Ce serait intéressant de discuter un peu la pragmatique du discours poétique. Je n'ai pas le temps de faire un billet développé à ce sujet - et surtout de me renseigner sur, e.g. ce que disent les linguistes pertinentistes - mais cela intéressa peut-être certains d'entre vous de lire et prolonger la discussion à ce sujet qui est apparue dans le billet précédent.

Clément Layet a lancé la discussion avec une pique à mon encontre à propos du Coup de dés de Mallarmé:

  • Clément Layet. Alors, non-sens ou pas non-sens ce coup de dés?
  • Julien Dutant: Je suis convaincu par l'approche contextualiste pragmatiste de Récanati et Sperber et Wilson en philosophie du langage, inspirée de Grice, selon laquelle le sens d'une phrase dépend en partie des intentions communicatives du locuteur. Ce qui me permet d'avoir cette (première esquisse grossière d'une) théorie de la poésie: lorsqu'on présente un discours comme un poème (du moins à l'époque de Mallarmé), il est normalement entendu entre poète et lecteur que le poète ne veut pas, ou du moins pas simplement, affirmer ce qu'il dit. (De la même façon, au théâtre, il est entendu que les acteurs n'ont pas l'intention d'affirmer ce qu'ils disent, mais en gros de raconter l'histoire de qqn qui dit ce qu'ils disent.) Cela donne un acte de langage compliqué. Par exemple, on peut envisager que l'acte de langage d'un poète dans tel ou tel poème soit: inviter l'auditeur à éprouver un plaisir associé à à la considération des diverses pensées que les expressions ambiguës du poème évoquent; ou encore attirer l'attention de l'auditeur sur ces plaisirs. Cela rend possible que, à l'extrême (lettrisme), le poême comme acte de langage ait un sens mais que le texte lui-même n'en ait pas.
  • Bref, la situation est toute différente de celle d'un locuteur qui présente comme des affirmations pures et simples des propos dépourvus de sens.
  • Clément Layet: Ok, ça mériterait certainement d'ouvrir une autre rubrique. Mais je ne vois pas de raison particulière de contredire ta description. Je souscrirais notamment à la phrase "le poète ne veut pas, ou du moins pas simplement, affirmer ce qu'il dit", à condition peut-être de l'écrire: "ce qu'il dit, le poète ne veut pas, ou du moins pas simplement l'affirmer", comme on affirme une proposition. Aristote dit d'ailleurs la même chose dans le traité De L'interprétation que nous avions travaillé dans notre jeune âge si tu te souviens... Je serais toutefois tenté de préciser qu'un poème n'implique pas nécessairement des expressions ambiguës, mais ce n'est pas ce que tu as dit.
  • Philalète: Julien: Je ne crois pas qu'on puisse mettre sur le même plan le comédien et le poète: en effet quand j'entre dans un théâtre, il va de soi que le comédien fait semblant; en revanche quand je commence à lire un poème, je ne sais pas trop à quoi j'ai affaire. Ce n'est pas déplacé par exemple de lire des poèmes pour connaître psychologiquement le poète (cette indétermination du cadre de lecture du poème concerne autant le roman). On dira certes que c'est un manque de culture littéraire d'aborder la poésie comme des affirmations du poète, mais veut-on dire que c'est tout à fait déplacé d'identifier le poème à des jugements du poète ou bien qu'on perd beaucoup à réduire le poème à des jugements du poète ? Je penche pour la deuxième hypothèse. Mais que perd-on alors ? Vous évoquez le plaisir des expressions ambigües, bien sûr, mais il faut aussi prendre en compte la dimension poétique au sens linguistique: il convient de prendre le poème aussi (et pas: seulement) comme un "objet sonore", une "musique" verbale - dont la musicalité n'est cependant pas évaluable sans accès au sens, ce qui différencie cette "musique" là de l'autre.

Sur les deux derniers commentaires: une question qui apparaît il me semble est est-ce qu'un poème fait des affirmations. Il y a deux façons distinctes de ne pas faire d'affirmation:

  1. intention hypothétique/fictionnelle. dire qqch mais sans avoir l'intention ouverte de le faire croire. C'est ce que fait un auteur de fiction: lorsqu'un roman écrit en 1965 commence par Nous sommes en 2012, vous savez que l'auteur ne veut pas que vous croyez que nous sommes en 2012.
  2. phrase/expression dépourvue de contenu propositionnel. Lorsque vous prononcez une phrase qui n'est pas évaluable en termes de vrai et de faux, en un sens strict la phrase ne dit rien. Par exemple, Soleil cou coupé n'affirme rien. On peut certes trouver de nombreuses affirmations (=propositions, contenus complets) qui auraient pu être exprimés par cette phrase ou une phrase similiaire: par ex, la proposition que le soleil est un cou coupé, qu'il ressemble à un cou coupé, etc.

Je ne suis pas sûr de bien voir ce que l'inversion que Clément propose implique ("ce qu'il dit, le poète ne veut pas (simplement) l'affirmer" au lieu de "le poète ne veut pas (simplement) affirmer ce qu'il dit"), mais une façon de la comprendre est que pour Clément, un poème a typiquement un contenu (il dit bien quelque chose), mais le poète ne l'affirme pas forcément. L'idée serait donc qu'un poème n'affirme pas au sens 1, mais dit quelque chose (affirme au sens 2).

J'ai l'impression qu'au contraire Philalète a des doutes sur l'idée que l'intention des poèmes est fictionnelle. (Cela dit, il dit que ces doutes s'appliquent au roman aussi, du coup je ne suis pas sûr d'avoir compris.) Si c'est bien ce que vous voulez dire: entièrement d'accord. Voir ci-dessous.

Pour ma part, je pense que tous les cas existent. 1)Il y a des poèmes où les affirmations ont un contenu proprement dit (des propositions), et où l'auteur entend les faire croire: par ex, les hymnes et les poèmes historiques ou épiques, partout là où ils ne contiennent pas de métaphore. 2)Il y a des poèmes qui ont un contenu proprement dit, mais qui sont sous le mode hypothétique et fictionnel. Par ex, une ode à une amante fictive. 3)Il y a des poèmes qui n'ont pas de contenu à proprement parler, du fait de multitude de métaphores, indétermination de référence, syntaxe transgressive; mais qui néanmoins ne sont pas sur le mode hypothétique parce que, par exemple, ils sont affichés par le poète comme un moyen de décrire une chose ou une personne réelle, ou de faire savoir qu'il ressent telle ou telle émotion. Par ex: Un Ennui, désolé par les cruels espoirs / Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs ! (Mallarmé, Brise marine), ou le tombeau d'Edgar Poe du même. 4) Il y a des poèmes qui n'ont pas de contenu, et qui sont présentés sous le mode hypothétique, par ex comme évoquant une scène fictive qui est implicitement présentée comme l'allégorie d'autre chose (parfois sans qu'il soit déterminée de quoi c'est l'allégorie). Par ex: Grâce à lui, si l’un souffle à son buccin bizarre / Des enfants nous tordront en un rire obstiné / Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare (Mallarmé, le Guignon).

Bref, je ne pense pas qu'on puisse trouver un acte de langage propre à la poésie, ou même commun à toute la poésie. Ou plutôt, il y a peut-être un acte de langage qui est toujours présent lorsqu'on présente (récite, lit publiquement, publie) un poème, à savoir d' inviter l'auditeur à prêter attention à sa forme. Mais je ne crois pas que ce soit l'acte de langage le plus important de chaque poème. Bien souvent il s'agit plutôt avant tout de décrire, raconter, ou exprimer. Cela peut passer par des expressions douées de contenu proprement dit (propositionnel!), mais bien choisies, ou carrément, comme en gros à partir du romantisme, par des expressions au contenu incomplet ou indéterminé - comme je le disais plus haut: métaphores multiples, indétermination des référents, ambiguïtés, syntaxe transgressive.