Un défi pour le relativisme conceptuel
Par julien dutant le dimanche 16 mars 2008, 00:05 - Philosophie - Lien permanent
Le relativisme-conceptuel-sans-le-dire est une position largement répandue chez les philosophes en France, et qui a l'avantage de résoudre tous les problèmes de la philosophie, et l'inconvénient d'être fausse. Plusieurs critiques on montrer qu'il reposait sur des confusions conceptuelles. J'illustre cela ici en proposant un défi aux relativistes conceptuels: donnez-moi un exemple de deux "points de vue" ou "conceptions" d'une chose qui soient alternatifs l'un à l'autre, mais néanmoins tous deux valides.
Le relativisme conceptuel ou la réponse à toutes les questions de la philosophie
Le relativisme conceptuel est l'idée qu'il peut y avoir des conceptions alternatives du monde qui sont également valides. Il n'y aurait pas de sens à ce demander ce que les choses sont en elles-mêmes, parce que tout discours est nécessairement l'un des multiples point de vue possibles, ou l'une des différentes façons de découper la réalité, également valides. Les seules questions qui ont un sens sont celles de savoir si telle ou telle affirmation est valide ou vraie relativement à un point de vue donné, et éventuellement celle de savoir si tel ou tel point de vue est un point de vue qui nous est utile ou accessible dans tel ou tel contexte.
(Le relativisme ontologique ajoute à cela l'idée que la réalité elle-même est constituée de cette diversité de points de vue ou conceptions. Comme le relativisme ontologique implique le relativisme conceptuel, il me suffira ici de défier ce dernier pour défier du même coup le premier.)
Richard Rorty (1931-2007),
l'un des principaux défenseurs du relativisme conceptuel
L'avantage du relativisme est de faire disparaître beaucoup de problèmes philosophiques traditionnels:
- Sommes-nous libres alors que toutes nos actions sont déterminées causalement? Eh bien, il y a le point de vue scientifique sur l'homme, et le point de vue éthique/philosophique; relativement au premier l'homme est déterminé, relativement au second il est libre.
- L'esprit, la pensée est-elle une chose physique, l'activité du cerveau? Eh bien, il y a le point de vue physique sur l'homme, et le point de vue mental. Du point de vue mental nous avons des croyances, et ne sommes pas de simples atomes en mouvement; du point de vue physique, nous sommes de simples atomes en mvmt, et nous n'avons pas de pensées.
- Les tables, chaises, couleurs, etc. sont-elles réels? Et les nations, lois, institutions? Eh bien, du point de vue de la physique la réalité est entièrement constituée (en gros) de particules subatomiques aux propriéptés étranges et de vide; du point de vue ordinaire elle est faite de choses solides, colorées etc., et du point de vue social ou politique les nations ou sociétés existent.
- Peut-on prouver l'existence de Dieu? Eh bien, du point de vue de la rationalité scientifique l'existence ou la non-existence de Dieu sont indémontrables; du point de vue religieux le monde est rempli de preuves.
- Qu'est-ce que connaître? Eh bien, du point de vue de la science c'est la confirmation expérimentale, du point de vue légal c'est l'établissement d'une vérité au-delà du doute raisonnable, etc.
Et de même pour un ensemble d'autres problèmes. Schématiquement, le relativisme conceptuel vous propose un substitut simple et unique au fait d'avoir une métaphysique, une théorie de la connaissance, une philosophie de l'esprit, une éthique, etc., distinctes comme dans les philosophies traditionnelles.
Appel à références
Même si je sais que ses idées sont populaires en France, je n'ai pas références sous la main à vous proposer. Si vous en connaissez, pouvez-vous me les signaler dans les commentaires?
La discrète popularité du relativisme conceptuel en France
Le relativisme conceptuel est une idée très populaire chez les philosophes en France depuis une trentaine d'années. Cela s'explique, à mon avis, par une conjonction d'influences: Kant, l'idéalisme allemand plus largement, et le positivisme de Comte (via Bachelard peut-être?), plus récemment les post-modernes (eux-mêmes issus des trois autres sources?). (NB, Si vous partagez cet avis, ou en avez un autre, sur les origines du relativisme conceptuel français, je serai intéressé de le connaître!)
Il peut vous sembler qu'au contraire le relativisme n'est pas du
tout populaire en France. Après tout, ne lit-on pas partout des
expressions d'inquiétude rhétorique du genre de Ce constat mène-t-il au
relativisme?
(ici),
s'abîmer dans le relativisme
(ici) ou les effets
délétères du relativisme
(ici)
- expressions qui suggèrent qu'il est tellement évident que le relativisme est
faux ou mauvais que ce n'est pas la peine d'expliquer pourquoi. Mais les
relativismes qui sont rejeté sont typiquement extrême. C'est d'une part la
version protagoréenne selon laquelle "à chacun sa vérité", à savoir que si qqn
croit quelque chose alors c'est vrai pour lui, et légitime de le croire (voir
ici par ex). Et
d'autre part l'application de cela à l'éthique (à chacun ses valeurs), parfois
avec relativisation aux cultures plutôt qu'aux individus (voir
là par ex).
Mais hormis ces positions relativistes extrêmes, le relativisme conceptuel
standard est une position largement acceptée, même si on évite souvent de
l'appeler par son nom. L'idée qu'il y a plusieurs conceptions de la réalité qui
sont autant de points de vue
compatibles - par ex, conception
scientifique et ordinaire, ou scientifique et philosophique, ou physique et
mentale, etc. - est largement répandue, tout comme l'idée associée qu'il y a un
problème avec le projet de décrire la réalité telle qu'elle est en
elle-même.
Par ex, si vous demandez à un philosophe français quelle est sa position sur la liberté humaine ou sur le matérialisme à propos de l'esprit, les chances sont grandes pour qu'il vous propose une conception à la Kant selon laquelle ses questions sont mal posées parce qu'elles présupposent une réponse unique, alors qu'en réalité il faut distinguer des "niveaux" ou "points de vue" (empirique et transcendantal, scientifique et philosophique, etc.).
Dans un autre registre, les critiques de la science d'inspiration heideggeriennes aboutissent souvent, si vous poussez votre interlocuteur à préciser sa position, à l'idée que le péché principal de la science est de ne pas reconnaître qu'elle n'est qu'un point de vue limité sur la réalité. (En effet, à première vue il peut sembler que l'idée d'arraisonnement voudrait dire que les théories scientifiques "forcent" d'une manière ou d'une autre la réalité à être autrement qu'elle n'est; mais si vous demandez en quel sens la physique de Newton aurait "forcé" les pommes à être attirées par le sol ou comment il se fait que la réalité se conforme aux prédictions scientifiques même lorsqu'on agit pas directement dessus, vous avez des chances pour que votre interlocuteur se rabatte sur l'idée que la conception scientifique du réel est vraie mais que son danger est d' "oublier" qu'elle est partielle.)
Un effet regrettable du relativisme conceptuel est que les débats théoriques
techniques sont délaissés dans la formation philosophique. Dans le courant de
mes études philosophiques classiques en France (pré-agrégation), je n'ai jamais
eu l'occasion de discuter, ou voir discuter, des problèmes classiques comme
ceux de l'unité corps/esprit (sauf dans le contexte spécifique de Descartes),
des qualités secondes, de la causalité, des universaux ou de l'induction (sauf
pour dire que Kant l'a résolu, et ponctuellement en étudiant Popper). Ces
problèmes semblent être résolus, ou dissolus, pour une bonne partie de la
communauté philosophique française. C'est d'ailleurs une des raisons qui fait
bondir les analytiques quand on suggère qu'ils détruisent la philosophie telle
qu'on l'a toujours connue, alors qu'ils s'occupent essentiellement de ces
questions qui ont toujours été au coeur de la philosophie. (La façon dont les
critiques continentaux résolvent ce paradoxe, quand ils prennent la peine de le
faire, est de dire que les analytiques sont pré-kantiens
, et que pour
être vraiment fidèle à la philosophie traditionnelle il faut être fidèle à sa
supposée nature historiale. Un peu comme, pour être fidèle au punk aujourd'hui,
il ne faudrait pas jouer comme des groupes de punk des 70s mais faire de la
musique électronique.)
A mon avis, même si le relativisme conceptuel était le fin mot des débats philosophiques classiques, cela n'empêche pas qu'on devrait continuer à pratiquer ces débats à l'Université, qui sont une façon irremplaçable d'exercer ses capacités philosophiques. C'est donc regrettable que sa prévalence en France ait conduit à les mettre au second plan des études philosophiques.
Le défi au relativisme conceptuel
Le défi que je propose aux relativistes conceptuel est un quadrilemme. Soit deux théories T1 et T2, ou descriptions A et B, qui sont apparemment distinctes et dont le relativiste conceptuel serait tenté de dire qu'elles représentent deux conceptions alternatives du monde. Alors:
- Ou bien les descriptions/théories sont réductibles l'une à l'autre, ou à une même troisième - en l'un des deux sens de "réduire", cf. plus bas.
- Ou bien les deux descriptions/théories sont toutes deux vraies du même objet. L'objet en question est A ET est B; la théorie vraie est: T1 ET T2.
- Ou bien les deux descriptions/théories décrivent deux choses différentes.
- Ou bien l'une des deux au moins est fausse.
(Vous pouvez formuler le même quadrilemme pour les types de descriptions et les types de théories.) En résumé: 1. réduction, 2. deux propriétés, 2. deux choses, ou 4. erreur. Dans aucun des cas, nous n'avons une paire de théories qui sont à la fois "valides" et "alternatives". Le défit est le suivant: existe-t-il un exemple crédible de relativité conceptuelle qui ne tombe pas au final dans l'une des catégories 1-4?
Une précision sur la réduction: il y a deux sens auquel on peut dire que A et B, ou T1 et T2, sont réductibles à une même description ou théorie (qui peut être l'une des deux). Le premier est la réduction conceptuelle: A peut être défini en termes de B. Par ex, on peut réduire "célibataire" à "personne non-mariée". Ou on peut réduire "croyance que p" à un concept fonctionnel ("état d'un sujet tel que le sujet fera X si il désire Y et croit que si p et X alors Y"). L'idée est que les deux descriptions/théories sont synonymes, et de telles réductions sont supposées être faisables a priori - donc par des philosophes en fauteuil. La seconde est la réduction ontologique: A et B s'avèrent être deux descriptions/théories de la même chose, mais restent des concepts distincts. Par ex, vous pouvez avoir deux concepts, "ce type" et "Harry Lime", qui ne peuvent être définis l'un par l'autre, mais qui s'avèrent référer à la même chose. De même, "eau" et "H2O" ne sont pas synonymes, mais on a découvert que ces deux concepts étaient deux concepts de la même chose. Un autre exemple classique est "chaleur" et "énergie cinétique moléculaire moyenne". Dans ce second cas, les reductions sont a posteriori (on peut pas deviner que les deux descriptions sont co-référentielles juste en "examinant les concepts" pour ainsi dire), et ne sont pas à la portée du philosophe en fauteuil.
Application au problème de l'esprit et du corps
Une application, le problème de l'esprit et du corps. La plupart des philosophes analytiques aujourd'hui admettent que les états mentaux dits intentionnels (croire que le frigo est vide, vouloir aller faire une promenade) sont propriétés fonctionnelles des états physiques. Par exemple, croire que le frigo est vide c'est être dans un état, quelqu'il soit, qui remplit un rôle causal particulier en conjonction avec d'autres états fonctionnels - par ex, causer certains actes en conjonction avec le désir d'avoir un frigo plein. L'état qui remplit le rôle en question peut être un état chimique/électrique particulier d'un ensemble de neurones, ou celui d'un circuit d'ordinateur, ou n'importe quoi d'autre à partir du moment où il a la même "place" dans un "réseau" causal. (Voir le blog de F Loth plus de détails sur le fonctionnalisme.) Donc, le mental est "réduit" au physique - option 1. (Il y a des débats sur les détails de cette "réduction": on l'appelle parfois non-réductionniste parce que, selon beaucoup, elle revient à dire que les propriétés mentales ne sont pas identiques aux pptés physiques - mais Lewis et Kim pensent que si. Mais au final, le fonctionnalisme revient à dire qu'il n'y a qu'une réalité derrière la distinction apparente mental/physique.)
Par contre, un certain nombre de philosophes analytiques soutiennent qu'une
certaine sous-catégorie des états mentaux, les qualia
, ou états
expérientiels, ne peuvent pas
être "réduits" à des états fonctionnels. Les états expérientiels sont ce
que cela fait de faire l'expérience de telle ou telle chose: la douleur, ce que
cela fait de voir du rouge, etc. (Voir l'argument des qualia inversés,
chez P Ludwig et chez
F Loth, l'argument de ce que savait Marie
chez P Ludwig et
chez F Loth), et l'argument des zombies chez
F Loth et la présentation du fossé explicatif
chez P Ludwig.) Ils en tirent la conclusion suivante: les qualias ne sont
pas des entités ni des propriétés physiques. Donc ils sont autres chose, et le
physicalisme/matérialisme est faux. Soit la solution 3: deux choses.
Si on parle de l'homme lui-même, plutôt que de ces états: d'après les amis des qualias irréductibles, l'homme a à la fois des propriétés physiques (qui incluent les états mentaux type croyance etc.) et des propriétés non-physiques (les qualias). Solution de type 2: la théorie juste c'est simplement que l'homme est A (un porteur de pptés physiques) ET B (un porteur de pptés non-physique), de la même façon qu'un électron a à la fois une masse et une charge.
Enfin, les gens qui ne pensent pas que les qualia sont irréductibles (comme moi), diront que la description des états mentaux utilisée par la théorie des qualia est fausse - solution de type 4.
Comment j'ai appris à vivre sans le relativisme conceptuel
Si vous avez fait ou êtes en train de faire vos études de philosophie en France, et avez l'impression que le projet de donner une description de la réalité telle qu'elle est un projet naïf et désespéré, détrompez-vous et ouvrez les yeux. Beaucoup de philosophes poursuivent ce projet non pas parce qu'ils sont naïfs, mais parce que le relativisme conceptuel, ils connaissent et ils en sont revenus. Pour ma part j'ai cessé de penser en termes relativistes-conceptuels quand j'ai passé une année en visite à Oxford et que je faisais un DEA sous la direction de P. Engel (j'étais kantien auparavant). J'ai alors cessé de me satisfaire de solutions faciles (il y a une multiplicité de niveaux et de points de vue sur une réalité, et il est auto-contradictoire de vouloir décrire la réalité en elle-même) pour me poser des vraies questions: si, comme le disent les théories physiques, la réalité est faite de ces particules en mouvement, alors comment quelque chose de tel qu'une pensée peut exister, et en quoi cela consiste-t-il? Est-ce fait d'atomes? S'il n'y a pas de finalité dans l'Univers, y a-t-il des biens en un sens plus objectif que celui auquel ce qui est désiré est un bien pour celui qui le désire? Si, comme le dit la physique, les mouvements de mes membres sont entièrement causés par des processus tels que la propagation d'activités électriques dans le cerveau, est-il possible de dire que ce sont mes volontés qui causent mes actions?
Références et notes
Ce billet est en continuation d'un débat avec Hervé sur un billet de Florian sur l'épiphénoménisme - merci à Hervé pour l'avoir suscité et à Florian pour avoir lancé cette discussion!
Il s'appuie sur mes lectures, réflexions et discussions avec étudiants pour un T.P sur le relativisme en association avec un cours de P. Engel à Genève en 2006-2007. Merci aux étudiants pour leurs riches discussions sur ces questions qui nous ont donné du fil à retordre - notamment à Alan, Ariel, Fany, Gabriel, Jeanine, Lorcan, Mandy, Pablo, Rodrigo, et à ceux que j'oublie!
Rien de nouveau dans la présente critique du relativisme conceptuel. Des critiques similaires sont présentées en de multiples endroits, par ex Engel et Rorty, "A quoi bon la vérité?", Engel, ''La vérité'', Boghossian, "Fear of Knowledge".
Vous trouverez des présentations beaucoup plus détaillés des relativismes et des arguments pour et contre, ainsi que nombre de références, dans l'article de la Stanford Encyclopedia sur le relativisme.
Commentaires
Le relativisme conceptuel n'est-il pas la philosophie implicite de l'institution philosophique en France ? 57 philosophes étant au programme du bac (de Platon à Foucault)comment tous les légitimer sans présupposer qu'ils présentent cinquante sept pts de vue alternatifs mais néanmoins valides ?
Les profs de philo, eux, en faisant leur marché,ont leurs fournisseurs préférés mais comment institutionnellement justifier l'enseignement possible de 57 philosophies mutuellement exclusives en dehors d'un tel relativisme ? Que mettre à la place ?
Un enseignement de la philosophie d'inspiration hegélienne (officialisé/caricaturé dans l'enseignement de la philo dans l'ex Unon Soviétique) est encore plus inacceptable.
On pourrait certes les présenter comme 57 créateurs de concepts mais on perdrait tout autant qu'avec le relativisme la possibilité d'une connaissance vraie de la réalité.
La position que vous formulez à la fin de votre billet suggère que vous partez de la connaissance scientifique comme d'une donnée à partir de laquelle vous cherchez à résoudre les difficultés philosophiques. Dans ces conditions, on pourrait alors sur chaque problème philosophique et en fonction des connaissances scientifiques de départ classer les 57 en question selon leur capacité à stimuler la réflexion philosophique en jeu et toujours en accord avec les connaissances scientifiques. Je comprends bien que ce puisse être un programme personnel mais s'il était institutionnalisé, il dynamiterait une bonne partie des prétentions et des croyances philosophiques traditionnelles. C'est peut-être ce que vous souhaitez. Pourquoi pas ?
Je vous trouve bien sévère avec ce que vous appelez « une idée très populaire chez les philosophes en France ».
Hormis peut-être chez quelqu’un comme Rorty, le relativisme n’est-il pas d’abord le constat que les grandes questions de la philosophie ne sont pas tranchées et ne peuvent pas l’être et qu’il faut donc bien accepter la confrontation de « conceptions alternatives du monde qui sont également valides ».
La meilleure illustration en est bien ce débat sur les rapports corps/esprit qui depuis plusieurs décennies a produit des milliers de pages d’analyse sans qu’il y ait de perspectives de le voir tranché.
Diderot, en France, faisait dès le 18ème siècle la remarque qu’il n’y avait pas plus de mystère ou de sujet à s’émerveiller de ce que la matière vivante pouvait produire la pensée que de ce que la matière inerte ait pu produire la vie. Au 21ème siècle nous acceptons sans trop de débat que le problème de l’origine de la vie appartienne à la science et que sa solution passe par la compréhension des conditions qui ont permis son apparition. Il nous parait évident qu’elle exige la prise en compte de la durée immense des processus en œuvre.
Mais certains continuent à butter sur le problème de « l’esprit » parce, il me semble, une partie de la philosophie s’obstine à le poser sans accepter l’idée que ce problème est de même nature que celui de l’origine de la vie et que par conséquent, il ne pourra se résoudre (s’il se résout un jour) que par la compréhension complète de l’évolution du vivant dans la longue durée des millénaires. Il ne pourra se comprendre que par la compréhension de l’interaction des systèmes vivants et leur évolution. Il paraît donc bien improbable que la philosophie puisse en dire quelque chose d’utile en raisonnant sur l’individu humain développé sans prendre en compte le fait que la vie à une histoire, que chaque individu se développe et interagit avec son environnement et ses semblables. Comment peut-on encore imaginer éclairer ce problème à partir d’expériences de pensée telles qu’un cerveau dans une cuve ou la découverte de la couleur par une physicienne experte, des réflexions sur les zombies ou d’autres jeux d’esprit. Il est remarquable que la même expérience de pensée donne lieu à une dizaine de solutions différentes par autant d’esprits éminents sans qu’on s’avise que cela est peut-être l’indice que la question est mal posée et devrait être laissée à la science à venir.
Devant un problème aussi difficile, que reste-t-il à la philosophie que de faire le constat que différentes approches sont également valides même si aucune ne peut devancer la science dans la solution de la question première qui est celle de l’origine et de la nature de la pensée.
Hormis peut-être chez quelqu’un comme Rorty, le relativisme n’est-il pas d’abord le constat que les grandes questions de la philosophie ne sont pas tranchées et ne peuvent pas l’être et qu’il faut donc bien accepter la confrontation de « conceptions alternatives du monde qui sont également valides ».
Je pense que c'est là minimiser les thèses de Rorty. Il ne s'agit pas simplement de dire que certains problèmes sont insolubles parce qu'il n'y a aucun moyen de trancher entre différentes thèses. Le relativisme conceptuel suppose qu'elles sont toutes vraies (changeant ainsi au passage, c'est vrai, ce qu'il faut entendre par vérité) et que donc le problème est déjà résolu. Il ne faut pas confondre "accepter la confrontation de « conceptions alternatives du monde qui sont également valides »" et "accepter la confrontation de « conceptions alternatives du monde qui sont également plausibles »."
Mais certains continuent à butter sur le problème de « l’esprit » parce, il me semble, une partie de la philosophie s’obstine à le poser sans accepter l’idée que ce problème est de même nature que celui de l’origine de la vie et que par conséquent, il ne pourra se résoudre (s’il se résout un jour) que par la compréhension complète de l’évolution du vivant dans la longue durée des millénaires.
Déjà, je ne pense pas que tous les philosophes pensent que la philosophie de l'esprit va répondre à toutes les questions sur la conscience. Pour ma part, je pense que les neurosciences ont beaucoup à nous apprendre. Mais le problème que doit trancher la philosophie de l'esprit est justement de savoir si les neurosciences peuvent résoudre tout le problème ou uniquement une partie. Si vous défendez la thèse selon laquelle le mental est réductible (ontologiquement) au physique, alors c'est bon : il ne vous reste effectivement plus qu'à faire des neurosciences qui nous diront tout ce qu'il y a à dire sur la conscience. Si vous défendez la thèse selon laquelle le mental n'est pas réductible au physique, alors les neurosciences pourront chercher les corrélats neuronaux de la conscience, mais n'étudieront et n'expliqueront pas la conscience en elle-même. Ce ne sont pas là des questions réservées aux philosophes, étant donné que les deux types de programmes coexistent en neurosciences.
''Diderot, en France, faisait dès le 18ème siècle la remarque qu’il n’y avait pas plus de mystère ou de sujet à s’émerveiller de ce que la matière vivante pouvait produire la pensée que de ce que la matière inerte ait pu produire la vie ''
En disant ça, on ne règle pas le problème. Beaucoup de personnes sont d'accord pour dire que la conscience doit émerger à partir d'une certaine organisation complexe de la matière. Mais comment faut-il comprendre que "la matière vivante peut produire la pensée" ? Faut-il entendre que la matière EST la pensée ? ou qu'elle PRODUIT la pensée qui reste tout de même quelque chose d'AUTRE ? Personnellement, dans le cas de la vie, je ne pense pas que la matière PRODUIT la vie, mais que la vie EST matière (identité), ce qui permet le fantastique progrès de la biologie à partir de la chimie. Mais rien ne permet de savoir si la pensée EST matière ou si cette dernière PRODUIT la pensée, ce qui est tout le noeud du problème.
La meilleure illustration en est bien ce débat sur les rapports corps/esprit qui depuis plusieurs décennies a produit des milliers de pages d’analyse sans qu’il y ait de perspectives de le voir tranché.
Ca n'avance pas vite, mais je pense qu'il y a quand même eu des progrès depuis Descartes. Il faudrait peut-être que je fasse un poste là-dessus, un jour...
Devant un problème aussi difficile, que reste-t-il à la philosophie que de faire le constat que différentes approches sont également valides même si aucune ne peut devancer la science dans la solution de la question première qui est celle de l’origine et de la nature de la pensée.
En écrivant cela, vous prouvez que vous n'êtes pas un relativiste conceptuel, puisque vous accordez à une perspective (la science) une perspective plus valide.
Voir la vierge ou avoir une hallucination sont deux conceptions alternatives du monde. Elles sont toutes deux valides relativement aux points de vue de l'église catholique et de l'institution psychiatrique. Vos critères ne permettent pas de conclure qu'elles ne sont pas deux conceptions alternatives du monde. Il ne suffit pas de dire "l'une des deux au moins est fausse" pour éliminer l'alternative. Il faut pouvoir dire laquelle au moins est fausse. Quel intérêt sinon à parler d'alternative? A quoi bon définir l'alternative comme la négation du principe du tiers exclus pour nous mettre au défi ensuite de contredire que l'une des deux au moins est fausse? Deux conceptions sont alternatives si elles sont exclusives l'une de l'autre et si l'on ne peut dire si l'une des deux au moins est fausse.
Cher Sadi,
Merci pour ton commentaire; j'y réponds par un exemple peut-être plus simple.
Mon nombre de cheveux maintenant est pair ou impair. Si on veux on peut appeler "différentes conceptions du monde" la conception Impaire et la conception Paire.
Je ne sais pas, et personne ne sait, si mon nombre de cheveux est pair ou impair maintenant. (Et si on commençait à les compter, cela en ferait certainement tomber quelques-uns, de sorte qu'on ne pourrait pas savoir si maintenant leur nombre était pair ou impair.)
Les deux "conceptions" sont "alternatives" au sens suivant: si l'une est vraie, alors l'autre est fausse, et inversement. (Je ne comprends pas votre allusion à la négation du tiers exclu; certains relativistes seraient peut-être prêts à l'abandonner, d'autres seraient embêtés si on leur montrait que leur position les oblige à l'abandonner; mais en tout cas pour ma part il n'est pas du tout question de le faire.)
Je ne sais pas si nous sommes d'accord sur ces points, je n'ai pas tout compris de votre commentaire. Mais il y a une chose sur laquelle je pense que nous sommes désaccord: dans un tel cas, le fait que nous ne sachions pas quelle "conception" est la bonne n'implique pas qu'elles sont toutes deux "valides", ni "valides" relativement à quoi que ce soit. Sauf à dire que "valide" signifie juste "pas réfuté jusqu'ici".
Julien, mon commentaire était très elliptique, c'est vrai, écrit la nuit, un peu pour moi-même, sans penser que tu répondrais à un commentaire d'un post de mars. Merci donc pour ta réponse inattendue. Je commence juste à réfléchir sur le relativisme (et à m'intéresser à la philosophie-- je suis bibliothécaire), je n'irais donc pas très loin sur ce sujet dans l'immédiat, mais je reviendrais peut-être dans quelques mois pour une réponse plus conséquente sur ton sympathique blog. Pour cette raison je ne parlerai pas encore de désaccord entre nous. Disons que la pertinence de ton défi aux relativistes conceptuels me laisse perplexe en raison de la définition que tu donnes du relativisme conceptuel. Il me semble effectivement que le relativisme conceptuel tel que tu le conçois n'est "possible" qu'à condition de s'affranchir du principe du tiers exclu, et qu'il (le relativisme) est donc pour toi inconsistant. Voici la définition que tu donnes du relativisme conceptuel : "Le relativisme conceptuel est l'idée qu'il peut y avoir des conceptions alternatives du monde qui sont également valides." Voici celle de conceptions alternatives : "si l'une est vraie, alors l'autre est fausse, et inversement." Je ne suis pas bien sûr de comprendre ce que tu entends par validité, mais il semble que pour toi deux conceptions alternatives ne peuvent être toutes les deux valides (il y a au moins une erreur. Vrai et faux sont les critères de la validité?). Je suppose donc, si je reprends ton exemple, que pour toi deux conceptions alternatives ne peuvent être valides toutes les deux que s'il est possible d'avoir à la fois un nombre de cheveux pairs et impairs. Il faudrait ainsi pouvoir s'affranchir du principe du tiers exclu pour avoir deux conceptions à la fois alternatives et valides (je ne dis pas que cet affranchissement est quelque chose d'intelligible. Je me demande au contraire si parler de conceptions à la fois alternatives et valides, au sens que tu donnes à ces mots si je te comprends bien, n'est pas dénué de sens). Ton quadrilemme n'étant en définitive qu'une affirmation du principe du tiers exclu (les trois premières propositions correspondent seulement à des cas de fausses alternatives selon ta définition) , il m'apparaît que ton défi ne peut être relevé en l'état. Le désaccord pourrait donc porter sur la définition du relativisme conceptuel. Il me semble qu'il est possible d'en donner une définition pertinente (non relativiste peut-être relativement à ta définition...), et qu'introduire une approche pragmatique serait bienvenue, mais je ne peux rien tenter là au fil de la plume...
Bonjour Sadi,
Il me semble que vous distinguez mal, principe de contradiction (pair et non pair) et principe du tiers exclu (pair ou non pair), alors même que c'est cette distinction que vous semblez vouloir exploiter (certains mathématiciens considèrent qu’il ne s’agit que d’un seul principe, mais cela n’a pas d’importance ici). Le risque du tiers exclu, c’est les cas de faux dilemme. Reprenons l’exemple (pédagogique) des cheveux et imaginons que vous soyez chez le coiffeur. Si l’on compte le nombre de vos cheveux avant et après la coupe, le nombre aura presque doublé (et vous ne serez peut-être pas satisfait par le fait que l’on dise que les cheveux par terre sont des cheveux à part entière). Pour éviter cela, vous devez préciser que vous cherchez seulement le nombre (entier) de cheveux sur votre tête, mais vous pouvez aussi utiliser un étalon. Vous décidez qu’un cheveu mesure un cm. Dans ce cas là le nombre obtenu avant ou après la coupe sera le même, il peut être ni pair ni impair (nombre décimal). Remarquez qu’il n’y a pas de possibilité de faux dilemme si vous dites seulement que le nombre de cheveux sera pair ou non. Quoiqu’il en soit, cet exemple ne me semble pas vraiment éclairer ce que vous avez peut-être à l’esprit quand vous dites : « Il ne suffit pas de dire "l'une des deux au moins est fausse" pour éliminer l'alternative. Remplaçons les cheveux par des étoiles. Le nombre des étoiles est-il pair ou non ? Vous ne pouvez répondre à cette question que si le nombre d’étoiles est fini. S’il est infini, vous ne saurez jamais si le nombre est pair ou non (Le physicien tranchera je pense en disant que ce cas ne relève pas de la physique parce qu’on ne peut effectuer de mesures infinies).. N’en concluez pas qu’il est faux de dire pair ou non, mais plutôt, et c’est je pense ce que vous voulez dire, qu’une définition qui ne nous laisse que le choix d’une contradiction ou d’une « vérité » sans preuve, est, pour reprendre vos termes, peu pertinente. Elle l’est, en fait, si vous trouvez des exemples d’auteurs (ce n’est pas votre cas) qui soutiennent par exemple que si je vois la vierge, il est faux de dire que j’ai eu une hallucination et inversement, et que ces deux conceptions sont valides. Peut-on pour autant comme vous le faîtes dire que ce qui est vrai selon Bernadette Soubirous est faux selon un psychiatre ? On pourrait imaginer par exemple quelque chose de compliqué du genre : des tests réalisés pendant la vision de Bernadette montrent qu’il s’agit d’une hallucination, mais l’hallucination de Bernadette a pour origine une intention divine. Notez que dans le quadrilemme, on est ici en 2 et non en 4. Julien dirait je pense qu’il ne s’agit là au mieux que d’un cas de désaccord. Il me semble cependant que ceux que l’on classe comme relativistes soutiennent la possibilité de ce désaccord. Ils nous disent que la science ne nous dit pas ce qu’est la réalité : vous ne pouvez nier l’existence d’une intention divine, ou vous n’apportez pas de preuve ultime de ce que vous avancez, les théories sont faillibles, etc. Vous pouvez bien sûr reprocher à ces relativistes un manque de cohérence et leur dire que l’épreuve décisive c’est celle de la preuve par des faits objectifs. Pouvez-vous leur dire pour autant que ce qu’ils disent est faux, et donc que ce relativisme là est faux (qui dit en fait que la science ne permet pas de former la disjonction exclusive : si voir la vierge est vrai, alors avoir une hallucination est faux et inversement. Par «pas former » je veux dire ici exclure comme non vrai ce qu’elle ne peut pas prouver” la physique, prudente, n’offre d'ailleurs pas ce genre d’énoncés : « la physique dit que la réalité”», elle préfère parler de matière, d’espace, d’univers, etc.). Je ne le ferais pas pour ma part. Est-il pour autant convaincant ? Doit-on laisser un relativiste soutenir, par exemple, que les dinosaures n’ont jamais existé, etc. Je n’en dirais pas plus et me contenterais d’annoncer que les éditions Agone publient le mois prochain une traduction de « Fear of Knowledge » de Paul Boghossian qui traite de façon concise, claire, et discutable de toutes ces questions. J’imagine que ce blog saluera cette parution par de nouvelles discussions sur le relativisme.