Comme vous auriez pu vous en rendre compte en feuilletant le blog, je suis (pour l’instant) ce que l’on appelle un « naturaliste » - c’est-à-dire que j’estime que tout ce qui se produit dans ce monde se produit sous l’influence de causes et de lois qui appartiennent au monde physique. Remarquons que le naturalisme n’est pas un déterminisme, puisque la physique quantique nous laisse la possibilité de concevoir un monde entièrement soumis aux lois de la nature bien que non déterministe. Néanmoins, au niveau macro, ça ressemble fortement au déterminisme.

Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si je pouvais par là-dessus être physicaliste, c’est-à-dire penser que tout ce qui existe appartient au monde physique et que nul n’est besoin de postuler l’existence d’entités non-physiques. Le problème est que je ne peux pas être physicaliste puisqu’il existe au moins deux arguments en faveur du dualisme et de l’irréductibilité du mental au physique qui me semblent extrêmement convaincants : celui de Mary et celui du spectre inversé. Si vous ne les connaissez pas, vous en trouverez un résumé ici, ou encore ici et ici.

Du coup, si vous êtes naturaliste sans être physicaliste, il ne vous reste qu’une solution (d’après moi) : l’épiphénoménisme, c’est-à-dire l’hypothèse selon laquelle le monde physique marche très bien tout seul, mais, à l’occasion de certains évènements, produit des états mentaux qui n’auront aucune influence causale sur le monde physique. En résumé, le physique produit le mental, mais celui-ci est purement superflu car il n’a aucun effet sur le monde physique. De plus, l’épiphénoménisme suppose aussi que deux états mentaux ne pourront pas agir l’un sur l’autre et que la connexion causale entre deux états mentaux est une illusion due à la connexion causale entre les deux états physiques qui produisent respectivement ces deux états mentaux.

L’épiphénoménisme est une bonne solution de repli. Il permet d’abord, comme je l’ai dit, de concilier dualisme et naturalisme. Ensuite, je pense qu’il permet de trouver une solution à certains problèmes, comme celui de la chambre chinoise de Searle. Enfin, je ne connaissais pas d’objection très forte à l’épiphénoménisme, sinon celle qui consiste à dire que c’est une théorie contre-intuitive et qu’elle va à l’encontre de l’impression selon laquelle nos états mentaux causent certains de nos états physiques – objection que je n’ai jamais trouvée très convaincante.

Mais voilà : je pense que l’on peut trouver un argument contre l’épiphénoménisme, ce qui à vrai dire ne m’arrange guère. L’idée de base est assez simple : certains (au moins) de nos états mentaux ont la particularité de véhiculer une expérience subjective. L’une des principales difficultés de la philosophie de l’esprit contemporaine est de montrer que l’on peut réduire cette particularité (la qualité subjective) à des états physiques. Et c’est les difficultés qu’il y a à le faire qui me poussent vers le dualisme et donc l’épiphénoménisme. Mais le fait est que nous parlons de nos expériences subjectives. Et c’est là tout le problème.

Imaginons P un philosophe de l’esprit. P connaît les thèses de ses adversaires qui affirme la réductibilité de l’esprit au monde physique. Mais P ne souscrit pas à ces thèses : son expérience subjective lui souffle le contraire : il écrit un article, ce qui entraîne une controverse, etc. etc. Que s’est-il alors passé ? Il se trouve que dans ce cas précis l’expérience subjective de P a eu un rôle causal : si P n’avait pas eu d’expérience subjective, il n’aurait pas écrit son article. C’est donc que l’expérience subjective a été une des causes de son action. C’est donc que le mental a agi sur le monde physique. Et c’est donc que l’épiphénoménisme est faux. Argh !!! La philosophie de l’esprit elle-même, en tant qu’activité humaine, démontre la fausseté de l’épiphénoménisme.

Une solution serait de suggérer qu’il existe au niveau physique des mécanismes qui nous poussent à agir « comme si » nos expériences subjectives causaient nos actes et corrèlent de façon parfaite avec nos expériences subjectives. Mais cette solution est à mon avis peu satisfaisantes car :

  • Elle est très peu économique,
  • Quelle peut bien être l’utilité de ce foutu mécanisme qui aurait pu favoriser sa sélection et son développement au cours de l’évolution (étant entendu que faire de la philosophie de l’esprit ne constitue pas un avantage reproductif) ?