Maintenant que j’ai un peu de temps, je voudrais revenir sur un commentaire fait par Monsieur P. dans un post précédent :

On retrouve ici l’image classique du chercheur qui cherche gratuitement (noble image, que l’on retrouve aussi en philosophie, sous la forme de la contemplation pour elle-même, et que je trouve sincèrement belle) sans se préoccuper d’éventuelles applications ; ce qui restreindrait la fécondité de ses analyses. Je peux, à la rigueur, concevoir une telle gratuité dans ce que l’on nomme la “recherche fondamentale”, mais je ne comprends toujours pas comment on peut faire des recherches en psychologie MORALE sans s’interroger sur les présupposés moraux et politiques de ses recherches. Cela doit nécessiter un grand effort d’abstraction… Il me semble que dès le moment où je mets un pieds dans le domaine des valeurs, de nos choix moraux, je prends une position axiologique. Décrire les processus cognitifs à l’oeuvre dans nos jugements n’est-ce pas déjà proposer un modèle de rationalité pratique? Pour éviter tout malentendu, je prends le risque d’exhiber mon postulat: à mon sens, toute anthropologie est en partie normative. En décrivant l’homme, elle contribue à constituer un modèle d’humanité vers lequel tendre.

J’ai pris ce commentaire comme exemple parce qu’il me semble constituer un parfait exemple de certaines confusions que l’on trouve trop souvent en philosophie au sujet de la (prétendue ou pas) « science désintéressée ». Sous ces mots, on vise en effet tour à tour plusieurs attitudes, parfois sans vraiment les distinguer, ce qui entraîne des erreurs parfois sérieuses. Lisons en effet plus en détail ce commentaire.

Le grief principal de Monsieur P. (à mon encontre, précisons-le) est d’adopter une attitude qui consiste à mener une recherche scientifique sans se soucier des applications pratiques et/ou des implications politiques de ces recherches. Appelons cette première attitude l’attitude A :

A) Le scientifique ne se soucie pas des implications pratiques et politiques de ses recherches.

Maintenant, observons le glissement. Dès la première ligne, cette attitude est mise en équivalence avec l’attitude B :

B) Le scientifique est désintéressé au sens où sa recherche de la vérité n’est motivée que par le désir de connaître la vérité.

On peut s’étonner de cette équivalence qui ne va pas de soi. En effet, on peut très bien imaginer quelqu’un qui adopte l’attitude B sans l’attitude A (c’est-à-dire quelqu’un qui cherche la vérité pour elle-même mais se soucie des applications pratiques de ses recherches) tout comme on peut imaginer quelqu’un adoptant l’attitude A sans l’attitude B (par exemple, un individu qui ne fait son travail de scientifique que pour toucher sa paye et ne se soucie pas de savoir quelles en sont les implications).

Enfin, dans la deuxième moitié du commentaire, on observe un glissement de l’attitude A à l’attitude C :

C) Le scientifique ne fait pas intervenir ses propres jugements de valeurs dans le cadre de sa recherche scientifique.

Le glissement procède comme ceci : Monsieur P. commence par s’étonner de ce que j’adopte l’attitude A (« On retrouve ici l’image classique du chercheur qui cherche gratuitement (…) sans se préoccuper d’éventuelles applications »), puis passe à « je ne comprends toujours pas comment on peut faire des recherches en psychologie MORALE sans s’interroger sur les présupposés moraux et politiques de ses recherches » (où « applications » est remplacé d’un coup par « présupposés ») pour finir par affirmer que la position C est absurde (« Il me semble que dès le moment où je mets un pieds dans le domaine des valeurs, de nos choix moraux, je prends une position axiologique »). Comme on est passé insensiblement de A à C, il pense qu’en critiquant C, il critique A, ce qui n’est bien sûr pas le cas. En effet, A et C sont logiquement distincts, et on peut très bien considérer que l’une peut être adoptée sans l’autre. Par un exemple, un « créationniste » adopte l’attitude A (il se soucie des implications de ses recherches) mais peut-être pas la C (son jugement est peut-être biaisé par ses valeurs religieuses).

Résumons donc. Il s’agit à partir de maintenant de bien distinguer les trois propositions suivantes, qui sont toutes trois logiquement indépendantes :

A) Le scientifique ne se soucie pas des implications pratiques et politiques de ses recherches.

B) Le scientifique est désintéressé au sens où sa recherche de la vérité n’est motivée que par le désir de connaître la vérité.

C) Le scientifique ne fait pas intervenir ses propres jugements de valeurs dans le cadre de sa recherche scientifique.

Bien sûr, il serait injuste d’accuser toute personne semblant confondre les trois d’imprécision. Le commentaire de Monsieur P. peut avoir un sens, à condition que Monsieur P. soutienne explicitement la thèse selon laquelle les trois propositions s’impliquent mutuellement. Une telle thèse peut sans doute être défendue à partir de Nietzsche, en soutenant par exemple que les trois attitudes supposent une seule et même « disposition pulsionnelle ». Mais la charge de la preuve incombe à celui qui défend cette thèse.

Jeu concours :

Trouvez / proposez une théorie justifiant l'implication mutuelle des propositions A, B et C.