Philosophie et désintéressement scientifique
Par Florian Cova le mardi 22 avril 2008, 14:36 - Philosophie des sciences - Lien permanent
Où l'on fait quelques distinctions que certains manquent souvent de faire.
Maintenant que j’ai un peu de temps, je voudrais revenir sur un commentaire fait par Monsieur P. dans un post précédent :
On retrouve ici l’image classique du chercheur qui cherche gratuitement (noble image, que l’on retrouve aussi en philosophie, sous la forme de la contemplation pour elle-même, et que je trouve sincèrement belle) sans se préoccuper d’éventuelles applications ; ce qui restreindrait la fécondité de ses analyses. Je peux, à la rigueur, concevoir une telle gratuité dans ce que l’on nomme la “recherche fondamentale”, mais je ne comprends toujours pas comment on peut faire des recherches en psychologie MORALE sans s’interroger sur les présupposés moraux et politiques de ses recherches. Cela doit nécessiter un grand effort d’abstraction… Il me semble que dès le moment où je mets un pieds dans le domaine des valeurs, de nos choix moraux, je prends une position axiologique. Décrire les processus cognitifs à l’oeuvre dans nos jugements n’est-ce pas déjà proposer un modèle de rationalité pratique? Pour éviter tout malentendu, je prends le risque d’exhiber mon postulat: à mon sens, toute anthropologie est en partie normative. En décrivant l’homme, elle contribue à constituer un modèle d’humanité vers lequel tendre.
J’ai pris ce commentaire comme exemple parce qu’il me semble constituer un parfait exemple de certaines confusions que l’on trouve trop souvent en philosophie au sujet de la (prétendue ou pas) « science désintéressée ». Sous ces mots, on vise en effet tour à tour plusieurs attitudes, parfois sans vraiment les distinguer, ce qui entraîne des erreurs parfois sérieuses. Lisons en effet plus en détail ce commentaire.
Le grief principal de Monsieur P. (à mon encontre, précisons-le) est d’adopter une attitude qui consiste à mener une recherche scientifique sans se soucier des applications pratiques et/ou des implications politiques de ces recherches. Appelons cette première attitude l’attitude A :
A) Le scientifique ne se soucie pas des implications pratiques et politiques de ses recherches.
Maintenant, observons le glissement. Dès la première ligne, cette attitude est mise en équivalence avec l’attitude B :
B) Le scientifique est désintéressé au sens où sa recherche de la vérité n’est motivée que par le désir de connaître la vérité.
On peut s’étonner de cette équivalence qui ne va pas de soi. En effet, on peut très bien imaginer quelqu’un qui adopte l’attitude B sans l’attitude A (c’est-à-dire quelqu’un qui cherche la vérité pour elle-même mais se soucie des applications pratiques de ses recherches) tout comme on peut imaginer quelqu’un adoptant l’attitude A sans l’attitude B (par exemple, un individu qui ne fait son travail de scientifique que pour toucher sa paye et ne se soucie pas de savoir quelles en sont les implications).
Enfin, dans la deuxième moitié du commentaire, on observe un glissement de l’attitude A à l’attitude C :
C) Le scientifique ne fait pas intervenir ses propres jugements de valeurs dans le cadre de sa recherche scientifique.
Le glissement procède comme ceci : Monsieur P. commence par s’étonner de ce que j’adopte l’attitude A (« On retrouve ici l’image classique du chercheur qui cherche gratuitement (…) sans se préoccuper d’éventuelles applications »), puis passe à « je ne comprends toujours pas comment on peut faire des recherches en psychologie MORALE sans s’interroger sur les présupposés moraux et politiques de ses recherches » (où « applications » est remplacé d’un coup par « présupposés ») pour finir par affirmer que la position C est absurde (« Il me semble que dès le moment où je mets un pieds dans le domaine des valeurs, de nos choix moraux, je prends une position axiologique »). Comme on est passé insensiblement de A à C, il pense qu’en critiquant C, il critique A, ce qui n’est bien sûr pas le cas. En effet, A et C sont logiquement distincts, et on peut très bien considérer que l’une peut être adoptée sans l’autre. Par un exemple, un « créationniste » adopte l’attitude A (il se soucie des implications de ses recherches) mais peut-être pas la C (son jugement est peut-être biaisé par ses valeurs religieuses).
Résumons donc. Il s’agit à partir de maintenant de bien distinguer les trois propositions suivantes, qui sont toutes trois logiquement indépendantes :
A) Le scientifique ne se soucie pas des implications pratiques et politiques de ses recherches.
B) Le scientifique est désintéressé au sens où sa recherche de la vérité n’est motivée que par le désir de connaître la vérité.
C) Le scientifique ne fait pas intervenir ses propres jugements de valeurs dans le cadre de sa recherche scientifique.
Bien sûr, il serait injuste d’accuser toute personne semblant confondre les trois d’imprécision. Le commentaire de Monsieur P. peut avoir un sens, à condition que Monsieur P. soutienne explicitement la thèse selon laquelle les trois propositions s’impliquent mutuellement. Une telle thèse peut sans doute être défendue à partir de Nietzsche, en soutenant par exemple que les trois attitudes supposent une seule et même « disposition pulsionnelle ». Mais la charge de la preuve incombe à celui qui défend cette thèse.
Jeu concours :
Trouvez / proposez une théorie justifiant l'implication mutuelle des propositions A, B et C.
Commentaires
La question ne serait-elle pas plutôt : en quoi ces deux attitudes — la recherche de la vérité pour elle-même et la prise en considération de la dimension pratique / politique de la recherche ou plutôt peut-être de la découverte — sont-elles mutuellement exclusives ? Ou plus simplement : a-t-on raison d'opposer ces deux attitudes ?
Soit S, un scientifique qui fait une découverte dans le domaine de la thérapie génique. Il dépose un brevet et le vend à une grande entreprise pharmaceutique qui l'exploite à un coût exorbitant, la rendant par là même inaccessible à une majorité de la population mondiale. Peut-on exonérer de toute responsabilité le scientifique ? Le fait qu'il ait vendu son brevet à une grande entreprise n'enlève rien à la valeur de sa découverte, mais il a une dimension immorale qui peut difficilement être négligée. Par suite, le scientifique a une responsabilité morale dans l'exploitation commerciale qui est faite de sa découverte. Disons que sa responsabilité de scientifique ne s'arrête pas au moment où il découvre quelque chose : l'usage de sa découverte en fait partie.
Concernant l'autre versant du problème (l'intervention de jugements de valeur dans la recherche elle-même) : dans quelle mesure une telle intervention n'implique-t-elle une cécité au moins partielle de la part du chercheur ? Pour prendre un exemple extrême : un chercheur convaincu du caractère fondamentalement mystérieux de la vie (en raison de convictions religieuses) ne sera-t-il pas enclin à laisser certaines hypothèses de côté pour ne pas contredire sa croyance principale ? Dans un autre domaine, un sociologue marxiste (une espèce en voie de disparition, j'en conviens — sauf en France, peut-être”) ne sera-t-il pas enclin à minimiser le rôle de l'individu dans une analyse du vote au profit de la recherche de dynamiques de groupe ?
En quelques mots : ne devrait-on pas considérer que la prise en compte des valeurs intervient — ou devrait intervenir — forcément à un moment où un autre de la recherche ? Si tel est le cas, alors on considèrera que la pertinence de cette intervention dépend du moment auquel elle intervient. Si elle intervient au commencement (à titre de présupposé éthique), elle risque d'être néfaste. En revanche, si elle intervient au moment de la découverte (avec la question, p. ex. : "Qu'est-ce qu'il convient de faire avec ma découverte ?"), elle est souhaitable, voire louable.
Bon, je n'ai pas vraiment participe au grand jeu concours et j'ai un peu l'impression d'enfoncer des portes ouvertes, mais sait-on jamais”
Ben... Que dire sinon que je suis d'accord avec vous ? Ce que je voulais pointer du doigt, cela dit, c'était que nombre de critiques du "désintéressement scientifique" confondent les trois sens que l'on peut donner à son désintéressement. Par exemple, certains pensent que en montrant que certains présupposés idéologiques orientent la recherche de certains scientifiques, on a aussi montré que leur recherche n'est pas "désintéressée" au sens où il ne chercherait la vérité que pour la vérité. Or, il me semble que l'on peut très bien être désintéressé au sens où l'on fait de la science pour la science et pourtant être complètement biaisé par ses préjugés.
La faiblesse de nombre de ces critiques me semblent due à la confusion décrite ci-dessus. Je cherche l'origine de cette confusion et il me semble (je ne suis pas sûr) qu'on peut la faire remonter à Nietzsche. Je vais chercher un peu plus.
Bonjour,
Je ne suis pas sûr de bien comprendre pourquoi vous attribuez cette confusion à Nietzsche. Je peux peut-être essayer modestement de montrer que la thèse suivante n'est pas vraie : "Une telle thèse peut sans doute être défendue à partir de Nietzsche, en soutenant par exemple que les trois attitudes supposent une seule et même « disposition pulsionnelle »."
"A) Le scientifique ne se soucie pas des implications pratiques et politiques de ses recherches."
La "disposition pulsionnelle" qui correspond chez Nietzsche me semble être la conscience intelletueclle, l'honnêteté, que Nietzsche formule souvent sous la forme d'une indifférence à l'égard des préférences personnelles, mais c'est loin d'être nécessairement désintéressé, et peut être par exemple l'affirmation d'une sagesse dionysiaque.
"B) Le scientifique est désintéressé au sens où sa recherche de la vérité n’est motivée que par le désir de connaître la vérité."
Ici, je verrais plutôt l'idéal ascétique (Généalogie de la morale). Pour Nietzsche, cela peut être une négation de soi, ou non.
"C) Le scientifique ne fait pas intervenir ses propres jugements de valeurs dans le cadre de sa recherche scientifique."
Quoique l'on pense que Nietzsche rattache tout à des organisations de pulsions, il formule pourtant l'idée, dans Par-delà bien et mal, que l'on doit certainement pouvoir fonctionner de manière en quelque sorte mécanique (rouage intellectuel autonome).
J'ai très brièvement examiné ces points, mais je pense pouvoir en dire qu'il y a pas mal de distinctions chez Nietzsche sur ce sujet.
Pour jouer au jeu-concours:
Je dirais que suivant ce qu' "intervenir" veut dire, on peut avoir: non-C implique non-B, donc B implique C.
Par ex, si "intervenir" inclut "refuser d'envisager des hypothèses contraires à ses valeurs", ou "refuser d'enquêter dans des directions qui pourrait confirmer des hypothèses contraires à ses valeurs".
{{A) Le scientifique, dans sa posture "en-science", ne se soucie pas des implications pratiques et politiques de ses recherches.
B) Le scientifique, dans sa posture "en-science", est désintéressé au sens où sa recherche de la vérité n’est motivée que par le désir de connaître la vérité.
C) Le scientifique, dans sa posture "en-science", ne fait pas intervenir ses propres jugements de valeurs dans le cadre de sa recherche scientifique.}}
L'identité de ces 3 propositions se tient dans la praxis-theoria scientifique, comme épreuve du réel, immanente, pas dans le contexte mondain qui lui offre l'occasion.
Que signifie « disposition pulsionnelle » ? Pourriez vous expliciter plus avant ce que vous entendez ?
Quelle est donc la charge qui incombe à celui qui s'y oppose ?
D'accord avec les corrections proposées par Anna Arouah. Pour les deux autres questions :
1) Pour "disposition pulsionnelle", je reviendrai plus en détail quand j'aurai le temps de répondre à Marc avec références bibliographiques et tout ça.
2) Etant donné que les trois propositions ne s'impliquent pas mutuellement de façon purement logique (analytique), le lien ne saurait être que synthétique. C'est pour ça que celui qui défend leur entr'implication doit proposer une théorie "synthétique" la justifiant. Celui qui rejette la thèse doit alors rejeter cette théorie OU changer d'avis. C'est pour cela que j'attends qu'on me soumette une telle théorie.
Celui qui défend la thèse opposée (comme moi) peut aussi proposer des contre-exemples à la thèse (comme je l'ai fait dans mon post). Un contre-exemple peut suffire à démolir une thèse.
Les trois propositions énoncées par Florian Cova méritent plus de réflexion en cette période de remise en cause des valeurs économiques. J'ignore si une théorie du désintéressement a été trouvée et validée, mais il me semble qu'un investissement mesuré dans les valeurs intellectuelles et spirituelles est une perspective d'avenir. Les théories des besoins fondamentaux incluent parfois le désintéressement spéculatif. Il est nécessaire de se faire des illusions pour survivre.
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(JD: supprimé pour cause de spam éhonté)Question toujours d'actualité.