Et si les factures ne rendaient pas ignorant ?
Par Florian Cova le dimanche 27 juillet 2008, 14:01 - Philosophie - Lien permanent
Et si le contextualisme épistémique ne reposait en fait sur rien ? Et si la philosophie expérimentale pouvait faire avancer le débat en théorie de la connaissance ?
RESUME DES EPISODES PRECEDENTS :
Pour les non-initiés, le titre de ce billet fait référence à un ancien billet de Julien Dutant consacré au problème de l'empiètement pragmatique en théorie de la connaissance. Pour ceux qui n'auraient pas le courage d'aller voir de quoi il s'agit, je résume brièvement. En citant le billet d'origine, on peut dire que :
Le problème de l'empiètement pragmatique est le fait que notre évaluation épistémique des sujets (le fait qu'on dise qu'ils savent, ou que leur croyance est épistémiquement justifiée) semble être sensible à des facteurs pragmatiques qui n'ont rien à voir avec la vérité de la croyance ou ses chances d'être vraies, comme l'inconvénient qu'il y aurait à se tromper.
L'exemple canonique d'une telle "sensibilité au contexte" est le cas de la Banque, proposé par Keith DeRose. Soit une paire de cas, le premier cas se présentant comme ceci :
La Banque A. Ma femme et moi rentrons à la maison un vendredi après-midi. Nous voulons passer à notre banque pour déposer les chèques de nos salaires. Mais alors que nous passons devant la banque, nous découvrons qu'il y a de longues files d'attente aux guichets, comme c'est souvent le cas le vendredi après-midi. Bien qu'en général nous préférions déposer nos chèques le plus tôt possible, en l'occurrence il n'est pas important que nous les déposions tout de suite, et je suggère donc que nous rentrions directement et déposions nos chèques le samedi matin. Ma femme dit: « La banque sera peut-être fermée demain. Beaucoup de banques ferment le samedi. » Je réponds: « Non, je sais qu'elle sera ouverte. J'y étais il y a deux semaines, un samedi. Elle est ouverte jusqu'à midi. »
Et le second cas comme ceci :
La Banque B. Ma femme et moi passons devant la banque un vendredi après-midi, comme dans le cas A, et découvrons les longues files d'attentes. Je suggère là aussi qu'on dépose nos chèques le samedi, en expliquant que j'étais à la banque un samedi matin il y a tout juste deux semaines et que j'ai appris qu'elle était ouverte jusqu'à midi. Mais dans ce cas, nous venons juste de faire un très gros chèque. Si nous ne déposons pas nos salaires avant lundi matin, le chèque sera en bois, ce qui nous mettra dans une très mauvaise situation. Et, la banque ferme bien évidemment le dimanche. Ma femme me rappelle tout cela. Elle dit alors: « il arrive que les banques changent leurs heures d'ouvertures. Sais-tu si la banque sera ouverte demain? » Tout en restant aussi sûr que précédemment que la banque sera ouverte, je réponds néanmoins: « Eh bien, non. Je ferais mieux d'aller vérifier. »
Pour citer Julien Dutant :
L'idée est la suivante: dans les deux cas, le sujet (appelons-le Keith) a les mêmes données pour sa croyance que la banque sera ouverte demain: à savoir, qu'il l'a vu ouverte un samedi deux semaines plus tôt. Il n'a donc pas plus de chances de se tromper dans le second cas. La seule différence est que dans le second cas, c'est beaucoup plus important pour lui de ne pas se tromper. Pourtant, nous avons tendance (disent ces auteurs) à lui attribuer de la connaissance dans le premier cas, et non dans le second. Et en tout cas, nous disons qu'il est justifié à agir comme s'il savait dans le premier cas (il peut rentrer), et pas dans le second (il doit vérifier).
Le cas de la Banque est ainsi un cas paradigmatique pour les théories contextualistes qui utilisent souvent des arguments de la même forme, soit : regardez le cas A, regardez le cas B, tout ce qui change entre A et B est le contexte/l'intérêt du sujet à ne pas se tromper, et pourtant nous disons en A que le sujet "sait" et en B "qu'il ne sait pas" - donc la connaissance est sensible au contexte et aux intérêts du sujet.
EPISODE II : X-PHI STRIKES BACK
Les contextualistes s'appuient donc tout particulièrement sur les intuitions des gens, en affirmant que "dans tel cas, la plupart des gens diraient que...". Mais nous savons tous que les philosophes sont des êtres pervertis dont les intuitions n'ont plus aucun rapport avec celles du commun des mortels. C'est pourquoi la Philosophie Expérimentale s'est donné comme mission d'aller vérifier quelles étaient réellement les intuitions des gens. Et c'est ce que Wesley Buckwalter vient de faire pour le célèbre cas des Banques, 16 ans après sa première formulation.
Buckwalter a proposé à un certain nombre de sujets de lire l'un des deux cas ci-dessus réécrit à la troisième personne et de déterminer si oui ou non le personnage principal "savait" ou pas que la banque était ouverte. Puis il a comparé les réponses obtenues pour les deux cas, et devinez quoi...
Et bien oui, il n'a trouvé aucune différence significative. Comme si le contexte n'influençait pas l'attribution du savoir à l'agent. Pourtant, Buckwalter a utilisé une méthodologie très "sensible" aux différences en ne demandant pas aux sujets de répondre par OUI ou NON à la question "sait-il que la banque est ouverte" et en utilisant à la place une échelle graduée d'attribution du savoir. Le nombre de sujets par scénario (environ 80) est aussi relativement élevé comparé aux autres expériences du genre, ce qui aurait du permettre à n'importe quelle différence de sortir lors de l'analyse statistique.
Que faut-il en conclure ? Que le contextualisme épistémique repose uniquement sur les illusions de quelques philosophes ? Peut-être. Peut-être pas. On pourra faire remarquer qu'il s'agit là d'une étude portant sur un cas unique. Et dans ce cas je répondrai :
1) Qu'il s'agit d'un cas "exemplaire", mais surtout
2) Que cela montre que les intuitions des philosophes ne sont pas exemplaires de celles de la plupart des gens. Du coup, il se peut qu'il y ait des cas où des effets de contextes ont réellement lieu. Mais, jusqu'à ce que cela soit prouvé expérimentalement, il n'y a aucune raison a priori de prendre au sérieux les exemples du même acabit. La charge de la preuve incombe aux contextualistes - et dire "il me semble à moi que..." n'est en aucun cas une preuve.
Néanmoins, quelque part, je trouverais ça triste que tout finisse comme ça. Le débat sur le contextualisme était assez passionnant. Qu'il puisse être dégonflé de façon aussi "triviale" serait assez décevant. Mais la vérité peut être parfois triviale.
Commentaires
"Mais la vérité peut être parfois triviale."
En ce qui concerne le contextualisme épistémique c'est parfaitement valable. Il est trivialement vrai.
Que ce soit l'une des pères de la philosophie - "La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien" - ou un banal adage - "l'on n'est jamais sûr de rien" - qui nous le dit, le fait est là : le savoir est souvent surfait.
En effet, en ce qui concerne les connaissances empiriques les certitudes absolues n'existent pas. Pas besoin d'être un sceptique pour être le comprendre.
En règle général, on dit que l'on sait lorsque les données en notre possession sont suffisantes pour prendre le risque d'afficher notre certitude. Dans ce genre de situation on ne voit pas comment il pourrait en être autrement. Or, selon le contexte, notre imagination foisonnante peut alimenter notre scepticisme inné jusqu'à la paranoïa parfois.
Prenons le cas de la banque : sans enjeu, pas de problème, la certitude reste intact, mais dès lors qu'il y a un enjeu important - une grosse perte - on se doit de pousser la réflexion, quoi de plus naturel. Donc, on imagine des scénarios moins probables que nous n'aurions même pas envisager autrement : le banque pourrait être en travaux, par exemple.
En réalité, dans les deux cas on ne sait pas que la banque est ouverte, mais dans le premier on croit savoir, parce qu'en cas d'erreur, les conséquences ne sont pas importantes, et dans le second on se contente de croire, avec toutefois un degrés plutôt élevé - mais insuffisant - de certitude , car on est conscient, grâce à la taille de l'enjeu, de notre faillibilité intrinsèque.
Tous les jours nous nous comportons comme si nous savions une foule de choses sans vraiment prendre le temps de les vérifier, car il serait vain de la faire pour chacune de nos actions quotidiennes et banales. Mais dès lors que les conséquences d'une action sont d'une importance plus grande, on prend la peine de vérifier plus attentivement les paramètres en jeu.
En somme, dans les deux cas, Keith ne sait pas que la banque est ouverte, mais dans le premier cas, il ne se donne pas la peine d'en prendre conscience.
Donc les factures ne rendent pas ignorant (pour répondre à l'ancien billet de Julien), mais elle nous font prendre conscience de notre potentielle ignorance liée à notre faillibilité intrinsèque.
Après ce brillant commentaire, il n'y a peut-être plus grand chose à ajouter. Je voudrais juste prolonger le débat sur le plan méthodologique, et vous donner ainsi l'occasion, Florian, de nous instruire un peu plus de la philosophie expérimentale que vous aviez mise au programme de nos vacances.
Que les intuitions des philosophes soient faussées n'est peut-être pas la seule explication au décalage que vous relevez entre les résultats intuitifs de Keith DeRose et les résultats expérimentaux de Wesley Buckwalter. Je voudrais en savoir un peu plus sur le dispositif lui-même: comment les 80 personnes interrogées sont-elles choisies? Vous semblez juger que ça fait beaucoup de monde: habituellement on tire donc des conclusions à partir d'un panel moins large? intuitivement, ça me semble très peu. Enfin, beaucoup plus grave pour la prétendue infaillibilité des résultats, peut-on vraiment soutenir que le fait de répondre à la lecture d'un petit récit apparemment anodin nous renseigne sur le comportement des gens dans la vie ordinaire? La question est-ce que le sujet SAIT que la banque etc., me paraît déjà décalée par rapport à ce qu'on se dit dans la vie. Ne serait-ce que parce qu'on agit de manière inconsciente (ou plus inconsciente) qu'on ne le fait quand on se demande quelque chose à propos de quelqu'un dont on lit l'histoire. C'est pourquoi Nyati vise tout à fait juste à mon sens.
J'ai eu l'occasion il y a quelques années de répondre à un test de philosophie expérimentale. Je n'ai pas vraiment eu le sentiment de vivre ma vie ordinaire: j'étais payé pour écouter un appareil me raconter pendant quarante minutes une histoire absolument invraisemblable sur un peuple qui parlerait une langue bizarre dont on me faisait entendre de petits extraits, et je devais cliquer sur un bouton ou un autre selon que je pensais A plutôt que B... mais tout sonnait trop faux pour que je m'intéresse vraiment au test.
Vous qui êtes maintenant praticien, vous devez être habitué à répondre à ce genre de questions. Et puis il y a aussi les "trucs plus funs" que vous nous aviez promis dans votre billet sur les antinomies... Si vous avez le temps...
"Ce genre de questions" = le scepticisme de ceux qui trouvent que les expériences de la philosophie expérimentale ne sont pas forcément révélatrices.
Je ne sais pas vous mais moi cela me rappelle le débat sur le choix interptemporel en économie comportementale. En deux mots, il s'agit du phénomène selon lequel les gens préfère un gain tout de suite à un gain pourtant (un peu) plus important plus tard. Il existe aussi une version probabiliste, dans laquelle la préférence va à une récompense sûre par rapport à une récompense incertaine mais plus grosse. Voir par exemple: Time Discounting and Time Preference: A Critical Review
L'un d'entre vous a-t-il déjà entendu parler d'une éventuelle mise en parallèle de ces théories de l'actualisation hyperbolique de l'utilité économique avec le problème que vous soulevez, qu'on pourrait décrire comme l'actualisation intertemporelle du contenu épistémique ?
PS : Pour une jolie review, cf. Neuroeconomics
Bonjour à tous. Je vous préviens tout de suite : je ne suis pas capable en ce moment d'un dialogue très soutenu, alors je vais essayer d'être concis mais efficace.
Nyati :
Vous dites qu'en fait nous ne "savons" jamais, car vous identifiez le "savoir" à la "certitude absolue", dans une honnête tradition socratico-cartésienne. De ce fait, on peut dire que nous n'avons jamais véritablement de "certitude absolue" et que le personnage des cas de Banque ne sait jamais que la Banque est ouverte.
Certes (c'est vrai). Mais la philosophie de la connaissance anglo-saxonne ne s'occupe pas toujours de CE concept de "savoir". Elle s'occupe aussi de celui qu'utilise "l'homme de la rue" (traduction pour "folk"). Or, l'homme de la rue estime qu'il y a des choses que nous savons. Il me semble que le contextualisme épistémologique s'occupe de "savoir" en ce sens. Et que donc, il n'est pas "trivial".
J'ai eu un peu le même genre de réaction à ma première rencontre avec le problème de Gettier. En gros : "c'est quoi cette daube ! je ne vois pas en quoi c'est un contre-exemple à la thèse classique ! les jugements de ces crétins ne sont pas véritablement FONDES ! ils n'ont pas de véritables RAISONS DE CROIRE !" Mais Gettier utilise ces termes dans la perspective d'une analyse de "savoir" tel que nous l'utilisons tous les jours, et non pas dans la perspective d'un philosophe qui pose "savoir = certitude absolue".
De plus, en admettant que nous ne savons rien (ou pas grand chose), je ne vois pas comment on peut en déduire que le contextualisme épistémique dans sa version forte (c'est-à-dire : qui ne considère pas seulement les attributions de savoir à la première personne mais aussi à la troisième) est trivialement vrai : il serait plutôt trivialement faux, non ?
Nyati (bis) :
Quelque chose que je n'ai pas précisé dans le billet et qui a pu être mal compris. Dans les deux cas, on trouve autant de personnes qui estiment que le personnage sait que la banque sera ouverte : c'est-à-dire environ 90% des sujets. Le consensus ne vient donc pas du fait que les sujets adoptent votre point de vue "savoir = certitude absolue" pour dire que l'on ne sait jamais.
Clément :
Les questions de méthodologie "générale" sont un peu longues et complexes. Je ne répondrai donc que pour le cas de cette expérience précise.
''Je voudrais en savoir un peu plus sur le dispositif lui-même: comment les 80 personnes interrogées sont-elles choisies? ''
Correction : 80 personnes par scénario - donc 160 en tout (240 en fait car il y avait une troisième version de la Banque testée). Pour plus de détails, le mieux est de se référer à l'article. Les sujets étaient des étudiants recrutés en amphi.
Vous semblez juger que ça fait beaucoup de monde: habituellement on tire donc des conclusions à partir d'un panel moins large?
1) C'est pas mal, en effet. Ca peut sembler peu, mais c'est parce que vous ne prenez pas la bonne perspective. Dans le cas de la présente expérience, on n'est pas dans une perspective inductiviste (par exemple, une étude sur la sexualité des français) mais bien dans une optique falsificationniste. Un cygne noir suffit à prouver que "tous les cygnes sont blancs" est faux. Ici, on cherche à falsifier une thèse du genre "les gens auront moins tendance à dire que X sait que Y, si Y importe beaucoup pour X". Du coup, on n'induit pas à toute la population les résultats, mais on montre justement qu'une thèse portant sur l'ensemble de la population est fausse.
2) Ce qui est testé ici, ce sont des intuitions "linguistiques". On suppose habituellement que ces intuitions sont assez robustes au sein d'une population partageant la même langue, ce qui rend plus légitime une "induction".
3) Les auteurs utilisent une méthode scalaire (il faut voter sur une échelle graduée). Sans rire, je connais des gens qui en utilisant de telles méthodes ont vu des résultats statistiquement significatifs sortir au bout de 4 sujets et se maintenir par la suite. Si vraiment il y avait eu au sein de la population d'étudiant une différence entre les deux scénarios, elle serait surement sortie au bout de 20/30 sujets par scénarios, en méthode binaire. Alors 80 par scénario en méthode scalaire... Je sais que ça ne vous parle pas, mais je peux vous assurer que si au sein de la population il y avait eu une différence, on l'aurait vu.
Le fait de répondre à la lecture d'un petit récit apparemment anodin nous renseigne sur le comportement des gens dans la vie ordinaire?
Difficulté épistémologie traditionnelle qui remonte à la nuit des temps et qui oppose "ce qui se passe naturellement" à "ce qu'on trafique dans le laboratoire". Le mouvement artificiellement provoqué de sphère sur un plan peut-il vraiment nous apprendre quelque chose du mouvement naturel des planetes ? Le vivant ne se comporte-t-il pas différemment dans un laboratoire et n'est-il pas alors illusoire de faire de la biologie une science expérimentale ? etc.
Il faut distinguer deux choses :
- Le sujet devant sa feuille est-il dans une situation écologique ? est-il là comme dans la vie ordinaire J? Réponse : NON, bien sûr !
- Cela peut-il nous apprendre pour autant quelque chose sur la vie ordinaire ? Pourquoi pas ?
La philosophie expérimentale reprend les postulats de la psychologie expérimentale qui les prend à toutes les autres sciences expérimentales : les expériences ne sont pas faites en milieu naturel mais nous apprennent quelque chose tout de même. Par exemple, notre connaissance sur les mécanismes "écologiques" de la vision a progressé principalement par l'utilisation de stimuli et de situations "non écologiques". Cela est dû à l'utilisation de la méthode falsificationniste plutôt qu'inductionniste : pour expliquer A (qui est naturel) vous posez la thèse B, mais de B on peut tirer des prévisions "artificielles" (réalisables en laboratoire) C, et donc on peut tester C pour falsifier / confirmer B.
J'ai eu l'occasion il y a quelques années de répondre à un test de philosophie expérimentale. Je n'ai pas vraiment eu le sentiment de vivre ma vie ordinaire: j'étais payé pour écouter un appareil me raconter pendant quarante minutes une histoire absolument invraisemblable sur un peuple qui parlerait une langue bizarre dont on me faisait entendre de petits extraits, et je devais cliquer sur un bouton ou un autre selon que je pensais A plutôt que B... mais tout sonnait trop faux pour que je m'intéresse vraiment au test.
Ca ne devait pas être de la philosophie expérimentale, mais bon...
Vous avez eu la sensation de répondre au hasard. Vous ne vous êtes pas trop impliqué. Et ben c'est parfait. Non, sans rire ! Dans le cas où l'on teste des intuitions linguistiques, on ne veut pas trop que le sujet réflechisse (comme dans la vie de tous les jours en fait). Le fait que vous ayez l'air de répondre au hasard n'a aucune incidence. C'est un fait connu en psychologie expérimentale que le sujet qui croit répondre au hasard ne répond pas forcément au hasard. Par exemple dans les cas de perception subliminale : on flache au sujet une image de façon trop rapide pour qu'il la perçoive consciemment, puis on lui demande où elle est apparue (à gauche, à droite). Le sujet est persuadé de répondre au hasard... et pourtant, ses scores sont largement au-dessus de 50% de réussite. C'est pareil pour ce genre de questionnaire : même si vous avez l'impression de répondre au hasard... et bien ce n'est pas forcément le cas.
Dans le cas présent, il est évident que les sujets ne répondent pas au hasard (90%, c'est loin de 50%, non ?)
La question est-ce que le sujet SAIT que la banque etc., me paraît déjà décalée par rapport à ce qu'on se dit dans la vie
Euh... vous réalisez que ceux qui posent cette question à la base, c'est les contextualistes épistémiques ? que donc si vous pensez que ça n'a pas véritablement de sens, c'est plutôt à eux et à leurs expériences de pensée qu'il s'agit de s'en prendre ?
Je reprends ça à tête reposée... mais pour ce soir, je suis convaincu.
Good night
Sur l'expérience de Wesley Buckwalter
Chouette! Merci beaucoup Florian, c'est un beau cadeau de vacances! Comme je le disais dans un commentaire au billet initial:
(Incidemment, dans ces commentaires disait que Je ne sais pas qui était le , mais je me demande si la généralisation suivante ne pourrait pas être observée: les gens qui ont reçu une éducation philosophique continentale (au sens large, e.g. qui ont étudié en France) ont des intuitions sceptiques (cf. Nyati approuvé par Clément ci-dessus), parce qu'ils ont compris qu'il n'y avait pas de croyance absolument infallible; ceux qui ont reçu une éducation philosophique analytique ont des intuitions dogmatiques (cf. la plupart des philosophes de la connaissance analytiques), parce qu'ils se rendent compte de à quel point la position sceptique est folle; ceux qui ont reçu les deux (comme moi) n'ont plus d'intuitions.)
Non seulement cela fait un moment que je me dis qu'il faut tester ces cas, mais en outre j'ai toujours été irrité par le fait que la paire de cas de DeRose soit recopiée d'un article à l'autre verbatim, alors qu'il est assez clair qu'il y a non pas une mais deux différences entre les cas, à savoir 1)les enjeux et 2)la mention de la possibilité d'erreur (changement d'horaires de la banque). Il me semblait donc crucial d'isoler les deux facteurs. Je soupçonnais que, contrairement aux thèses de Stanley et Fantl et McGrath, les enjeux ne jouaient aucun rôle.
Là où je suis surpris, c'est que la mention de possibilité d'erreur n'a aucun effet non plus! (Une bonne leçon d'humilité: ne jamais présumer les données!) Malheureusement l'expérience n'est pas conclusive là-dessus (voir ci-dessous.)
Mais admettons dans un premier temps que l'expérience montre que le contexte n'a aucun effet sur les attributions de connaissance des sujets. Qu'est-ce que cela montre? Florian suggère que d'une façon ou d'une autre cela et . Ce n'est pas mon avis. Au mieux, cela montre seulement que, contrairement à l'avis de (certains) contextualistes, les intuitions des locuteurs normaux ne sont pas sensibles aux contextes. Mais beaucoup de questions restent ouvertes:
Mais revenons à l'expérience et à ce qu'elle montre. Comme Florian le dit, on peut lui reprocher qu'il s'agit d'un . Je précise cette objection: malgré les 80 sujets et les réponses graduées, le problème est qu'il n'y a qu'un cas. Pourquoi ne pas avoir testé le même cas avec "j'y étais il y a un an" au lieu de "deux semaines''"? La probabilité qu'une banque change ses horaires au cours d'un année est plus élevée que celle qu'elle change ses horaires sur une période de deux semaines. Peut-être les sujets jugent-elles la seconde négligeable? Pourquoi ne pas avoir testé le cas de l'avion (Cohen), ou celui du train (Lackey), tout aussi classiques? Pourquoi ne pas avoir au moins inclus un cas où les sujets rejettent les attributions de connaissance? En l'absence de ne serait-ce qu'un autre cas, il est en principe possible que les résultats soient dûs à n'importe quel détail de l'exemple. Par exemple, à certaines suppositions d'arrière-plan sur les banques, ou à l'impression que l'objection de l'interlocuteur ("mais les banques changent leurs horaires") est sans fondement, ou autre chose encore. Bref, il y a encore une bonne masse de contrôles à faire avant de dire que le débat "se dégonfle". (Encore un ex: et si en mettant deux histoires à la suite, une impliquant une erreur réelle et l'autre analogue mais impliquant seulement une possibilité d'erreur, la présence de la première histoire "prime" des intuitions sceptiques sur la seconde?)
En tout cas je suis content qu'on commence à tester tout ça! J'ai quelques cas au chaud que je dois encore peaufiner et que j'aimerais bien tester, mais je crois qu'il va falloir finir ma thèse d'abord ;)
Nyati et le scepticisme
Nyati: je suis d'accord avec Hawthorne (qque part dans Knowledge and lotteries) que le scepticisme n'est pas une position aussi mauvaise que les épistémologues contemporains semblent le penser. Mais il faut quand même être conscient de ses difficultés massives; et aussi, du fait qu'il n'est certainement pas vrai, i.e., que les arguments que tu suggères en sa faveur ne sont pas concluants. Qques remarques donc.
Bref, sur ce, à+, et merci encore à Florian, et bravo à Wesley Buckwalter pour son travail!
J'oubliais de répondre à : merci pour les liens. Le parallèle dépend de la façon dont on définit la notion de "gain épistémique". Si on appelle "gain épistémique" le fait de savoir, ce n'est pas clair qu'il y ait un parallèle - les expériences ne montrent pas que les sujets préfèrent savoir maintenant que plus tard.
Dans la note que j'ai rédigée à ce sujet pour la conférence jointe avec P. Engel à Lausanne, qu'en admettant un principe plausible qui lie connaissance et action rationnelle (ppe défendu par Stanley et Hawthorne, avant eux par Fantl et McGrath), et des ppes basiques d'utilité espérée, on est forcé de dériver certains ppes "sensibles-au-sujet" d'attribution de connaissance. (i.e., d'admettre que les attributions de connaissance sont influencées par les enjeux.) Les éventuelles préférences temporelles n'interviennent pas ici, mais les prédictions sont que suivant le niveau de risque il sera ou non rationnel/maximisateur d'u.esp. de continuer à enquêter; ce qui peut donner l'apparence de biais temporel mais ne serait pas à mon avis le même phénomène.
A explorer en tout cas, merci pour la suggestion!
Un petit bonjour de Serres, pays de la lavande.A bientôt Laurence
De rien, Julien, je savais que ça t'intéresserait. Si un jour, tu veux tester et que tu as besoin de gens, fais-moi signe !
Sinon, tu viens de détruire tout ce que j'avais cru comprendre de la philosophie analytique de la connaissance. En effet, soit X un terme ne désignant pas une chose logique ou mathématique. On peut répondre à la question "qu'est-ce que X ?" de deux façons :
1) Recherches empiriques sur la nature de X. Par exemple : l'eau c'est deux atomes d'hydrogène et un atome d'oxygène. L'or est un métal jaune. Toute sorte de propositions qui sont entièrement a posteriori.
2) Analysez le sens de X, c'est-à-dire les concepts qu'il exprime dans la langue ordinaire.
Dans le cas de "savoir" : je vois difficilement ce que les philosophes peuvent faire sur la voie 1, même en admettant qu'il existe un objet naturel correspondant au SAVOIR et qu'il est possible d'étudier (ce qui semble plus douteux que pour le cas des CROYANCES). Maintenant, je comprend tout à fait que l'on se consacre au second type de recherche dans une perspective "linguistic turn" et tout et tout... Mais tu écris : "s'il s'agit de dire que les philosophes sont moins bons juges que les gens dans leurs attributions de connaissance, c'est moins clair. Après tout, comme le rque Williamson dans son dernier livre, les philosophes de la connaissance réfléchissent bien plus à la connaissance que les non-philosophes!"
Alors là je suis perdu. En fait, je réalise que je ne comprend pas du tout ce que font/pensent faire les philosophes de la connaissance. Quels objets étudient-ils si ce n'est pas le concept courant de connaissance ? Quel est leur but ?
Je relis l'ensemble, et finalement pour moi ça coince... J'essaie de synthétiser quelque chose ce soir.
Florian
Effectivement, je ne dois tomber d’accord ni avec DeRose, ni avec Buckwalter. Je suis d’accord avec Nyati et avec « un passant », mais pas avec l’interprétation que Julien et vous proposez de leurs thèses.
Pour m’expliquer, je reformule à mon tour la scène B, sous la forme d’un dialogue, sans reprendre le préambule :
– (...)
– Je sais que la banque sera ouverte demain.
– Comment tu le sais ?
– J’y suis passé il y a deux semaines et elle était ouverte le samedi.
– Il y a deux semaines c’était il y a deux semaines. Moi je te parle de demain. Tu connais l’avenir ou quoi ?
– Non, mais il n’y a pas de raison qu’elle soit fermée demain si elle était ouverte il y a deux semaines.
– Mais arrête tu n’en sais rien, il vaut mieux vérifier.
Si le mari ne finit pas par dire : « bon OK, t’as raison, je n’en sais rien », ce n’est qu’un grossier personnage et voilà tout. S’il finit par cette dernière réplique, alors on peut constater qu’en quelques instants, il est passé d’un usage courant du verbe « savoir » à un autre, tout aussi courant, dont l’usage correspond seulement à des conditions plus strictes. Je crois que nous employons le verbe « savoir » pour exprimer DIFFERENTS degrés de certitude.
Que notre degré de certitude suffisant pour agir dépende du contexte et en particulier de notre intérêt en jeu, c’est, je le pense aussi, « trivialement vrai ». Cela devrait me ranger du côté des contextualistes.
Mais DeRose, tel que je le comprends en tout cas dans cette rapide présentation, me semble aboutir à une conclusion inadéquate. L’usage du verbe « savoir » auquel renvoient les intuitions dont il parle est l’usage que chacun fait pour SOI-MÊME, ce que j’appellerai « en première personne ». Dans mon dialogue, ce serait l’usage que fait le mari dans la première réplique. C’est un usage courant, non réflexif et qui ne correspond pas, habituellement, à un climat tendu où beaucoup d’intérêts personnels sont en jeu. Ici, parce que ces conditions habituelles ne sont pas réunies, le mari est contraint de corriger son propre usage du terme au fil du dialogue.
En tout cas, l’examen des situations A et B ne devrait pas permettre à DeRose de conclure que les gens utiliseraient le terme « savoir » pour décrire la situation dans laquelle se trouve le personnage. Il permet seulement de conclure que les gens utiliseraient peut-être le terme « savoir » s’ils se trouvaient EUX-MÊMES dans la situation A. Ces deux expériences de pensée ne permettent pas conclure quoi que ce soit concernant l’usage du terme « savoir » en troisième personne. Attribuer un savoir à quelqu’un d’autre que soi, cela suppose une réflexion, une distance, et souvent une absence d’enjeu, qui rendent plus strictes les conditions d’usage du verbe. Dit plus simplement : avant de dire que quelqu’un d’autre "sait" quelque chose, on hésite plus longtemps que pour soi-même. La psychologie évolutionniste doit d’ailleurs pouvoir nous éclairer à ce sujet.
En tout cas, il n’y a, à mon sens, rien d’étonnant aux résultats de Buckweiser (même si je ne partage pas non plus leur interprétation). Ce que Buckweiser fait d’emblée, c’est de faire passer le récit à la troisième personne (en fait DeRose avait fini par faire la même chose – et c’est ce que je lui ai reproché). Or, quand on fait ça, on se place dans une position extérieure, a fortiori si on est en train de réaliser un test de philosophie expérimentale, et on se pose nécessairement des questions sur les conditions de légitimité de l’usage du terme « savoir ».
Donc, aucun des deux récits retranscrits à la troisième personne n’a de chance de montrer une différence entre des usages du terme « savoir ». Je dirais, comme Nyati, que dans aucun des cas il ne le « sait ». Je suis étonné que 90% des personnes interrogées jugent que dans les deux situations le mari « sait » que la banque sera ouverte. Est-ce que ce ne serait pas plutôt : 90% des personnes interrogées jugent que le mari « dirait qu’il sait », ce qui est complètement différent ? Ou bien je fais peut-être mystérieusement partie des 10% ?
Julien
Tu as parfois l’air de dire que « savoir » = « dire qu’on sait ». Mais là, je ne comprends plus. Comme Florian, j'aurais besoin d'explications. Moi je dirais : « savoir » = « dire qu’on sait quand on est dans un certain état mental EM ». Cet état mental dépend de règles d’objectivité. Mais quand on y est, on n’a pas forcément raison. C’est juste qu’on a la certitude de ne pas se tromper. Parler de « certitude absolue » nous met certainement sur la voie d’un problème insoluble.
Descartes a quand même excellement balayé le terrain en disant qu’il n’est légitime de dire qu’on sait quelque chose qu’à condition d’être dans un état mental comparable à celui dans lequel on est quand on se dit « je sais que la somme des angles d’un triangle est égale à deux droits », voire dans un état mental comparable à celui dans lequel on est quand on se dit : « je sais que j’ai une main ». De là on retombe sur ce que disait Nyati. Ce n’est pas forcément une position sceptique, parce que, contrairement à ce que tu dis, l’acharnement à garantir que la certitude correspond avec la vérité s’arrête assez vite (et je crois que Descartes en serait d'accord). Si l’homme entre dans la banque le vendredi soir, demande à un employé sans faire la queue : « est-ce que vous serez ouverts demain ? » et si on lui répond « oui », on peut supposer qu’il ne fera pas la queue mais reviendra le lendemain, sans faire de cauchemars entretemps parce qu’il craindrait que la banque en fait n’ouvre pas.
Bref, ce ne sont pas « les gens qui ont reçu une éducation philosophique continentale (au sens large, e.g. qui ont étudié en France) » qui « ont des intuitions sceptiques ». C’est, comme disait « un passant », « n'importe quelle personne normale », pour peu qu’elle ait:
Mais ce scepticisme est circonstanciel si on veut. Il n’est pas aussi absolu que ce que Florian et toi avez l’air de penser. En tout cas, à partir du test de Buckweiser, on ne peut pas du tout conclure comme tu le fais : « les intuitions des locuteurs normaux ne sont pas sensibles aux contextes ». Il est quand même assez improbable qu’un test de cette nature suffise à justifier une affirmation aussi” contre-intuitive.
Bonus :
Julien : Toi tu as l’air de dire : le sujet qui va vérifier les horaires et qui voit indiqué que la banque sera ouverte le lendemain "sait" que la banque sera ouverte. Mais si on est le vendredi 10 septembre à Wall Street et que le lendemain, de manière complètement imprévue, la banque reste fermée ? Est-ce que, rétrospectivement, on dira qu’il était légitime d’affirmer que le sujet "savait" que la banque serait ouverte ? Ne dira-t-on pas, au contraire, qu'il n'avait fait qu'une supposition hautement probable et légitime ?
Buckweiser, Buckwalter sorry.Le non philosophe semble mieux outillé pour débrouiller les problèmes que vous posez que le philosophe et plus particulièrement le philosophe analytique. S’il ne dispose que d’un seul verbe, le verbe « savoir », l’homme de la rue distingue clairement deux notions :
- l’information qui peut être plus ou moins fondée : la banque ouvre le samedi, mon voisin possède une Ford etc.
- la connaissance : qui se fonde sur un appareillage rationnel et est indépendante du sujet connaissant ou ignorant. Elle élaborée, débattue et vérifiée collectivement. Chacun ne s’en approprie qu’une part modeste (sauf les érudits et les savants).
Ainsi, j’étais informé par la presse qu’une éclipse totale serait visible en Chine. Mais je sais qu’une éclipse est phénomène dû à la conjonction sur la même ligne du soleil et la lune. Ce savoir relève de l’astronomie que je pourrais étudier plus à fond.
La différence de contexte est là, il me semble : dans la vie courante on agit sur la base d’informations plus ou moins fondées mais dans les choses importantes, on recherche la connaissance. Pour organiser un pique nique on se fiera au bulletin météo entendu la veille au 20 heures mais pour une sortie en mer ou en haute montage, on va consulter les services de la météo qui détiennent un savoir, une connaissance, de laquelle nous ne connaissons que les rudiments.
Dès qu’on fait cette distinction claire bien des problèmes s’envolent ; en particulier ce fameux problème de Gettier qui ne repose que sur le refus obstiné de distinguer information et connaissance sous le prétexte que nous utilisons qu’un seul verbe : savoir.
Le problème des deux situations A et B imaginées par DeRose n'est-il pas qu'elles portent sur l'avenir? En effet, ce n'est pas être sceptique au sens dénoncé par Julien plus haut (qui serait caractéristique des intuitions philosophiques continentales) que de ne pas employer le verbe "savoir" relativement à des situations qui peuvent révéler quelques surprises.
En d'autres termes, ne peut-on pas défendre une position assez simple consistant à dire:
Il nous faudrait un spécialiste de la pragmatique du verbe "savoir"...
"Nous disons "Je sais" chaque fois que nous sommes certains, sans réfléchir à la fiabilité. Mais si nous réfléchissions, nous devrions demeurer certains si, et seulement si, nous considérions notre voie fiable". (Ramsey, in Engel, Philosophie et psychologie, p. 339).