Le relativisme conceptuel ou la réponse à toutes les questions de la philosophie

Le relativisme conceptuel est l'idée qu'il peut y avoir des conceptions alternatives du monde qui sont également valides. Il n'y aurait pas de sens à ce demander ce que les choses sont en elles-mêmes, parce que tout discours est nécessairement l'un des multiples point de vue possibles, ou l'une des différentes façons de découper la réalité, également valides. Les seules questions qui ont un sens sont celles de savoir si telle ou telle affirmation est valide ou vraie relativement à un point de vue donné, et éventuellement celle de savoir si tel ou tel point de vue est un point de vue qui nous est utile ou accessible dans tel ou tel contexte.

(Le relativisme ontologique ajoute à cela l'idée que la réalité elle-même est constituée de cette diversité de points de vue ou conceptions. Comme le relativisme ontologique implique le relativisme conceptuel, il me suffira ici de défier ce dernier pour défier du même coup le premier.)

Richard Rorty (1931-2007), l'un des principaux défenseurs du relativisme conceptuel

L'avantage du relativisme est de faire disparaître beaucoup de problèmes philosophiques traditionnels:

  • Sommes-nous libres alors que toutes nos actions sont déterminées causalement? Eh bien, il y a le point de vue scientifique sur l'homme, et le point de vue éthique/philosophique; relativement au premier l'homme est déterminé, relativement au second il est libre.
  • L'esprit, la pensée est-elle une chose physique, l'activité du cerveau? Eh bien, il y a le point de vue physique sur l'homme, et le point de vue mental. Du point de vue mental nous avons des croyances, et ne sommes pas de simples atomes en mouvement; du point de vue physique, nous sommes de simples atomes en mvmt, et nous n'avons pas de pensées.
  • Les tables, chaises, couleurs, etc. sont-elles réels? Et les nations, lois, institutions? Eh bien, du point de vue de la physique la réalité est entièrement constituée (en gros) de particules subatomiques aux propriéptés étranges et de vide; du point de vue ordinaire elle est faite de choses solides, colorées etc., et du point de vue social ou politique les nations ou sociétés existent.
  • Peut-on prouver l'existence de Dieu? Eh bien, du point de vue de la rationalité scientifique l'existence ou la non-existence de Dieu sont indémontrables; du point de vue religieux le monde est rempli de preuves.
  • Qu'est-ce que connaître? Eh bien, du point de vue de la science c'est la confirmation expérimentale, du point de vue légal c'est l'établissement d'une vérité au-delà du doute raisonnable, etc.

Et de même pour un ensemble d'autres problèmes. Schématiquement, le relativisme conceptuel vous propose un substitut simple et unique au fait d'avoir une métaphysique, une théorie de la connaissance, une philosophie de l'esprit, une éthique, etc., distinctes comme dans les philosophies traditionnelles.

Appel à références

Même si je sais que ses idées sont populaires en France, je n'ai pas références sous la main à vous proposer. Si vous en connaissez, pouvez-vous me les signaler dans les commentaires?

La discrète popularité du relativisme conceptuel en France

Le relativisme conceptuel est une idée très populaire chez les philosophes en France depuis une trentaine d'années. Cela s'explique, à mon avis, par une conjonction d'influences: Kant, l'idéalisme allemand plus largement, et le positivisme de Comte (via Bachelard peut-être?), plus récemment les post-modernes (eux-mêmes issus des trois autres sources?). (NB, Si vous partagez cet avis, ou en avez un autre, sur les origines du relativisme conceptuel français, je serai intéressé de le connaître!)

Il peut vous sembler qu'au contraire le relativisme n'est pas du tout populaire en France. Après tout, ne lit-on pas partout des expressions d'inquiétude rhétorique du genre de Ce constat mène-t-il au relativisme? (ici), s'abîmer dans le relativisme (ici) ou les effets délétères du relativisme (ici) - expressions qui suggèrent qu'il est tellement évident que le relativisme est faux ou mauvais que ce n'est pas la peine d'expliquer pourquoi. Mais les relativismes qui sont rejeté sont typiquement extrême. C'est d'une part la version protagoréenne selon laquelle "à chacun sa vérité", à savoir que si qqn croit quelque chose alors c'est vrai pour lui, et légitime de le croire (voir ici par ex). Et d'autre part l'application de cela à l'éthique (à chacun ses valeurs), parfois avec relativisation aux cultures plutôt qu'aux individus (voir là par ex).

Mais hormis ces positions relativistes extrêmes, le relativisme conceptuel standard est une position largement acceptée, même si on évite souvent de l'appeler par son nom. L'idée qu'il y a plusieurs conceptions de la réalité qui sont autant de points de vue compatibles - par ex, conception scientifique et ordinaire, ou scientifique et philosophique, ou physique et mentale, etc. - est largement répandue, tout comme l'idée associée qu'il y a un problème avec le projet de décrire la réalité telle qu'elle est en elle-même.

Par ex, si vous demandez à un philosophe français quelle est sa position sur la liberté humaine ou sur le matérialisme à propos de l'esprit, les chances sont grandes pour qu'il vous propose une conception à la Kant selon laquelle ses questions sont mal posées parce qu'elles présupposent une réponse unique, alors qu'en réalité il faut distinguer des "niveaux" ou "points de vue" (empirique et transcendantal, scientifique et philosophique, etc.).

Dans un autre registre, les critiques de la science d'inspiration heideggeriennes aboutissent souvent, si vous poussez votre interlocuteur à préciser sa position, à l'idée que le péché principal de la science est de ne pas reconnaître qu'elle n'est qu'un point de vue limité sur la réalité. (En effet, à première vue il peut sembler que l'idée d'arraisonnement voudrait dire que les théories scientifiques "forcent" d'une manière ou d'une autre la réalité à être autrement qu'elle n'est; mais si vous demandez en quel sens la physique de Newton aurait "forcé" les pommes à être attirées par le sol ou comment il se fait que la réalité se conforme aux prédictions scientifiques même lorsqu'on agit pas directement dessus, vous avez des chances pour que votre interlocuteur se rabatte sur l'idée que la conception scientifique du réel est vraie mais que son danger est d' "oublier" qu'elle est partielle.)

Un effet regrettable du relativisme conceptuel est que les débats théoriques techniques sont délaissés dans la formation philosophique. Dans le courant de mes études philosophiques classiques en France (pré-agrégation), je n'ai jamais eu l'occasion de discuter, ou voir discuter, des problèmes classiques comme ceux de l'unité corps/esprit (sauf dans le contexte spécifique de Descartes), des qualités secondes, de la causalité, des universaux ou de l'induction (sauf pour dire que Kant l'a résolu, et ponctuellement en étudiant Popper). Ces problèmes semblent être résolus, ou dissolus, pour une bonne partie de la communauté philosophique française. C'est d'ailleurs une des raisons qui fait bondir les analytiques quand on suggère qu'ils détruisent la philosophie telle qu'on l'a toujours connue, alors qu'ils s'occupent essentiellement de ces questions qui ont toujours été au coeur de la philosophie. (La façon dont les critiques continentaux résolvent ce paradoxe, quand ils prennent la peine de le faire, est de dire que les analytiques sont pré-kantiens, et que pour être vraiment fidèle à la philosophie traditionnelle il faut être fidèle à sa supposée nature historiale. Un peu comme, pour être fidèle au punk aujourd'hui, il ne faudrait pas jouer comme des groupes de punk des 70s mais faire de la musique électronique.)

A mon avis, même si le relativisme conceptuel était le fin mot des débats philosophiques classiques, cela n'empêche pas qu'on devrait continuer à pratiquer ces débats à l'Université, qui sont une façon irremplaçable d'exercer ses capacités philosophiques. C'est donc regrettable que sa prévalence en France ait conduit à les mettre au second plan des études philosophiques.

Le défi au relativisme conceptuel

Le défi que je propose aux relativistes conceptuel est un quadrilemme. Soit deux théories T1 et T2, ou descriptions A et B, qui sont apparemment distinctes et dont le relativiste conceptuel serait tenté de dire qu'elles représentent deux conceptions alternatives du monde. Alors:

  1. Ou bien les descriptions/théories sont réductibles l'une à l'autre, ou à une même troisième - en l'un des deux sens de "réduire", cf. plus bas.
  2. Ou bien les deux descriptions/théories sont toutes deux vraies du même objet. L'objet en question est A ET est B; la théorie vraie est: T1 ET T2.
  3. Ou bien les deux descriptions/théories décrivent deux choses différentes.
  4. Ou bien l'une des deux au moins est fausse.

(Vous pouvez formuler le même quadrilemme pour les types de descriptions et les types de théories.) En résumé: 1. réduction, 2. deux propriétés, 2. deux choses, ou 4. erreur. Dans aucun des cas, nous n'avons une paire de théories qui sont à la fois "valides" et "alternatives". Le défit est le suivant: existe-t-il un exemple crédible de relativité conceptuelle qui ne tombe pas au final dans l'une des catégories 1-4?

Une précision sur la réduction: il y a deux sens auquel on peut dire que A et B, ou T1 et T2, sont réductibles à une même description ou théorie (qui peut être l'une des deux). Le premier est la réduction conceptuelle: A peut être défini en termes de B. Par ex, on peut réduire "célibataire" à "personne non-mariée". Ou on peut réduire "croyance que p" à un concept fonctionnel ("état d'un sujet tel que le sujet fera X si il désire Y et croit que si p et X alors Y"). L'idée est que les deux descriptions/théories sont synonymes, et de telles réductions sont supposées être faisables a priori - donc par des philosophes en fauteuil. La seconde est la réduction ontologique: A et B s'avèrent être deux descriptions/théories de la même chose, mais restent des concepts distincts. Par ex, vous pouvez avoir deux concepts, "ce type" et "Harry Lime", qui ne peuvent être définis l'un par l'autre, mais qui s'avèrent référer à la même chose. De même, "eau" et "H2O" ne sont pas synonymes, mais on a découvert que ces deux concepts étaient deux concepts de la même chose. Un autre exemple classique est "chaleur" et "énergie cinétique moléculaire moyenne". Dans ce second cas, les reductions sont a posteriori (on peut pas deviner que les deux descriptions sont co-référentielles juste en "examinant les concepts" pour ainsi dire), et ne sont pas à la portée du philosophe en fauteuil.

Application au problème de l'esprit et du corps

Une application, le problème de l'esprit et du corps. La plupart des philosophes analytiques aujourd'hui admettent que les états mentaux dits intentionnels (croire que le frigo est vide, vouloir aller faire une promenade) sont propriétés fonctionnelles des états physiques. Par exemple, croire que le frigo est vide c'est être dans un état, quelqu'il soit, qui remplit un rôle causal particulier en conjonction avec d'autres états fonctionnels - par ex, causer certains actes en conjonction avec le désir d'avoir un frigo plein. L'état qui remplit le rôle en question peut être un état chimique/électrique particulier d'un ensemble de neurones, ou celui d'un circuit d'ordinateur, ou n'importe quoi d'autre à partir du moment où il a la même "place" dans un "réseau" causal. (Voir le blog de F Loth plus de détails sur le fonctionnalisme.) Donc, le mental est "réduit" au physique - option 1. (Il y a des débats sur les détails de cette "réduction": on l'appelle parfois non-réductionniste parce que, selon beaucoup, elle revient à dire que les propriétés mentales ne sont pas identiques aux pptés physiques - mais Lewis et Kim pensent que si. Mais au final, le fonctionnalisme revient à dire qu'il n'y a qu'une réalité derrière la distinction apparente mental/physique.)

Par contre, un certain nombre de philosophes analytiques soutiennent qu'une certaine sous-catégorie des états mentaux, les qualia, ou états expérientiels, ne peuvent pas être "réduits" à des états fonctionnels. Les états expérientiels sont ce que cela fait de faire l'expérience de telle ou telle chose: la douleur, ce que cela fait de voir du rouge, etc. (Voir l'argument des qualia inversés, chez P Ludwig et chez F Loth, l'argument de ce que savait Marie chez P Ludwig et chez F Loth), et l'argument des zombies chez F Loth et la présentation du fossé explicatif chez P Ludwig.) Ils en tirent la conclusion suivante: les qualias ne sont pas des entités ni des propriétés physiques. Donc ils sont autres chose, et le physicalisme/matérialisme est faux. Soit la solution 3: deux choses.

Si on parle de l'homme lui-même, plutôt que de ces états: d'après les amis des qualias irréductibles, l'homme a à la fois des propriétés physiques (qui incluent les états mentaux type croyance etc.) et des propriétés non-physiques (les qualias). Solution de type 2: la théorie juste c'est simplement que l'homme est A (un porteur de pptés physiques) ET B (un porteur de pptés non-physique), de la même façon qu'un électron a à la fois une masse et une charge.

Enfin, les gens qui ne pensent pas que les qualia sont irréductibles (comme moi), diront que la description des états mentaux utilisée par la théorie des qualia est fausse - solution de type 4.

Comment j'ai appris à vivre sans le relativisme conceptuel

Si vous avez fait ou êtes en train de faire vos études de philosophie en France, et avez l'impression que le projet de donner une description de la réalité telle qu'elle est un projet naïf et désespéré, détrompez-vous et ouvrez les yeux. Beaucoup de philosophes poursuivent ce projet non pas parce qu'ils sont naïfs, mais parce que le relativisme conceptuel, ils connaissent et ils en sont revenus. Pour ma part j'ai cessé de penser en termes relativistes-conceptuels quand j'ai passé une année en visite à Oxford et que je faisais un DEA sous la direction de P. Engel (j'étais kantien auparavant). J'ai alors cessé de me satisfaire de solutions faciles (il y a une multiplicité de niveaux et de points de vue sur une réalité, et il est auto-contradictoire de vouloir décrire la réalité en elle-même) pour me poser des vraies questions: si, comme le disent les théories physiques, la réalité est faite de ces particules en mouvement, alors comment quelque chose de tel qu'une pensée peut exister, et en quoi cela consiste-t-il? Est-ce fait d'atomes? S'il n'y a pas de finalité dans l'Univers, y a-t-il des biens en un sens plus objectif que celui auquel ce qui est désiré est un bien pour celui qui le désire? Si, comme le dit la physique, les mouvements de mes membres sont entièrement causés par des processus tels que la propagation d'activités électriques dans le cerveau, est-il possible de dire que ce sont mes volontés qui causent mes actions?

Références et notes

Ce billet est en continuation d'un débat avec Hervé sur un billet de Florian sur l'épiphénoménisme - merci à Hervé pour l'avoir suscité et à Florian pour avoir lancé cette discussion!

Il s'appuie sur mes lectures, réflexions et discussions avec étudiants pour un T.P sur le relativisme en association avec un cours de P. Engel à Genève en 2006-2007. Merci aux étudiants pour leurs riches discussions sur ces questions qui nous ont donné du fil à retordre - notamment à Alan, Ariel, Fany, Gabriel, Jeanine, Lorcan, Mandy, Pablo, Rodrigo, et à ceux que j'oublie!

Rien de nouveau dans la présente critique du relativisme conceptuel. Des critiques similaires sont présentées en de multiples endroits, par ex Engel et Rorty, "A quoi bon la vérité?", Engel, ''La vérité'', Boghossian, "Fear of Knowledge".

Vous trouverez des présentations beaucoup plus détaillés des relativismes et des arguments pour et contre, ainsi que nombre de références, dans l'article de la Stanford Encyclopedia sur le relativisme.