Un peu de non-sens psychanalytique
Par julien dutant le samedi 3 mai 2008, 20:12 - Psychologie - Lien permanent
Un interview de Roland Gori, psychanalyste et professeur de psychopathologie, dans le Monde d'aujourd'hui (3/05/08, pages "sciences"!).
L'humain contre la machine, version psychologique: le tragique, la poésie,
la personne, l'éthique, la psychanalyse, versus les normes, le corps, les
médicaments, la biologie, la science, les thérapies cognitives, les américains,
les coachs, le capitalisme etc. Foucault est passé par là, aussi: bien que
Roland Gori ne récuse pas l'idée (contrairement à d'autres psychanalystes) que
le but de la psychologie clinique est de soigner, il accuse les autres formes
de psychologies de ne viser que la normalisation des comportements. (Remarquez
aussi le souci de soi
.)
Ne manquez pas les questions inquiètes de la journaliste, Cécile Prieur!
(On parle de plus en plus de "santé mentale", de moins en moins de
"psychiatrie". Où nous mènera, demain, cette tendance ?
, Comment cette
conception de la psychiatrie a-t-elle pu s'imposer?
, Quel sera le soin
de demain, compte tenu de cette évolution ?
, Y aura-t-il encore une
place pour la psychanalyse ?
) Extraits - j'ai mis les mots-clefs en
gras:
Nous sommes entrés dans l'ère d'une psychiatrie postmoderne, qui veut allouer, sous le terme de "santé mentale", une dimension médicale et scientifique à la psychiatrie. Jusqu'à présent, cette discipline s'intéressait à la souffrance psychique des individus, avec le souci d'une description fine de leurs symptômes, au cas par cas. Depuis l'avènement du concept de santé mentale, émerge une conception épidémiologique de la psychiatrie, centrée sur le dépistage le plus étendu possible des anomalies de comportement. Dès lors, il n'est plus besoin de s'interroger sur les conditions tragiques de l'existence, sur l'angoisse, la culpabilité, la honte ou la faute ; il suffit de prendre les choses au ras du comportement des individus et de tenter de les réadapter si besoin.
Quel a été l'opérateur de ce changement ?
Le DSM (Diagnostic and Statistical Manual), sorte de catalogue et de recensement des troubles du comportement créé par la psychiatrie américaine. (...)
Depuis l'effacement des grandes idéologies, l'individu se concocte son propre guide normatif des conduites, qu'il va souvent chercher dans les sciences du vivant. Résultat, ce sont les "prophètes de laboratoires" qui nous disent comment se comporter pour bien se porter. (...)
Je ne suis pas certain que les dispositifs de santé mentale aient le souci de soigner, et encore moins de guérir. Ils sont plutôt du côté d'un dépistage précoce et féroce des comportements anormaux, que l'on suit à la trace tout au long de la vie. (...)
Quelqu'un qui est stressé au travail ou qui est angoissé par une maladie grave peut ainsi développer une "réponse émotionnelle perturbée", qui sera considérée comme trouble de l'adaptation. La réponse sera de lui administrer un traitement médicamenteux, accompagné d'une thérapie cognitivo-comportementale pour l'aider à retrouver une attitude adaptée. Ainsi, la "nouvelle" psychiatrie se moque éperdument de ce qu'est le sujet et de ce qu'il éprouve. Seul importe de savoir s'il est suffisamment capable de s'autogouverner, et d'intérioriser les normes sécuritaires qu'on exige de lui. (...)
On peut craindre que l'on demande aux psys d'être davantage des coachs que des soignants. Depuis quelques années, on assiste à une multiplication hyperbolique de la figure du coach, devenu une sorte de super-entraîneur de l'intime, de manager de l'âme. Les dispositifs de rééducation et de sédation des conduites fabriquent un individu qui se conforme au modèle dominant de civilisation néolibérale : un homme neuro-économique, liquide, flexible, performant et futile.
Y aura-t-il encore une place pour la psychanalyse ?
Celle-ci est totalement à rebours de ces idéologies, en ce qu'elle fait l'éloge du tragique, de la perte, du conflit intérieur, d'un certain rapport à la mort et au désir. Elle peut donc disparaître en tant que pratique sociale. Mais je pense que ce qu'elle représente - une certaine philosophie du souci de soi, qui tend à construire un sujet éthique responsable - ne disparaîtra pas.
A cet égard, il est frappant de voir que la psychanalyse, désavouée par la santé mentale, est actuellement requise dans les services de médecine non psychiatrique. Tout se passe comme si les médecins, à l'inverse des nouveaux psychiatres, reconnaissaient qu'il y a une part hétérogène au médical, qui est que toute maladie est un drame dans l'existence, et qu'il faut aider le patient à traverser cette épreuve. De même, bien que la psychanalyse ne soit pas à la mode dans notre culture, la demande ne fait que croître dans les cabinets.
Il est frappant de retrouver là peu ou prou les mêmes catégories et oppositions que dans les attaques contre la philosophie analytique.
Une précision utile: bien sûr on peut être d'accord avec Roland Gori sur l'idée que notre époque est particulièrement superficielle, qu'il y a un danger réel de faire passer pour des troubles psychologiques des problèmes sociaux (conditions de travail, etc.), et qu'il est important d'avoir des frontières entre santé mentale et contrôle social abusif. Mais il ne me semble pas que la psychanalyse soit particulièrement indemne des deux derniers problèmes (les psychanalystes sont au moins autant enclin que les autres à "psychologiser" les problèmes des personnes, et pour autant que je sache ils considéraient majoritairement jusqu'à peu que l'homosexualité était pathologique). Et en tout cas il n'y a aucune raison de mettre tout cela sur le dos des thérapeutes cognitifs-comportementaux.
En france, les psychanalystes ont déjà tribune ouverte dans les pages Livres de Libération. Apparemment cela va bien au Monde aussi. Pourquoi pas aller un peu parler aux psychologues cognitifs pour changer? Et dans un autre contexte qu'un débat sur la psychanalyse?
Commentaires
Je ne suis pas frappé par le non sens. Ton commentaire à la suite des citations est d'ailleurs beaucoup plus modéré. Si tu fais partie des gens "d'accord sur l'idée que notre époque est particulièrement superficielle, etc.", alors ne dois-tu pas moduler le titre et le chapeau?
Je suis surtout sensible à la description de deux voies distinctes. L'auteur de l'article prend clairement parti pour la plus ancienne, sans argumenter, en se contentant de supposer que son lecteur est acquis à sa cause. C'est peut-être suffisant pour parler de non sens, après tout. Mais il faudrait surtout débattre du fond: la normalisation des comportements, la substitution des médicaments à la thérapie par la parole, etc. Parfaitement d'accord pour dire que la psychanalyse tient rarement ses promesses, et instaure trop souvent des rapports de domination entre personnes en dehors de toute supervision, de toute rationalité... Enfin elle est articulée à une autre idée de la liberté que celle des thérapeutes comportementalistes en question. Est-ce qu'on peut parler de ça?
Pour une fois qu'on comprend ce qu'un psychanalyste raconte...
Pourquoi ne pas remplacer "non-sens" par "manichéisme" ?
La position de Freud sur l'homosexualité est assez nuancée, tout au moins si l'on en croit Elisabeth Roudinesco :
www.apgl.asso.fr/documents/roudinesco_2002.pdf
On retrouvera dans cet entretien quelques mots-clés signalés par Julien, notamment la fameuse "tragédie du désir"...
Cf aussi, toujours de Roudinesco, "Dictionnaire de la psychanalyse" (Fayard), article "homosexualité", qui fait assez bien le point sur les diverses approches de l'homosexualité dans l'histoire de la psychanalyse.
Je vais me faire, un instant, l'avocat du diable.
Déjà, je ne vois pas moi non plus où est le non-sens. Le mérite de cet entretien, je crois, reste de distinguer, de manière assez "fine", deux voies - ou disons mieux : deux pôles, entre lesquels, après, chacun pourrait être tiraillé.
Tout est question de dominance : soit on incline davantage vers le pôle "psychiatrique" ; soit on incline davantage vers le pôle "psychanalytique". Personne, ici, sauf quelques idiots peut-être (sans doute), ne se fera le tenant d'un seul des deux. Sans doute une question de "dosage". Soit on s'attache à la science, et alors, comme disait déjà Aristote, on ne s'en tiendra qu'au "général" (ou au "générique") ; soit on s'attache à la pratique et, comme dans toute thérapie, il n'y a plus que des "cas" (ou du "spécifique", quelque chose de singulier). Il n'est pas exclu que certains tâchent de tenir les deux bouts, et ils sont sans doute les plus malins.
Qu'il y ait des cons partout, qui le nierait ? Cela ne tient pas à ce qu'ils soient, soit des psychiatres, soit des psychanalystes (selon le camp qu'on a bêtement choisi). Des deux côtés, il y a sans doute des "thérapeutes" - convenons de rassembler psychiatres et psychanalystes sous ce terme - qui n'ont d'autre souci que d'effacer, purement et simplement, les symptômes d'un mal-être, ou d'un mal-vivre, et qui se réjouissent d'avoir soi-disant "réglé" le problème. Je vois mal qu'on puisse nier que souvent les médicaments, par exemple, ont ce seul effet, et que par eux-mêmes ils n'arrangent rien. Le tout est de savoir comment s'en servir ; c'est affaire de "tact", ou d'"usage", sans doute, plus que de "science".
Enfin bon, je ne suis pas sûr qu'il soit bien utile de s'acharner.
Encore une fois (et vous devriez quand même y songer, ne vous en déplaise), vous ne faites rien que conforter (attention, je ne dis pas : confirmer) les reproches que régulièrement on vous adresse : "Ah, les petits Pères-la-Science de la clique analytique, toujours aussi méprisants, toujours aussi sûrs que, eux-mêmes mis à part, qui parlent d'or, tout le monde dit n'importe quoi ; la haine est leur moteur !"
Il y a quand même de ça, chez vous, et c'est triste, parce que sur bien des points, je suis certain que vous êtes d'un jugement sûr.
J'ai parfois l'impression de lire ces textes des époux Churchland, ou certains textes de Quine, où je ne peux m'empêcher de blêmir à la lecture de mots tels qu'"éradication", ou autres joyeusetés dans le genre. C'est ça, je crois, qui rend la philosophie analytique, à bien des yeux, parfaitement infréquentable. Une espèce de mentalité de coupeurs de têtes.
Le véritable courage, contrairement à ce que dit Williamson, ce n'est pas simplement de s'exprimer avec le moins d'équivoque possible ; c'est aussi de tâcher de réduire toutes les équivoques, et de donner accueil à celles des autres, en tâchant de les prendre (enfin) "en un bon sens" - non plus pour des non-sens.
Et pardon pour Williamson : je n'avait pas relu sa citation, me fiant à ma mémoire...
La liberté n'est pas dans un choix qu'on aurait à faire entre la psy-chose et la psy-autre-chose, mais dans l'examen distancié de l'une et de l'autre. Dans l'analyse de la pensée magique "description de symptôme = soin/cure/guérison" en tant que pensée magique et dans celle de ses effets sociétaux.
Hervé: si l'on en croit Elisabeth Roudinesco, comme tu le dis. Le texte auquel tu lies est un texte à décharge, dont le but n'est pas d'expliquer les positions de Freud sur l'homosexualité mais de signaler tous ses côtés positifs (Freud dit que l'homosexualité est une perversion, mais il élargit la catégorie de la perversion, refuse de lui attribuer une origine biologique, et refuse de la considérer comme une catégorie pénale). Elle ne dit pas, par ex, si Freud pensait que si qqn était homosexuel, il serait bon pour lui de faire une analyse, et s'il pensait que le succès de cette dernière entrainerait le renoncement à l'homosexualité - pour autant que je me souvienne c'est ce qu'il pensait!
Je regrette donc de ne pas pouvoir lire le texte du Dictionnaire de psychanalyse. Je pense que les relations de la psychanalyse à l'homosexualité sont compliquées, en premier lieu déjà parce que pour la psychanalyse, l'homosexualité n'existe pas à proprement parler - ce n'est pas une catégorie psychologique, les gens se retrouvent à avoir une sexualité avec des partenaires du même sexe en résultats de différentes positions psychologiques. (Au passage, cela colle mal avec les faits: les orientations sexuelles semblent beaucoup plus robustes que la psychanalyse le laisserait penser; j'ai entendu une psychanalyste dire que c'est là simplement un effet notre société, où l'on met les gens dans des cases, mais j'attends les études inter-culturelles pour le prouver!) Mais cela étant dit, et même si les psychanalystes insistent pour rejeter les catégories normatives, ou pour dire qu'au fond on est tous anormaux, ils conçoivent typiquement l'homosexualité comme le résultat (par diverses voies) d'un développement sexuel raté (d'une façon ou d'une autre).
A Florian et Clément, qui rejettent tous deux le titre "non-sens". J'ai deux réponses. D'une part, ce qui justifie le qualificatif de "non-sens", ce sont les trois choses que Roland Gori dit sur la psychanalyse:
Il dit aussi qu'elle , mais notez que cela ne rien de ce qu'est la psychanalyse, mais simplement une affirmation de résultat: dire , cela ne dit pas grand chose de la thérapie en question. Alternativement, on peut comprendre "tend à" comme une déclaration d'intention: c'est le but. Mais là non plus, cela ne dit rien de la thérapie en question.
Ces trois affirmations, prises ensembles, ne sont certes pas un "non-sens" au sens où l'on certains qualifient certains textes de Lacan ou Derrida de "non-sens". Mais pour peu que le lecteur de l'interview prenne un peu de recul, cela donne une image que la psychanalyse que - contrairement à Florian - je trouve franchement difficile à comprendre: la psychanalyse est une pratique qui aide les gens à guérir en s'interrogeant sur le tragique et en faisant l'éloge d'un certain rapport à la mort et au désir.
La deuxième chose, c'est que je reproche à Roland Gori, comme à d'autres psychanalystes, de faire une sorte de sur les valeurs. Et là je concède que l'adjectif serait peut-être préférable, mais ce qui m'intéresse le plus c'est la tromperie, le sophisme. Quelques exemples, un peu en vrac:
Bref, Roland Gori aligne une série de sophismes idéologiques à un journaliste particulièrement passif - mais en cela à l'image du public français - qui doivent faire enrager les pauvres psychothérapeutes cognitifs-comportementaux et les patients qui les défendent.
Une précision utile: je sais que beaucoup de gens sont susceptibles d'être choqués par mes critiques des la psychanalyse, d'une part parce qu'elles jettent l'opprobre sur une profession, d'autre part parce qu'on touche à des souffrances et détresses intimes qu'on ne peut pas traiter à la légère. Alors une clarification s'impose. Je pense que la psychanalyse est une théorie en faillite doublée depuis quelque temps d'une idéologie nocive. Cela n'empêche pas que des psychanalystes sur le terrain fassent un bon travail, et soient dévoués à l'amélioration de l'état de leur malades. Mon point est simplement que lorsqu'ils ont des résultats positifs, c'est du fait de leur expérience et par savoir-faire empiriquement acquis, et non parce qu'ils ont des théories justes. Et ces tâtonnements empiriques sont de toute façon le mieux qu'on puisse faire concernant les maladies dont personne ne comprend encore bien les causes et les possibilités de guérison. (Il y a néanmoins des cas, comme les phobies et les TOCs, où il serait criminel de continuer à préférer la psychanalyse aux méthodes ayant fait leurs preuves.) Ce qui est dangereux, c'est qu'afin de protéger leur bastion théorique, certains psychanalyses développent une idéologie (la santé mentale n'est pas mesurable, refus de "biologisation", etc.) qui nuit aux progrès des connaissances et des pratiques dans ces domaines.
Clément Volontiers! Je suis curieux de savoir quelle idée de tu as en tête.
(*) En 2004, en France, l'INSERM a publié une méta-étude (dont l'un des auteurs est psychanalyste) comparant l'efficacité des thérapies dynamiques (basées sur la psychanalyse), cognitives-comportementales et de groupe: , . Sous la pression des associations de psychanalystes, le ministère a enterré le rapport (le rapport a été retiré de son site, même si on peut encore le télécharger sur le site de l'INSERM et le ministre Douste-Blazy a repris le slogan des psychanalystes selon lequel la santé mentale ne se mesure pas.)
Julien
si l'on en croit Elisabeth Roudinesco, comme tu le dis. Le texte auquel tu lies est un texte à décharge, dont le but n'est pas d'expliquer les positions de Freud sur l'homosexualité mais de signaler tous ses côtés positifs (Freud dit que l'homosexualité est une perversion, mais il élargit la catégorie de la perversion, refuse de lui attribuer une origine biologique, et refuse de la considérer comme une catégorie pénale). Elle ne dit pas, par ex, si Freud pensait que si qqn était homosexuel, il serait bon pour lui de faire une analyse, et s'il pensait que le succès de cette dernière entrainerait le renoncement à l'homosexualité - pour autant que je me souvienne c'est ce qu'il pensait!
Je regrette donc de ne pas pouvoir lire le texte du Dictionnaire de psychanalyse.
Hervé
J'ai sur un autre ordinateur l'article "homosexualité", j'en enverrai des extraits demain et, si tu le souhaites, je pourrai aussi te transmettre l'article entier.
Guillaume: je ne suis pas d'accord pour ramener l'opposition entre et d'une part à l'opposition entre et , et d'autre part à l'opposition entre psychiatrie et psychanalyse. Il y a des qui sont tout aussi ignorantes des cas particuliers (), et inversement dans bien des cas une théorie scientifique peut être précisément ce qui explique des particularités. Que la psychanalyse n'a pas particulièrement titre à être considérée comme le gardien du particulier, cela devrait aussi être évident pour beaucoup de monde - souvenez-vous que la théorie ramène tous les troubles mentaux à des accidents du développement de la sexualité infantile, le reste (tel symptôme plutôt que tel autre) étant largement anecdotique et dû aux accidents de l'association.
Merci en tout cas pour le conseil de ne pas trop faire le père fouettard analytique. J'aurai tendance à dire que si certains "blêmissent" à la seule lecture des mots "élimination" (et non "éradication"!) ou "réduction", chez Quine, Churchland ou ailleurs, c'est plutôt leur problème que celui de Quine, Churchland ou autres: on doit juger les théories sur leur vérité ou leur fausseté, ou du moins leurs arguments, pas sur le fait qu'elles emploient des mots qui ont l'air gentils ou méchants (dira-t-on aussi que la réduction de la température au mouvement moléculaire est intrinsèquement mauvaise?). Cela étant dit, j'accepte le point substantiel, que fait souvent la "grand-mère" de Fodor(*): "Pas de critique négative, petit, seulement des critiques ''con-stru-ctives!" Pour une part, l'exigence de précision rend inévitable une certaine dose de négations. Pour prendre un exemple extrême: si vous avez jamais vu ou entendu Michel Mafesoli discuter à la télévision ou à la radio, vous avez dû vous rendre compte qu'il est systématiquement d'accord avec ses interlocuteurs, en ignorant complètement les différences ou incompatibilités réelles qu'il peut y avoir, ce qui a pour résultat une sorte de confusion générale. Mais c'est vrai qu'il est plus important et utile de développer des théories intéressantes que de perdre son temps à critiquer les mauvaises. Je crois que Florian et moi faisons un effort significatif pour pour mettre en avant ce côté-là de la philosophie analytique contemporaine. Mais il est vrai que quand je vois passer des grosses bêtises dans la presse sérieuse française, la critique est facile et il est difficile d'y résister!
Je crois aussi qu'il faut compter avec un biais quasi-inévitable du public (je m'y inclus) qui fait que les polémiques sont toujours plus visibles, car plus lues et plus retenues, que les idées constructives. Par exemple il est frappant (et je ne m'en félicite pas!) que le Philotropes attire plus de commentateurs et génère plus de discussions que blog de Francois Loth (en philosophie analytique de l'esprit) ou celui de Philalète (en philosophie analytiques), tous deux strictement constructifs et positifs et beaucoup plus sérieux.
(*)Le philosophe américain Jerry Fodor personnifie souvent ce qu'il tient pour la "sagesse" commune de ses collègues sous les traits d'une "Auntie" fictive. Voir l'appendice de Psychosémantique (1987) ou dans Theory of Content and other essays (1990 )ou encore ci et là dans Concepts (1998).
Je ne veux pas polémiquer, mais bon, pour quelqu'un qui se targue d'une "exigence de précision", il faudrait voir à se faire de la soi-disant "théorie" psychanalytique une connaissance autre que de seconde main : dictionnaires divers, Roudinesco, Ferry et Renaut (!!!), on a là de quoi alimenter un savoureux sottisier...
Au cas où (un jour !) ça vous intéresserait, il serait bon d'aller lire quelque chose d'un peu plus dense : Les noms indistincts, par exemple, de J.-C. Milner, et quoi qu'on puisse penser de ses positions parfois sans réserve. Mais aïe ! c'est écrit, cette chose, pas dans le genre (malheureusement) "S sait que P"...
Quant aux multiples déformations de mes propres dires, ça n'importe pas. Je donne juste une piste : où donc ai-je parlé de cas particuliers ?... Général/Particulier/... Singulier ?
Pour info, ces lignes de Freud sur l'homosexualité (source: le travail considérable d'Alain Delrieu Sigmund Freud Index thématique1997)
9-4-1935 (correspondance) "l'homosexualité n'est ni un vice, ni un avilissement et on ne saurait la qualifier de maladie; nous la considérons comme une variation de la fonction sexuelle, provoquée par un certain arrêt du développement sexuel.(...) C'est une grande injustice de persécuter l'homosexualité comme un crime - et c'est aussi une cruauté."
Dans Sur la psychogenèse d'un cas d'homosexualité féminine (1920) , Freud affirmait que réussir l'analyse d'un(e) homosexuel(le) ne consiste pas à le(la) réprimer dans son inversion, mais à l'amener à une bisexualité complète et laissait le problème physique posé par la sexualité à la biologie. Plus tôt encore dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905), on lit:
L'inversion "est extraordinairement répandue dans de nombreux peuples sauvages et primitifs (...); et même parmi les peuples civilisés d'Europe, le climat et la race ont une influence prépondérante sur l'extension de l'inversion et l'attitude adoptée à son égard."
10-11-1909 (Minutes de la société psychanalytique de Vienne):
"la part de la prédisposition organique est sans doute d'une influence déterminante".
Plusieurs passages suggèrent l'importance de facteurs accidentels et constitutionnels dans la genèse de l'homosexualité. C'est clair en tout cas que pour Freud l'homosexualité n'est pas un choix. Quant à la question de la valeur, c'est délicat. Il lui reconnaît une certaine valeur sociale (cf "les meilleurs maîtres sont les vrais homosexuels qui ont réellement cette attitude d'aimable bienveillance envers leurs élèves (...) tout comme les homosexuels sont les meilleurs maîtres, les homosexuels refoulés sont les pires et les plus sévères" 20-04-1910 in Minutes, mais je crois qu'il pense que du point de vue de l'individu, elle est inférieure à l'hétérosexualité ( Dans l'Introduction à la psychanalyse (1916-1917), il la classe en tout cas dans les perversions).
Pardonnez le désordre de ces citations...
Cher Guillaume,
Vous êtes dur avec moi! Ce que je connais de la psychanalyse, je le connais à travers le séminaire de Michèle Porte (psychanalyste et professeur de psychologie clinique et psychopathologique à l'Université de Brest, associée à l'ED recherche en psychanalyse de Paris VII, et qui ne serait certainement pas contente de ce que j'écris ici!) que j'ai suivi à l'ENS-LSH, où nous lisions en détail les classiques de Freud et pouvions poser toutes sortes de questions sur la psychanalyse - c'est de là que je tire par ex ce que je dis sur les relations de la psychanalyse à l'homosexualité, plus haut. J'ai depuis alimenté ma réflexion de quelques autres lectures (dont Mensonges freudiens, de Jacques Bénesteau, un ouvrage sur liste noire en France mais pourtant sérieux) et ce que j'ai appris sur les sciences cognitives. Bref, je ne suis pas un expert, mais pas un bleu non plus.
Merci en tout cas pour la suggestion de lecture (il m'est arrivé plusieurs fois de lire un livre sans "S" ni "p"!), mais je suis curieux: pourquoi ce livre? un ouvrage de linguistique?, de 1983? Aussi, je précise (!) ce n'est pas moi qui ai amené Roudinesco dans la discussion. Quant à Ferry et Renaut, malgré vos !!!, et au-delà du style pamphlétaire, leur ouvrage (antérieur à la période grand-public de Ferry) La Pensée 68 rappelle une chose importante au sujet de la pensée de Lacan (qu'il partage avec Derrida et Foucault): à savoir que c'est une pensée explicitement anti-humaniste, dans la filiation de Heidegger, selon laquelle le sujet n'existe pas et/ou est à abolir. Et que dans les pensées de ce genre, il y a un réel problème à justifier les droits de la personne. (Après, les auteurs concernés peuvent être des défenseurs ardents des droits de l'homme, mais la question est de savoir comment cela est cohérent avec leurs positions philosophiques.)
Enfin j'ai beau vous relire, je ne comprends pas où j'ai déformé vos propos. Vous disiez:
En quoi est-il inadéquat de résumer cela en disant que selon vous, la science ne s'occupe que du général et ignore les cas particuliers, et la pratique ignore le général mais traite les cas particuliers? Peut-être dois-je préciser que j'entends par "particulier" ici non pas au sens d'"inhabituel" ou "exceptionnel", comme dans l'usage courant, mais bien au sens technique qui s'oppose à "universel". Je dois aussi préciser que je ne fais pas de différence entre "général" et "universel", ni entre "particulier" et "singulier". Si vous en faites une qui est pertinente ici, merci de m'éclairer!
Julien
Aussi, je précise (!) ce n'est pas moi qui ai amené Roudinesco dans la discussion.
Hervé
En effet, c'est moi. D'abord parce qu'elle est psychanalyste et ensuite parce qu'elle se réfère précisément aux textes de Freud, cités également par Philalethe il y a quelques minutes.
Je comprends tout.Ouais, Hervé veut brancher Julien sur l'homosexualité. Florian ne veut pas de moi parce que c'est un refoulé...Ah ah. Toujours aussi génial
super, super!
Concernant les deux conceptions de la liberté, il faudrait me renseigner, mais ce que je vois de simple à dire d'abord est qu'on a:
Mais je voudrais aussi ajouter quelque chose concernant l’accusation de non-sens et revenir du même coup à cette idée de liberté. Julien, un texte est-il à tes yeux du « non-sens » dès lors que tu le juges « franchement difficile à comprendre » ? N’est-ce pas accorder un immense pouvoir à tes facultés personnelles de distinction ? Reprenons les trois raisons invoquées :
1. Si le fait de s’interroger sur les conditions tragiques de l’existence, la honte, la faute, etc. sont des critères suffisants de non-sens, alors je ne te suis vraiment pas. Si le problème est que la psychanalyse prétende elle aussi s’intéresser à cela, alors que ce serait le domaine réservé de la poésie et de la religion, c’est peut-être plus sérieux mais ça nous reporte au point 2.
2. En quoi la psychanalyse fait-elle « l'éloge du tragique, de la perte, du conflit intérieur, d'un certain rapport à la mort et au désir » ? Ici, Roland Gori se réfère plutôt à Lacan qu’à Freud me semble-t-il (même si dans le texte que je vais citer Lacan renvoie finalement à Freud) : « La fonction du désir doit rester dans un rapport fondamental avec la mort. Je pose la question – la terminaison de l’analyse, la véritable, j’entends celle qui prépare à devenir analyste, ne doit-elle pas à son terme affronter celui qui la subit à la réalité de la condition humaine ? C’est proprement ce que Freud, parlant de l’angoisse, a désigné comme le fond où se produit son signal, à savoir l’Hilflosigkeit, la détresse, où l’homme dans ce rapport à lui-même qui est sa propre mort n’a à attendre d’aide de personne » (Le Séminaire, VII, p. 351). J’y insiste parce qu’il y a là, me semble-t-il, une idée de la liberté proche de celles qu’on trouve, en des sens différents, chez les stoïciens, les épicuriens, chez Nietzsche, Heidegger ou Camus : on n’est pleinement un homme qu’à condition de faire face à l’imminence de sa propre mort. « Eloge » du tragique, le terme est sans doute mal choisi par Gori. Mais il veut dire : reconnaissance, valorisation d’une telle prise de conscience pour accéder à la plus grande latitude d’action dans sa propre existence. Rien là que de très classique. Or, ne peut-on pas regretter que la thérapie cognitivo-comportementale évacue manifestement ce type de préoccupation ? Elle jugerait certainement abusif d’évaluer, comme le fait Lacan ici, le succès d’une thérapie à l’aune du degré de conscience que doit avoir atteint un futur analyste. Mais c’est, je crois, un détail. Lacan inscrit la psychanalyse dans l’héritage des sagesses, alors que la thérapie cognitivo-comportementale n’a à l’origine sûrement pas cette prétention” Or c’est peut-être en train de changer : la tendance actuelle est d’examiner les bénéfices qu’on pourrait tirer du point de vue de la TCC des formes de méditations traditionnelles, en particulier bouddhistes. Nul doute qu’un tel retour pourrait être opéré à l’égard de la tradition occidentale elle-même, qui n’a certes pas tout dit, mais pas rien non plus à cet égard.
3. Prétendre soigner, ou guérir, n’est-ce pas le propre d’une thérapie ? Dans la cas de troubles de comportements, ou comme dit Freud, d’anomalies de caractère, une telle guérison implique une forme de normalisation, je ne vois pas de raison de s’en cacher. Ce qu’on pourrait trouver problématique est plutôt l’accusation que porte Gori contre la thérapie cognitivo-comportementale, de ne pas avoir au fond d’objectif thérapeutique. Son accusation consiste à dire : la TCC vise à promouvoir des attitudes jugées normales non pas par l’individu lui-même, mais plutôt par la société, c’est-à-dire par le pouvoir de ceux qui y occupent une place dominante. De sorte que la TCC substitue une aliénation à une autre. De mon point de vue, cette accusation devient outrancière à partir du moment où elle suggère une idée de complot politico-pharmaco-médiatique, mais elle est néanmoins pertinente pour décrire l’évolution à laquelle on assiste. Je ne crois pas que les médias, les hommes politiques et les industries de médicaments visent le contrôle et l’abrutissement des masses. Mais en voulant autre chose (conserver leurs privilèges), ils prennent des décisions qui ont, entre autres, le contrôle et l’abrutissement pour effet. Ceci dit, je crois aussi tout à fait imbécile de dénoncer les médias, les hommes politiques ou les médicaments en général. En grande partie, les médias nous informent, les hommes politiques nous représentent et les médicaments nous soignent, fort heureusement. Mais ne sous-estimons pas leur pouvoir de nuisance.
Clément: Merci du commentaire détaillé! Juste une réponse rapide (pour l'instant), sur la question du : je n'attribue pas l'adjectif sur la base de l'un des trois critères isolément. Ce sont(comme je l'écrivais plus haut) les trois idées prises ensembles qui donnent une idée de la psychanalyse qui n'a pas de sens: la psychanalyse est une pratique qui aide les gens à guérir en s'interrogeant sur le tragique et en faisant l'éloge d'un certain rapport à la mort et au désir.
Je précise aussi que je ne juge pas que qqch est un non-sens ''dès que'' je le trouve difficile à comprendre! Il y a des choses qui sont difficiles à comprendre mais pour lesquelles je n'ai aucune raison de penser que c'est dû à un défaut des choses en questions. Mais il y a des cas dans lesquels une chose est difficile à comprendre et il y a de bonnes raisons de penser que c'est parce qu'elle n'a pas de sens. Je crois que j'ai affaire à un tel cas ici. En deux mots: il est bien plus plausible que l'absurdité apparente de la caractérisation de la psychanalyse faite par Roland Gori est le résultat d'une tentative de présenter cette dernière comme forme de philosophie au sens de la sagesse antique ou orientale en gommant ses spécificités (qui font de la psychanalyse ce qu'elle est), que d'une tentative de présenter en quelques phrases accessibles au grand public des points très compliqués de la doctrine.
Mais j'avoue (signalé plus haut aussi) avoir également passé aux multiples arguments spécieux et grossiers de l'interview lorsque j'ai écrit "non-sens", alors que ce n'en sont pas à strictement parler.
PS: n'est pas un mot banni sur ce site! C'est en fait l'un des mots favoris des analytiques, qui le théorisent de différentes manières - cela mériterait un billet d'ailleurs!
Une autre remarque: les thérapies comportementales sont aujourd'hui {{cognitives-comportementales}} et se sont largement mises à jour depuis le béhaviourisme - qui est mort il y a 60 ans, soit avant la naissance de la plupart des thérapeutes comportementaux actuels! Elles ne traitent plus - si cela a jamais été le cas - les gens comme des boîtes noires à ajuster. Le
Autre point, je suis intrigué par ton idée que la psychanalyse est une tradition rationaliste. Est-ce une opinion largement partagée? J'ai l'impression qu'on groupe souvent Freud avec Marx et Nietzsche dans les anti-rationalistes. D'un autre côté, Freud est clairement un homme issu du positivisme, dont les idées sur la science se rattachent à la tradition de gens comme Charcot. Mais d'un troisième côté, j'ai l'impression que les psychanalystes, du fait peut-être de leur séparation d'avec les Universités, ont mis à distance cette filiation. Mais je mélange sûrement plusieurs aspects ici (conception rationaliste de l'homme, conception rationaliste de la science, etc.). Pour recentrer: est-ce le cas que la rationalité figure comme norme/objectif de la cure? Freud, ou d'autres psychanalystes, font-ils appels à la notion de rationalité pour décrire l'état visé par la cure analytique?
On pourrait peut-être distinguer le freudien du thérapeute comportementaliste par leur manière de juger des représentations d'animaux dans le discours des patients: par exemple, si quelqu'un a une phobie des chevaux, le freudien identifiera le cheval à un substitut d'une personne, par exemple le père. Ce que dit Deleuze dans l'Abécédaire est judicieux sur ce point: l'animal dans la psychanalyse n'existe pas en tant que tel mais comme symbole parental. C'est la dimension symbolique qui pousse le freudien à accuser le thérapeute comportementaliste d'être aveugle au sens, d'où la prédiction: chassez le diable par la fenêtre, il reviendra par la porte sous forme d'une autre phobie. En fait c'est une prédiction réfutable; mais l'a-t-elle été ? Qui a des infos là-dessus ?
Je fais en tout cas plutôt l'hypothèse que l'esprit n'est pas vraiment une boîte noire dans la perspective qu'on oppose à la psychanalyse mais que plutôt on prend au sérieux les représentations (quand le patient dit sincèrement avoir peurd' un chien, c'est réellement d'un chien qu'il a peur).
Cette perspective est peut-être dans la logique de Descartes non ? (lettre à Chanut, si je ne me trompe): si je désire les filles qui louchent, ce sont les filles qui louchent que je désire, sauf que comme Descartes l'expliquait je ne sais pas pourquoi. Maintenant je ne sais pas si dans cette logique comportementaliste, on fait une genèse, comme le faisait Descartes, par associations d'idées en somme de ce désir (ou de cette crainte). En tout cas on fait l'économie de deux autres sujets à l'intérieur du sujet (le ça et le surmoi). Ça obéit au principe d'Ockham !
@Clément Layet Votre exposé des conceptions de la liberté sous-jacentes à la psychanalyse et aux TCC correspond à la manière dont les défenseurs actuels de la psychnalyse présentent les choses. Reste à savoir s'il faut les croire sur parole. 1° la manière de présenter les TCC est quelque peu caricaturale. Je crois que le commentaire n°7 recadre bien la question du dressage 2° Concernant votre présentation de la cure psychanalytique : "Théoriquement, sa liberté est préservée tout au long de l'analyse par le fait que le thérapeute n'intervient qu'à peine. La volonté du thérapeute n'est qu'une projection qui provient du patient lui-même, de ses propres représentations de l'autorité notamment." Vous me semblez faire bien facilement crédit aux psychanalystes ; tout le problème est dans votre "théoriquement".
a- Il n'est pas si facile d'écarter l'idée que le psychanalyste exerce un pouvoir : les discussions autour du rôle de la suggestion dans la cure sont aussi anciennes que la psychanalyse (on pourrait aussi évoquer les critiques de Deleuze - auteur pourtant apprécié par E. Roudinesco) b - L'argument selon lequel "La volonté du thérapeute n'est qu'une projection qui provient du patient lui-même" peut être transposé pour défendre des thérapies rivales de la psychanalyse. Quand le psychanalyste nous explique qu'il ne peut suggérer que ce que le patient est prêt à se laisser suggérer, le partisan des TCC pourrait répondre qu'il ne peut conditionner son patient qu'à ce à quoi celui-ci est prêt à se laisser conditionner.
Plus généralement ce qui me frappe dans l'argumentation de Roudinesco & co c'est qu'ils recyclent contre les TCC 1) des critiques qui ont été adressées par certains courants psychanalytiques à d'autres ( par exemple la critique de l'adaptation à une norme sociale non questionnée)2) des critiques qui étaient autrefois adressées à la psychanalyse elle-même (il y a un siècle c'est la psychanalyse qui était accusée de nier la liberté humaine, de biologisme, de scientisme ; quant à la négation du tragique de l'existence je crois me souvenir que c'est ce que Léo Strauss reproche à Freud dans Pourquoi nous restons juifs?).
@philalète: en effet, la psychanalyse pointe souvent le risque de : les TCCs peuvent peut-être traiter telle ou telle phobie, mais cette phobie n'est que le symptôme d'un mal plus profond qui, faute d'analyse, réapparaîtra sous une autre forme. Au-delà des variations de doctrines entre branches de la psychanalyse, il semble que cette prédiction soit associée fortement aux postulats théoriques de base de la discipline (à savoir, l'explication des "symptômes" par libido+association libre).
Je trouve justement cette article sous presse (mais disponible en ligne) dans la Clinical Psychology Review: W. Tyron, "What happened to symptom substitution?", Clin. Psych. Review, 2008. L'auteur soutient que la substitution des symptômes est une conséquence des fondements théoriques des approches dynamiques, et rejette l'idée qu'elle n'est pas testable. Il fait une revue des études empiriques qui ont été faites - étonnamment peu nombreuses au regard du rôle de cette thèse, en fait! Voici ses conclusions:
Warren W. Tyron, Clinical Psychology Review, feb 16 2008 (Epub ahead of print)
Pas le temps de traduire, mais en bref: il reste à prouver que cela existe!
J'oubliais: voir aussi le rapport de l'Inserm, 2004 , "Bilan des études comparatives", p.392: .
Elias: oui, je présentais volontairement les choses d'une façon charitable, pour lancer la discussion et parce que les promesses sont intéressantes à examiner, même quand elles ne sont pas tenues. Je suis d'accord pour dire que la liberté du patient est trop rarement préservée dans la pratique.
Julien: je t'avais lu trop vite sur les trois critères pris ensemble, pardon. Je continue de penser qu'ils ne sont pas nécessairement absurdes. Une pensée qui me mettrait en face de la mort, de la faute, ferait l'éloge du caractère tragique de l'existence et en même temps me guérirait, serait à mes yeux une grande pensée (soit dit en passant, c'est ce que je crois pouvoir dire de Hölderlin auquel je consacre mon doctorat, mais c'est une autre histoire). Qu'est-ce qui a changé depuis l'époque de la boîte noire? Quand je lis le compte-rendu d'une TCC contemporaine aboutissant à une plus grande "FREEDOM", je vois qu'on ne rentre pas beaucoup dans la boîte mais qu'on veut et qu'on peut changer ses outputs en la conditionnant.
J'ai parlé de la psychanalyse comme s'inscrivant dans la tradition rationaliste, parce qu'il est frappant de voir la continuité avec Leibniz et Spinoza par exemple. On cite souvent le trio Marx-Nietzsche-Freud, parce qu'ils ont ébranlé l'édifice rationaliste, mais je mettrais clairement Nietzsche à part (sans le mettre pourtant à part de la philosophie). Marx et Freud avaient pour horizon des vies libres relativement ordinaires, non? Ils ont juste montré pourquoi c'était plus compliqué que ce qu'on prétendait en se plaçant sur le plan strictement intellectuel et conscient, mais rien de plus. Freud croit possible de changer (partiellement) les comportements par l'usage de la parole, la recherche de causes, le progrès dans la connaissance de soi. C'est l'histoire de la rationalité. Je ne sais pas s'il emploie le mot (peut-être anachronique dans cet usage), mais ça ne m'étonnerait pas.
Feuilletant le Delrieu, je ne trouve pas d'occurence de rationalité mais la rubrique raison (Vernunft ou Verstand) est un peu plus fournie; j'en extrais ces lignes qui à la fois soulignent la faiblesse de la raison chez l'homme et l'engagement en faveur de la connaissance rationnelle comme seule connaissance (je suis personnellement porté à qualifier Freud de scientiste):
Dans une lettre du 28-12-1914: " notre intellect est chose faible et dépendante, jouet et instrument de nos impulsions et de nos émois"
En 1926 (20-10) Freud écrit: "J'ai deux dieux: Logos et Amanké" soit "l'inflexible raison, le destin nécessaire".
Dans les Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse (1932):
"La raison (...) est une des puissances dont nous pouvons le plus attendre une influence unificatrice sur les êtres humains (...) C'est notre meilleur espoir pour l'avenir que l'intellect - l'esprit scientifique, la raison - parvienne avec le temps à la dictature dans la vie psychique de l'homme. L'essence de la raison nous est garante qu'elle ne manquera pas d'accorder aux motions affectives ce qui leur revient. La contrainte commune d'une telle domination de la raison s'avérera comme le lien unificateur le plus fort entre les hommes et ouvrira la voie à de nouvelles unifications"
Si j'ai le temps, j'essaierai de clarifier la relation entre cure et raison.
Ce débat sur la psychanalyse ne doit pas nous faire passer à côté de la question importante soulevée par Roland Gori: la montée en puissance en France du DSM et de la médication excessive.
Gori a, à mon avis, raison de dire que la psychiatrie scientifique guidée par le DSM a partie liée avec une médicalisation excessive de la population. On déclare pathologiques des catégories entières - les enfants agités, les femmes qui n'ont pas envie de faire l'amour - dans le but de leur vendre des médicaments.
Il est tout à fait vrai que l'industrie pharmaceutique entretient cette dynamique pour son profit. Elle subventionne généreusement l'APA. Les collusions financières entre les panélistes du DSM et l'industrie pharmaceutique sont avérées. Un diagnostic scientifique validé par l'APA autorise la prescription et le remboursement de la pilule censée le guérir.
Les critiques scientifiques du DSM sont nombreuses et, à mon avis, bien fondées (voir par exemple le livre de Richard Bentall, Madness Explained, Penguin 1999). Les catégories diagnostique du DSM, en dépit de leur formalisme impressionant, ne sont rien d'autre que "du folklore psychiatrique sanctionné par un comité'. Elles sont souvent artificielles, prédisent mal le devenir des patients et la réaction aux médicaments. La consistence entre les diagnostics n'a pas été merveilleusement améliorée par le DSM. Le chiffre d'affaire des vendeurs de pilules l'a été.
D'un point de vue plus personnel, je ne trouve pas inepte de dire que dans certains cas (dans certains cas seulement), en transformant en pathologie certaines épreuves de la vie dans le but de faire des gens des consommateurs de médocs, la psychiatrie scientifique nous fait effectivement perdre de vue un certain feeling existentiel, parfois tragique, sans lequel la vie est plus futile, vaut moins la peine d'être vécue.
Ces craintes sont exprimées par beaucoup de gens qui se foutent complètement de la psychanalyse, dans des pays où elle est depuis longtemps oubliée. C'est amusant de taper sur les Freudiens (j'en sais quelque chose, ma maman est psychanalyste). Mais il y a une vraie crise dans la santé mentale, et ils n'y sont pour rien!
Salut Olivier,
Merci d'élever le débat! Cela dit si en France les psychanalystes présentent (comme Roland Gori) la situation en disant , cela risque à terme de renforcer l'abus de médicaments!
Sincères condoléances fils de psychanalyste. Mais je confirme: il y a une véritable crise dans le monde médical; les femmes ne veulent plus...et les hommes ne peuvent plus. Quelle décadence !
Merci Laurence, votre soutien fait chaud au coeur. Julien, salut! le blog, toujours aussi animé, toujours actif, bravo!