y pour Kant.
Mais, dans certains cas, les entrées ne sont pas des thèmes. Exemples: Antinomie, Chose en soi, Schème... Ce ne sont pas à strictement parler des thèmes auxquels sont attribués des rhèmes. Ce sont déjà des indications sur les thèses de l'auteur.
J'exagère peut-être un peu, mais il me semble qu'un "vocabulaire de x" bien lu peut presque être lu comme un "les thèses de x".
C'est là où nous sommes d'accord: ces "thèses de x" cachés en "vocabulaire de x" gagneraient en lisibilité et en intérêt si on cessait de les soumettre à une approche "pseudo-notionnelle".
Amicalement,
Mikolka: je suis d'accord que dans le cas de termes théoriques, expliquer un terme revient bien souvent à donner son rôle inférentiel (comme en géométrie on précise "ligne" et "point" par des axiomes), ce qui revient à énoncer des thèses. C'est d'ailleurs précisément le problème que j'avais en tête pour l'"idéal de la libre interprétation" que j'attribue (sans preuve) aux tenants des dicos.
Pour préciser l'idée de l'"idéale de la libre interprétation": le format dictionnaire suggère (par analogie avec les dictionnaires pour les langues étrangères) que le dico de philo vous fournit simplement une aide à la lecture, ou un préalable à celle-ci, et non le contenu des textes eux-mêmes. Alors que, comme Mikolka le signale, il est douteux que la distinction explication préalable / présentation des thèses soit tenable - ni désirable.
La présentation en thèses permettrait d'organiser la pensée (celle de l'étudiant) bien mieux que l'ordre alphabétique, qui donne une impression de fouillis multidirectionnel. (Certes il y a des positions philosophiques en faveur du fouillis multidirectionnel...) Mais cela demande plus de travail (pour l'auteur) que l'ordre alphabétique!
Je rappelle qu'il y a eu, il y a environ 10 ans, une bataille en France ( en fait la n-ième sur ce thème) opposant les promoteurs d'un nouveau programme de terminale ( et on sait qu'en France les programmes de terminales déterminent ne sous main ceux de CAPES et d'agregation, formant l'agenda implicite de la profession et des élèves) insistant sur l'argumentation à l'encontre des notions. En gros le choix était entre ceux qui voulaient qu'on mette des trucs du genre : "arguments pour et contre le libre arbitre" et ceux qui voulaient qu'on laisse un notion massive du type "la liberté" . Le programme proposé par Alain Renaut ( pourtant fort timide dans ses novations) a été violemment combattu par ceux qui voulaient des "notions". Il a fini par être abandonné sous les pressions syndicales, politiques, etc . Bref les conservateurs ont gagné. Voilà pourquoi vous avez, avec les dictionnaires de "Notions chez X" et les livres scolaires, la consécration de cette victoire. Les professeurs de philosophie en France prefèrent massivement un programme de notions. Et voilà pourquoi votre fille ( Sophia) est muette en France.
sur l'historique de ces débats on peu consulter notamment les excellents numéros de l'ACIREPH "côté philo" ( surtout le n° 1)
http://www.acireph.org/cote_philo_030.htm
Suivant la suggestion d'Hilarion Heurtebise, j'ai consulté le site de l'acireph pour tomber dans Côté-Philo numéro 2 sur un article de Jean-Jacques Rosat. Celui-ci parle de l'expression due à Gaston Bachelard qui est "obstacle pédagogique". (Mais ne pourrait-on pas dire aussi "obstacle psychique"?) Ça tombe à pic, car je me demandais pourquoi certains disent que pour savoir il faut d'abord croire — et quel est l'obstacle qui les empêchent de penser que pour croire il faut d'abord savoir. On peut aussi se demander quelles sont les motivations des uns et des autres.
Julien Dutant
Merci pour votre réponse et vos précisions. Je fais quelques remarques.
1) Je n'avais lu que le corps du texte, sans voir les post-scriptum, c'est pour cela que je n'en ai pas parlé.
2) L'idéal de la libre représentation me rappelle l'idéal de l'axiomatisation hilbertienne (surtout après la comparaison avec le ligne et le point).
La méthode axiomatique en mathématiques (je fais référence à Hilbert) est composée de a) une théorie de la correction des formules; b) une théorie des règles d'inférence; c) un ensemble d'axiomes ou de propositions premières. Choisir un ensemble A d'axiomes plutôt qu'un ensemble B d'axiomes où A et B sont partiellement ou totalement différents entraîne automatiquement des incompatibilités de théorèmes et de propositions déduites. Autant dire, qu'en mathématiques on n'aurait pas l'idée de faire un vocabulaire des axiomes sans le reste! Tout simplement parce qu'il y a une "interdépendance" ou une continuité entre les éléments du système.
Supposer qu'on puisse présenter les thèmes ou les notions sans les thèses des philosophes, c'est dire, en gros, que la philosophie est un système encore plus formalisé que les mathématiques! Ce qui, jusqu'à la preuve du contraire, ne paraît pas évident ou du moins semble vraiment contre-intuitif. Pourquoi cela vient-il à l'esprit des philosophes et des enseignants de philosophie?
3) On pourrait supposer que les éditeurs/auteurs (généralement des universitaires et donc des professeurs) ont foi en l'intérêt pédagogique des lexiques.
S'ils ont réellement cet idéal, ils ont vraiment du mal à s'y tenir. À la lecture, on a vraiment l'impression qu'ils sont partagés entre les contraintes de la présentation lexico-thématique et la nécessité de présenter les thèses liées aux notions. C'est donc une foi qui ne déplace pas les montagnes! Ils se rendent sans doute compte du fait qu'il n'est pas "tenable ou non désirable" de différencier l'explication des notions et la présentation des thèses, comme l'écrit Julien.
4) Julien écrit:
Une chose me gêne dans l'approche notionnelle: elle met tout à plat ou sur le même niveau. Comme je le disais dans le message précédent, le Beau ou l'antinomie n'ont pas le même satut dans l'argumentation de Kant. Le Beau, pourrait-on dire est une notion "téléologique": c'est le concept auquel on doit aboutir par une suite d'arguments. L'antinomie, pourrait-on dire, est un terme stratégique: il a sa place dans le corps de l'argumentation et dans la méthode kantienne.
La présentation sous forme de vocabulaire alphabétique écrase cette différence de statut. Il me semble que ce type de nuance pourrait être explicitée grâce à une présentation par thèses.
Bref, les présentations sous forme de "le vocabulaire de x" sont vraiment mal faites! 1) Elles sont une représentation fausse de la philosophie. 2) Les auteurs/éditeurs ne respectent pas à la lettre la présentation qu'elles impliquent et mélangent les genres. 3) Elles ne rendent pas compte des relations entre les notions.
Olivier Massin
C'est une excellente suggestion! Car, en ce moment, c'est plutôt terne ou du genre "Comment nous avons tous raison".
Hilarion Heurtebise
Merci pour la suggestion, même si je ne suis pas certain que le lien soit direct entre les deux sujets. Il y a aussi un chapitre assez bien fait sur le débat qu'a suscité la réforme proposée par Alain Renaut dans le livre de Louis Pinto que j'ai commenté dans un billet précédent: Le Métier et la vocation de Philosophe, Seuil, 2007.
Post-scriptum: et Cracovie? Peut-on avoir quelques commentaires sur ce qui s'est passé?