L'humain contre la machine, version psychologique: le tragique, la poésie, la personne, l'éthique, la psychanalyse, versus les normes, le corps, les médicaments, la biologie, la science, les thérapies cognitives, les américains, les coachs, le capitalisme etc. Foucault est passé par là, aussi: bien que Roland Gori ne récuse pas l'idée (contrairement à d'autres psychanalystes) que le but de la psychologie clinique est de soigner, il accuse les autres formes de psychologies de ne viser que la normalisation des comportements. (Remarquez aussi le souci de soi.)

Ne manquez pas les questions inquiètes de la journaliste, Cécile Prieur! (On parle de plus en plus de "santé mentale", de moins en moins de "psychiatrie". Où nous mènera, demain, cette tendance ?, Comment cette conception de la psychiatrie a-t-elle pu s'imposer?, Quel sera le soin de demain, compte tenu de cette évolution ?, Y aura-t-il encore une place pour la psychanalyse ?) Extraits - j'ai mis les mots-clefs en gras:

Nous sommes entrés dans l'ère d'une psychiatrie postmoderne, qui veut allouer, sous le terme de "santé mentale", une dimension médicale et scientifique à la psychiatrie. Jusqu'à présent, cette discipline s'intéressait à la souffrance psychique des individus, avec le souci d'une description fine de leurs symptômes, au cas par cas. Depuis l'avènement du concept de santé mentale, émerge une conception épidémiologique de la psychiatrie, centrée sur le dépistage le plus étendu possible des anomalies de comportement. Dès lors, il n'est plus besoin de s'interroger sur les conditions tragiques de l'existence, sur l'angoisse, la culpabilité, la honte ou la faute ; il suffit de prendre les choses au ras du comportement des individus et de tenter de les réadapter si besoin.

Quel a été l'opérateur de ce changement ?

Le DSM (Diagnostic and Statistical Manual), sorte de catalogue et de recensement des troubles du comportement créé par la psychiatrie américaine. (...)

Depuis l'effacement des grandes idéologies, l'individu se concocte son propre guide normatif des conduites, qu'il va souvent chercher dans les sciences du vivant. Résultat, ce sont les "prophètes de laboratoires" qui nous disent comment se comporter pour bien se porter. (...)

Je ne suis pas certain que les dispositifs de santé mentale aient le souci de soigner, et encore moins de guérir. Ils sont plutôt du côté d'un dépistage précoce et féroce des comportements anormaux, que l'on suit à la trace tout au long de la vie. (...)

Quelqu'un qui est stressé au travail ou qui est angoissé par une maladie grave peut ainsi développer une "réponse émotionnelle perturbée", qui sera considérée comme trouble de l'adaptation. La réponse sera de lui administrer un traitement médicamenteux, accompagné d'une thérapie cognitivo-comportementale pour l'aider à retrouver une attitude adaptée. Ainsi, la "nouvelle" psychiatrie se moque éperdument de ce qu'est le sujet et de ce qu'il éprouve. Seul importe de savoir s'il est suffisamment capable de s'autogouverner, et d'intérioriser les normes sécuritaires qu'on exige de lui. (...)

On peut craindre que l'on demande aux psys d'être davantage des coachs que des soignants. Depuis quelques années, on assiste à une multiplication hyperbolique de la figure du coach, devenu une sorte de super-entraîneur de l'intime, de manager de l'âme. Les dispositifs de rééducation et de sédation des conduites fabriquent un individu qui se conforme au modèle dominant de civilisation néolibérale : un homme neuro-économique, liquide, flexible, performant et futile.

Y aura-t-il encore une place pour la psychanalyse ?

Celle-ci est totalement à rebours de ces idéologies, en ce qu'elle fait l'éloge du tragique, de la perte, du conflit intérieur, d'un certain rapport à la mort et au désir. Elle peut donc disparaître en tant que pratique sociale. Mais je pense que ce qu'elle représente - une certaine philosophie du souci de soi, qui tend à construire un sujet éthique responsable - ne disparaîtra pas.

A cet égard, il est frappant de voir que la psychanalyse, désavouée par la santé mentale, est actuellement requise dans les services de médecine non psychiatrique. Tout se passe comme si les médecins, à l'inverse des nouveaux psychiatres, reconnaissaient qu'il y a une part hétérogène au médical, qui est que toute maladie est un drame dans l'existence, et qu'il faut aider le patient à traverser cette épreuve. De même, bien que la psychanalyse ne soit pas à la mode dans notre culture, la demande ne fait que croître dans les cabinets.

Norme psychiatrique en vue

Il est frappant de retrouver là peu ou prou les mêmes catégories et oppositions que dans les attaques contre la philosophie analytique.

Une précision utile: bien sûr on peut être d'accord avec Roland Gori sur l'idée que notre époque est particulièrement superficielle, qu'il y a un danger réel de faire passer pour des troubles psychologiques des problèmes sociaux (conditions de travail, etc.), et qu'il est important d'avoir des frontières entre santé mentale et contrôle social abusif. Mais il ne me semble pas que la psychanalyse soit particulièrement indemne des deux derniers problèmes (les psychanalystes sont au moins autant enclin que les autres à "psychologiser" les problèmes des personnes, et pour autant que je sache ils considéraient majoritairement jusqu'à peu que l'homosexualité était pathologique). Et en tout cas il n'y a aucune raison de mettre tout cela sur le dos des thérapeutes cognitifs-comportementaux.

En france, les psychanalystes ont déjà tribune ouverte dans les pages Livres de Libération. Apparemment cela va bien au Monde aussi. Pourquoi pas aller un peu parler aux psychologues cognitifs pour changer? Et dans un autre contexte qu'un débat sur la psychanalyse?