Concrètement, l'expression d'epistemic agency n'a pas encore d'usage établi dans la littérature philosophique. C'était le pari (à mon avis réussi!) de Pascal Engel d'attirer et de regrouper sur ce thème un ensemble de développements récents en philosophie de l'esprit et en philosophie de la connaissance qui traitaient, en gros, de diverses relations entre connaissance, croyance (et états mentaux apparentés) et action. Cela englobe plusieurs thèmes/courants de la recherche actuelle: l'épistémologie de la vertu (théories de la connaissance comme produit d'une abilité du type des "vertus intellectuelles" d'Aristote), normes épistémiques (applications de concepts normatifs et/ou axiologiques aux états mentaux, éthique de la croyance), "empiètement pragmatique" (les notions épistémiques sont-elles en partie pratiques, i.e. leur application dépend-elle de facteurs pragmatiques type enjeux, voir ici par ex), les normes épistémiques de l'action (doit-on agir sur la base de connaissances ou sur la base de croyances justifiées?), s'il y a des actions mentales (volontarisme doxastique) ou épistémique (épistémologies basées sur une notion "volontariste" de vertu), différentes formes d'auto-contrôle de l'esprit (metacognition).

Il est apparu lors du colloque que ces différentes recherches avaient de multiples points de recoupement et des questions communes. Mais il semble encore trop tôt pour dire si elles sont destinées à former un domaine de recherche unifié, ou quels en seraient les principaux axes. En attendant il serait utile d'avoir une définition ou un début de théorie de ce qu'on entend par epistemic agency. Voici ma proposition:

On peut traduire epistemic agency par agir épistémique. Trivialement, l'agir épistémique est un agir (une forme d'action) qui est épistémique. Mais cela a deux sens. De même qu'une action "sociale" peut être un action dont les moyens sont sociaux ou une action dont les produits sont sociaux, de même le terme d'agir épistémique couvre les actions dont la connaissance est un moyen et celles dont la connaissance est un produit. On a donc a priori deux domaines de recherche:

  • La connaissance comme moyen de l'action. Si et comment la connaissance explique ou justifie les actions.
  • La connaissance comme produit de l'action. La connaissance est-elle elle-même une réalisation (achievement) des sujets (épistémologies basées sur la notion de vertu), ou à défaut est-elle le résultat d'actions, et de quel types d'action - par ex des actions mentales.

Il y a deux façons dont on peut concevoir l'unité de ces deux questions:

  • unité structurelle-analogique. La connaissance est un type d'action ou le résultats d'action, en conséquence de quoi on doit lui appliquer les mêmes types de catégories et normes que l'action (réussite / échec, but, devoirs,...).
  • unité réelle-causale. C'est en vertu de ses propriétés en tant qu'action ou résultat d'une action - par ex, en vertu du fait qu'elle est produite par des compétences - que la connaissance joue le rôle qu'elle joue dans l'explication et la justification de l'action.

En l'état actuel des recherches, les deux voies d'unité de ces domaines s'annoncent fructueuses à développer.