L'usage du "Tu dois donc tu peux" chez Kant

Hume a tracé dans son Traité de la Nature Humaine une limite apparemment infranchissable entre le "fait" et le "droit". Pour résumer, selon Hume, on ne peut déduire ce qui relève de l'obligation morale à partir des simples faits. Pourtant, cette limite a été remise en cause par un sombre individu nommé Kant qui a un jour énoncé cette phrase pleine de bon sens : "Tu dois donc tu peux".

Cette dernière proposition joue un rôle clé dans la philosophie morale de Kant. Kant, en effet, prétend déduire a priori la formule constitutive de notre devoir (l'impératif catégorique). Il s'agit là de quelque chose qui appartient au domaine du "droit". Mais l'impératif kantien est en quelque sorte autoréférent : il exige pour être satisfait qu'on le satisfasse par pure obéissance à lui-même, et non poussé par des mobiles sensibles. Or, pour Kant, toute action qui résulte d'un enchaînement causal est produit par des mobiles sensibles. De cette dernière thèse, il résulte que l'impératif catégorique ne saurait être satisfait que par l'action d'un être qui échappe au déterminisme causal, un être "libre".

C'est là qu'intervient le "Tu dois donc tu peux" : l'homme DOIT satisfaire l'impératif catégorique, donc il le PEUT. Et comme la liberté est une condition de possibilité de la satisfaction de l'impératif catégorique, Kant en déduit que l'homme est LIBRE. CQFD.

Les différentes logiques modales

"Tu dois donc tu peux" peut être aussi exprimé selon la forme "Si x doit faire y, alors x peut faire y". C'est un des axiomes de la logique modale. Le problème est ici de savoir si Kant l'utilise correctement, car il me semble mélanger deux domaines.

Prenons la logique modale classique (épistémique) qui porte sur les possibilités de faits. Par exemple : "il est nécessaire que 2 + 2 = 4" ou "il est possible qu'il pleuve demain". Dans ce cadre, la possibilité exprime le fait que quelque chose peut être vrai sans que cela soit contradictoire en soi, ni avec mes croyances actuelles sur le monde. Par exemple, "il est possible que Julien écrive un post demain" ou "Julien peut écrire un post demain". La nécessité exprime le fait que quelque proposition est vrai de toute façon. Par exemple : "il est nécessaire qu'un triangle ait trois côtés" ou "un triangle doit avoir trois côtés". Dans ce cadre, la nécessité implique la possibilité parce que si quelque proposition est, selon ce que je sais, nécessairement vraie, alors il est impossible qu'elle soit, selon ce que je sais, nécessairement fausse.

La logique déontique parle des devoirs et des permissions, du "droit". La nécessité exprime l'obligation, le devoir. La possibilité exprime la permission. La nécessité implique la possibilité parce que l'obligation implique la permission (au sein d'un même code de devoirs et de permissions) : un code qui interdirait aux individus de faire ce qu'il exige d'eux serait en effet absurde.

Dans les deux domaines (épistémique, déontique), l'axiome "Tu dois donc tu peux" est donc valide. Mais revenons maintenant à Kant. Il me semble qu'il y a un problème dans son utilisation de cet axiome parce qu'il mélange les deux domaines. En effet :

  • TU DOIS : chez Kant, ce DOIT indique la nécessité déontique. Le DOIT ici, c'est l'impératif catégorique.
  • TU PEUX : chez Kant, ce PEUX me semble indiquer une possibilité factuelle, épistémique. On parle en effet ici de ce que l'individu peut faire, au sens factuel (je peux grimper le long d'une gouttière), et non au sens de la permission (j'ai le droit de me défendre). Le TU PEUX de Kant signifie "TU PEUX AGIR CONTRE LE DETERMINISME". Il s'agit d'une capacité de l'individu, non d'une permission qui lui est octroyée.

Conclusion ouverte

Kant utilise donc ici un "Tu dois donc tu peux" qui n'est attestée dans aucune logique et ne me semble pas pouvoir être un axiome que l'on tire des simples concepts de DEVOIR et de POUVOIR (contrairement aux axiomes). Cela ne veut pas forcément dire que cette proposition est fausse, mais qu'elle demande à être prouvée, ce que Kant ne fait pas. Elle semble par contre avoir une certaine vérité intuitive, puisqu'elle correspond à l'adage populaire "A l'impossible nul n'est tenu", qui mélange lui aussi les niveaux épistémiques (impossible) et déontiques (être tenu).