L'agir épistémique
Par julien dutant le lundi 28 avril 2008, 18:32 - Philosophie - Lien permanent
Le colloque qui vient de se tenir à Genève avait pour thème l'Epistemic
Agency
, qu'on pourrait traduire par "l'agir épistémique". De quoi
s'agit-il?
Concrètement, l'expression d'epistemic agency
n'a pas encore d'usage
établi dans la littérature philosophique. C'était le pari (à mon avis réussi!)
de Pascal Engel d'attirer et de regrouper sur ce thème un ensemble de
développements récents en philosophie de l'esprit et en philosophie de la
connaissance qui traitaient, en gros, de diverses relations entre connaissance,
croyance (et états mentaux apparentés) et action. Cela englobe plusieurs
thèmes/courants de la recherche actuelle: l'épistémologie de la vertu (théories
de la connaissance comme produit d'une abilité du type des "vertus
intellectuelles" d'Aristote), normes épistémiques (applications de concepts
normatifs et/ou axiologiques aux états mentaux, éthique de la croyance),
"empiètement pragmatique" (les notions épistémiques sont-elles en partie
pratiques, i.e. leur application dépend-elle de facteurs pragmatiques type
enjeux, voir ici par
ex), les normes épistémiques de l'action (doit-on agir sur la base de
connaissances ou sur la base de croyances justifiées?), s'il y a des actions
mentales (volontarisme doxastique) ou épistémique (épistémologies basées sur
une notion "volontariste" de vertu), différentes formes d'auto-contrôle de
l'esprit (metacognition).
Il est apparu lors du colloque que ces différentes recherches avaient de
multiples points de recoupement et des questions communes. Mais il semble
encore trop tôt pour dire si elles sont destinées à former un domaine de
recherche unifié, ou quels en seraient les principaux axes. En attendant il
serait utile d'avoir une définition ou un début de théorie de ce qu'on entend
par epistemic agency
. Voici ma proposition:
On peut traduire epistemic agency
par agir épistémique
.
Trivialement, l'agir épistémique est un agir (une forme d'action) qui est
épistémique. Mais cela a deux sens. De même qu'une action "sociale" peut être
un action dont les moyens sont sociaux ou une action dont les
produits sont sociaux, de même le terme d'agir épistémique
couvre les actions dont la connaissance est un moyen et celles dont la
connaissance est un produit. On a donc a priori deux domaines de
recherche:
- La connaissance comme moyen de l'action. Si et comment la connaissance explique ou justifie les actions.
- La connaissance comme produit de l'action. La connaissance est-elle
elle-même une réalisation (
achievement
) des sujets (épistémologies basées sur la notion de vertu), ou à défaut est-elle le résultat d'actions, et de quel types d'action - par ex des actions mentales.
Il y a deux façons dont on peut concevoir l'unité de ces deux questions:
- unité structurelle-analogique. La connaissance est un type d'action ou le résultats d'action, en conséquence de quoi on doit lui appliquer les mêmes types de catégories et normes que l'action (réussite / échec, but, devoirs,...).
- unité réelle-causale. C'est en vertu de ses propriétés en tant qu'action ou résultat d'une action - par ex, en vertu du fait qu'elle est produite par des compétences - que la connaissance joue le rôle qu'elle joue dans l'explication et la justification de l'action.
En l'état actuel des recherches, les deux voies d'unité de ces domaines s'annoncent fructueuses à développer.
Commentaires
Oui Julien, je crois que ce sont de bonnes définitions. L'avantage, c'est qu'on peut prendre appui sur des théories comme celles de Socrate, d'Aristote et voir les problèmes que cela pose.C'est pourquoi, l'action, l'esprit, la croyance sont en connexion.
Question: qui est à l'origine du poster ? j'ai essayé de capturer l'image de ce moine boudhiste tibétain (?)mais en vain...
Carl Blake, il est normalement crédité sur le poster mais sur certaines versions son nom a été recouvert par les logos. Il s'agit d'un moine shaolin, donc chinois! NB, comme je crois l'avoir dit on a choisi ces images avant la révolte tibétaine.
Merci, mais où avais-je l'esprit ? Mais la raison de ce choix: unité du corps et de l'esprit comme nous l'apprend la pratique des arts martiaux ?
Une question : si, par exemple, en jouant d'un instrument de musique, je découvre une nouvelle mélodie, est-ce que le fait de jouer d'un instrument de musique tombe sous le concept d'"agir épsitémique" ?
Quelle serait la connaissance impliquée exactement?
Dans l'exemple que j'avais en tête, il se serait agi de la connaissance de la mélodie nouvelle (telle que le musicien ne l'aurait jamais jouée et telle que personne ne l'aurait jamais jouée).
Mais, j'ai pensé à un autre exemple. Si on imagine Arnold Schönberg en train de développer un thème de Tristant et Isold de Wagner sur son piano à la fin d'une journée. À un moment de son improvisation (c'est une pure fiction, je ne sache pas que Schönberg ait été très porté sur l'improvisation), il joue une suite de douze notes qu'il n'avait jamais jouée auparavant et telle qu'il lui semble que personne ne l'avait jamais jouée auparavant. Je pense qu'on peut dire qu'il a inventé une nouvelle mélodie et qu'il a acquis une nouvelle connaissance (la connaissance de cette mélodie et des implications concernant la théorie musicale, le système de composition, etc.).
Dans ce cadre, peut-on dire qu'il a fait une découverte (disons : le germe de ce qui sera le système de composition à douze sons) en agissant (en improvisant sur un thème de Tristant et Isold de Wagner). Bref, peut-on dire que la connaissance nouvelle est un cas d'agir épistémique ?
voici un cas de réflexion sur l'epistemic agency, dû à Malebranche ( Recherche de la vérité, I)
« Il ne faut pas croire que l’entendement obéisse à la volonté en produisant lui-même les idées que l’âme désire, car l’entendement n’agit point; il ne fait que recevoir la lumière ou les idées des choses»
Ebenezer: n'est-ce pas un cas de non-agir épistémique? I.e. l'idée que c'est précisément parce qu'il n'agit pas (qu'il est passif) que l'entendement est susceptible d'avoir des connaissances ou des croyances justifiées? J'imagine que les partisans de l'agir épistémique diraient typiquement que 1)d'une part il est certes vrai qu'on ne croit pas à volonté, et cela est important pour que nos croyances soient fiables/jusitifées épistémiquement/des connaissances, 2)mais que d'autre part (1) n'implique pas que la connaissance doive être conçue comme une passion.
Cela dit, comme indiqué dans le billet, il y a une notion d'agir épistémique qui consiste à parler d'agir par des moyens épistémiques
Jérôme O.: sauf erreur, ton cas est structurellement identique au suivant, plus simple: je casse un verre, ce qui me fait créer un nouvel état de choses (à savoir, que le verre est cassé), et en même temps m'amène à acquérir une nouvelle connaissance (je sais que le verre est cassé). Dans les cas de ce genre, en gros, la connaissance n'est le résultat d'un "agir" que parce que l'état de chose connu est le résultat d'un agir. Mais ceux qui défendent l'idée d'un "agir épistémique" ne font typiquement pas de différence entre les cas dans lesquels l'état de choses connu est le produit de l'action du sujet qui le connaît et ceux où il ne l'est pas. Leur idée est par ex (dans le cas des épistémologies de la vertu) que la connaissance du sujet consiste en ce qu'il a une croyance qui est vraie parce qu'il a exercé des capacités cognitives correctement.
J'ai précisé en gros parce qu'il est vrai que le cas est en partie spécial: en effet, l'action (casser un verre) implique typiquement qu'on sache ce qu'on fait, pour ainsi dire "en amont" de l'action - du moins sur toute l'étendue de l'action qui implique des mouvements corporels, parce que (cf. par ex J. Proust, La Nature de la Volonté) les mouvements corporels sont typiquement accompagnées de processus cognitifs qui prédisent les résultats des mouvements et les ajustent continuellement en fonction des résultats observés. Il y aurait donc un argument à faire pour dire que la connaissance de nos propres actions ou de leurs résultats est plus aisée ou plus directe que d'autres connaissances.
Bien sûr que le texte de Malebranche dit que c'est un cas non agir épistémique. Mais mon message est, pour tous ceux qui ici s'interrogent sur cette notion mystérieuse: cela ne date pas d'hier que les philosophes se sont demandés si la possession de certaines attitudes ou états épistémiques a une nature active ou passive. Malebranche n'est qu'un exemple entre mille. Maintenant, savoir si la question en général de savoir si un sujet connaissant est un agent, et accompli des actions en tant que sujet connaissant, est une question plus compliquée, sans doute posée seulement plus récemment au sujet des débats sur la volonté de croire et les relations entre éthique et épistémologie, par exemple sous la forme de la question de savoir si on est responsable de ses croyances. Mais contrairement à ce que vous semblez dire dans un post précédent, j'avais l'impression que des membres de votre groupe Epistémè avaient discuté ces questions in print, bien que je sois, moi pauvre irlandais de Kilkeny, ignorant de leurs écrits.
Dans le cas de l'improvisation musicale, pour reprendre mon exemple (je sais, je suis un peu lourd, mais ce sont des exemples de ce genre que j'essaie de comprendre”), improviser présuppose des connaissances (savantes : la théorie musicale — pratiques : savoir quels sons vont être produits par quels mouvements du corps sur l'instrument) et semble impliquer d'autres connaissances. On sait ce que l'on fait et on ne sait pas ce que l'on fait : on sait ce qu'il faut faire pour produire tel son, mais en jouant on ne sait pas exactement ce que l'on fait (on ne se contente pas de suivre une partition) et, par suite, on peut découvrir de nouvelles lignes mélodiques, accords, etc. Dans ton exemple, cela donnerait à peu près ceci : je sais qu'en jetant le verre par terre, il va se casser, mais je ne connais pas quelle sera la répartition des éclats de verre dans la pièce et, je ne pourrais le savoir qu'après que j'aurai jeté le verre et qu'il se sera brisé.
D'où, si l'on reprend la distinction de deux sens d'"agir épistémique" :
1. connaissance comme moyen de l'action 2. connaissance comme produit de l'action,
peut-on dire qu'une activité comme l'improvisation en musique est doublement (aux deux sens du terme) un agir épistémique ? Ou non, pas du tout, et je n'ai rien compris, du tout”
C'est la paradoxe du Ménon de Platon: comment savoir ce que je recherche si je le recherche ?! Dans le cas de l'improvisation mucicale, puis-je affirmer qu'il y a une création ? S'agit-il d'une véritable découverte ou bien puis-je avoir une idée vague de ce que je vais produire ?
Pour l'improvisation théâtrale, je peux davantage me prononcer: je connais mon texte, mais si je "vis" à chaque représentation la scène jouée, je la crée, sinon, je ne suis qu'un perroquet.
Si je vous comprends bien et juste pour mon information personnelle, une partie d’échecs ne serait-elle pas un exemple d’agir épistémique.
On ne joue jamais deux fois la même partie bien que le but du jeu reste le même (le mat)
Le jeu met en œuvre des connaissances constituées principalement par les enseignements tirés des parties jouées précédemment. (Connaissance comme moyen de l’action)
De chaque nouvelle partie se tire de nouveaux enseignements et chaque coup joué modifie la situation sur l’échiquier remet en question, modifie ou enrichit la stratégie mise en œuvre (connaissance comme produit de l’action).
Mais en fait toute action un peu complexe, ou même toute action autre que purement réflexe, ne fonctionne-t-elle pas sur ce modèle : une intention, des compétences, l’acquisition de compétences nouvelles
On voit aussi parfois la traduction d'agency sous la forme "agentivité". Je crois qu'il y a une entrée là dessus dans le dictionnaire européen de B. Cassin, qui faisait déjà bien le point là dessus, ainsi que sur les difficultés, il y a quelques années. John Dewey a aussi écrit quelques milliers de pages là dessus (c'est l'enjeu de toute la critique de la connaissance comme "spectacle").