C'est quoi le libéralisme ?
Par Florian Cova le lundi 26 mai 2008, 19:01 - Politique - Lien permanent
Ou comment le "coming-out" libéral de Delanoë révèle une certaine incompréhension de ce qu'est le libéralisme dans le paysage politique français.
Je sais qu'avec ce post je ne ferai qu'enfoncer des portes ouvertes, mais les réactions à la récente déclaration de Delanoë où celui-ci avouait être libéral ET socialiste démontre une nouvelle fois une certaine incompréhension de ce qu'est le libéralisme.
Dans son texte, Delanoë distingue effectivement le libéralisme politique en général du seul libéralisme économique (et selon lui "sociétal"). Bien sûr, on peut discuter le fait de savoir si le premier peut véritablement aller sans le deuxième (cela ne va pas de soi), mais cette discussion ne semble pas avoir eu lieu. Les membres du PS indignés ne veulent entendre par libéralisme que le seul "libéralisme économique". Prenons par exemple cette déclaration de Benoît Hamon :
"Au moment où le modèle économique libéral est en plein marasme, où on réalise, partout dans le monde, que la dérégulation du système nous a conduit dans l'impasse, avec les crises bancaires, financières et énergétiques, Bertrand Delanoë nous joue l'ode au libéralisme"
On est loin de ce que Delanoë veut entendre par libéralisme :
"Qu’est-ce que le libéralisme ? C’est une doctrine d’affranchissement de l’homme, née dans l’Europe des Lumières. C’est, comme son nom l’indique, une idéologie de la liberté, qui a permis l’accomplissement de grandes conquêtes politiques et sociales. Le principe en est simple : il n’y a pas d’oppression juste, il n’y a pas de chaîne qui ne doive être brisée, il n’y a pas de légitimité, ni donc de fatalité, à la servitude. Et le libéralisme, c’est dans le même temps l’idée que la liberté est une responsabilité, qu’être libre ce n’est pas faire ce que l’on veut mais vouloir ce que l’on fait. Au nom de cet héritage intellectuel- là, celui de Montesquieu, de John Locke, au nom de ceux qui ont su se dresser contre le confort mortel de l’habitude pour dire non, je suis libéral."
Libéralisme qui se situe selon lui à l'opposé de la politique de Sarkozy (point sur lequel je suis en accord avec lui) :
"Sarkozy entrave les libertés individuelles, et il ignore les libertés collectives. Qu’est-ce que l’amendement sur les tests ADN, sinon une restriction imposée à la plus élémentaire des libertés : celle d’exister autrement que par sa naissance, celle de ne pas se définir par son code génétique ? Qu’est-ce que cette pratique politique, faite d’arrogance et d’égotisme ? M. Sarkozy se veut souverain omnipotent : le libéralisme, c’est le contraire. Le libéralisme, c’est la tolérance devant les démarches individuelles, c’est une certaine forme d’indifférence bienveillante de la collectivité devant la singularité des choix de chacun, c’est la mise à l’épreuve de la plus belle des vertus – la modération dans l’exercice d’un pouvoir quel qu’il soit. Mais je vais plus loin : Nicolas Sarkozy est antilibéral dans bien des domaines. Prenez par exemple la loi sur la rétention de sûreté. Elle piétine en vérité l’un des principes de notre système judiciaire, la responsabilité pénale. Comme l’a souligné Robert Badinter, on quitte la réalité des faits (le crime commis) pour la virtualité d’une hypothèse. Faut-il ignorer la dangerosité potentielle de ces personnes ? Non, évidemment. Mais il existe des systèmes de contrôle rendus de plus en plus exigeants au fil des années, qui permettent à la fois à la société de placer l’individu sous surveillance tout en lui reconnaissant le droit à la réinsertion, dès lors qu’il a accompli sa peine."
On notera cependant que Delanoë prétend pouvoir rester marxiste, tout en affirmant le principe selon lequel il n'y a aucune oppression juste (même la dictature du prolétariat ???) :
"Je reste de formation marxiste. Ca ne veut pas dire que je reste dogmatique. Je considère que dans l'analyse de la société de l'époque, tout n'est pas à rejeter. Si vous me parlez de la dictature du prolétariat, (...) je la rejette totalement"
Tout ça pour en arriver à ce qui est mon avis la critique la plus intellectuellement dramatique de la position de Delanoë, celle de Ségolène Royal :
"Faut-il aller jusqu'à réhabiliter ce mot de libéralisme? Non ! Il est tellement chargé et tellement synonyme aujourd'hui de capitalisme débridé et de dégâts, d'écrasement des bas salaires" et "de creusement des inégalités"
Il faut donc, selon elle, "laisser le mot libéralisme à nos ennemis".
En gros, la critique de Royal semble consister à dire que l'important, ce n'est pas le concept derrière le mot, pas la dénotation, mais bien la connotation. Elle a raison quand elle dit que le terme de "libéralisme" a mauvaise presse en France. Mais faut-il renoncer pour autant à lui redonner un sens autre que celui de simple épouvantail ?
Commentaires
Lalande: " On voit par les distinctions précédentes combien le terme est équivoque. L'usage accidentel qui en est fait de nos jours dans la désignation des partis ou des tendances politiques augmente encore la confusion. On désigne notamment sous ce même nom: 1) les doctrines qui considèrent comme un idéal l'accroissement de la liberté individuelle (Delanoë ?); 2) les doctrines qui considèrent comme moyen essentiel de cette liberté la diminution du rôle de l'Etat (Sarkozy ?). Or, la seconde thèse est absolument indépendante de la première; ainsi, par exemple, la liberté de l'individu n'est pas moins restreinte par les associations de tout genre que par l'Etat, si celui-ci n'intervient pas pour en limiter la puissance"
Vocabulaire technique et critique de la philosophie p.558
Bonsoir,
Je ne vois pas très bien ce qui, dans les propos de Delanoë sur le libéralisme, vous choque. En revanche, je comprends votre indignation face à l'instrumentalisation tactique des concepts opérée par S. Royal.
Pour justifier le premier point, je ne vous cache pas mes références: R. Rémond, Histoire de notre temps, 1974. Rémond fait une analyse des principes de la pensée libérale (située au moment de la lutte contre la Restauration):
La caractérisation sociologique et historique de Rémond le conduit à la thèse suivante: le libéralisme combat à la fois l'absolutisme et la démocratie (la social-démocratie et les communismes). En tant que doctrine et mouvement opposés à l'absolutisme, le libéralisme a permis des changements sociaux: souveraineté du peuple (mais pas de suffrage universel, il est vrai, lequel est promu par les mouvements qu'il nomme "démocratiques"), abolition des taxes qui pesaient sur les journaux...
Ce qui conduit Rémond à affirmer qu'il n'y aurait pas de mouvement démocratique (socialisme hard et soft) sans libéralisme. Ce qui implique qu'on peut dire: 1) je suis libéral; 2) je suis socialiste.
Mais peut-être ai-je mal interprété vos propos? Pourriez-vous préciser?
Amicalement,
J'ai dû mal m'exprimer : rien ne me choque profondément dans les propos de D. Je suis même étonné qu'un homme politique français utilise "libéralisme" dans un sens philosophiquement correct. Je signalais juste qu'il me semblait constituer une exception.
Bonjour,
Vous vous êtes bien exprimé. C'est moi qui ai mal lu, trop vite lu.
Et vous soulignez très bien ce qui fait l'absence de légitimité de la critique du libéralisme en France: c'est le connoté et non le dénoté qui est l'objet de leur rejet.
Amicalement,
Tout cela est bien joli, mais on ne gagne pas l'élection présidentielle avec de la dénotation ou avec de la connotation ! C'est de la politique, de la stratégie, du positionnement pour le pouvoir. Du coup, on peut analyser tout cela d'un point de vue philosophique mais c'est un peu comme voir des noumènes kantiens dans une pub de lessive.
"Mais faut-il renoncer pour autant à lui redonner (= au mot libéralisme) un sens autre que celui de simple épouvantail ?" Ca dépend comment on se place mais oui, d'un certain point de vue, renoncer à faire autre chose de ce mot, c'est une certaine tactique, sans doute pas si mauvaise du point de vue de Royal après le discours de Delanoë.
C'est par contre gênant quand un philosophe tire des conclusions erronées. "Je reste de formation marxiste", ça ne veut pas dire qu'on est "marxiste". Delanoë ne peut pas changer a posteriori sa formation, c'est comme ça, c'est un constat, il a eu une formation marxiste. Maintenant, est-ce que ça fait de lui un marxiste aujourd'hui, là, hic et nunc ? Pas si sûr même si, comme dit Johnny, il reste toujours quelque chose en nous de Karl (ou de Tenessee...).
Bon, cela dit, c'est vrai que le libéralisme peut être très bien. Je pense que celui de Galbraith est admirable, par exemple.
C'est par contre gênant quand un philosophe tire des conclusions erronées. "Je reste de formation marxiste", ça ne veut pas dire qu'on est "marxiste". Delanoë ne peut pas changer a posteriori sa formation, c'est comme ça, c'est un constat, il a eu une formation marxiste. Maintenant, est-ce que ça fait de lui un marxiste aujourd'hui, là, hic et nunc ?
Je ne crois pas que D. voulait dire qu'il ne pouvait pas changer sa formation a posteriori, mais bien que son libéralisme se greffait sur un marxisme de fond, ou une adhésion à des valeurs fondamentalement marxistes. Du coup, je ne crois pas que la conclusion était erronée.
Secondement, se poser la question dénotation-conotation est une question philosophique qui a tout son sens même une fois inscrite dans le contexte d'une tactique politique : car à la fin, dans un tel combat, c'est souvent celui qui réhabilite des termes qui gagne, dans la mesure où la conservation de ces termes ne permet pas de motiver un électeur (un électeur par définition vote pour du changement) : c'est l'histoire de la campagne de Sarkozy dans laqeulle i ls'agissait à chaque fois de réhabiliter (version positive) ou d'éradiquer (version négative) l'un allant souvent de avec l'autre.
nb : désolé pour l'orthographe
Je partage votre avis selon lequel la tactique de Royal peut être électoralement plus payante. Le problème c'est qu'elle reste proche du néant du point de vue du raisonnement et des idées politiques. Prise individuellement, on peut peut-être se féliciter du mouvement de Mme Royal, n'empêche que c'est peut-être l'accumulation de mouvements de ce type qui peu à peu mine la scène politique, et en évacue le dialogue pour l'émotion et le sensationnel.
Je trouve les extraits du livre de Delanoë assez intéressant en ce qu'il tente de relancer un peu le "débat d'idée". Or, si cela n'est pas directement payant, il me semble que c'est le genre de démarche qui peut devenir payant si on la multiplie. Si on sensibilise les gens au débat d'idées, alors le débat d'idées les touchera d'autant plus. Ce n'est en tout cas pas ce que veut l'UMP qui préfère se moquer de ce qu'elle appelle des "querelles idéologiques" et s'occuper des "problèmes concrets".
J'ai tendance à être un peu plus pessimiste que vous, Florian C., sur l'importance d'une "relance du débat d'idées".
J'ai dû mal à voir à quel moment le débat a cessé d'être présent.
-Les questions de doctrine politique sont régulièrement traitées dans les revues "intellectuelles", comme Le Débat, Commentaire...
-Elles sont traitées dans des revues scientifiques.
-Elles sont traitées par des commissions d'experts, dont les résultats sont accessibles (gratuitement ou non).
-Elles sont traitées dans des livres, destinés au grand public ou aux spécialistes, régulièrement, par des journalistes, des universitaires attachés à l'observation et au commentaire de la vie politique.
-Elles sont traitées par des sites internet (en très grand nombres).
...
Le débat d'idées, à mes yeux (mais peut-être n'êtes-vous pas d'accord), n'a pas cessé.
Cela étant dit, j'ai l'impression que vous avez une position binaire un peu "naïve", si vous me permettez l'expression. D'un côté, la "méchante" S. Royal qui n'a qu'un usage tactique des concepts; de l'autre, le "gentil" (oui, je sais, j'exagère) B. Delanoë, qui tente d'avoir une véritable compréhension des concepts et des thèses politiques. Or, me semble-t-il, il est tout à fait possible de tenir une position suivant laquelle 1) la définition des concepts est correcte; 2) les concepts sont employés de manière tactique. Et cela me semble être la position de B. Delanoë: une bonne définition du libéralisme, -qui reste suffisamment vague sur la question du libéralisme économique, pour faire un appel du pied aux strauss-khaniens par exemple- avec une finalité tactique importante: rassembler la partie réformiste de la gauche.
Amicalement,
"grand nombre" et non pas "grand nombres"...
Exactement comme Mikoklka : le fait que Delanoe utilise ce terme en un sens "philosophiquement correct" dans un contexte où une signification du mot squatte tous les esprits et les discours me semble déjà relever d'une tactique, non ?
D'ailleurs, personne ne l'a noté mais libéralisme est aussi un terme difficile à utiliser avec des amis étrangers : dans le discours ordinaire des anglo-saxpns ça veut tout simplement dire "de gauche" (avec une tendance libertaire)....
Une réponse possible à la question-titre du billet : Le libéralisme est la théorie politique selon laquelle la seule fin légitime de l'action de l'Etat est la protection des libertés individuelles.
C'est une définition sur laquelle s'accordent les libéraux de gauche comme ceux de droite non ?
"Le libéralisme est la théorie politique selon laquelle la seule fin légitime de l'action de l'Etat est la protection des libertés individuelles.
C'est une définition sur laquelle s'accordent les libéraux de gauche comme ceux de droite non ?"
Qu'est-ce qu'il faut pas lire bordel - ça pique les yeux de naïveté (ou de mauvaise foi).
Je veux bien être naïf ou de mauvaise fois mais je voudrais juste savoir pourquoi ?